VI. — CHEFS POLITIQIF.S, CHEFS, ROIS, ETC
471. — Bornons-nous à étudier le développement du premier élément de L'appareil politique à trois divisions. Dans les groupes les plus grossiers, il y a non seulement absence d'autorité politique, mais résistance à la prise de la souveraineté par un individu
quelconque. Insubordination primitive qui est considérablement influencée par le milieu et par les habitudes de vie qui empêchent ou favorisent la coercition.
472. — Au début, le principe de la capacité est le seul principe d'organisation. La suprématie politique qui existe est acquise à celui dont la capacité se fait reconnaître sous la forme de l'âge, d'une vaillance remarquable, d'une volonté plus forte, d'un savoir plus étendu, d'une pénétration plus prompte, ou d'une richesse plus grande. Mais il est évident qu'une suprématie semblable, dépendant entièrement d'attributs personnels, n'est que transitoire. Elle est sujette à' succomber devant celle d'un homme plus capable qui peut surgir d'un moment à l'autre ; et si elle ne succombe pas ainsi, elle s'achève à la mort. Avant de rechercher comment s'établit l'institution permanente d'un chef, examinons les deux genres principaux de supériorité qui mènent spécialement à cette institution, et leurs modes d'opération.
473. — La direction d'une société, commençant à la suite de l'influence qu'acquiert le guerrier possédant le plus grand pouvoir, la plus grande hardiesse et la plus grande capacité, s'établit quand l'activité, dans une guerre, a donné à sa supériorité l'occasion de se montrer et d'imposer la subordination ; et, par la suite, le développement du gouvernement civil continue à être en rapport avec l'exercice des fonctions militaires.
474. — Un autre facteur important dans la genèse des gouvernements politiques naît de la théorie spiritiste, et de la croyance concomitante aux sorciers, qui, ayant acquis un certain pouvoir sur les esprits, pourraient obtenir leur aide. En général, le chef et le sorcier sont des individus distincts, et même il existe souvent entre eux quelque conflit ; leurs autorités sont en compétition. Mais lorsque le chef joint à la puissance qu'il a acquise naturellement cette puissance surnaturelle qu'on lui attribue, son autorité se trouve nécessairement très augmentée.
475. — Aucun arrangement définitif ne peut cependant se produire dans une communauté primitive tant que la fonction de chaque unité n'est déterminée que par son aptitude ; puisque à sa mort, l'arrangement dont elle faisait partie doit être recommencé. Ce n'est que lorsque sa place est remplie sans délai par un successeur dont les droits sont reconnus, que commence une
différenciation qui survit à travers les générations successives. 476. — Il faut ici noter les deux premières formes de succession héréditaire ainsi que leurs effets. La coutume d'établir la
descendance parles femmes, qui a pour résultat de faire descendre la propriété et la puissance aux frères, ou aux enfants des sœurs, coutume qui caractérise beaucoup de sociétés grossières. e1 suivit même chez d'autres qui ont fait des progrès considérables, est moins favorable à rétablissement de l'autorité politique permanente que le système de succession masculine, dans lequel la suite de la propriété et de la puissance va aux lils ou aux filles, système qui mène à une vie familiale plus cohérente, à un développement plus grand de la subordination, et a une union plus probable de la position héréditaire avec l'aptilude héréditaire, système qu'on trouve généralement parmi les sociétés avancées. Dans quelques sociétés demi-civilisées qui se distinguent par des autorités politiques permanentes, l'hérédité par les mâles a élé établie pour la maison souveraine, tandis que l'hérédité féminine subsiste pour le commun du peuple.
477. — La descendance masculine favorise aussi le culte des ancêtres, et favorise le renforcement de l'autorité naturelle par l'autorité surnaturelle: un très puissant facteur. Le développement de la théorie spiritiste, menant, ainsi qu'elle le fait, à craindre particulièrement les esprits des hommes puissants, jusqu'à ce que plusieurs tribus étant réunies sous le pouvoir d'un conquérant, son esprit devient dans la tradition une divinité, produit deux effets. En premier lieu, son descendant, régnant après lui, est supposé participer de sa nature divine; et en second lieu, par des sacritic.es propitiatoires, il est supposé obtenir sou aide. D'où il suit que Ton considère la rébellion comme étant a la fois criminelle <d sans espoir de succès.
i7s. — Les processus par lesquels s'établissent les autorités politiques se répètent, a chaque phase successive supérieure. Dans les groupes simples. le chef n'est d'abord Qommé que temporaireiiient; sa fonction cesse avec la guerre qui l'a créé. Quand ces groupes simples, ayanl acquis des chefs politiques permanents, s'unissent pour des buts belliqueux, le chef suprême o'esl d'abord que temporaire. De même «pie, dans les groupes simples, le titre de chef est habituellement électif au début, et
ne devient héréditaire qu'à une période plus avancée, de même le titre de chef général et suprême est d'abord électif au début, et ne devient héréditaire que plus tard. Il en va de même dans quelques cas de sociétés doublement composées. En outre, ce pouvoir, établi plus tard, d'un chef suprême, donné d'abord à l'élection, et bientôt acquis par l'hérédité, est communément moindre que celui des chefs locaux dans leurs propres localités ; et lorsqu'il devient plus grand, c'est généralement à l'aide d'une origine divine qu'on lui attribue, ou d'une délégation divine qu'il aurait reçue.
479. — L'attribution de la divinité ou d"une descendance divine ou d'une délégation divine, donne naturellement au chef politique une autorité illimitée. En théorie, et souvent dans une grande mesure en pratique, il est le propriétaire de ses sujets, et du territoire qu'ils occupent.
480. — Là où, en vertu d'une soi-disant genèse ou autorité surnaturelle, le roi est devenu absolu, et où, maître à la fois de ses sujets et de leur territoire, il exerce tous les pouvoirs, il est obligé, parla multiplicité de ses affaires, de déléguer ses pouvoirs. Il s'ensuit une répression réactive due au mécanisme politique qu'il crée, et ce mécanisme tend constamment à devenir trop fort pour lui. Surtout quand une adhésion rigoureuse à la loi héréditaire amène sur le trône des incapables, ou quand la supposition d'une nature divine rend le souverain inaccessible excepté à son entourage, ou quand ces deux causes sont réunies, le pouvoir passe entre les mains de ses députés. Le chef légitime devient un automate, et son agent principal le vrai chef; et cet agent, de plus, passant en quelques cas par des étapes semblables, devient lui-même un automate, tandis que ses subordonnés gouvernent.
481. — En nous plaçant au point de vue de l'Évolution, nous pouvons discerner l'avantage relatif d'institutions qui, au point de vue de l'absolu, ne sont pas bonnes, et nous apprenons à accepter temporairement ce que nous abhorrons à l'état permanent. Les faits prouvent que la soumission à des tyrans a largement contribué aux progrès de la civilisation.
482. — Ainsi l'autorité politique du chef vainqueur a été le concomitant normal de cette intégration politique sans laquelle
INSTITUTIONS POLITIQUES fô9
il eût été peut-être impossible que L'évolution sociale fit de grands progrès. L'impérieuse nécessité de l'aire la guerre put seule forcer les hommes primitifs à la coopération. Un commandement impérieux pouvail seul les assujettir de façon que leur coopération fût efficace. Et la coopération imaginée par cette cause a seule rendu possibles les autres formes de coopération qui caractérisèrent la civilisation.