III. — IDÉES DERNIÈRES DE LA SCIENCE
15. — Qu'est-ce que l'Espace? Qu'est-ce que le Temps? On a fait là-dessus deux hypothèses; d'après l'une, ils sont objectifs; d'après l'autre, subjectifs; l'une veut qu'ils soient extérieurs à nous, indépendants de nous; l'autre, qu'ils soient intérieurs et qu'ils appartiennent à notre propre conscience. Mais nous ne pouvons concevoir le Temps et l'Espace comme des entités, et nous sommes également incapables de les considérer comme des attributs d'entités, ou comme des non-entités. Nous sommes forcés de penser qu'ils existent, pourtant nous ne pouvons les amener dans les conditions où la pensée peut se représenter les entités. Affirmer qu'ils sont des réalités subjectives ne ferait que multiplier les absurdités. Il résulte donc que l'Espace et le Temps sont complètement incompréhensibles.
16. — La Matière est divisible à l'infini, ou elle ne l'est pas; une troisième supposition n'est pas possible. Laquelle accepterons-nous ? Si nous disons que la Matière est divisible à l'infini, nous nous engageons dans une supposition que nous ne pouvons réaliser. En réalité, concevoir la divisibilité de la Matière, c'est suivre mentalement les divisions à l'infini, mais il faudrait pour cela un temps infini. D'autre part, affirmer que la Matière n'est pas infiniment divisible, c'est affirmer qu'elle se compose de parties dont aucune puissance concevable ne peut opérer la division, et cette supposition verbale ne peut pas plus être représentée en pensée que l'autre. La Matière, dans sa nature intime, est donc aussi absolument incompréhensible que l'Espace et le Temps. Quelque supposition que nous adoptions, nous trouvons, en l'analysant, qu'elle ne nous laisse que le choix entre des absurdités opposées.
17. — Le Mouvement Absolu ne peut être imaginé, encore moins perçu. Le fait qu'un homme au repos se meut de 1,000 milles par heure vers l'Orient, et 65,000 milles par heure vers l'Occident, peut servir à montrer l'illusion du mouvement. Le mouvement, considéré à part des conditions d'espace que nous
L INCONNAISSABLE ff
lui assignons d'ordinaire, est complètement inconcevable. La môme difficulté se présente pour la transformation du Mouvement, la propriété que possède une chose, d'engendrer du mouvement dans une chose stationnaire. De même, le changement du Repos au Mouvement, ou du Mouvement au Repos, est une transition que nous ne pouvons nous représenter par la pensée. Que nous le considérions en rapport avec l'Espace, la Milieu1, ou le Repos, le Mouvement n'est pas un véritable objet de connaissance. Tous les efforts que nous faisons pour en comprendre la nature intime ne peuvent que nous réduire à choisir en lie deux pensées également impossibles.
|s. — Il semble superflu d'indiquer que le poids d'une chaise produit en nous divers sentiments, suivant que nous la soutenons avec un seul doigt, ou avec toute la main, ou avec la jambe; il est donc superflu d'ajouter qu'il n'est aucune raison de supposer qu'elle ressemble à l'une quelconque de ces sensations, puisqu'elle ne peut être semblable à toutes. Il suffit de remarquer que la force, telle que nous la connaissons, étant une impression de notre conscience, nous ne pouvons concevoir la force qui réside dans la chaise sous la même forme, à moins de douer la chaise de conscience. De sorte qu'il est absurde de penser que la Force en elle-même ressemble à la sensation que nous en avons, et pourtant il est nécessaire de le penser, pour peu que nous voulions nous la représenter dans la conscience. Il nous est impossible de nous faire une idée de la Force, en ellemême, ou de comprendre son mode d'action.
19. — Passons maintenant du monde extérieur au monde intérieur, et considérons, non plus les forces auxquelles nous attribuons nos modifications subjectives, mais ces modifications subjectives elles-mêmes. Il n'est pas douteux que nos états de conscience se produisent successivement. Cette chaîne d'états de conscience est-elle infinie ou finie? Nous ne pouvons le dire, car nous sommes hors d'état de croire ou de concevoir que la durée de la conscience soit infinie, nous sommes également incapables de la connaître comme finie ou de la concevoir comme telle.
20. — Nous ne réussissons pas mieux quand, au lieu de l'étendue de la conscience, nous en considérons la substance. La (pieslion : qu'est-ce qui pense ? ne comporte pas une réponse plus
satisfaisante que celle que nous venons de considérer et pour laquelle nous n'avons trouvé que des réponses inconcevables. Bien que la personnalité dont chacun de nous a conscience, et dont l'existence est pour tous un fait plus certain que tous les autres, c'est une chose qu'on ne peut aucunement connaître : la connaissance de la personnalité est interdite par la nature môme de la pensée.
21. — Donc les Idées Dernières de la Science sont toutes représentatives de réalités incompréhensibles. L'explication de ce qui est explicable ne peut que montrer avec plus de clarté que ce qui reste au delà demeure inexplicable.