‹ Résumé de la question sociale: banque d'échangeChapitre 11 sur 54 · Partage des bénéfices · texte numérisé non relu

Partage des bénéfices

11 n'est jamais venu à Tidée de qui que ce fût qu'une société put se passer de capital, qu'elle n'eôt pas pour but ie réaliser des bénéfices, que les associés fussent réci- [)roquement insolidaires , que leur société n'eût aucune spécialité productrice, qu'elle fût indéfinie dans sa durée comme dans le nombre de ses membres. Tous les traités Faits sur le contrat de la société n'ont d'autre but que de prévoir les circonstances et les accidents auxquels peuvent donner lieu chacune de ces conditions.

La société mutuelliste, dont les statuts de la Banque d'échange offre le type, renverse tout cela.

Elle n'a pas de capital ;

Son objet est, non plus la production, mais rechange;

Elle est universelle, non pas de biens et de gains, mais dans le nombre de ses membres;

Elle est perpétuelle ;

Elle n'implique aucune solidarité entre ses membres ;

Elle ne fait pas de bénéfices.

La société mutuelliste n'a pas de capital, parce que travailler, pour elle, c'est produire de rien, et que tout consommateur, par sa commande, est commanditaire.

Au lieu de la production en commun, cette soctélé a pour objet la mutualité des services. En effet, toute production résultant de la combinaison de fonctions séparées n'implique, de la part des coproducteurs , rien de plus que la mutualité du travail.

Elle est universelle dans sa tendance : toutes les industries pouvant être considérées comme des démenibreinents

les unes des autres, et la même mutualité qui existe entre les co-producteurs d'un objet spécial existant entre toutes les fenctions industrielles.

Elle est perpétuelle comme Thumanité même, dont elle •est rimage et Torgane.

Elle n'entratne point de solidarité entre ses membres. Contre les accidents provenant de force majeure, elle est protégée par un régime d'assurances générales analogue à celui de la Banque d'échange ; contre les erreurs des individus, elle est protégée par la limite des attributions et la mutualité même.

Elle ne fait pas de bénéfices, et pourquoi? Par la même raison qu'elle n'a pas de capital , parce que le travail produit tout de rien,

La sociétémutuelliste est comme la nature, qui est riche, belle et luxuriante, parce qn'elle tire sa richesse et sa beauté de la force créatrice qui est en elle; en un mot, parce qu'elle produit tout du néant, de rien. La nature, en produisant, ne bénéficie pas.

Surqui, sur quoibénéficieraitlanaturePSur elle-même? Bénéficier serait donc pour la nature synonyme de se reposer, cesserde produire, bénéfice serait la même chose qu'appauvrissement.

De même, dans la société, bénéfice est synonyme de misère, car bénéficier ne peut signifier [pour elle autre chose que prendre sur son travail , comme pour le commerçant bénéficier est synonyme de prendre sur le travail d'autrui. Bénéfice est donc synonyme ici de vol, et ce qui est vrai de la société le devient ensuite de chaque individu, toujours moins riche, moins heureux, à mesure que ses semblables s'appauvrissent davantage.

Ainsi, production sans capital, échange sans bénéfice, voilà les deux termes entre lesquels se meut Téconomie sociale, et dont le résultat positif est la RICHESSE.

Ces deux négations se balancent entre elles : la première

indique le débit du travailleur vis-à-vis de lui-même; la secoode son crédit.

Là est le principe de la comptabilité mutuelliste.

La Banque d'échange, par exemple, ouvre ses écritures par quel compte? Ge n'est point par le compte de capi^ ial, puisqu'elle n'a pas de capital; ni par le compte de matériel, puisqu'elle ne possède rien encore, pas même des billets ; ni par caisse, puisq relie n'a rien en caisse ; ni par marc/iandises générales ou profits et pertes, puisqu'elle n'a rien produit, et qu'avant toute opération elle ne peut perdre ni bénéficier.

Elle ouvre ses comptes par la catégorie de traites et re. /n/^^^^ c'est-à-dire qu'aussitôt entrée en fonction, aussitôt saisie par la commandite universelle du travail spécial de la circulation, recevant des uns, fournissant aux autres, retenant à chaque négociation le prix de son travail, elle se produit à elle-même salaire, capital et bénéfice, trois termes devenus dès lors synonymes. Plus elle fait d'opérations, plus elle réalise d'émoluments, soit, pour employer le style vulgaire, de bénéfices. Et éomme travailler beaucoup est synonyme encore de travailler au meilleur marché possible, plus la Banque d'échange réduit ses escomptes, plus elle-même et les autres associés, qui, chacune dans sa spécialité pripre suivent le même mouvement de réduction, s'enrichissent...

Ainsi, par le seul fait de l'inauguration du principe mutuelliste et de l'abolition du numéraire, les rapports du travail et du capital sont intervertis ; les principes du commerce sont renversés ; les formes de la société , soit civile,soit commerciale, retournées; les droits et les devoirs des associés changés, la propriété révolutionnée, la comptabilité réformée, le droit, boiteux jusqu'à ce jour, reconstitaé sur une base régulière...

Ces principes établis, et nous ne craignons pas qu'on en démontre la fausseté, arrivons au projet de banque

hypothécaire, sur laquelle TAssemblée nationale doit iaccssamment délibérer.

La production agricole paie à ses commanditaires 10 pour cent d'intérêt. On trouve avec raison que c'est trop cher, et Ton voudrait réduire cet intérêt au moins de moitié. Pour cela, on n'imagine rien de mieux que de créer une banque agricole ou banque hypothécaire, et de faire l'État chef et entrepreneur de cette banque.

Mais d'abord comment une pareille banque devra-telle fonctionner?

V Ce n'est point avec du numéraire. La somme des créances hypothécaires est aujourd'hui de 14 milliards, soit, à 10 pour 100, 1400 millions que prélèvent sur la production agricole les capitalistes. Or, non-seulement l'agricalture se plaint que l'argent lui coûte trop cher, elle se plaint de n'en pas trouver assez. Si donc TÉtat pouvait prêter à 6 pour 100, tous frais compris, au lieu de 10, il est indubitable que la totalité des sommes prêtées monterait bientôt à 20 et peut-être à 30 milliards, les dettes croissant toujours avec la Facilité de les contracter. Mais une pareille banque est impossible. Il n'existe certainement pas , dans toute l'Europe, 20 milliards de numéraire, et quand on parviendrait à les rassembler, ces 20 milliards ne représenteraient bientôt plus que la valeur de 3 ou 4 milliards, Tancent, comme toute marchandise, perdant de sa valeur en raison de sa quantité.

On voit déjà, par cette simple observation, que le crédit hypothécaire, entendu dans les conditions habituelles du crédit, tourne dans un cercle vicieux; c'est une idée qui implique dans ses termes contradiction.

Le numéraire ne pouvant donc ni se trouver en quantité suffisante pour commanditer une indMStrie aussi colossale que l'agriculture, ni, alors même que la quantité voulue existerait, conserver sa valeur d'échange, quel mpyçu a-t-ou imaginé?

G^est de faire de la propriété même une monnaie, de la

dégager, mobiliser, et rendre circulabie connue Targent.

Voici, en la débarrassant du jargon technique, en quoi consiste cette opération :

L'emprunteur se présente à la banque, ses titres de propriété à la main.

On Fait, sur un registre à souche, la transcription de ces titres; on détache du registre , suivant le désir de l'emprunteur on uu plusieurs coupons dont la somme totale est égale, soit aux deux tiers, soit aux trois quarts de la valeur de la propriété.

Et ce coupon, cette reconnaissance, ce billet hypothécaire, comme on voudra l'appeler, devient comme le billet de banque : c'est ube monnaie. En vertu de la loi , le propriétaire, et après lui tous les porteurs de ce coupon, auront le droit de le faire partout recevoir, pour la somme qui y est portée, en paiement de toute espèce de marchandises, services , solde de comptes , etc.

L'emprunt, et par conséquent la capacité circulatoire du billet , n'est accordée que pour un certain nombre d'années, au bout desquelles l'emprunteur doit rembourser à la banque la somme exprimée dans le billet , faute de quoi le dernier détenteur a le droit de requérir la vente de la propriété.

Pour prix de cette Faculté de battre monnaie avec un immeuble, le propriétaire paie à l'Etat , pendant toute la durée du prêt et nonobstant le remboursement qui y met fin, un intérêt de 3, 4 et 5 pour 100. — Dans d'autres systèmes, l'intérêt, au lieu d'être payé à l'État, appartient aux porteurs , qui se le font servir aux échéances fixées par la Banque.

Quoi qu'il en soit , et de quelque côté que se porte l'intérêt , qu'il aille dans les caisses de l'État ou qu'il s'accumule dans les mains des accapareurs de billets, peu importe : le crédit hypothécaire, établi sur cette base de la mobilisation de la propriété , est un lourd Fardeau pour le travailleur, une déception pour le propriétaire , une calamité pour tous.

Remarquons d'abord une cliose.

Si Ton en croit les partisans des banques hypothécaires, c'est TÊtat qui donne crédit auK emprunteurs, d'après la maxime tant vantée et si abominablement fausse de Law, que c'est à l'État de donner crédit, non à le recevoir. Mais il est évident qu'ici TRtal ne donne aucune espèce de crédit; car forcer te cours d'un billet, ce n'est pas donner crédit. En toute opération de crédit , de commandite ou de prêt, le créancier, celui qui donne crédit, est rhomme qui livre une valeur réelle et présente, en échange d!une promesse de remboursement , et sous garantie d'hypothèque. Or, quelle est ici la valeur, la réalité livrée par TÉtat? Il n'y en a point : l'Ëtat ne donne rien; il se borne à rendre Tacceptation du bWlei oMiga-^ ioire, et à encaisser, comme un vrai créancier^ l'intérêt annuel du prêt quM n'a point fait.

Quel est donc ici le créancier, puisque évidemment ce n'est pas l'État ^

Le créancier, l'homme qui donne crédit, c'est vous, c'est moi, ce sont tous les travailleurs, que TÉlat , sans les en prévenir, oblige à faire l'avance de leurs journées, de leurs produits, de leur services , à un propriétaire qui ne leur en paiera jamais ni le principal, ni l'intérêt. L'Ëtat ne possède rien : Il n'a que des dettes et des baïonnettes. Pour acquitter ses dettes, il se fait banquier, mais banquier sans capital. Ses billets de crédit sont des bons qu'il tire à vue sur chacun de nous, comme s'il nous disait : a Moi , l'État , j'ai promis de payer à Jacques Fornachon 9 propriétaire à Palante , la somme de mille francs, valeur qu'il vous plaira lui payer à vue, en telles marchandises, services ou travaux qu'il requerra, faute de quoi je i^aurai vous y contraindre. » Voilà ce que c'est que le crédit de l'État.

Que cela donc soit bien entendu. Quand l'État se fait banquier, quand il s'avise de donner crédit, il ne fait autre chose que s'emparer, par la force des baïonnettes ,

de la brasse des ouvriers , des marchaDdis^^s des aégo ciants, des denrées des cultivateurs, des produits] des industriels, et de les donner à ses emprunteurs, qui lui en fournissent d'abord Tintérèt , et puis le payement. Gomment trouvez- vous, citoyen lecteur, cette manière défaire la banque? Prêter le bien d'autrui, et s'adjuger ensuite Tintérèt et le remboursement, c'est un métier lucratif , n'est-ce pas P Mais nous aimons (antle pouvoir en France, nous sommes si humbles serviteurs de FÉtat , si dévoués à Tau torité, que nous lui pardonnons tout, que nous Tadorons même, quand elle nous vole !...

Et quelle compensation espérez-vous de TÉtat pour ces belles opérations? qu'il réduise ses dépenses? Il les augmentera plutôt, ne fût-ce que des appointements des employés, régisseurs, directeurs et inspecteurs de sa banque. Pour le surplus , il n'y a pas le moindre rapport entre la banque hypothécaire et une réduction des dépenses de TÉtat. Que dis-jeP l'État avait besoin des produits de la banque hypothécaire pour couvrir le déficit que faisait au trésor la réduction de l'impôt sur le sel , les boissons, la viande, etc. La prestation forcée que TÉtat exige de vous est donc sans compensation.

Espéreriez-vous quelque chose du développement de l'agriculture?

Le montant des créances hypothécaires, avons-nous dit, est aujourd'hui de 12 milliards, soit, à 10 pour 100, an tribut de 1200 millionsà payer annuellement aux capitalistes.

Il y a lieu de croire que les débiteurs s'empresseront de se libérer et de courir à la banque de TÉlat: mais avec la facilité d'emprunter que présente le nouveau système et les immenses besoins de l'agriculture , ce n'est point exagérer de direque l'emprunt étant fait à moitié prix et à double délai , on empruntera une fois plus. La charge hypothécaire ne sera donc pas diminuée, et les mêmes causes agissant toujours dans le même sens , elle augmentera. Elle

augmentera encore par une autre raison : en effet, jusqu'à présent nous avons raisonné dans la supposition que les billets seraient partout acceptés au pair. Or, il n'en peut pas être ainsi : la monnaie métallique aura toujours, quoi qu'on Fasse, une préférence marquée. 11 y aura donc agio et dépréciation : conséquemment , Tintérèt qu'on suppose aujourd'hui devoir être, par exemple, de 5, sera , de 6, 7, 8 : donc, déception pour le propriétaire, qui, croyant emprunter à 5, empruntera en réalité à 6et audelà.

Ainsi il y aura tiraillement et répulsion entre les propriétaires, intéressés à faire recevoir leur papier de crédit, et les producteurs, intéressés à le refuser ou à ne le prendre que sous bonification : de là, anarchie, agiotage , décomposition de la moyenne et petite propriété, augmentation progressive d^s charges de la production; en fin de compte, banqueroute universelle.

La Banque d'échange procède tout autrement.

D'abord la Banque d'échange ne fonctionne pas de par l'État, qui ne possède rien, qui ne peut faire crédit de rien, qui n'existe que pour dévorer, et que le but de la Révolution est d'abolir. La Banque d'échange représente la totalité des producteurs; c'est par eux qu'elle existe, c'est pour eux qu'elle travaille.

La Banque d'échange crédite sur hypothèque, SANS INTÉRÊT et moyennant annuités. — Gela signifie que par la Banque d'échange la totalité des producteurs fait volontairement au producteur rural, sur l'hypothèque de sa propriété, l'avance des produits et services don-t il a^ lui-méme^besoin pour améliorer son exploitation.

En échange de ce crédit, l'emprunteur rembourse chaque année à la âanque, ce qui veut dire à la totalité des producteurs-commanditaires, l'annuité promise, en sorte que le remboursement du créancier est aussi réel que la créance. La, point d'intermédiaire parasite, usurpant, comme TÉtat, les droits du travailleur, et absorbant,, comme le capitaliste , une part de ses produits.

L'État, aussi bien que le numéraire , étant exclu de ce régime, le crédit se réduit à un simple échange dans lequel Tune des parties livre sou produit en une fois , l'autre remet le sien en plusieurs échéances, le tout sans intérêt , sans autres Frais que ceux de la comptabilité.

Que, dans ce système, les opérations se multiplient tant qu'on voudra, bien loin que cette multiplication d'affaires indique une aggravation de charges pour le producteur, comme cela a lieu dans la banque hypothécaire, elle sera le signe d'une augmentation de richesse , puisque le'crédit n'est pas autre chose ici que l'échange, et que les produits appellent les produits.

L*efFet de la Banque d'échange , où le capital ne donne •lieu à aucune retenue, sera diamétralement inverse de celui de la banque hypothécaire, 06 l'État, agissant comme capitaliste, se fait servir une usure par les emprunteurs. Par la Banque d'échange , le crédit rayonne autour de lui l'activité et la richesse ; par la banque hypothécaire, il creuse un abime où viennent s'engloutir fatalement et les producteurs et l'État.

Pour rendre la différence plus sensible, je terminerai par un apologue que j'adresse, en manière d'argument personnel , à ia Démocratie pacifique.

Un capitaliste philanthrope, ami du progrès, et désireux de contribuer â la solution du problème social, apprend que l'école phalanStérienne s'occupe d'organiser unecommuiie modèle, mais que, faute d'argent , elle ne peut venir à bodt de s'établir. Ledit capitaliste offre de souscrire pour 1 million; mais voulant donner aux harmoniens une preuve de sa bonne volonté et réserver en même temps les intérêts de ses descendants, il réserve:

1<> Que l'intérêt de la somme prêtée lui sera servi ou à ses ayants-droit au taux modique de 5 pour 100;

"2^ Que, comme cela se pratique chez les banquiers civilisés, l'intérêt de la somme prêtée sera calculé et capitalisé tous les trois mois ;

3^ Que, pour la plus grande facilité du phalanstère « le reibboursement en capital et intérêts ne sera effectué que 280 ans après le jour du contrat.

Cependant, avant de traiter définitivement, cet honnête capitaliste désire savoir, d'une part , quelle sera , à l'échéance du terme , la somme que le phalanstère aura à payer à ses héritiers; d'autre part, avec quoi et comment le phalanstère entend se libérer.

La Démocratie pacifique accepterait-elle cet engagement ?

Tout ce que nous pouvons lui dire à ce sujet, c'est que le capital prêté crott chaque quatorzième année en progression géométrique; qu'en conséquence, l'accumulation des produits mis en réserve par le phalanstère pour . l'acquittement de la dette devrait marcher du même pas, c'est-à-dire que les produits ou écus économisés devraient former à la 280® année une valeur d'un million de fois plus grande que celle du capital primitif ( 1,050,772,766,720 francs); et néanmoins, pendant tout ce temps, les harmoniens auraient dû vivre, et bien vivre selon la promesse du maître.

Tel est précisément notre état social.

Un écu n'a pas plus tôt été arraché de ta paume de la main du travailleur qu'il est placé à intérêt composé sur le peuple. De cet intérêt vivent et pullulent toutes les espèces de parasites qui sucent la sève de l'humanité. De temps en temps, l'arbre épuisé jaunit , s'étiole et cesse de donner des fruits ; alors les parasites crèvent par myriades, et bientôt le géant de la nature reparait plus vigoureux et plus magnifique. Le peuple n'est jamais plus fécond , plus fort que le lendemain d'une banqueroute.

OBJECTIONS ET RÉPOTKSES,

A la Démocratie pacifique,

27 mai.

Nous prions nos frères de la Démocratie pacifique, de ne pas juger de nos sentiments pour leurs personnes par la vivacité de nos critiques , surtout de ne point attribuer à orfi^eil ou intolérance de notre part ce qui provient d'une conviction trop forte pour être toujours contenue.

Noos n'oublions pas qu'en ce moment toutes les écoles socialistes, comme toutes les nuances républicaines, sont solidaires , et nous ne demandons pas mieux que de nous entendre avec ceux qui , par des voies différentes , tendent au même but que nous. Nous voulons la réforme sociale, comme nous voulons la république, sincèrement, énergiquement. Nous fraternisons de cœur, sinon d'idées, avec ceux qui veulent, comme nous , Tune et l'autre. Nous reconnaissons volontiers, au surplus, que dans le système infini de la raison universelle , dans le champ d'exercice de l'activité collective , il y a place pour toutes les idées , pour toutes les expériences. Nous convenons, par là même , qu'une place doit être faite, dans la société à venir, aux théories de Fourier, de Saint-Simon, etc., aussi bien qu'aux nôtres; peut-être saurions-nous , mieux que personne, déterminer la part qui peut revenir à chacune.

Mais ce qui importe par dessus tout aujourd'hui, c'est de réaliser la condition même de toute innovation ; c'est de définir la grande négation révolutionnaire qui doit aplanir le terrain et ouvrir la scène aux idées positives;

c'est , pour employer le style de Técole sociétaire, de recoaoaître Tidée plvotale sur laquelle repose le système entier des nouvelles réformes.

Cette idée pivotale, pour nous, est la négation de la propriété, ou plus simplement du capital, représenté lui-même par la monnaie. La négation de la monnaie, dont Tusage nous coûte plus de 5 milliards par année ; la négation de la propriété, dont les droits seigneuriaux et les péages, établis partout sur la circulation, représentent une somme au moins double : voilà ce que nous poursuivons depuis dix ans ; voilà Tidée mère dans laquelle se résument pour nous toutes les tendances de la Révolution.

Faisons-nous donc œuvre de vanité , quand nou9 insistons , de toute Ténergie de notre àme , sur cette négation doctrinale, ou sommes-nous Franchement révolationnaires? Sommes-nous les véritables interprètes du Peuple , ou ses calomniateurs ? Et quand , par le plus déplorable des contre-sens, nous voyons, au moment décisif, une école s'ôter à elle-même et nous enlever à tous, par ses hésitations et ses ménagements, Tinstrument des réformes, sommes-nous excusables de dénoncer cette intempestive politique?

Rappelons encore une fois ce qu'en philosophie, ce qu'en temps révolutionnaire on entend par négation.

L'argent et Tor sont à la fois marchandises et agents de la circulation. Gomme marchandises , Targent et For ne peuvent être exclus du marché et supprimés de l'industrie, pas plus qu'ils ne peuvent être anéantis dans les filons où le mineur les fouille. Sous ce rapport, la négation ne compromet pas leur existence.

Gomme agents de circulation, ils ne périssent pas davantage , puisque , d'après la théorie de la valeur et de la mutualité de l'échange, toute marchandise, tout produit du travail doit obtenir qualité et puissance de numéraire.

Ce que nous voulons ôter à l'or et à Fargent , c'est le

privilège, véritablement régalien , dont ils jouissent de servir d'intermédiaires à tous les échanges, et d'être seuls agents de la circulation. Par cette négation , Tor ne disparaît ni de la production ni de la consommation ; il est mis an même rang que tous les produits ; la république commerciale est créée.

Il en est ain»i de la négation du capital.

Si l'école phalanstérienne s'imagine que nous ne reconnaissions pas la réalité du capital ; si elle croit que nous repoussions la chose et l'idée , elle se trompe grossière* ment. Le capital est du travail accumulé, qui devient à son tour, comme la terre d'où il est tiré, matière de production , et, comme la main de l'homme, instrument de production. Ni l'idée ni la chose ne doivent donc périr, puisque supprimer le capital, ce serait interdire le travail; puisque nous disons nous-même, en manière d'axiome, échanger^ dest capitaliser.

Ce que nous voulons abolir dans le capital, c'est sa prépondérance à l'égard du travail, c'est l/i séparation du travailleur et du capitaliste en deux catégories de personnes dont les intérêts sont contradictoires, et dont l'une est nécessairement oppressive de l'autre. Le travailleur et le capitaliste ne font qu'un : ils ne peuvent pas plus être séparés que l'âme du corps. Séparer l'un de l'autre l'àme et le corps, c'est les détruire tous deux en même temps, c'est tuer l'homme; de même, séparer le travaildu capitaliste, c'est soumettre le premier à la spoliation et le second à la banqueroute, c'est anéantir la production. Quelque précaution que l'on prenne, quelque combinaison qu'on imagine, du moment que le travailleur et le capitaliste deviennent deux personnages distincts, il est de nécessité absolue , mathématique, ou que le capitaliste pressure le travailleur, ou que le travailleur ruine le capitaliste.

Essayons encore une fois de rendre sensible cette antimonie : ce sera la meilleure réfutation que nous puis-

sions faire de toutes les institutions de crédit conçues d'après rancienne économie.

La société, avons-nous dit, se divise, d'après la constitution économique actuelle, en deux cUÙtses de citoyens : Tune qui comprend tous les propriétaires, capitalistes et entrepreneurs , L'autre tous les travailleurs salariés.

L'observation que parmi les propriétaires, capitalistes et entrepreneurs, un grand nombre travaille, est parfaitement nulle, puisque le salaire qu'ils reçoivent comme travailleurs est en dehors des renies, fermages, intérêts ou bénéfices qu'ils prélèvent comme propriétaires, capitalistes et entrepreneurs.

GVst d'après celte division des individus qui, soit â titre de propriétaires, soit à titre de travailleurs, interviennent dans la production, que nous avons dressé le paradigme de la comptabilité sociale; et nous avons montré par la balance des comptes que, d'une part, la somme àe» produits ne pouvant être rachetée que par la somme des salaires qu'elle coûte , et, d'autre part, le capital , le talent ou la propriété devant faire un prélèvement sar la production , et par conséquent élever le prix de vente audessus du prix de revient, le résultat demandé était impossible, puisque c'était vouloir ou que 10 fût égal à 1 1 , ou que 1 1 ne fût pas plus que 10.

A cela , on a fait robjection assez spécieuse que voici :

L'alternative de mort pour le travailleur ou de raine pour le capitaliste ne résulte pas du tout de ce calcul; toute la difficulté se réduit à faire Tune de ces deux choses : ou que les ouvriers produisent plus qu'ils ne consomment, ou qu'ils ne consomment pas tout ce quils produisent, de telle sorte qu'il y ait un reste pour la part du capital.

Par exemple, A, propriétaire-capitaliste-entrepreneur, achète h B, G, D, E, F, G, H, l , K, L, leur produit pour 10,000 fr. Que chacun des travailleurs rachète, avec

les 1^000 fr. qu'il a reçus , neuf dixièmes de son produit , et laisse un dixième au propriétaire : alors il y aura balance, et les droits du capital seront respectés. Or, qui doute que rhomnie,avec les moyens dont il dispose, ne puisse produire au delà de ses besoins ?

L'objection, comme on le voit, ne détruit pas le raisonnement, puisqu'elle consiste uniquement à soutenir que la misère du travailleur n'est pas la conséquence nécessaire du prélèvement que fait sur lui le capitaliste; elle donne même au raisonnement une force toute nouvelle, puisqu'il reste toujours à savoir de quel droit le capitaliste prélève, sans travail, une part du produit; et c'est sur quoi on ne s'explique pas.

Mais est-il vrai, comme on le suppose, que le travailleur puisse jamais produire au delà de ses besoins? ou , ce qui revient au même, comme Ton verra , est-il vrai que la société, le producteur collectif, puisse jamais se trouver en bénéfice? Nous le nions formellement.

Cest eu vain qu'on exagère la puissance des machinent, les effets de Tassociation , tant pour l'économie des frais que pour l'amélioration du travail. L'homme , à quelque degré de civilisation qu'il arrive, ne produit, ne peut jamais produire que son pain quotidien. Il faudrait, pour démontrer cette vérité profonde de la Genèse, reprendre une à une toutes les contradictions économiques. Mous tâcherons de la faire sentir eu quelques mots.

La nourriture de l'homme , comme le fait remarquer l'Évangile, doit être en même temps corporelle et morale. Il peut arriver même que la nourriture de l'esprit soit prise sous une espèce corporelle : c'est ainsi, par exemple, que la propreté, lacommodité, l'élégance des vêtements, des habitations, du mobilier, des aliments, réjouit Tàmeet récrée l'esprit autant qu'elle fortifie le corps. Du reste, on avoue que la société, et notamment la dernière révolution, a pour but l'amélioration non-seulement physique, mais intellectuelle de tous.

ËD quelle proportion, en quelle mesure, se réalise cette augmentation de bien-être?

Elle se réalise , pour la société , dans la mesure du travail collectif; pour Tindividu , dans la mesure du travail de chaque individu.

Gela signifie que si, dans Tindividu comme dans la société , le développement de Tintelligence n'est pas en raison directe du travail, Tindividu et la société s'abrutissent, s'épuisent, se corrompent par le travail; tout comme un homme qui, travaillant beaucoup des membres et ne prenant pas plus de nourriture qu'un convalescent, s'exténuerait. Tel est refPet bien connu du service des machines et de la division du travail.

Quel est donc le but de l'aristocratie soit féodale, soit financière on mercantile?

C'est de résoudre ce problème antiprogressiste, antisocial : assurer, par une balance de comptes analogue à celle qu'on nous propose, la subsistance à l'ouvrier, de manière à ce qu'il ne soit plus exposé, dans son corps, i périr de famine et de misère; mais de telle sorte aussi que, dans son âme, il ne s'élève jamais au-dessus de la condition où le doit éternellement retenir rinfériorité de ses lumières, de ses talents, de ses habitudes; de manière enfin à réserver à la bourgeoisie, aux dépens du prolétariat, les jouissances privilégiées de Tesprit, du luxe, du pou;^oir et des arts.

Ce que l'on demande, en un mot, par l'intérêt du capital, c'est à'énen'er d^ns son esprit le travailleur.

C'est donc encore cette vieille question de caste qui se reproduit sous les objetions de la Démocratie pacifique, et qui vient livrer une dernière bataille à l'égalité ; c'est toujours le statu quoqm est aux prisesavec la révolution. Certes, il ne nous suffit plus aujourd'hui que la révolution de Février assure au travailleur le pain et la pitance : ce que nous poursuivons est le nivellement complet des fortunes; c'est la destruction des castes jusque dans leurs

racines, jusque dani» rélément métaphysique de leur exis- :ence. Nous n'eateiidons pas qu'à Tavenir la gloire des jns ait pour condition la médiocrité des autres; comme laas la période mercantile dont nous sortons, Taisance du capitaliste avait pour condition la misère de l'ouvrier; i^omme autrefois la liberté eut pour condition Tesclavage. Nous voulons en tout Tégalité des biens, suivant que l'équivalence des fonctions, l'égalité des échanges, la mutiiaitté des services, la solidarité des intérêts, la commune bienfaisance des institutions, et le travail de chacun, la peuvent donner.

Voici donc comment, selon nous, au point de vue de la production et de la distribution des richesses, il faut concevoir l'économie journalière de la société.

L'homme ne peut vivre qu'en travaillant.

Le Créateur , en le jetant sur la terre, lui assure pour chaque jour, à la condition qu'il travaillera, sa subsistance. la mesure de cette subsistance est égale à la dépense de force physique et intellectuelleque fait le travailleur. Dans une condition pareille, on ne peut enlever à l'homme de labeur la moindre parcelle de son salaire journalier, sans l'épuiser et le faire périr.

Représentons -nous la société par 100 travailleurs.

L'auteur de la nature leur garantit chaque jour, s'ils travaillent, et proportionnellement à leur travail :

Ou 100 rations de pain ,

Ou 100 id. de viande,

Ou 100 id. devin,

Ou 100 id. de linge, vêtements, chaussure, etc.

Mais, chaque individu ne pouvant se procurer qu'une seule ration à la fois, les 100 travailleurs conviennent de se répartir entre eux le travail de la manière suivante :

60 d'entre eux produiruut 60 rations de pain,

15 — 15 td. deyiande^

16 — 15 id. de Vin,

10 — 10 id devët. et chauss.

100 ensemble 100

Par cette combinaison, chaque consommateur obtient^ un peu moins de pain, mais il reçoit Téqui valent de ce qui lui manque en viande, vin et vêtements, ce qui rend sa subsistance plus variée, partant meilleure et plus confortable. Mais n^est-il pas évident aussi que, dans ce cas comme dans Tautre, soustraire aux travailleurs la moindre part de leur produit, c'est les constituer en p'Tte sur^emmémes; c'est, ou les exténuer dans leur corps , oa les abrutir dans leur intelligence?

Travailler, avons-nous dit, c'est produire de rtenu Gela est vrai , dans le sens que le produit ne vient point d'une nature étrangère; cela est vrai, en un mot, objectivement. Mais travailler, c'est vivredu plus pur de notre être, c*est produire au dehors notre propre subsistance. C'est pour cela que le travailleur, s'il ne répare les forces de son âme et de son corps par la nourriture et par la méditation, dépéril rapidement.

Ju rédacteur du National.

(Voir le National du 1^ juin).

2 juin.

Citoyen rédacteur.

Depuis quelque temps , vous avez reconnu tant de fois le caractère social de la révolution de Février; au-*

jourd'bui même vous abordez si résolument et avec tant de franchise la grande question du crédit, que vous n'hésiterez pas, je fespëre , â insérer dans vos colonnes une réponse à votre article de ce matin sur la Banque d'échange. La question est trop grave pour que vous vouliez, après un premier article, couper court à la discussion; et j'ose dire qu'en publiant ma lettre vous aurez bien mérité de vos lecteurs, soit en contribuant à la manifestation d'une idée vraie, soit en débarrassant l'opinion d'une dangereuse erreur.

Je commence par vous remercier, citoyen rédacteur, de la manière honorable dont vous avez bien voulu parler de ma personne ; mais ce dont je vous sais le plus de gré, c'est d'avoir répondu vous-même par avance aux doutes que vous a suggérés mon projet. En sorte que je serais en droit, dès aujourd'hui, de prendre acte de votre adhésion et de vous compter parmi les partisans déjà fort nombreux de la Banque d'échange.

«Qui ne voit, dites-vous, que la Banque d'échange de M. Proudhon n'est autre chose que la Banque actuelle, moins le capital métallique , qui lui permet de Faire Fescompte des effets de commerce, et qui donne à son papier le crédit dont il jouit sur place? Qu'on supprime le capital de la Banque de France , et qu'il ne reste plus pour garantie aux détenteurs des billets que les valeurs commerciales escomptées par cet établissement , ces valeurs se trouvent certainement dans les conditions exigées par M. Proudhon, car la Banque n'a jamais eu la prétention d'être trop audacieuse dans ses opérations, et de charger son portefeuille d'effets ne préisentant pas de suffisantes garanties.»

Eh! sans doute, citoyen rédacteur: la Banque d'échange n'est pas autre chose que la Banque de France moins le capital en espèces, rendu inutile par la mutualité àè l'acceptation.

Toute la différence est là , et je vous avoue que , bien

--goloin d'y voir une preuve de la pauvreté de Tidée , j'y trouve le gage de sa certitude, de son incalculable fécon* dite. L'art de faire manœuvrer avec économie le numéraire devait aboutir à la suppression même du numéraire. Que faut- il pour cela? Fort peu de chose, en vérité. C'est que les escompteurs, maintenant en pleine anarchie, je devrais dire sauvagerie, au lieu de s'ISOLER tocyours comme ils font, en subordonnant tout à la monnaie, coti' viennent de SOLIDARISER leurs opérations en s'af franchissant de la monnaie.

Le rapport qui lie jusqu'à présent les producteurs entre eux, ce n'est point, comme le veut et l'enseigne la science économique, l'échange des produits contre les^ produits; c'est l'échange des produits contre l'argent et de l'argent contre des produits. C'est comme le commerce du tabac, qui, au lieu de parvenir directement de la compagnie exploitante au citoyen consommateur, passe par l'entremise du fisc, qui nous renvoie du tabac augmenté de 60 ou 80 pour 100 sur le prix réel de fabrication. Pour le dire en passant, c'est ainsi qu'il en arriverait de tonte industrie exploitée ou protégée par l'Etat.

Ce qui manque à la Banque de France est donc le renoncement au numéraire, c'est-à-dire l'acceptation mutuelle du papier par les échangistes. Obtenez cette acceptation (le gouvernement l'aurait en huit jours), et la Banque de France devient Banque d'échange: c'est le mérite de Tidée , qu'elle consiste en si peu de chose.

Certes, une convention mutuelliste, une promesse d'acceptation réciproque, cela ne se touche, ne se pèse pas comme For, le plus massif des métaux. Ce n'est qu'une valeur abstraite, un gage tout métaphysique, une IDÉE. Mais qui ne voit que cette idée, cette abstraction, a incomparablement plus de poids, plus de réalité, plus de valeur que l'or, puisque l'or, comme toute marchandise , diminue de prix par l'abondance , tandis que la ga*

— ;il —

rafltie mutuelle croit eu progression i;coaiéirique avec le nombre des adhérents?

«Mais, observez- vous, dans ce système d'assurance mutuelle, il arriverait que tous endosseraient la responsabilité des feules et des malheurs de chacun. En effet, qu'un de$ billets de commerce contre lesquels il est fait livra isoude billets de la Banque vienne à être protesté, et que le commerçant ou industriel qui , à une échéance déterminée, devait remettre contre cet effet sa valeur en billets de la Banque, ne puisse faire ce remboursement, il faudra anéantir une valeur nominale en billets correspondante à celle de leffel protesté, sinon il resterait dans la circulation des billets qui n'auraient plus aucune espèce degage;d*où résulterait la dépréciation forcée de la nouvelle monnaie* Or, la suppression de ces billets de banque n*est autre chose que la répartition, sur la masse des souscripteurs, de la perte subie par Tun d'eux , perte qui peut avoir lieu entièrement au bénéfice d'un négociant ne faisant pas partie de Tassuciation, et, dans le cas contraire , au bénéHce de quelques-uns d entre eux seulement. Quel est le négociant qui voudra faire partie d'une semblable association, où il n'y a solidarité que dans les pertes, et nullement dans les bénéfices?»

Pour toute réponse, je pourrais me contenter de vous renvoyer, monsieur le rédacteur, aux articles 30 à 46 de mon Projet de Constitution de ia Banque d'échange, articles relatifs aux achats et ventes sur consignations, crédits à découvert sur caution , cl crédits sur hypothèques, et dans lesquels le cas de non-paiement à Téchéance a été prévu, et la marche à suivre déterminée. Or, ce qui se fait pour les crédits sur caution ou hypothèque se fera sur les escomptes : le débiteur sera poursuivi et exproprié; cela va de soi. Je pourrais ajouter que la commission de 1 pour 100, perçue sur les escomptes , suffiraitr lvti;enienl à couvrir ces perles, si tant est qu'il y eu eût; quelle maison de banque perd en non reinbour

semens 1 pour 100 sur le montant de ses escomi^es ? Mail je préfère vous renvoyer à vous-même , monsieur le ré** dacteur, car vous parlez déjà de toutes ces choses mieux que moi:

«Il y aurait un moyen de rendre applicable le systtme dont nous venons d'exposer le mécanisme : ce serait de donner aux directeurs delà Banque, représentants det intérêts collectif de tous les associés, le droit de pour-* suivre dans leurs meubles et immeubles les négocians endosseurs des effets prolestés. Mais cette modification ne détruit-elle pas le principe même qui sert de base au sys* tème de M. Proudhon, en substituant aux produits, seab gages, suivant lui, des billets de banque, le capital mobilier et immobilier des souscripteurs associés?»

En quoi donc, s'il vous plait, cette modification détmirat-elle mon principe, puisqu'elle n*est autre chose que mon principe? Vous ne vous êtes point aperçu, monsieur le rédacteur, en m'adressant ce reproche, que vous venies d'inventer vous-même la Banque d'échange, dont Tidée, au surplus , n^est pas ^ussi neuve que vous le paraisseï croire.

11 Faut distinguer, dans un papier de crédit, trois choses :

V Le gage ou Xliypothèque, c'est-à-dire la valeur (en capital , produit ou monnaie) représentée par le billet;

2^ La garantie ou caution, c'est-à-dire TensemUe d'intérêts qui donne cours au gage, qui le soutiennent lui-même;

y V acceptation , c'est-à-dire la fiiculté d'être reçue en tout paiement, en tout échange de produit.

Dans le billet d'échange, le gage, nous le connaissons : c'est le produit qui a donné lieu aux lettres de change et billets à ordre , contre lesquels la Banque livre ses billets. Cest un produit non pas seulement créé et mis en magasin, mais facturé et livre, ayant promesse de.paiementj

an prodait, par conséquent , dont la valeur, fixée par le contrat de vente, est devenue positive et authentique.

Mais cette authenticité de la valeur du produit Vendu a besoin, à son tour, d'une garantie pour que le signe en soit admis à Tescompte , et cette garantie, nous la trouvons, comme la Banque actuelle, dans les biens meubles et immeubles du tireur, du tiré et des endosseurs du papier de commerce. Elle existe en dehors du gage , qui peut périr et entraîner la faillite du débiteur, sans que la Banque soit à découvert. La garantie, en un mot, est la sanction donnée au papier de crédit, en sus du gage, par la responsabilité dlntéréisqui s'y rattachent.

Qaant à Tacceptation, il est inutile de répéter que la qualité d^adhérent à la Banque d'échange, l'implique essentiellement : vous Tavez, monsieur le rédacteur, parfoitement compris.

Mais ce que je ne conçois pas , c^st que vous disiez, après cela , que la solidarité, dans la Banque d'échange , n'existe que pour les pertes, et nullement pour les bénéfices, Qu^est-ce donc que cette économie de 7 pour 100, en moyenne, dont les échangistes jouissent sur leurs escomptes par le seul &it de Facceptation mutuelle de leur papier ?...

Permettez donc que, pour toute conclusion, je prenne acte de vos paroles , et que je vous les propose à vousmême comme objet et point de départ de la réforme économique :

«Nous croyons, en effet, que dans cette voie il y a quelque chose à ^ire, et qu'il serait possible à une association de commerçants et dMndustriels d^émettre, contre des effets de commerce dûment souscrits par chacun d'eux, les billets de Banque qui auraient pour gage, outre les effets de commerce, soit des immeubles appartenant aux membres de l'association , soit même une partie du matériel servant à l'exploitation de leurs diverses industries. »

Gela esl de plein droit et n a besoin d'être dit dans les siatuls d'une banque. Tout né[;ociant répond, par biens, et corps de la réalité et du payement des valeurs qu'il apporte à l'escompte.

Il est inutile, il serait même imprudent, de considérer les^biens des associés comme supplément de gage, puisque ce serait donner à entendre que le gage est fictif oa insuffisant. Ce qu'il faut, en sus du gage, c'est la garantie de sa réalité, c'est la responsabilité de rescompteur.

Sous cette responsabilité et avec le consentement préilable des échangistes, lor et largent restent simples marchandises, et deviennent , en tant que monnaie , superflus; l'échange étant direct et l'escompte sans intérêt, 400 millions sont d'abord épargnés, chaque année, au commerce ; les rentes sont converties de 5, 4, 3 pour 100, en rentes 1 pour 100, et puis finalement remboursées; la réforme hypothécaire suit de près; — bref, de simplification en simplification, d'économie en économie^ la production nationale est doublée, la répartition faite avec égalité, et la république n'est plus autre chose que le gouvernement de la Providence , sans intervention de Tarbitraire de l'homme.

A ce propos, permettez-moi, monsieur le rédacteur, une dernière analogie.

Qu'est-ce que la République? — L'organisation de la cité sans l'intermédiaire de ce tuteur parasite qu'on appelle loi ou gendarme.

Qu'est-ce que le crédit? —L'organisation de rechange sans l'intervation de ce gage inactif qu'on appelle le numéraire.

Muluellisme des deux parts, dans la politique et dans l'économie politique.

La liberté ne veut plus rester en tutelle, à peine même si elle peut souffrir des représentants. Elle entend faire elle-même de l'ordre par le concours de tous les citoyens.

concours dont la forme rudimentaire est le suffrage uni* versel.

De même, le crédit veut exister sans la production du métal , et réaliser Taxiome économique : Les produits s'échangent contre les produits.

Eh bien! monsieur le rédacteur, vous Favez dit vousmême : «Il y a quelque chose à faire avec la Banque d'échange.» Ce quelque chose n'est pas une utopie; il existe, il fonctionne, notamment en Belgique, où , avec quelques mille francs d^espèces, une compagnie muiuelliste opère des échanges pour plusieurs centaines de mille francs. Avec 1 million d'écus, la Banque de France fera 800 millions d'escomptes.

Faites ce quelque chose , monsieur le rédacteur, rien n'est plus facile, et vous êtes en position. Que la Banque de France offre l'escompte à 1 pour 100 à tous les citoyens qui adhèrent aux nouveaux statuts; quant à ceux qui préféreront l'ancien régime, qu'elle continue â leur faire payer, pour le plaisir de manier de l'argent, 6 pour 100 d'intérêt.

Je vous le dis en toute sincérité, monsieur le rédacteur. Tons tenez en vos mains le salut de la patrie. Il dépend de vous, par la grande publicité de votre journal et par votre incontestable influence, de faire cesser à Tinstant la crise qui nous dévore, et, en moins de trois mois, d'assurer à la France le sceptre du monde. Proclamez à la face de l'opinion la nécessité d'organiser l'échange sans numéraire, sans intérêt, de constituer la république du commerce , et, sans que vous vous en doutiez peut-être , vous serez devenu, en fait de socialisme, aussi avancé que les plus radicaux.

Je suis, eit,^

AUTRE RÉPONSE AU RATIONAt.

( Voir le National du 6 juin ).

10 juin.

Nous avioDS enregislré avec la plus vive satisfaction l*adhésioD du National à la Banque d'échange : ses encouragements , ses sympathies nous avaient pénétré de reconnaissance. Nous pour qui la révolution de Février est esseniieliemeut sociale, nous qui voyons tonte Téeonomie politique dans réchange, et pour qui le problèoie du prolétariat n'est autre chose qu'un problème de justice commutative, nous considérions Tadhésion du Na' tional comme le signe de la prochaine fusion de^ diverses nuances républicaines , et nous nous félicitions, dans Tfaitérét de la République, de cet important succès. Il parait que nos espérances nous emportaient trop loin. Dans son numéro d'aujourd'hui , le National nous retire son adliésion ; avec l'adhésion, les sympathieset les encouragements ont disparu.

Le National nous disait,, dans son n'' du 4 juin :

a Sur ce terrain (d*une association d'échange), noosserons heureux de nous rencontrer avec M. Prondhon... Que M. Proudhon persévère dans son œuvre de propagande, qu'il organise une première application de ses idées; sur ce terrain, nous le répétons, il peut désormais compter sur notre concours, co:ume il pouvait déjà compter sur notre sympathie. »

Le National écrit aujourd'hui : «Quand nous serions les plus zélés prosélytes de la nouvelle église dont M. Proudhon s'est institué le grand-prètre, nous ne pourrions apporter à ses doctrines que l'appui de notre adhésion , et nullement les moyens positifs de la réaliser. Mais nous n'en sommes même pas encore là ! »

Qu'est-ce donc qui fait reculer ie National? d'où loi viennent ses scrupules? pourquoi ce style ironique? Laissons parler le National :

«Nous disions dans notre dernier article:

«Aujourd'hui M. Proudhon nous affirme qu'il est d'accord avec nous sur ces deux points : V que \e produit est un gage insuffisant pour des billets de Banque; 2^ que ces billets doivent trouver le supplément de garantie qui leur est nécessaire dans les capitaux mobiliers et immobiliers appartenant aux souscripteurs associés. — En écrivant ces lignes, nous répétons sous une autre forme ce principe qu'il est nécessaire de constituer à la Banque un capital nouveau qui remplace le capital en numéraire des établissements de crédit actuels. On conviendra que la chose était assez essentielle pour que M. Proudhon y répondit autrement que par une fin de non-recevoir.»

Nous pensions, en effet, qu'étant d*accord avec leNa" Uonal sur le mode d'opérer de la Banque d'échange, ce D*étalt pas la peine de disputer avec lui sur des définitions. Le National est plus exigeant, et nous confessons en toute humilité le tort que nous avons eu de ne pas lui donner complète satisfaction.

L'objection du National est spécieuse; elle ne tend pas à moins qu'à ruiner entièrement le principe de la Banque d'échange. Si, dit-il, vous reconnaissez que le produit est un gage insuffisant, un gage qui a besoin de trouver un supplément de garanties dans les biens meubles et immeubles des souscripteurs associés, vous avouez par là même qu'au gage métallique la Banque d'échange doitsubstituer un gage d'une antre nature , une valeur mobilière ou immobilière : ce qui est ranéantissement de votre principe, et réduit votre Banque d'échange à une pure fiction.

Telle est l'objection du National Nous sommes charmé qu'il se montre difficile : la chose en vaut la peine; et quant à nous, nous ne serons ja^nais plus forts que sur le terrain des principes et du raisonnement.

D'abord, le National, confondant , malgré nos explications positives, le gage du billet avec sa garante, travestit entièrement notre pensée. Nous n'avons point dit

ce que nous fait dire le National. Nous avons dît que tout billet devait avoir un gage, c'est-à-dire représenter une valeur réelle; — nous avons ajouté que la réalité de cette valeur devait être garantie par une masse de capitaux et d'intérêts assez considérable pour que , si te gage venait à disparaître , le titre ne demeurât pas sans efficacité : ce qui n'est pas la même chose, comme on verra , que de reconnaître t insuffisance du gage. Ensuite, comparant la Banque d'échange avec la Banque de France, et oubliant que les deux institutions procèdent de principes diamétralement opposés, il établit entre elles un parallèle inexact, de telle sorte qu'il finit par ne plus voir clair du tout dans une chose qui paraît pourtant lui être assez familière.

Dans la Banque d'échange, \^gage est la valeur représentée par le billet. Quant à la garantie, elle est de deux espèces : 1^ garantie d'existence du gage, résidant dans la responsabilité et dans tous les biens meubles et immeubles de l'échangiste ; 2** garantie d'acceptation du billet, provenant de l'association des souscripteurs.

En suivant cette filière d'idées, il faudrait dire, si Ton voulait assimiler la Banque de France à la Banque d*échange, que dans la Banque de France le gage est aussi le produit; que la garantie, eu tant qu'elle concerne la réalité du gage, repose dans la fortune mobilière et immobilière de l'échangiste; en tant qu'elle se rapporte à l'acceptation du billet , elle réside dans le numéraire de la Banque, marchandise acceptable en tous payements. Voilà comment, pour la clarté des idées, aurait dû être établi le parallèle.

Dans les principes de banque ordinaire, où le point de départ est l'opposé de celui de la Banque d'échange, où le gage du billet est le numéraire, l'escompte n'est, à proprement parler, qu'un échange de marchandises. Mais du moment où l'on dit , comme le National, que la Banque

d'échange n'est autre que la Banque de France, moins le capital métallique de celle-ci , plus la promesse d'acceptation mutuelle des souscripteurs, il faut, pour achever la comparaison, changer le rapport des termes et montrer que ce qui est gage chez Tune devient garantie chez raqire.

Gela posé , on se demande naturellement ce qu'il arrivera lorsque des valeurs resteront en souffrance et que les débiteurs ne payeront pas au terme. N'est-il pas vrai , demande le National, que si la Banque d'échange a des non- valeurs, la somme des billets en circulation dépassera la valeur du gage qu'ils représentent, et qu'en conséquence il y aura dépréciation sur les billets? Or, cette dépréciation , qui la supportera ?

Et c'est à quoi nous répondons : Non, il ne peut pas y avoir dépréciation , il ne peut pas y avoir excès de papier en circulation par suite des non -remboursements : rien de plus aisé à prouver.

Dans toute banque , l'escompte des valeurs s'opère sous déduction d'intérêt et commission *, en sorte que , par le mouvement même du change et le jeu de l'escompte, il y a résorption continuelle par la banque soit des écus, soit des billets.

Ainsi, la Banque de France fait , par an, pour 1800. millions d'escomptes.

Supposant tous ces escomptes à échéance moyenne de 90 jours et à 1 pour 100 de commission, d'après les statuts de la Banque d'échange, le produit brut serait 2,250,000

La dépense de l'administration étant de 1,200,000

La perte pour protêts et faillites de 60,000)

Le bénéfice net revenant aux associés souscripteurs serait de 990,000

— fOO —

Toute la question, pour la Banque d'échange, se réduit donc à établir une prime de commission suffisante pour parer aux éventualités des non-valeurs ; comme pour un banquier ordinaire, tout le secret de son métier est de percevoir un escompte qui lui permette de couvrir^ avec les intérêts dus au capitaliste et les frais de bureaux, les pertes éventuelles de ses opérations.

Or, si Ton accorde que la Banque d'échange, ayant le même règlement, s'entourant des mêmes précautions, usant de la même prudence et sévérité que la Banque de France, ne courra pas plus de risques, il faut reconnaître par là même que ses émissions seront toujours AU- DESSOUS de ses recouvrements. La dépréciation supposée est donc mathématiquement impossible; elle implique contradiction.

Nous engageons le National à réfléchir encore sur le mécanisme de la Banque d'échange avant de la déclarer non-recevable, comme il le fait,, assez dédaigneusement , dans son article de ce matin. Quil le sache bien, du reste : nous ne formons point une église; il n^y a parmi nous ni capucins ni prêtres ; nous serions plutôt en droit de renvoyer ces épithètes à ses amis; nous sommes aussi exempts de mysticisme social que de mysticisme religieux. Nous n'avons jamais pensé non plus que le National fût le gouvernement ; nous supposions seulement que s'il voulait appuyer, avec l'énergie qa^il a montrée souvent pour des sujets moins graves, notre projet de Banque d'échange, sa voix serait plus écoutée que la nôtre, et l'idée aurait plus de chances d'une prochaine réalisation.

Mais c'est en vain que nous nous adressons aux hommes, les hommes nous font défaut partout. Serait-il donc vrai que la seule puissance de ce monde fût l'autorité, la force? La République n'est -elle venue que pour ihmis rendre plus esclaves du pouvoir, et nous ôter jusqu'à rom-

bre de rinitiative?... Que ceux qui aiment le pouvoir le prennent! pour nous, nous nous réfugions dans nos idées!

«Paris, 18 mai 1848.

aJa citoyen P.-J. Proudhon(t).

«Citoyen,

«J'ai lu attentivement votre opuscule, contenant le projet d'une Banque d'échange. Permettez-moi de vous adresser les observations que cette lecture m'a suggérées.

«L'idée dese passer du numéraire n'est pas aussi nouvelle que vous semblez le penser. Les hommes du métier* se disent depuis plusieurs années que la nécessité du numéraire n'est que l'absence d'organisation. Pour ma part, je conçois une société où tout se réglerait par des vire'ments de compte.

«Quoi qu'il en soit, vous avez le mérite d'avoir le premier arboré, pour ainsi dire, en public, le drapeau de cette idée, et proposé un plan pour la réaliser.

«Mais vous^tenei^trop, il me semble, à présenter votre Banque d'échange comme quelque chose de tout particulier et sans rapports avec ce qui existe. Vous méconnaissez

(1) Cette lettre résume assez bien une partie des objections qui ont été faites où M. Proudhon, par un grand nombre de citations praticiennes , socialistes ou autres. A c« titre, elle mérite toute l'attention du lecteur. (N. "D^VlLi^.^

le mécanisnac des banques publiques, quand vous dites ( p. 29) que les billets de la Banque de France n'ont pas de gage. Ils ont le même gage que vos billets de crédit, le portefeuille de la Banque. Gomme ils ne sont jamais émis que pour escompter les* valeurs présentées à la Banque, ils sont toujours en quantité égale à celle de ces valeurs ou de rencaisse qui en provient.

« Le capital de la Banque n'est utile (quand les billets ont cours forcé) que comme le capital d'une compagnie d'assurances, pour couvrir les chances de pertes. En dehors de ces pertes, "le payement des billets en circulation est assuré par la rentrée des^effets en portefeuille.

i^Donc le billet de banque, affranchi de la condition de remboursement en espèces, est parfaitement anailogue à votre billet de crédit.

a Nous nous concertons depuis quelques semaines, mes amis et moi, pour amener le gouvernement à créer une banque d'Éiat qui, n'étant point assujettie à rembourser ses billets, se passerait d'un capital en numéraire. Vous proposez une banquereposant sur uneadhésion libre à ses statuts. Je préférerais cettejbase à un décret , si je croyais quil fût possible de l'obtenir sans trop de difficultés et de lenteurs; mais je ne le crois pas. Au reste, comme le but est le même , rien n'empêche d'y marcher par deux voies différentes.

«Quant aux conséquences d'un tel établissement , je les trouve exagérées dans votre livre.

a L'affranchissement du travail laisse, à mon avis, subsister tout entière la nécessité de Vorganiser.

a J'entends par organiser le travail, mettre dans la production et le mouvement des produits, V équilibre on proportion nécessaire pour que l'échange puisse s'effectuer.

a En effet, supposez quç sur un point du globe ou fabrique ou importe des chapeaux en excès, et point de souliers, les détenteurs de chapeaux, malgré les facilités offertes à l'échange, iront nu-pieds et feront fiMllîfe.

«Il font doDC que souliers, chapeaux, et tous articles quelconques soient Fabriqués ou importés partout en quantités suffisantes el sans excès, afin que les détenteurs respectifs de ces articles trouvent à échanger toute leur marchandise contre les autres articles qui leur sont nécessaires.

a Cest Tabseuce de cet équilibre, de cette proportionqui fiiit les crises industrielles ou commerciales ; c'est là ce qui ouvre et ferme brusquement les débouchés, et occasionne les pertes et les faillites.

«Et remarquez que plus il y a de lumières et d'activité chez les négociants et industriels, plus ils sont nombreux et empressés à se précipiter vers un débouché qui s'ouvre et à le combler. C'est ainsi que l'Angleterre, cette reine du grand commerce , a été la nation la plus rudement châtiée par suite de Timportaiion des grains provoquée par la disette d'Europe.

aNe croyez donc pas que la seule facilité d'échanger directement produits contre produits doive amener des débouchés sans fin, et prévenir foutes pertes, toutes faillîtes.

et Vous reconnaîtrez, au contraire, en y regardant de plus près , que votre Banque d'échange pourrait être conduite à perdre tout ce que possédaient primitivement ceux qui s'y seraient engagés, si ceux-ci opéraient constamment mal, c'est-à-dire produisaient ou importaient de manière à subir constamment des dépréciations.

aie me résume. La nécessité d'affranchir le travailleur du joug du capitaliste est urgente, impérieuse : vous cherchez à créer l'institution qui opérerait cet affranchissement, je voudrais que l'État la décrétât demain. De là résulterait une immense impulsion donnée au travail. Mais les périls et les maux enfantés par l'ignorance et la faiblesse individuelles au sein d'un régime de concurrence ne seraient pas encore conjurés; le travail s'exerx:e* rait toujours à l'aveugle, et , par suite , avec une diminu-

tion plus ou moins notable de bénéfice, tandis que Tindivida et la société ont besoin d'en tirer tout le bénéfice possible. Or, ce dernier résultat ne sera obtenu que lorsque Tactivite des producteurs et des commerçants sera organisée) c'est-à-dire soumise à la loi d'équilibre ou de proportion dans toutes ses branches.

«Vous pouvez , citoyen, donner toute publicité à cette lettre et à votre réponse.

«Recevez mes fraternelles salutations.

«G. MADOL,

• Négociant-exporteur, 18,ruedeMaltt.>

Nous remercions le citoyen Madol de la lettre qull a bien voulu nous écrire , et que nous considérons comme une adhésion à notre projet , bien plus que comme une critique. Nous sommes d'accord avec lui sur tous les points essentiels.

1^ L'auteur nous dit d'abord que Vidée de la Banque d'échange n'est pas nouvelle.

Nous en convenons sans peine. Si l'idée était nouvelle, nous n'en eussions pas voulu. Nous préserve le ciel d'avoir des idées nouvelles ! Le commencement et la fin de toute philosophie, selon nous , c'est qu'il n'y a pas plus d'idées nouvelles que de vieilles idées. Toutes les idées .sont éternelles, contemporaines dans la société et dans la raison. Ce qui fait que nous établissons entre elles un rapport d'antériorité ou de postériorité, vient uniquement du plus ou moins d'importance qu'elles acquièrent dans le drame de l'humanité , qui n'est lui-même que l'épopée de l'esprit. Â mesure que le premier rôle passe d'une idéek l'autre dans le gouvernement des choses humaines, la société a fait un pas en avant ou en arrière, et tovt le sys^

tëme change d'aspect. C'est ainsi que la philosophie , la science des idées, est tour à tour subjective , objective ou absolue, suivant qu'elle prend pour point de vue le moi, on la pensée ; le non-moi ou la nature ; le rapport du moi au non-moi, .(m la copcîliation des deux termes , Tabsolu.

Pour revenir à la Banque d'échange, Tidée en est aussi vieille ((lie la.monnaie, aussi yJeilie que l'échange même. Toutes les spéculations fîtiancières et anti-financières, comme celles de Law et de Ricardo, a'oni eu qu'un but , celui de suppléer, ou pour mieux dire de supplanter le numéraire. Tous les projets dont le gouvernement est depuis deusc moi» assailli ne sont, au fond, que des préliminaires de la Banque d'échange :1e seul mérite des auteurs de ces projets est qu'au lieu d'épuiser leur propre principe, ils s'arrêtent en chemin. De ce qui se passe en ce moment, et de ce qui s'est passé autrefois , nous tirons donc un argument de plus en faveur de notre idée ; car on reconnaît qu'une idée est mûre pour l'empire, quand tout le monde la. cherche, l'aperçoit, la revendique, comme il arrive en ce moment à la Banque d'échange.

Le citoyen Madol est lui-même une preuve de la justesse de cette observation. — La nécessité du numéraire, A\{'\\ fort bien, n'est que l'absence d'organi" sation.

Certes, il est impossible de mieux formuler, et nous prenons acte de la définition. Mais si la nécessité du numéraire n'est que l'absence d'organisation^ qu'est-ce que l'organisation elle-même ? Tabseace du numéraire, sans doute, la suppression du gage individualiste; c'est-à-dire en chiingeant la négative en affirmative, la mutualité du crédit. Il n'y a rien de si fécond, vraiment, qu'une vieille idée!...

Pour ma part, ajoute notre correspondant, ye conçois une société où tout se réglerait par des virements de compte.

Et noos aussi, nous concevons cela. Mais réflexion

faite, il no\is semble que ce serait trop d écritures , et qu'il est infiniment plus simple, dans Timmense majorité des cas, d'employer le billet d'échange, qui offre, comme la uionnaie, Tayantage d'être un compte tout viré.

i^Fous méconnaissez, nous dit-on, le mécanisme des banques publiques, quand vous dites que les billets de la Banque de France n'ont pas de gage. Ils ont le même gage que vos billets de crédit : le portefeuille de la Banque,

Pour prouver à notre honorable critique que nous ne méconnaissons nullement ce mécanisme, nous lui citerons un passage du Système des contradictions économie ques, t. II. chap. 10, où le mécanisme de la Banque se trouve décrit :

a ne consulter que la théorie, puisque tout papier de commerce , à présentation ou à terme , doit être remboursé, sauf les accidents que le métier du banquier est de prévoir, il est clair que rien n'empêche celui-ci de tirer sur lui-même autant de lettres d'échange, d'émettre autant de billets de banque qu'on lui présente de valeurs à l'escompte, pourvu toutefois qu il ait soin de faire coïncider ses recettes avec la présentation probable de ses billets , ou de stipuler, pour le remboursement général j en cas d'encombre, un sursis. Mathématiquement , cette théorie est irréprochable , puisque la' lettre de change du banquier n'est, si j'ose employer ce terme d'imprimeur, qu'une retiratlon du papier qu'il escompte. En sorte que nous arrivons à cette conséquence extrême, que le commerce de la banque peut se faire avec zéro d'argent. Il suffit pour cela, comme le remarquait finement M. de Sismondi , que le négociant, au lieu de demander crédit au banquier, donne crédit au banquier même. Il y a plus : le principe en vertu duquel la Banque, au lieu d'argent , remet aux négociants qui viennent à l'escompte , une lettre de change tirée sur son porte-

feuille, conduit tout droit à la négation même de la monnaie, à son expulsion du commerce. 9

Ainsi nous connaissions le mécanisme des banques, et cependant nous avons cru foire tout autre chose par notre projet de Banque d'échange. En quoi consiste jonc la différence ? L'auteur de la lettre à laquelle nous répondons va nous le dire :

Le biUetde banque AFFRANCHI DE LA CONDITION DU REMBOURSEMENT EN ESPÈCES, est parfaitement analogue à votre billet de crédit.

Il ne s agit en effet que de cela : Affranchir le billet de banque de la condition du remboursement en espèces. Mais pour arriver à cet affranchissement , il faut changer le principe même de la banque, et c'est ce dont le critique ne fait point compte. Revenons an principe de la monnaie.

D'après tous les économistes , la monnaie est non-seulement signe de la valeur et agent de circulation; elle est encore marchandise et valeur réelle. En sorte qu'un industriel qui vend un chapeau 12 francs, et qui achète un pantalon pour U même somme, au lieu d'un échange, en fait deux. Par le premier de ces échanges, il livre 12 fr., valeur en chapeau, contre 12 fr., valeur en argent: et par le second, il donne 12 fr., valeur en argent, contre 12 fr. , valeur en pantalon.

Cette opératiou complexe est tellement passée dans nos habitudes que, si au lieu de 12 fr. en numéraire, le chapelier ne recevait qu'un billet, un bon de 12 fr. sur la Banque, il ne se croirait sûr d'être payé qu'autant qu'il saurait, de science certaine, que la somme de 12 fr. en argent, représentée par le billet, existe à la Banque.

Et ce fabricant aurait raison: puisque si , par cas fortuit, la Banque était engloutie, pillée ou confisquée, les porteurs de billets auraient perdu leur recours tout à la fois, et contre leurs cédants, et contre la Banque, et contre l'État, et contre la société.

D'où vient donc qae le billet de banque n^eH réetlenictt gagé que par son encaisse?

C'est que ce billet ne joue pas simplement le rAle d'agent de circulation entre les produits, il joue celai de marchandise échangeable et échangée, d'une marchandée dont Tintervention est réputée nécessaire an point que, là où l'on soupçonne cet intermédiaire den'exister plas, Téehangedes produits, au moyen des billets, cesse à Tinstant.

Assurément le portefeuille de la Banque peut et doit être le seul véritable gage de ses billets ; mais il n'est pas reconnu pour tel : et c'est cette reconnaissance qu'il s'agit de produire avec toute la solennité possible. Or, tant que par la libre reconnaissance des producteurs, le principe organique de la Banque n'aura pas été changé, il sera vrai de dire que la garantie des ftorteurs de billets ne repose que sur le métal ; et que là où cette garantie faillit, il y a changement de système, c'est-à-dire corn, mencement de banqueroute, puisque le système n'est pas reçu.

3^ ii'auteur de la lettre ne croit pas à la possibilité d'obtenir un nombre suffisant d'adhésions, il préférerait un décret du gouvernement.

Peut-être la difficulté n'est-elle pas aussi grande qu'il l'imagine. 11 y a déjà la tendance générale des esprits jointe à la nécessité impérieuse du commerce ; il y aura bientôt, nous l'espérons, la coalition des travailleurs. En tout cas, nous ne pensons pas qu'il y ait là matière à décret de la part de l'autorité, si ce nest pour solliciter l'adhésion des citoyens et leur donner Texemple.

4° On prétend que les conséquences que nous tirons de la Banque d'échange sont exagérées.

C'est un bilan à établir. Mais, à ne parler que de ce qui se passe , combien depuis deux mois le pays a-t-il perdu de milliards, combien en perdra-t-il encove, qu'il eût épargnés par la création de la Banque d'échange?

ô** L'échange, nous dit-on, si largement qu'il s'opère >«

ne résout pas le problème de Torganisatioa : c'est la pro liortionnalité des produits.

Nous sommes d'autant plus d'accord sur ce point avec notre correspondant , que c'est précisément le fond de tout notre système. La valeur proportionnelle , avons- , nous dit, est le principe, la forme et le but de tout le progrès économique ( Système des contradictions , chap. 2). <^ Mais ceci est étranger à la question.

6^ On ne voit pas comment, de l'échange direct, il résulte que le débouché est infini , et comment toute dépréciation des produits est impossible.

Sans doute la Banque d'échange ne crée pas par ellemême le débouché. Mais le citoyen Mjdol oublie que dans notre projet primitiF, la Banque d'échange est le complément , ou pour mieux dire Tinstrument , le moyen , l'expression, de deux mesures capitales, dont Tune a pour but la réduction progressive de tous les salaires et frais de production, l'autre la réduction également progressive de tous les prix de vente, ce qui mène droit à la proportionnalité. En sorte que, par l'arrêt de la valeur, par l'équilibre de la production ,' et finalement par la Banque d*échange, il y a réellement progrès à l'infini de la con sommation, demande à l'infini du travail, en un mo, débouché à Tinfini.

Dernière réponse au National.

18 juin.

Le National revient sur la Banque d*échange, et c est pour en prononcer la condamnation définitive. Nous espérions que la lecture de nos statuts achèverait de Téclairer : tout au contraire, c'est dans la lecture de ces statuts qu'il a puisé les motifs de son jugement. Quels motifs, grand Dieu!... Nous saisirons cette occasion pour dire au iVotio/to/ que, depuis deux mois, il nous a profondément

convaincu de denx choses : la première est sa loyaaté parfaite et son excellente intention en ce qui concerne la question sociale, but spécial de la révolution de Février, et c'est pour cela que nous étions tout à fait réconciliés avec le National; Fautre est Tincompétence radicale de cette feuille en matière d'économie politique, et c'est pourquoi les jugements du National ne nous inspirent ni impatience ni dédain.

Gomment ne déplorerions nous pas plutôt la profonde nullité d'un journal appelé, par sa position, par son influence, par ses engagements, par ses propres vœux, à traiter de haut les questions économiques , et qui , mis en demeure de se prononcer sur un projet d'organisation de réchange, finit par repousser ce projet, par la raison qu'on trouve inscrit, ^/2 tête des articles, ce principe d'une éi^idente fausseté, TRk\ AILLER, C'EST PRO- DUIRE DE RIEN?

Voilà donc le secret de la retraite du National! Voilà ce qui nous enlève son adhésion ; voilà pourquoi il n'a aucune confiance dans notre papier d'échange; voilà ce qui , à chaque déduction de ce principe, tenait son esprit en doute, tant et si bien que l'accumulation des doutes a fini par se traduire chez lui en une négation catégo* rique.

Le National est convaincu , lui , que travailler, c'est produire de quelque chose. Nous soutenons, au contraire, que travailler, c'est produire de rien. Que peutil y avoir de commun entre notre économie politique et l'économie politique du National?

Il était difficile, eu effet, que deux théories, parties de principes aussi contraires, se rencontrassent en une combinaison adéquate, en une môme application. Le National, affirmant l'antériorité et la prépondérance du capital, affirme du même coup le droit du capitaliste, la nécessité de l'intérêt, et tout ce qui en est la conséquence. Nous, au rebours, affirmant l'antériorité et la prépondérance du travail , nous ne reconnaissons qu'une

seule espèce de droit, le droit au travail; une seule classe de producteurs, la classe travailleuse; un seul iotérét,riatérét de la production. Chez uous, plus de distinction de castes, plus d'aristocratie financière, plus de capitalistes, toutes choses impossibles avec le principe de notre adversaire.

A un point de vue si différent du nôtre, le National ne pouvait manquer de trouver nos idées singulièrement paradoxales, pour ne rien dire de pis... Aussi a-t-il cru devoir nous donner une leçon en nous ramenant aux vrais principes.

Mais où donc le National a-t-il pris que travailler, c'est produire de quelque chose? Dans quelle école, dans quelle philosophie a-t-il puisé cette doctrine que nous osons dire nouvelle, inouïe, en économie politique ? Estce chez les Chinois, les Hindous, les Américains, dans TAtlantide, ou au phalanstère? Car, à coup sûr, cela ne vient ni d'Adam Smith, ni de J.-B. Say, ni deRicardo, ni des physiocrates, ni d'audlin économiste! Cela ne vient de personne au monde, car cela implique contradiction. Qui Ait produire sous-entend nécessairement de rien.

L'économie politique, cetle science toute moderne, qui s'enseigne ou ne s'enseigne plus au Conservatoire des arts et métiers et au Collège de France, est positive à cet égard. Et , bien qu'à la lecture des auteurs il semble le plus souvent qu'elle n'ait pour objet que de glorifier le capital, dé soutenir les droits seigneuriaux du capitaliste, il n'est pas moins vrai qu'elle suppose toujours le rapport de la causalité du travail au capital , comme elle suppose la communauté des biens de la nature avant leur appropriation par l'industrie.

Ouvrez, par exemple, J.-B. Say. Il vous dit, vous répète, vous rappelle sans cesse que l'homme ne crée maté" riellement rien; qu'il ne produit point la substance des objets; que tout ce qui lui appartient, -c'est de donner aux corps que lui fournit la nalure une certaine uti- /

— tl2 —

THé ou conimodilé relative à lui-même, en un mot, une

forme.

Ainsi, dit J.-B. Say, l'Auvergnat à qui vous payez dix

centimes pour ua seau d'eau puisée à la Seine, TAuver* gnat ne crée pas Teau. Il la déplace, il vous la met sous la main, vous la rend accessible ; d'inutile qu'elle était pour vous à 100 mètres de votre porte, à 50 pieds audessous de votre appartement , il vous la rend utile en rapportant dans votre cuisine. Donc TAuvergnat ne crée matériellement pas Teau : il en produit Tusage, ruiilité, il en Fait le transport. Ce transport, bien que ce ne soit pas une substance, n'en est pas moins une réalité ; c'est une réalité d^une*espèce particulière qui s'adjoint à la substance; e*est, comme dit l'école, une forme.

Le cordonnier ne crée pas la substance du cuir; il crée le souIîst, c'est-à dire une certaine forme, utilité, ou usage du cuir. Le chapelier ne crée pas la substance de la soie ni du poil : il crée le chapeau, la forme. Il en est ain<ii du commerçant, de Tartisie, du Fabricant de produits chimiques, du mineur, du laboureur. Le laboureur ne crée ni le blé ni le foin: il les recueille, après avoir donné à la terre certaines préparations qui la rendent plus apte à produire du blé et du foin.

Mais précisément parce que le travailleur ne produit que des formes, c'est-à-dire une utilité, commodité ou usage, qui auparavant n existait pas, on peut, on doit dire que le travailleur crée tout ce qu'il crée, à savoir Tiitilité, de rien. Si petite que soit sa peine, — et nous savons qu'aujourd'hui l'on n'obtient plusjrien sans travail, — c'est le travailleur qui crée le produit , c'est le travail seul qui donne naissance au capital. Say dit en propres termes que l'utilité ou la valeur est la forme que le travailleur AJOUTE à la matière. Or, si le travailleur ajouf^ la forme, c'est qu'elle n'existe pas. D'où vient-elle donc? où le travailleur la prend-il P En lui-même , c'est-à-dire dans le néant.

Tout le travail humain consiste dans cette création

L'économie polilique, la science de la distribulion du travail et de ses produits , commence avec cette création.

La valeur est le degré comparatif d'utilité des formes diverses que le travail donne à la matière, abstraction faile de la matière même, qui par sa nature n'entre pour rien dans Tappréciation des valeurs, en un mot, ne vaut, pour Téconomiste, rîen.

L'échange est la permutation de ces valeurs. Matériellement rechange implique la permutation des objets, des corps ; mais économiquement il se règle , se liquide uniquement sur Futilité créée, sur la valeur.

Quand on dit vulgairement que rien ne se fait de rien, on entend que pour produire Thomme a besoin d'un champ de production, d'une matière sur laquelle il puisse effectuer son œuvre , déposer sa pensée , réaliser l'utilité qu'il a conçue : ce n'est là qu'une métaphore. Mais encore une fois ce n'est pas de la matière qu'il s'agit en économie politique; c'est de l'utilité créée, du travail incorporé dans la substance , en un mot , de la valeur, produite de Tâme humaine, produite de rien. C'est sur ce produit du travail, la valeur ou l'utilité, que porte le droit; c'est en vue de cette utilité qu'a lieu l'échange ; c'est par elle que les produits sont commensurables entre eux, quelle que soit la matière dont ils sont formés. Et alors même que vous vous servez, pour produire, d'une matière déjà façonnée par le travail , — ce qu'on a[fpelle en économie poMiiqQe un capital, vous n'en créez pas moins de rien ce que vous y ajoutez de valeur nouvelle, comme le premier sauvage qui, rompant une branche d'arbre, a créé de rien le premier bâton.

Il suit évidemment de cette théorie de la production de nildlo, que la terre et tous les objets de la naturesont

communs à tous; que les seules choses qui puissent être appropriées sont les valeurs ; conséquemment, que les revenus atlribués au capital sont l'effet d'une illusion , d'un

faux compte , d'une usurpation illégitime, passée en coqvention tacite et traditionnelle, et en force de loi. Abolir cette prélibation du capitaliste sur le travailleur, tel est l'objet de la plus grande révolution qui doive peut-être s'accomplir dans Thumanité,- et dont la commotion du 24 février a donné le signal.

Mais Timpôt frappé sur la production, par suite de Fappropfiation des instruments de travail, n'est pas le seul que s'attribue le capitaliste. 11 en perçoit encore un autre sur la circulation , par suite de Tappropriation de Fagent d'échange réputé indispensable, du numéraire.

Autant il est absurde de soutenir que le travailleur doit au capitaliste un revenant-bon sur le produit, sous prétexte que rien ne se produit de rien, que travailler, c'est produire de quelque chose , et que celui qui fournit Télément doit participer au produit ; autant il est ridicule de maintenir au profit des mêmes capitalistes un droit d'escompte sur la circulation , sous prétexte que l'échange des produits ne peut se faire directement et sans l'entremise du numéraire.

Nous allons montrer, par un exemple^ familier', jusqu'où va le ridicule.

A, B, C, D, E,F, G, H, I, K, sont dix producteurs ayant besoin d'échanger leurs produits, et travaillant uniquement dans ce but.

A, le premier de tous , fabricant de chaises, doit à B, son propriétaire, un terme de loyer. A voudrait bien s'acquitter en chaises ; mais B, le propriétaire, n'a pas besoin de chaises; il accepterait des tapis. B s'adresse donc à G, tapissier, pour savoir si celui-ci prendrait les chaises ; G répond que ce qu'il voudrait, c'est une pendule. La même démarche recommence donc auprès de D, fabricant d'horlogerie, qui, au lieu de chaises, préférerait acquitter la note de son bottier. Bref, le mouvement se continue tour à tour avec F, marchand de calicots, G.

fabricant de draps, H, boucher, I, boulanger, el K, marchand de vins, qui justement accepte les chaises.

Gomment, avec le régime du numéraire, va s'opérer cette circulation?

 enverra ses chaises à K, et, faisant traite sur lui, avec l'argent qu'il aura reçu sous déduction d'escompte, il paiera B, son propriétaire. Celui-ci paiera de même, en argent, et sous déduction d'escompte, le tapissier G; G paiera D, et ainsi de suite , jusqu'à épuisement de la série. A chaque transaction, le numéraire figure deux fois: une fois pour la vente, une seconde fois pour l'achat. Il passe de main en main ; il ne s'arrête nulle part, il ne se consomme pas. Pendant tout ce temps, le numéraire, dont personne n'a besoin pour sa consommation, porte intérêt à celui qui, le premier, eu fait l'avance, c'est-à-dire au capitaliste. Je demande de nouveau si cet impôt, si sotte-' ment payé, n'est pas honteux, ridicule? Qu'est-ce donc que fait là le numéraire?

Supposons maintenant que les dix négociants ea question conviennent de se passer leurs traites par le ministère d'un courtier, L, chargé par eux tous de pourvoir à la circulation en commun de leurs produits, après vente et livraison :qu'arrivera-t-il? G'est que L ayant reçu la traite de A, la note de B, la facture de G, etc., et remettant à chacun d'eux, en échange de son papier particulier, un papier commun représentatif d'une somme égale à celle portée sur chaque facture, mandat ou lettre d'échange, d'un côté, chaque producteur acquittera ses obli gâtions avec le papier qu'il aura reçu du courtier; d'autre part celui-ci, muni de ses lettres de change et factures, en encaissera le montant et rentrera ainsi dans ses billets.

Toute la question se réduit donc â organiser ce courtage , celte banque, non pas entre dix négociants, mais entre dix mille, cent mille et cent millions, de manière à offrir à tous économie et sécurité. Et ce qui étonne, c'est

qoe depuis lonfj^temps il ne se soit pas formé one société des négociants les plus recommandables de Paris et des départements pour la circulation de leurs effets de commerce sans déduction d'escompte. Conçoit-on qu'un instrument aussi énergique de circulation, d'extension et de centralisation ; un mécanisme aussi simple, qui, sur toutes les affaires, réalise. un bénéfice de 6à 8 pour 100; qui ne laisse pas la moindre prise aux événements politiques , qui exclut la possibilité des crises financières et des chômages; eonçoit-on, dis-je, qu'un pareil établis* sèment n'existe pas? La France périt, la France se meurt, parce quil platt au capital métallique de laisser la circulation à elle-même , service le plus grand qu'il pût rendre à la production et au commerce; et au lieu de travailler, d'échanger, de se réjouir, de célébrer l'affranchissement du travailleur et de l'échangiste, nous implorons lâchement le retour du capital!

Le commerce , dans les conditions de la monnaie, ressemble à l'argot de certains voleurs qui , pour déguiser leurs paroles, intercalent une syllabe convenue entre les syllabes et les mots du discours. — La-/î mo-/ï nnaie-/î a-/ï é-/î té-/î in-/î ven-/î tée-/î pour-/? en-/î tra-^ ver-/î ré-/ï chan-/? ge-/ï. Tout cela pour dire : La monnaie a été inventée pour entraver V échange l Voilà le commerce actuel, voilà le jargon que veut nous faire parler le National !

Toute discussion avec le National, en matière d'économie politique , est close pour nous.

Nous n'avons plus rien à répondre à des gens qui nient cet axiome de la science économique : Travailler, c'est produire de rien. Lisant tout, écoutant tout , sans nulle méfiance , nous avions pensé d'abord que le National, dès lors qu'il s'occu[)ait de la banque d'échange, parlait en connaissance de cause. Nous demandons pardon à nos lecteurs de nous être ainsi laissé mystifier.

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