XVII. — LA SOCIÉTÉ MILITAIRE
547. — 11 sera instructif de disposer ici dans un ordre s\ stématique les traits du type militaire que nous avons déjà signalés incidemment, et de les réunir à d'autres qui en dépendent, pour faire de même, au chapitre suivant, à l'égard du t\ pe industriel.
548. — Pour conserver son suprême degré d'activité, l'action corporative nécessaire pour conserver la vie corporative doit être partagée par tous.
549. — Toutes choses égales d'ailleurs, La puissance de coin-
bat sera plus grande là où ceux qui ne peuvent combattre travailleront exclusivement à soutenir et aider les combattants. Il est évidemment impliqué que la partie qui travaille ne sera pas plus considérable que ne le demandent ces fins.
530. — Les efforts de tous étant utilisés, directement ou indirectement, pour la guerre, seront d'autant plus efficaces qu'ils seront plus combinés, et, outre l'union entre les combattants, il doit y avoir entre les non combattants et eux une union qui rende l'aide de ces derniers complètement et promptement utilisable.
551. — Pour satisfaire à ces exigences, la vie, les actions et les possessions de chaque individu doivent être tenues au service de la Société.
552. — Ce service universel, cette combinaison et cette absorption des droits individuels, présuppose une action despotique exerçant le contrôle. Pour que la volonté du chef guerrier puisse s'accomplir quand l'agrégat est grand, il doit y avoir des souscentres et des sous-sous-centres en degrés descendants, parmi les parties combattantes et les non-combattantes.
553. — Le processus de l'organisation militaire est une enrégimentation qui, s'effectuant d'abord dans l'armée, s'étend, en second lieu, dans toute la société.
534. — De même que le commandant dit au soldat, à la fois, ce qu'il doit faire et ce qu'il ne doit pas faire, ainsi dans toute la société militaire en général, la règle est à la fois négativement et positivement régulatrice ; non seulement elle réprime, mais elle impose ; le citoyen, comme le soldat, vit sous un système de coopération obligatoire.
553. — Le développement du type militaire amène une rigidité croissante, puisque la cohésion, la combinaison, la subordination et la réglementation auxquelles il soumet les unités d'une société diminuent inévitablement leur aptitude à changer de position sociale, d'occupations et de localité.
556. — Un autre trait du type militaire qui accompagne naturellement le dernier, c'est que les organisations autres que celles qui forment des parties de l'organisation de l'État sont réprimées soit totalement, soit en partie. La combinaison publique, occupant tous les champs d'action, exclut les combinaisons privées.
INSTITUTIONS POLITIQUES ',s|
o."»7. — Une société du tyfie militaire tend aussi à se créer une organisation d'entretien capable de se suffire à elle-même. Il esl évidenl que si elle est fréquemment en guepre contre des sociétés environnantes il faul que l'entretien de toutes Les nécessités de l,i ne \ ieone il»' l'intérieur.
:>:>s. — Maintenant que nous avons examiné les traits qu'on pou va il attendre de la survivance des plus aptes pendanl La Lutte pour l'existence entre les sociétés, nous les retrouvons dans des sociétés actuelles, toutes semblables quant au militarisme, mais dissemblables à d'autres égards. Prenait la société b.arbare existante du Dahomey, formée de nègres, l'empire demi-civilisé, éteint, des Incas, dont les sujets étaient de race bien éloignée de ces derniers, l'ancien empare égyptien peuplé d'autres races encore, la république des Spartiates, encore différente dans le type de ses hommes, et la nation russe actuelle composée de Slaves et de Tartares, nous voyons devant nous des cas dans lesquels les quelques ressemblances de structure sociale qui existent ne sauraient être attribuées à l'hérédité d'un caractère commun chez les unités sociales. Les contrastes immenses que présentent les populations de ces diverses sociétés, qui varient entre des millions d'une part, et des milliers de l'autre, sont opposés a l'hypothèse que leurs traits communs de structure résultent de leurs dimensi >ns. On ne peut supposer non plus que des ressemblances de condition, de climats, de superficie, de sol, de ilore.de faune, ondes ressemblances d'habitudes causées par de telles conditions, peuvent avoir eu quelque chose à faire avec les ressemblances d'organisation de ces sociétés, car leurs habitats respectifs présentent des dissemblances nombreuses el marquées. Les traits que toutes présentent, ne pouvant être attribués à aucune cause, doivent être rattachés au caractère de militarisme habituel qui les caractérise toutes. Les résultats de L'induction à eux seuls autoriseraient cette conclusion, el nous la trouvons pleinement autorisée par Les résultats déductifs exposés ci-dessus.
559. - Les doul s qui pourraient persister disparaîtront si l'on observe comment le militarisme prolongé est suivi du développement ultérieur de L'organisation militaire. Lu exemple sous nos \eu\ siit'iii a le montrer : celui de L'empire d'Allemagne. Les t rail s n. Colmns. :;i
du type militant déjà manifestés en Allemagne, sont devenus, depuis la dernière grande guerre, encore plus manifestes. L'armée n'a pas seulement été grandement augmentée, mais elle s'est consolidée davantage; au lieu des fonds militaires votés annuellement, des sommes bien plus considérables sont votées maintenant, pour sept ans : abdications progressives du pouvoir du peuple devant le pouvoir impérial. Simultanément, le fonctionnarisme militaire a remplacé de deux façons le fonctionnarisme civil; les officiers subalternes sont récompensés de longs services par des nominations à des postes civils, et l'organisation ecclésiastique est devenue plus subordonnée à l'organisation politique. Si nous passons de là aux activités industrielles, nous pouvons noter le transfert progressif des chemins de fer entre les mains de l'Etat; l'extension des interventions dans l'ordre commercial, par des tarifs protectionnistes, par la remise en vigueur des lois contre l'usure, par les restrictions apportées au travail du dimanche. Et enfin, viennent les mesures destinées à étendre l'autorité du gouvernement sur la vie du peuple, directement et indirectement. Dans tous ces changements, il y a un progrès vers le renforcement des entraves imposées à l'individu, et la réglementation de sa vie dans les moindres détails.
560. — Enfin, vient le témoignage que nous offrent les caractères adaptés des hommes qui composent les sociétés militaires. En attachant au succès à la guerre la plus haute idée de gloire, ils en viennent à identifier la bonté avec la bravoure et la force- La vengeance devient pour eux un devoir sacré; agissant chez eux d'après la loi de représailles qu'ils appliquent au dehors, ils sont, au dedans, comme au dehors, prêts à se sacrifier les uns aux autres. Leurs sympathies, constamment étouffées durant la guerre, ne sauraient être actives durant la paix. Ils doivent s'inspirer d'un patriotisme qui regarde le triomphe de leur société comme le but suprême de l'action; ils doivent posséder la féauté d'où découle l'obéissance à l'autorité, et, pour rester obéissants, il leur faut une foi solide. Avec la foi enl'autorité, et l'aptitude à être dirigé qui en est la conséquence, il n'y a naturellement que peu d'initiative. L'habitude de tout voir réglé officiellement encourage à croire que le gouvernement officiel est partout
nécessaire tandis qu'une ne qui rend familièrela causation personnelle, el n'offre pas l'expérience de la causation impersonnelle,prodiiii l'incapacité de concevoir aucun fait social comme l'effet d'arrangements automatiquement réglés. Ces (rails de caractère indi- \ [duel, concomitants nécessaires du type militaire, sont ceux que nous observons da us les membres des sociétés militaires actuelles.
561. — Nous voyons donc trois manifestations du caractère du type militaire de l'organisation sociale Certaines conditions a priori doivent être remplies pour qu'une société se conserve en présence de sociétés hostiles. L'examen de plusieurs sociétés militaires nous montre, a posteriori . qu'il y a des ressemblances de genres divers, indiquées plus haut, a priori. Et enfin nous avons le témoignage fourni par le caractère adapté des hommes qui composent les sociétés militaires.