IX. — INTÉGRATION PHYSIOLOGIQUE DES ANIMAUX
305. — La différenciation physiologique et l'intégration physiologique sont des corrélatifs qui varient ensemble. D'où la question: quelles causes font marcher l'intégration, pari passu, avec la différenciation ?
306. — On arrive à une idée générale de la coordination de fonctions qui accompagne leur spécialisation, si l'on observe avec quelle lenteur un animal peu différencié répond à uneexcitation appliquée sur une de ses parties, et la rapidité avec laquelle un animal plus différencié répond au même stimulus local. Le tentacule d'un Polype, quand on le touche, se contracte lentement ; quand le choc a été rude, la contraction s'étend à tout le corps. Mais si l'on touche le tentacule d'un Polyzoaire, le groupe entier des tentacules se rétracte aussitôt, avec toute la partie exposée de l'animal, dans sa gaine.
307. — Si l'on coupe une Hydre en deux, les liquides nutritifs diffusés dans sa substance ne peuvent s'échapper rapidement, puisqu'il n'y a pas de canaux qui leur soient ouverts, et il suit delà «pie les conditions des parties éloignées delà section ne sont que faiblement affectées. Mais là où, comme cela se passe chez les animaux plus différenciés, le liquide nutritif est contenu dans des vaisseaux en communication continue, une section sera suivie de l'écoulement, par ces vaisseaux, du liquide, en quantité considérable, ce qui affectera la nutrition et la force des organes éloignés du lieu de la lésion. Là où se trouve, en outre, un appareil de propulsion du sang, une lésion amène bientôt la prostration de tout l'organisme. Ainsi, un système vasculaire complètement différencié opère l'intégration de tous les membres du corps, les plaçant tons sous la dépendance de l'intégrité du gystème vasculaire, et par conséquent de l'intégrité de chacun des membres dans lesquels il se ramifie.
308. — Le système nerveux réalise une forme encore supérieure d'intégration physiologique. Chaque partie, en se spécialisant, commence à agir sur les autres, non seulement d'une façon indirecte par les substances qu'elle lire du sang et celles qu'elle
y ajoute, mais aussi, directement, par les troubles moléculaires
quelle suscite et qu'elle diffuse. Soit que les nerfs eux-mêmes soient différenciés par les troubles moléculaires ainsi propagés dans certaines directions, ou qu'ils soient autrement différenciés, les parties qu'ils relient entre elles deviennent intégrées physiologiquement, en ce sens qu'un changement chez l'une provoque un changement chez l'autre.
309. — Pour une grande partie de l'union physiologique qui accompagne la spécialisation physiologique, le processus d'équilibration directe semble une cause suffisante, et l'équilibration indirecte peut, à bon droit, être supposée une cause suffisante du reste.
310. — Il sera bon d'observer ici, plus particulièrement, la relation des faits du développement physiologique avec le cours universel de la redistribution de la matière et du mouvement.
311. — L'instabilité de l'homogène, ou, strictement parlant, le passage inévitable du plus homogène au moins homogène, dont nous avons vu des exemples à l'infini dans les différenciations morphologiques des parties de l'organisme, se manifeste de nouveau ici, de manières presque innombrables, par les différenciations physiologiques de ses parties. Et, dans un cas comme dans l'autre, ce changement de l'uniformité à la multiformité, dans les agrégats organiques, est causé, de même qu'il l'est chez tous les agrégats inorganiques, par l'exposition nécessaire des parties qui les composent à des actions dissemblables en espèce ou en quantité, ou en l'une et l'autre. Nous en trouvons la preuve générale dans l'ordre où les différences apparaissent. Si l'hétérogénéité des forces incidentes rend lespartiesphysiologiquement hétérogènes, nous trouverons que les premiers contrastes doivent avoir lieu entre les parties les plus dissemblables par leurs relations avec les forces incidentes; les contrastes suivants se présenteront là où les dissemblances sont les plus grandes, et ainsi de suite. Nous avons la preuve qu'il en est ainsi. Le développement physiologique a donc pour point de départ cette instabilité de l'homogène que nous avons vu partout être une cause d'évolution. [Premiers Principes, 149-155.)
312. — Au cours de tout le développement physiologique, et de l'évolution en général, la multiplication des effets a été un facteur toujours à l'œuvre et agissant avec d'autant plus d'activité que le développement progressait. Les changements secondaires qu'opère chaque changement primaire sont devenus nécessairement plus nombreux à mesure que les organismes devenaient plus complexes. Chaque multiplication d'effets a préparé la voie à des différenciations et intégrations plus élevées de même origine.
313. — Les changements que nous avons considérés ne sont que les concomitantsd'une équilibration en progrès. Danschaque agrégat, l'instabilité de l'homogène n'est que synonyme du défaut d'équilibre entre les forces incidentes et celles que leur oppose l'agrégat ; le passage à un état hétérogène est un pas vers un état d'équilibre. SemblablemeUt, la multiplication des effets implique qu'une partie ayant reçu l'impression d'une force nouvelle, doit subir et communiquer des changements secondaires jusqu'à ce que la totalité de la force incidente ait été employée à engendrer des forces réactives équivalentes.
314. — Toutes ces lois universelles nous ramènent à la persistance de la force, comme étant la plus profonde cause connaissais des modifications qui constituent le développement physiologique , comme elle est aussi la dernière cause connaissable de toute autre évolution.