‹ Résumé de la philosophie de Herbert SpencerChapitre 6 sur 409 · IV. — RELATIVITÉ DE TOUTE CONNAISSANCE · texte numérisé non relu

IV. — RELATIVITÉ DE TOUTE CONNAISSANCE

22. — De quelque point que nous partions, nous arrivons toujours à la même conclusion. Il reste à montrer comment cette croyance — que la réalité existant derrière toutes ces apparences est. et doit toujours être, inconnue — peut être établie rationnellement aussi bien qu'empiriquement.

23. — En effet, si les interprétations toujours plus profondes de la nature qui constituent le progrès des sciences ne sont autre chose que des réductions successives de vérités spéciales en vérités générales, et de celles-ci en déplus générales encore, il en résulte évidemment que la vérité la plus générale, ne pouvant être ramenée à une plus générale, ne peut être interprétée. Il est évident que puisque la connaissance la plus générale à laquelle nous arrivons ne peut être réduite à une plus générale, elle ne peut être comprise. Donc, de toute nécessité, l'explication doit nous mettre en face de l'inexplicable. La vérité la plus profonde que nous puissions atteindre doit nécessairement être inexplicable. Le mot de compréhension doit changer de sens avant que le fait ultime ne puisse être compris.

-l'i. — La conclusion qui s'impose à nous quand nous analysons le produit de la pensée tel qu'il se présente objectivement dans les généralisations scientifiques, s'impose également quand on analyse l'opération de la pensée telle qu'elle se présente subjectivement dans la conscience. Pour connaître la Cause Première, l'Infini, l'Absolu, il faut que nous puissions la concevoir.

L'INCONNAISSABLE il

Peut-elle ressemblera rien de ce dont nous avons fait l'expérience sensible 1 Évidemment non. Entre ce qui crée et ce qui a été créé, il doit y avoir une distinction dépassant toutes les distinctions existant entre les différentes divisions des choses créées. Est-ce donc que le Réel, bien qu'inconcevable par classification avec l'apparence, serait concevable en le classant avec luimôme? Cette supposition est aussi absurde que l'autre. Elle implique la pluralité de la Cause Première, de l'Infini, de l'Absolu ; cette implication se contredit elle-même. Il ne saurait y avoir plus d'une Cause Première, puisque l'existencede plus d'une impliquerail l'existence de quelque chose en nécessitant plus dune, et que ce quelque chose serait la vraie Cause Première. La supposition qu'il y a deux ou trois Infinis se détruit d'elle-même. On le voil avec évidence quand on se rappelle que ces Infinis, se limitant l'un etl'autre, deviendraient finis. Et de même un Absolu qui n'existerait pas seul, mais avec d'autres Absolus, cesserait d'être absolu et deviendrait relatif. Par conséquent, l'Inconditionné, puisqu'il ne peut être classé ni avec une forme du conditionné ni avec un autre Inconditionné, ne peut du tout être classé. Et admettre qu'il ne peut être connu comme appartenant à telle ou telle espèce, c'est admettre qu'il est inconnaissable. Toute pensée implique relotion, différence, ressemblance. Nous pouvons donc dire que l'Inconditionné, ne présentant aucun do ces caractères, est trois fois inconcevable.

25. — La notion la plus simple étant l'établissement^ quelque connexion entredes états subjectifs qui réponde a uno connexion entre des agents objectifs-, et toutes les cognitions toujours plus complexes consistant en l'établissement de quelque connexion plus compliquée de ces états répondant à une connexion plus compliquée de ces agents, il est clair que l'opération, si loin qu'elle ait été poussée, ne peu! mettre a la por «le l'intelligence que les états eux-mêmes ou les agents eux-mê s. Si tout

acte de connaissance est la formation dans la conscience d'une relation parallèle à une relation dans le milieu, La relativité de la connaissance est évidente, et devient un truisme. Si penser c'est établir des relations, nulle pensée ne peut exprimer plus que des relations. Au fond môme delà nature de la vie, nous retrouvons la relativité de notre connaissance. L'analyse des

actions vitales en général nous conduit non seulement à conclure que les choses en elles-mêmes ne peuvent nous être connues, mais elle nous apprend que leur connaissance, si elle était possible, serait sans utilité.

26. — Reste encore la question finale. Que devons-nous dire de ce qui dépasse la connaissance? Faut-il nous en tenir à la conscience des phénomènes? La recherche aura-t-elle pour résultat final de bannir de nos esprits toutes choses, à l'exception du relatif? Ou bien faut-il croire à quelque chose au delà du relatif? Nous sommes obligés de nous faire une conscience positive, quoique vague, de ce qui dépasse la conscience distincte. Notre conscience de l'inconditionné étant littéralement la conscience inconditionnée ou les matériaux premiers de la pensée, auxquels en pensant nous donnons une forme définie, il s'ensuit qu'un sentiment toujours présent d'existence réelle est la base môme de notre intelligence. Nous pouvons, par des actes successifs de notre esprit, nous débarrasser de toutes conditions particulières, et les remplacer par d'autres, mais nous ne pouvons nous débarrasser de cette substance indifférenciée de conscience qui est conditionnée à nouveau dans chacune de nos pensées; il reste toujours en nous une conviction irrésistible de l'existence réelle de quelque chose qui existe toujours, indépendamment des conditions. Pendant que les lois de la pensée nous interdisent rigoureusement de former une conception de l'existence absolue, nous sommes empêchés par ces mêmes lois de nous défaire de la conception de l'existence absolue : cette conception étant le revers de la conscience de soi. Et puisque la seule mesure possible de la validité relative de nos croyances, c'est la résistance quelles opposent aux efforts qu'on fait pour les changer, il en résulte que celle qui persiste dans tous les temps, dans toutes les circonstances, et qui ne peut cesser à moins que la conscience elle-même ne cesse, possède la plus haute valeur. En résumé, l'existence du Non-Relatif est impliquée par le fait, que toute notre connaissance est Relative ; que le Relatif luimême est inconcevable, s'il n'est pas en relation avec un Non- Relatif réel ; qu'à moins d'admettre un Non-Relatif ou Absolu réel, le Relatif lui-même devient Absolu ; et finalement que l'existence d'un Non-Relatif est impliquée dans l'opération de la

pensée. D'où découle notre croyance indestructible en cette réalité.

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