‹ Résumé de la philosophie de Herbert SpencerChapitre 289 sur 409 · VII. — DES GOUVERNEMENTS POLITIQUES COMPOSÉS · texte numérisé non relu

VII. — DES GOUVERNEMENTS POLITIQUES COMPOSÉS

483. — Nous passons maintenant au développement du second élément de la triple structure politique : le groupe des hommes dirigeants, desquels le chef, au début, n'est que le plus éminent. Nous avons vu dans la Sociologie (17, 449) qu'il est relativement facile de former une grande société si le pays est aisément accessible de tous côtés, tandis que la sortie en est difficile, et que, réciproquement, la formation d'une grande société est empêchée ou grandement retardée par des difficultés de communication dans l'espace occupé, et par des facilités à s'en échapper. Il en va de même pour le développement d'une forme plus intégrée du gouvernement. Les circonstances qui empêchent la consolidation sociale, empêchent aussi la concentration du pouvoir politique. La vérité importante à retenir ici est, cependant, que la présence continuée de l'une ou l'autre série de conditions encourage un caractère auquel s'adapte soit l'organisation politique centralisée, soit l'organisation politique diffuse.

484. — L'examen des faits nous montre que, lorsque des groupes du type patriarcal se trouvent dans des régions permettant un accroissement considérable de population, mais dont la structure physique s'oppose à la centralisation du pouvoir, le gouvernement politique composé prendra naissance. e1 se maintiendra quelque temps, grâce au concours de deux facteurs: l'indépendance des groupes locaux, et le besoin de s'unir pour la guerre. Kludions-en un exemple.

485. A l'époque la plus ancienne de son histoire, le Latium ('■lait occupé par des sociétés de villages qui s'étaient unies pour formel' des cantons, et ceux-ci formaient une ligue pour la défense, à la tète de laquelle se trouvait Aine, canton considéré

comme le plus ancien et le plus éminent. Les cantons composant cette ligue étaient assez indépendants pour guerroyer entre eux; d'où l'on peut conclure que quand ils coopéraient à la défense commune, c'était sur le pied de l'égalité. Ainsi, avant que Rome n'existât, le peuple qui le forma se trouvait habitué à un genre de vie tel que, à côté d'une grande subordination dans chaque famille et chaque classe, et une subordination partielle dans chaque canton (gouverné par un prince, un conseil d'anciens et une assemblée de guerriers), il y avait une union de chefs de canton qui n'étaient aucunement subordonnés les uns aux autres. Ainsi que le dit Mommsen, la Rome primitive « était plutôt un agrégat de villes qu'une ville unique». [Histoire Romaine.) La constitution était essentiellement une oligarchie de chefs de classes, comprise dans une oligarchie de chefs de maisons; oligarchie composée qui n'eut plus de contrepoids quand la monarchie fut abolie. Et il faut ici souligner la vérité que la république romaine, qui demeura quand le pouvoir royal prit fin, différait entièrement de nature d'avec ces gouvernements populaires parmi lesquels on la classe d'ordinaire. Des institutions sous lesquelles le chef de chaque groupe avait une autorité telle que sa femme et ses enfants, y compris même les fils mariés, n'avaient pas plus de droits légaux que le bétail, ne peuvent être appelées des institutions libres que par ceux qui confondent la ressemblance des formes extérieures avec celle delà structure interne.

486. — La formation des gouvernements politiques composés dans nos temps modernes répète ce processus dans ses parties essentielles, si ce n'est dans les détails. L'histoire de Venise et de la Suisse suffit à le prouver. D'une façon ou d'une autre, le résultat se produit quand une nécessité commune oblige à la coopération, tandis qu'il n'y a pas d'autre moyen d'assurer la coopération qu'un consentement volontaire. Nous ne devons pas négliger ici la différence qui existe entre la forme oligarchique et la forme populaire des gouvernements politiques composés. Si chacun des groupes unis pour la coopération militaire est gouverné despotiquement, s'ils sont formés sur le type patriarcal, ou séparément gouvernés par des hommes qu'on suppose descendre de la divinité, alors le gouvernement composé devient

un gouvernement d'où Le peuple est exclu. Mais si l'autorité patriarcale ou la croyance en une descendance divine ont faibli, ou si des habitudes pacifiques ont relâché cette autorité coercitive que la guerre resserre toujours, alors le gouvernement composé n'est plus une assemblée de petits despotes, mais elle est formée de ceux qui exercent le pouvoir non par le droit de position, niais par droit d'élection.

487. — D'autres conditions encore favorisent la formation des gouvernements composés, temporaires sinon permanents : à savoir, celles qui se rencontrent à la dissolution des organisations précédentes. Le système régulateur préexistant étant tombé, et l'organisation politique devant être recommencée, la première forme prise est semblable à celle que présentait rassemblée de la horde sauvage, ou qu'offre le meeting public moderne. D'où il résulte bientôt la souveraineté d'un petit nombre d'hommes choisis soumise à l'approbation de la masse.

488. — Nous avons vu. dans la dernière division, que selon le sens des conditions, le premier élément de la triple structure politique peut être différencié du second à des degrés différents : commençant avec le chef guerrier, qui domine un peu les autres guerriers, et finissant avec le roi absolu, de droit divin, qui se distingue si nettement des quelques hommes choisis qui sont auprès de lui. De même, le second élément est, selon le sens des conditions, diversement différencié du troisième : étant à une extrémité distingué par une distinction qualitative très accusée qui met entre deux groupes une barrière infranchissable, et a l'autre extrémité se trouvant absolument confondu avec Lui. Non seulement les conditions décident des formes diverses que prennenl les gouvernements composés, mais elles déterminent les changements divers qu'ils subissent. 11 ya deux genres principaux de tels changements : les gouvernements composés deviennent, habituellement, au cours du temps, ou plus larges ou plus étroits. Ils sont restreints par le militarisme qui tend toujours à concentrer le pouvoir dirigeant en un nombre plus petit de mains, el si celui-ci se prolonge,le gouvernement devient bientôl monarchique. Réciproquement, l'industrialisme les élargit. Ceci se produit par le rassemblement d'étrangers détachés des contraintes imposées par organisations patriarcale, féodale, ou de genre analogue; par

l'augmentation du nombre de ceux qui sont contraints en comparaison avec le nombre de ceux qui les contraignent; en plaçant ce nombre plus grand dans des conditions qui favorisent l'action combinée; et en substituant à une obéissance quotidiennement coercitive l'accomplissement quotidien d'obligations volontaires, et la conservation quotidienne de ses droits; et le résultat est toujours une tendance vers l'égalisation de tous les citoyens.

489. — On parle communément des sociétés comme si elles avaient décidé, une fois pour toutes, de la forme de gouvernement qui existerait cbez elles. Mais les faits nous prouvent que comme pour la genèse des gouvernements simples, de môme pour celle des gouvernements composés, ce sont les conditions et non les intentions qui sont les causes déterminantes.

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