IV. — MANIÈRES DE JUGER LA CONDUITE
17. — Toutes les méthodes courantes de morale, indépendamment de leurs caractères distinctifs et de leurs tendances spéciales, ont un défaut commun ; elles négligent les connexions causales ultimes. Non qu'elles ignorent complètement les conséquences naturelles des actions, mais elles ne les reconnaissent que d'une façon incidente. Qu'elles soient théologiennes, politiques, intuitives ou utilitaires, elles ne savenl pas ériger en système la constatation des relations nécessaires entre les causes et les effets, ni déduire les règles de conduite de l'énoncé de celles-ci.
18. — L'école de morale qu'on peut considérer comme le représentant encore existant de l'école la plus ancienne, est celle qui ne reconnaît d'autre ligne de conduite que la volonté supposée de Dieu. La notion que telle e1 telle action devient bonne ou mauvaise sur une simple injonction divine est équivalente à la notion que telle OU telle action n'a pas dans la nature des choses tel ou tel effet. S'il n'\ a pas ici une inconscience delà causation, il> a du moins une ignorance volontaire de celle-ci.
19. — Suivant l'exemple de Platon, Aristote, et Hobbes, nombre de penseurs modernes soutiennent que la loi est la seule origine du bien et du mal dans la conduite. Ils prétendent que les droits sont pure affaire de convention : l'implication nécessaire étant que les devoirs le sont aussi. Si cependant les meurtres, le vol. le manque de fidélité à des contrats, la fraude, la tricherie, etc., qu'ils soient défendus ou non, font du mal dans une communauté en proportion de leur fréquence, tout à fait indépendamment de toute prohibition, n'est-il pas manifeste qu'il doit en être de même pour tous les détails de la conduite humaine ? Ici encore, la théorie trahit l'inconscience de la causation.
20. — Il n'en est pas autrement chez les intuitifs purs. Car affirmer que nous savons ce qui est bien et ce qui est mal, en vertu d'une conscience surnaturellement donnée, c'est nier tacitement les relations naturelles entre les actes et leurs résultats.
21. — Bien que cela semble étrange, l'école utilitaire ellemême est bien loin de reconnaître complètement la causation naturelle. Les disciples de cette école supposent qu'à l'avenir, de même que maintenant l'utilité ne doit être déterminée que d'après les résultats observés, et qu'il n'y a aucune possibilité de savoir par la déduction des principes fondamentaux, quelle conduite doit être nuisible, et quelle conduite doit être avantageuse.
"22. — Si nous suivons jusque dans leurs dernières ramifications les effets que produisent les actes que la morale dite intuitive réprouve ; si nous demandons quel en est le résultat, non seulement pour l'individu lui-même, mais pour ceux qui l'entourent ; nous voyons que ces actes, outre qu'ils tendent d'abord à raccourcir la vie de l'individu attaqué, tendent en second lieu à abaisser le niveau de la vie de toute sa famille, et en troisième lieu la vie de la société en général qui se trouve lésée par tout ce qui nuit à ses unités.
22 bis. — Ainsi donc, tous les systèmes de morale qui ont cours négligent les connexions causales dernières. La morale, comprenant ainsi qu'elle le fait une partie des sciences de la physique, de la biologie, de la psychologie et de la sociologie, ne peut trouver ses interprétations ultimes que dans les vérités fondamentales communes à toutes ces sciences. Les phéno-
LES DONNÉES DE LA MORALE :>|fl
mènes moraux faisant partie de l'agrégat des phénomènes produits par L'évolution, nous avons maintenant à les examiner comme phénomènes d'évolution.
23. — Mettant à profit les conclusions contenues dans les chapitres qui précèdent, examinons les données qu'ils nous offrent.