‹ Résumé de la philosophie de Herbert SpencerChapitre 335 sur 409 · XIII. — JUGEMENT ET COMPROMIS · texte numérisé non relu

XIII. — JUGEMENT ET COMPROMIS

82. — Ainsi l'égoïsme pur et l'altruisme pur sont également illégitimes. La nécessité d'un compromis se verra peut-être mieux en énonçant les réclamations d'une des deux parties sous leur forme extrême. Prenons l'altruisme pur.

83. — Ceci nous oblige à examiner le « principe du plus grand bonheur » de Bentham et de ses disciples. Si « le plus grand bonheur du plus grand nombre », en d'autres mots « le bonheur général » est le but propre de l'action, alors non seulement pour toute action publique, mais pour toute action privée, ce bonheur doit être la fin, parce que, autrement, la plus grande partie des actions resterait sans guide. Voyons dans quelle mesure il s'adapte à ces deux cas.

(1) La plus grande partie du bonheur personnel acquis dans la recherche du bonheur d'autrui est probablement due au renforcement des sentiments altruistes, et à la réapparition de ces sentiments renforcés chez la postérité, ce qui les pousse ;i une conduite qui rend la paternité nue bénédiction.

LES DONNÉES l>E LA MORALE 535

Si. — Si l'action corporative doit être guidée par le principe avec le commentaire qui l'interprète* chacun doil compter pour

un, nul pour plus d'un », il doit y avoir un parti pris d'ignorer toutes les différences de caractère el de conduite, de mérites et de démérites, parmi les citoyens, puisque Ton ne prévoit aucune distinction; et de plus, puisque ce à l'égardde quoi tous comptent de môme ne peul être le bonheur môme, qui n'est pas distribuable, et puisque le partage égal des moyens concrets de bonheur, outre que ceux-ci manqueraient à la fin, manquerait môme prochainement de produire le vrai bonheur, il en résulte que la distribution égale des conditions sous lesquelles on peul chercher le bonheur est le seul sens acceptable. Le principe revient à insister, par un chemin détourné, sur l'importance de l'équité.

s.vi. — Si, prenant le bonheur, en général, comme but de l'action privée, l'individu doit juger entre son propre bonheur et celui des autres comme le ferait un spectateur impartial, nous pouvons voir qu'aucune supposition relative au spectateur, sauf celle qui, en se suicidant, lui attribuerait une partialité en sa faveur, ne peut amener d'autre résultat sinon que chacun jouira du bonheur, ou s'appropriera les moyens de bonheur que ses propres efforts gagneront; l'équité est encore la seule satisfaction.

86. — Quand, adoptant une autre méthode, nous examinons de quoi se compose la plus grande somme de bonheur, et reconnaissant le fait que l'égoïsme équitable en produit une certaine somme, nous demandons commenl l'altruisme pur peul en produire une plus grande, on nous montre que si Ions, recherchant les plaisirs altruistes, doivent produire ainsi une somme plus grande de plaisirs, l'implication est que les plaisirs altruistes, naissantde la sympathie, peuvent exister en l'absence de plaisirs égoïstes avec lesquels il peul y avoir de la sympathie — une impossibilité, — el une autre implication consiste en ceci que si l'on di1 que la plus grande somme de bonheur sera atteinte si tous les individus sonl plus altruistes qu'égoïstes, il esl il il indirectemenl que. comme vérité générale, les sentiments représentatifs sont plus forts que les présentatifs, — autre impossibilité.

st. — De pins, le pur altruisme présente cette fatale anomalie

que, tandis qu'un bon principe d'action a besoin d'être de plus en plus mis en pratique à mesure que les hommes s'améliorent, le principe altruiste devient de moins en moins praticable à mesure que les hommes s'approchent d'une forme idéale, parce que la sphère où il s'exerce diminue constamment.

88. — Et encore, la doctrine de l'altruisme pur prétend que le bonheur peut être transféré et redistribué d'une façon illimitée, tandis que le fait est que les plaisirs d'un certain ordre — ceux qui sont inséparables du maintien du corps dans un état sain — ne peuvent être transférés en grande mesure sans résultat fatal, ou très nuisible, et que les plaisirs d'un autre ordre — ceux du succès — ne peuvent être transférés à aucun degré.

89. — On peut montrer encore d'une autre manière le manque de logique de cet utilitarisme transfiguré qui considère sa doctrine comme contenant la maxime chrétienne « Aimez votre prochain comme vous-même » et de cet altruisme qui, allant plus loin encore, énonce la maxime « Vivez pour les autres ». Si tous adoptent ce principe d'action, ce qu'ils devraient faire s'il est fondé, ceci implique que tous sont à la fois très égoïstes et très non-égoïstes, prêts à se nuire pour le bien des autres, et prêts à accepter un avantage aux dépens d'un tort fait aux autres : traits qui ne peuvent exister ensemble.

90. — On. voit donc clairement la nécessité d'un compromis entre l'égoïsme et l'altruisme. Nous sommes forcés de reconnaître les droits que le bien-être de chacun a sur l'attention de chacun, en notant comment, dans quelques directions, nous aboutissons à une impasse, dans d'autres à des contradictions, et dans d'autres à des résultats désastreux, même si on veut les ignorer. Réciproquement, il est indéniable que l'oubli des autres par chacun, porté à un haut degré, est fatal à la société, et, porté plus loin encore, est fatal à la famille, et finalement à la race. L'égoïsme et l'altruisme sont donc également essentiels.

91. — Quelle forme doit prendre le compromis entre l'égoïsme et l'altruisme f Comment leurs droits respectifs seront-ils légitimement satisfaits ? Il est admis que le bonheur personnel, dans une certaine mesure, s'obtient en assurant celui des autres. Ne pourrait-il être vrai, réciproquement, que le bonheur général pourrait s'obtenir en assurant le bonheur individuel ? Si le bien-

être de chaque unité se gagne en partie par sa sollicitude pour le .bien-être de l'agrégat, le hien-ôtre de celui-ci ne peut-il être gagné parla sollicitude de chaque unité pour elle-môme? Il est

clair que noire conclusion doit, être que le bonheur général doil être obtenu surtout par la recherche adéquate de leur propre bonheur par les individus; tandis que, réciproquement, les bonheurs des individus doivent être atteints, en partie, par leur recherche du bonheur général. Cette conclusion est incorporée dans les idées et les coutumes progressives de l'humanité.

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