VI. — LE POINT DE VUE BIOLOGIQUE
30. — Ce qu'en physique nous avons défini comme un équilibre en mouvement, nous le définirons, biologiquement, comme un équilibre de fonctions. L'homme moral est celui dont toutes les fonctions sont remplies à des degrés qui s'adaptent dûment aux conditions de l'existence.
31. — Si étrange qu'elle nous paraisse, il faut néanmoins que nous tirions ici — présupposant, ainsi que nous le faisons, une humanité idéale — la conclusion que l'accomplissement de chaque fonction est, dans un sens, une obligation morale.
32. — En traitant de la conduite au point de vue biologique, nous sommes forcés d'examiner cette réaction réciproque des sensations et des fonctions qui est essentielle à la vie humaine dans toutes ses formes les plus développées.
33. — On peut démontrer de deux manières qu'il existe un rapport primordial entre les actes donnant du plaisir et la continuation ou l'augmentation de la vie, et, par implication, entre les actes causant la douleur et la diminution ou la perte de la vie. D'une part, en commençant par les choses vivantes infé-
LES DONNÉES DE (. \ MORALE ,-Jl
rieures, l'examen nous montrera que L'acte avantageux et celui qu'on a une tendance à exercer sont, à l'origine, les deux faces du même acte, etne peuvenl être séparés sans résultats fâcheux. D'autre part, si nous examinions les çréatuses déh eloppées existant actuellement, nous verrions que chaque individu et chaque espèce sont, de jour en jour, rattachés â la rie par la recherche de ce qui est agréable et l'éloignement de ce qui esi désagréable. Nous voici donc en présence d'une autre face de la vérité ultime que nous avions découverte précédemment : qu'il est impossible de former des idées éthiques d'où soit absente la conscience du plaisir. Car la nécessité de cette pensée naît de la nature même de l'existence sensitive. L'existence sensitive ne peut opérer son évolution qu'a la condition que les actes entretenant la vie soient des actes produisant le plaisir.
34. — La majorité des hommes, voyant que certains résultats avantageux: sont précédés d'états de conscience pénibles, tels que ceux qui accompagnent d'ordinaire le travail, et voyant aussi les résultats nuisibles qui suivent la jouissance de certains plaisirs, tels que les produit l'excès de la boisson, croit qu'il est, somme toute, avantageux de supporter les peines, et que les plaisirs sont souvent nuisibles. Les exceptions remplissent ainsi leur esprit, et en excluent la règle.
35. — L'humanité, en héritant de créatures d'espèces inférieures, ces ajustements entre les sensations et les fonctions qui concernent les exigences corporelles fondamentales, a été soumise à un changement de conditions d'une grandeur et d'une complexiteinsolites.il s'en est suivi un dérangemenl considérable dans la direction par les sensations, et un plus grand encore dans la direction par les émotions. D'où il résulte qu'en beaucoup de cas les plaisirs ne sont pas en rapport avec les actions qui doivenl être exécutées, ni les peines avec les actions qu'on doit éviter : niais que c'est le contraire qui existe.
.'{fi. — La biologie a un jugement de plus à rendre sur les rapports des plaisirs ou des peines avec le bien-être. Chaque plaisir augmente la vitalité; chaque peine la diminue. Chaque plaisir fait monter la marée de la vie; chaque peine La fait descendre. Comme c est mie des Lois de l'action nerveuse que chaque stimulus, en outre de la décharge directe sur L'organe particulière-
ment en jeu, cause indirectement une décharge générale dans tout le système nerveux {Psychologie, 21, 39), il en résulte que le reste des organes, influencés tous, comme ils le sont, par le système nerveux, participent tous à cette excitation. De telle sorte que, outre l'aide plus lentement manifestée que se prêtent mutuellement les organes dans la division physiologique du travail, il y a laide, plus rapidement manifestée, que donne l'excitation mutuelle.
37. — En ne reconnaissant pas ces vérités générales on s'expose à voir vicier toute spéculation sur la morale en général. On oublie entièrement ces effets physiologiques que les sensations de l'acteur exercent sur lui, dans les jugements de bien et de mal que Ion porte habituellement. La souffrance, directe ou indirecte, que cause le manque de concordance avec les lois de la vie, est la môme, quelle que soit la cause de ce manque d'accord, et on ne doit pas oublier de la compter dans l'évaluation rationnelle de la conduite. Si le but d'une enquête éthique est d'établir les règles du bien-vivre, et si les règles du bien-vivre sont celles dont les résultats totaux, individuels et généraux, directs et indirects, mènent le mieux au bonheur de l'humanité, il est absurde alors d'ignorer les résultats immédiats pour ne reconnaître que ceux qui sont éloignés.
38. — Les théories éthiques qui sont caractérisées par ces perversions sont le produit des formes de vie sociale que créent les constitutions humaines imparfaitement adaptées, et elles sont appropriées à ces constitutions. Avec un ajustement complet de l'humanité à l'état social, on reconnaîtra la vérité que les actions ne sont entièrement bonnes que lorsque, outre qu'elles mènent au bonheur, social et général, dans l'avenir, elles sont immédiatement agréables, et que des peines, non seulement éloignées mais immédiates, accompagnent les actions mauvaises.
39. — De même que le point de vue physique, le point de vue biologique correspond avec celui que nous avons pu former en considérant la conduite en général au point de vue de l'évolution.