V. — FORMES ET FORCES POLITIQUES
164. — Si nous parlons d'une borde non organisée, comprenant des membres des deux sexes et de tout âge, que doit-il arriver, lorsqu'une question d'intérêt public, par exemple de déplacement ou de défense contre des ennemis, doit être décidée? Les individus assemblés se classeront plus ou moins nettement en deux catégories. Les plus âgés, les plus forts, et ceux dontla sagacité h le courage ont été prouvés par ["expérience formeront la minorité, qui soutiendra la discussion ; tandis que la majorité, for-
mée des jeunes, des faibles, des gens du commun, se bornera à écouter, et d'ordinaire ne fera qu'exprimer de temps à autre son assentiment ou sa désapprobation. On peut en toute sûreté tirer une autre inférence. Dans le groupe des meneurs, il s'en trouvera sûrement un qui aura plus de poids que les autres, quelque vieux chasseur, quelque guerrier distingué, quelque sorcier habile qui prendra plus que sa part de la résolution qui sera finalement adoptée. C'est-à-dire que l'ensemble se divisera en trois parties. Pour employer une métaphore biologique, la masse générale se différenciera, et il en sortira un noyau et un nucléole.
465. — Naturellement, la proportion entre les forces de ces trois éléments n'est jamais toutàfait la même. Les éléments subissent, plus ou moins, des changements ; changements déterminés ici par la nature émotionnelle des hommes composant le groupe ; là par les circonstances physiques favorisant ou entravant l'indépendance ; tantôt par des activités belliqueuses, ou pacifiques ; et tantôt par le caractère exceptionnel d'individus particuliers.
466. — Y a-t-il une unité fondamentale de forces politiques accompagnant cette unité fondamentale de formes politiques ? Nous oublions trop souvent que les gouvernements ne sont pas puissants par eux-mêmes, mais sont les instruments d'une puissance qui existait avant les gouvernements, à laquelle ceux-ci doivent leur origine, et qui continue toujours à être ce qui, sous un déguisement plus ou moins complet, agit par eux. Dans sa forme primitive, la puissance politique est le sentiment de la communauté, agissant par un intermédiaire que la communauté a établi avec ou sans formalités. Nul doute que le pouvoir du chef ne soit personnel, mais sa volonté individuelle n'est qu'un faible facteur, et l'autorité qu'il exerce est proportionnée au degré dans lequel il exprime la volonté de tous les autres.
467. — Si le sentiment public, agissant d'abord par lui-même, . et ensuite en partie par un agent, est jusqu'à un certain point le
sentiment naissant spontanément chez les intéressés, il est à un degré bien supérieur le sentiment accumulé et organisé dupasse. L'autorité primitive naît en partie de l'opinion publique des vivants, mais à un degré bien plus considérable de l'opinion publique des morts.
468. — Il faut remarquer le fait que le chef, en partie l'organe des volontés de ceux qui l'entourent, est bien plus encore l'organe des volontés de ceux qui ne sont plus : et sa propre volonté, réprimée par les premières, l'est plus encore parles dernières. Nous voyons partout que sa fonction de régulateur consiste principalement à faire observer les règles de conduite héréditaires qui incarnent les sentiments etles idées des ancêtres.
ïiio. — Ce qui précède ne doit pas nous faire nous attendre à trouver les mêmes caractères dans une règle établie par la contrainte d'un envahisseur que dans une règle qui s'est établie au sein même de la société. Les sociétés résultant de la conquête peuvent être, et sont souvent, composées de deux sociétés qui sont dans une grande mesure, si ce n'est entièrement, hostiles l'une à l'autre; chez elles il ne saurait se produire de force politique issue de la volonté générale. Le principe cardinal, difficile à apprécier exactement, est que, si les formes et les lois de chaque société sont les produits consolidés des émotions et des idées de ceux qui ont vécu dans le passé, elles deviennent efficaces par l'autorité qu'elles exercent sur les émotions et les idées existantes.
470. — En observant que les hommes laissent en souffrance les justes réclamations de créanciers qui ne peuvent obtenir d'argent en échange des marchandises livrées, tandis qu'ils sont empressés à s'acquitter de soi-disant dettes d'honneur envers ceux qui ne leur ont donné ni marchandises ni services, nous sommes obligés d'admettre que les actions humaines sont encore, comme au début de la vie sociale, dirigées par le sentiment commun, passé et présent ; et que l'appareil politique, produit lui-même graduellement par un sentiment semblable, continue cependant à être le principal organe d'une portion spécialisée de ce sentiment, réglant certains genres d'actions.