XIV. — LA CONCILIATION
92. — Il reste à montrer ici qu'une conciliation est en voie d'établissement entre les intérêts de chaque citoyen, et ceux des citoyens en général. Bien que l'altruisme social, manquant de certains éléments de l'altruisme familial, ne puisse jamais atteindre au même niveau, on s'attend pourtant à ce qu'il atteigne un niveau où il égalera en spontanéité l'altruisme des parents, niveau où veiller au bonheur des autres deviendra un besoin quotidien. Comment le développement de la sympathie amènera-t-il cet état ?
93. — Graduellement, et seulement graduellement, à mesure que les diverses causes de malheur s'amoindrissent , la sympathie peut devenir plus grande; à mesure que l'homme et la société se refondent dans un nouveau moule de manière à s'adapter mutuellement, et que les peines causées parle manque d'adaptation décroissent, la sympathie peut augmenter en présence des plaisirs qui naissent de l'adaptation. Les deux changements sont alliés de si près qu'ils s'entraînent réciproquement. Le développement de sympathie que permettent les conditions concourt lui-même à diminuer la peine et augmenter le plaisir, et le plus grand excédent de plaisir qui en résulte rend possible un développement ultérieur de sympathie.
94. — Il faut tenir compte de deux facteurs dans le développement de la sympathie : le langage naturel du sentiment chez, l'être avec lequel on sympathise, et la puissance d'interpréter ce langage chez celui qui sympathise avec le premier. Si nous supposons à la fois un emploi moins restreint du langage des
émotions, une perception plus délicate des signes, el une imagination constructive plus forte, nous aurons quelque idée de la sympathie plus profonde et plus large qui s'élèvera dans la suite.
95. — Quelle doit être révolution concomitante de conduite ? Une discipline sociale incessante modèlera la nature humaine de telle sorte que, finalement, les plaisirs de la sympathie seront recherchés spontanément jusqu'au point qui sera le plus avantageux pour tous. Le champ des activités altruistes ne dépassera pas le désir des satisfactions altruistes.
96. — Les occasions de cet effacement de soi devant les autres qui constitue l'altruisme comme on le conçoit en général, doivent, de différentes façons, être de plus en plus limitées à mesure qu'on approchera de l'état le plus élevé. Dans la proportion où l'humanité s'approchera de l'adaptation complète de sa nature aux besoins sociaux, il doit y avoir moins et de plus petites occasions de donner aide, car il ne saurait y avoir d'intervention avantageuse entre la faculté et la fonction quand les deux sont adaptées. L'altruisme général, dans sa forme développée, doit inévitablement résister aux excès individuels d'altruisme — au lieu de soutenir ses propres droits, d'autres les soutiendront pour lui. — Quelles sphères donc restera-t-il à l'altruisme? Il y en a trois. La première, qui doit continuer jusqu'à la fin, grande par l'étendue, est celle qu'offre la vie familiale. Les deux autres sont la recherche du bien-être social, en général, et les occasions offertes par les accidents, les maladies et l'infortune.
97. — Doit-il donc suivre, finalement, qu'avec cette diminution de la sphère d'action l'altruisme doit diminuer, dans sa quantité totale ? D'aucune façon. Ce qui, chez les natures les plus élevées, est maintenant faible et accidentel peut, avec l'évolution ultérieure, devenir habituel et fort; et ce qui caractérise maintenant les hauteurs exceptionnelles gagnera le niveau général ; car ce dont la meilleure nature humaine est capable est à la portée de la nature humaine en général.
98. — Il est peu probable que nos conclusions soient acceptées avec faveur. Elles ne sont pas assez d'accord avec les idées ni avec les sentiments qui ont cours. Quelques-uns, cependant,
penseronl peut-être qu'il sera possible finalement, de mettre en pratique une version rai ion m 'Ile de ces principes moraux.