RÉVOLUTIONNAIRES
r SÉRIE
La •itaatton.
17 Avril.
Ce que nous avions prévu , ce que nous avions prédit arrive.
La révolution tourne à la démocratie bourgeoise et doc-^ trinaire : le gouvernement provisoire, composé d'éléments hétérogènes , vient d'opérer sur lui-même une sorte d'épuration. Les hommes restent ; les principes sont éliminés. Des fautes graves ont accéléré ce résultat, d'ailleurs inévitable. Nous allons les relater en quelques lignes : ce sera comme le préambule de notre profession de foi.
La victoire du 24 février avait amené au pouvoir Irois partis différents, renouvelé de nos anciennes luttes : le parti girondin ou thermidorien , représenté par le National, le parti montagnard, représenté par la Réforme; le paf ti socialiste-communiste , représenté par Louis Blanc.
La monarchie étant exclue , ces trois partis embrassaient la totalité de l'opinion.
Il semblait donc que le gouvernement provisoire, par rincohérence même de sa composition, dût exprimer, aux yeux de la Fraace, la conciliation de toutes les i4ées, d^ tous les intér^tç. La bourgeoisie et le prolétariat , jo^nagt leurs mains sur Y Organisation du travail^ comme sur Févangile de Tavenir, on pouvait croire que le problème de la misère, écarté par le gouvernement déchu , allait être résolu par le nouveau , amiablement et pacifiquement.
Nous venons de voir, pour la millième fois, ce que valent ces conciliations qui ne reposent que sur de vagues sympathies, et qu'aucun principe ne consolide.
La conduite qu'avait à tenir le gouvernement provisoire était pourtant bien simple et toute trouvée. Poser résolument , énergiquement le problème du prolétariat ; occuper et nourrir les ouvriers; ramener la classe bourgeoise ; puis, en attendant l'Assemblée nationale , faire du statu quo républicain ; voilà ce que le bon sens , d'accord avec la haute politique, commandait au gouvernement provisoire.
Dans une situation ainsi faite, conserver tout c'était marcher.
Eh bien ! ce qui était si simple et si sage, ce qui réunissait à l'avantage du sens commun le mérite de la profondeur, n'a été compris de personne.
A peine chargé du mandat , si nouveau pour die , de représenter la République, la partie bourgeoise du gouvernement provisoire, s'abandonnant à ses vieilles préoccuper lions , a commencé de baUre en retraite. — De son côté , la fraction révolutionnaire , emportée par l'enlbuousiasflae de ses souvenirs, se faisant complètement illusion sur la puissance de ses moyens, et tenant, comme elle dit , d engager ravenir, s'est mise à faire de Vénergie et de l'e^iclusion. EnfiQ, le socialisme, non content d'avoir posé son principe, a voulu passer à l'application , ne s'en fiant qu'à lui-méoie pour l'exécution de son œuvre.
On sait ce qui est résulté de ces tiraillements. Tout ce q[u't
fait le gouvernement provisoire , au point de vue de Tanciepne bourgeoisie, s'est trouvé rétrograde ;— tout ce qu'il a catrcpris au point de vue révolutionnaire a été contre révolutionnaire ; — tout ce qu'il a décrété dans l'intérêt du prolétariat a été conçu au rebours de§ intérêts du proie-: tariat.
Ainsi , lorsque le gouvernement provisoire , suivant la routine de l'économie bourgeoise, a ouvert un emprunt de 100 millions; lorsque , pour prouver la solidité de son crédit, il a payé 50 millions aux rentiers; lorsqu'il a élevé l'intérêt des sommes déposées à la caisse d'épargi^e ; lorsqu'il a prorogé les compagnies d'assurances, etc., etc., je dis qu'en présence du principe socialiste, qui devait intervenir dans la loi et qui n'est pas intervepu , le gouvernement a agi en sens contraire de son droit et de son devoir. De même, quand le gouvernement provisoire s'est mis à écrire ces circulaires dictatoriales , qui, en l'an 1848, ne pouvaient guère intimider que des vieilles femmes ; quand, ne pouvant disposer d'un écu ni d'un bomme que sous le bon plaisir des départements, il a parlé d'autorité aux départements; quand, au milieu de la France républicaine d'esprit et de cœur— mais en défiance de la République — il a inventé la réaction, la contre-révol'^ *^n, comme il inventera bientôt la coalition ; dans toutes ces circonstances, le gouvernement provisoire a agi comme un somnambule. Il nous adonné le spectacle, unique dans Tbistoire, d'bommes d'État jouant avec un sérieux ridicule une vieille tragédie. A force de radicalisme rétrospectif, il a compromis les réformes futures : je n'en veux pour preuve que la loi électorale.
Si de l'élément révolutionnaire nous passons à Tclément socialiste, nous rencontrons une égale série d'erreurs et de mécomptes.
Gomment ne s'esl-il trouvé personne pour dire à M. Blanc : L'organisation du travail^ telle que vous l'entendez; vous est
interdite, non que la capacité vous manque, mais parce que voire position vous le défend. C'est par Fatelier que vous prétendez attaquer le problème, c'est-à-dire par l'individualisme ; tandis que c'est le côté social qui seul peut tous donner la solution , c'est-à-dire le crédit. Mais , même à ce point de vue, vous ne pouvez rien entreprendre ; membre du gouvernement , vous représentez non plus une classe de la société, mais les intérêts généraux de la société, toute initiative qui servirait un parti plutôt que l'autre sort de vos attributions. Vous appartenez à la bourgeoisie autant qu'au prolétariait. Protégez , encouragez l'émancipation des classes travailleuses ; vous-même n'intervenez pas, ne compromettez pas votre responsabilité, la responsabilité du gouvernement. Aitendéz qu'une autorité plus haute vous donne à la fois crédit et pouvoir.
L'insuccès des actes du gouvernement provisoire a été général. Aussi les protestations ne se sont pas fait attendre. Les manifestations des i 6 et 17 mars ; les expulsions muiti* pliées des commissaires dans les départements ; en dernier lieu , le soulèvement du 16 avril ; tous ces faits accomplis aux cris de : Vive la République! Vive le gouvernemeiU provisoire 1 prouvent aux moins clairvoyants que la France est sincèrement répuifjs dine , mais qu'elle ne supporterait pas une dictature ; que , par révolution , elle entend conciliation ; qu'elle repousse également le doctrinarisme, le jacobinisme et l'utopie; que si cependant, après avoir protesté contre chacune des fraations qui composent le gouvernement provisoire, elle maintient tel qu'il est ce gouvernement, c'est qu'elle ne veut plus souffrir de questions de personnes, et que ces gouvernants ne sont, à ses yeux, que les ministres de ses volontés.
Telle est, selon nous, la vraie situation des choses ; la position du gouvernement provisoire est admirable, et sa force immense ; mais aussi les difticultcs qu'il a à vaincre sont infinies. Elles se résument toutes dans cette formule , qui
exprime à la fois son rôle et sa règle : concilier la divergence des intérêts par la généralité des mesures.
Mais, comme l'arbre tombe toujours du côté où il penche, la tendance du gouvernement provisoire est actuellement dans le sens de la protestation anti-socialiste du 16 avril. Les encouragements à entrer dans cette voie, les conseils officieux ne lui manquent pas.
Bien des gens s'imaginent, parce que la question sociale a été embrouillée au Luxembourg, que c'en est fait de la question sociale ; que désormais le capital est dispensé de compter avec le travail.
Sous l'impression de cette idée , il est inévitable que le gouvernement provisoire marche à une restauration bourgeoise, au prix de quelques sacrifices accordés à la ferveur des idées sociales.
C'est ce que décèlent déjà, et les réflexions hypocrites des journaux réactionnaires sur la difficulté, l'incertitude, l'in^ possibilité d'une solution , et les décrets par lesquels le gouvernement provisoire, en même temps qu'il réduit ou supprime les impôts sur le sel, la viande, les boissons, établit d'autres impôts sur les domestiques, les chiens, les vins de qualité, les loyers au-dessus de 800 fr., etc.
L'abolition de l'impôt sur le sel, la viande et les boissons, dans le régime économique actuel, n'est qu'une exagération philanthropique qui coûtera cher à l'État, sans améliorer le sort des travailleurs.
L'établissement d'impôts somptuaires est une fantaisie utopiste qui coûtera cher aux travailleurs, sans emplir les coffres de l'État.
Les décrets du gouvernement provisoire déplacent la misère, comme la banqueroute déplace les capitaux : ils ne remédient à rien. La pression révolutionnaire, aveugle et ignorante, est satisfaite par ces décrets; mais par ces décrets mêmes, le peuple est mystifié. En échange d'un sacrifice
apparent, nous avons une rcsiauration réelle : PëSp^H
t'en apercevras bîenlôl.
Pour nous , bien que nous soyons aussi peu satiBrails dit j 16 avril que nous l'avions été du 17 mars, nous acceptuî le fait accompli. Nous aimons les positions nettes, La Iri^ essence du gou¥ernemenl1)rovisoire nous embarrassait, j présent, nous savons à qui parler. C'est la démocratie dttf Irinaire qui règne et qui gouverne. Nous avions toujouii pensé que le prolétariat devait s'émanciper sans le secduq du gouvernement : le gouvernement, depuis le 16 âvHT pense de mâme.
Nous sommes d'accord avec le gouvernement!...
Coittnieiit le» RéToiatloBu» se perdeiit.
..-, •* Î2 Avril,
^ L'écoDomie politique du gouvernement déchu conduisait étalement le Peuple , par une série d'impossibilités , à la misère.
L'économie politique du gouvernement provisoire conduit également le Peuple, par une autre série d'impossibilités, à la misère, et la République à la banqueroute.
Voilà deux mois que le Peuple ne travaille pas, qu'il ne produit pas, qu'il ne fait point d'échange, qu'il n'acquiert rien. Le Peuple ne vit plus de son travail ; le dernier décret du gouvernement provisoire nous apprend que le Peuple va entamer son épargne. Encore trois mois de ce régime, et nous nous trouvons sans argent, sans produits^ sans capitaux. Imu8 , imus prœcipites I Nous courons au précipice avec une vitesse accélérée à chaque minute par l'impulsion des vieux préjugés philanthropiques, par nos hallucinations révolutionnaires, par Timpéritie du gouvernement.
Nous venons de relire le décret par lec^uel , en attendant l'impôt progressif, une contribution de 1 pour cent est établie sur les créances hypothécaires. Les journaux de la Révolution n'ont pas manqué d'applaudir à ce décret, arraché par la terreur au gouvernement provisoire, et dans lequel les patriotes se plaisent à trouver un engagement pour l'avenir»
Pour nous, nous n'approuvons de ce décret rien, pas même l'intention, et nous nous demandons si les journaux plus ou moins compétents qui s'en féUcilent sont les compères des iréacteurs?
Le gouvernement provisoire s'est fait ce raisonnement:
La somme des créances hypotVièeaite% ^^*&^ VI m^'^^^
Or, si je frappais une contribution de 4 pour cent seulement sur ces i^ milliards, cela me produirait une recette de 120 raillions, qui comblerait le déficit laissé au trésor, par l'abolition des droits sur la viande, les boissons, etc.
Cet impôt serait équitable et juste : il épargnerait le pauvre, il tomberait sur le riche. « Jusqu'ici les producteurs, (( les consommateurs, les propriétaires, ont eu la charge « exclusive des grands sacrifices. La justice veut que cette « inégalité cesse. Lorsque tous les éléments de la richesse a sont atteints, il ne faut pas épargner celui de tous qui est a le plus puissant. »
Tels sont les calculs, telle est la politique du gouvernement provisoire.
Calculs d'enfants et politique de gérontes !
Comment le gouvernement provisoire établit-il l'assiette de cet impôt ? Comment prétend-il en opérer le recouvrement? Car, c'est par le mode du recouvrement que nous allons apprécier l'utilité de la mesure.
çi Les propriétaires d'immeubles grevés d'hypothèques « ou privilèges sont tenus de déclarer, dans le délai de « quinze jours, au greffier de la justice, les diverses créances « existant sur leurs immeubles. »
Rien de plus simple, en apparence, que cela : Les débiteurs dénonceront leurs créanciers.
Mais les débiteurs ne dénonceront personne et ne feront aucune déclaration :
4° Parce qu'ils n'y ont aucun intérêt. Que leur importe que le quart ou le cinquième des intérêts qu'ils paient pour leurs créances hypothécaires, au lieu d'aller dans la poche de leurs créanciers, aille dans la caisse du receveur général?
2° Parce que la déclaration ordonnée par le gouvernement provisoire n'est rien de moins qu'une délation, et, qui pis est, une délation gratuite, et que la délation répugne à nos mœurs. Que n'ajoutiez- vous, citoyen ministre, dans
votre exposé des motifs^ que la délation, dans ce cas, serait considérée comme un acte de civisme?
3*» Parce que les débiteurs ne voudront pas faire savoir à tous que leurs biens sont hypothéqués, et s'exposer de la sorte à perdre leur crédit. Plutôt que de faire une pareille déclaration , la plupart préféreraient payer 1 pour cent de plus à leurs créanciers. A Paris, il est possible que quelques déclarations soient faites : là , tout passe inconnu dans la foule. En province , c'est autre chose ; le paysan , le petit industriel gardera le silence ; vous le tuerez plutôt que de le faire parler.
4° Parce qu'il y a réciprocité de crédit et de débit entre une multitude de citoyens. Or, passez-moi la rhubarbe et je vous passerai le séné : donc, point de déclaration.
5° Parce que le débiteur qui ferait une semblable déclaration se verrait aussitôt refuser crédit par le capitaliste, ou ne l'obtiendrait plus qu'à un taux usuraire. Or, il n'est pas d'entrepreneur d'industrie, de propriétaire agricole, etc., qui, placé dans Taltemative ou de faire faillite par sa déclation , ou de déterminer la banqueroute de l'État par son mutisme, ne préfère son intérêt à celui de l'État.
6° Parce qu'enfin le décret en frappant les créances antérieures au i5 avril, et exceptant celles contractées ultérieurement, est injuste. Il est injuste encore, pour les petits rentiers qui ne subsistent que d'un modique revenu, acheté par de longues épargnes ; pension légitime d'une vie consumée en labeur. Il est injuste à l'égard des créanciers qui ne sont pas même payés de leurs rentes, et Dieu sait si, dans ces temps déplorables, le nombre en est grand ! Il est injuste enfin, parce qu'il est exorbitant, pour certaines créances résullant de jugements ou arrêts, et qui, parl'enchaînemenl des obligations se rapportent, comme une lettre de change, à une série de souscripteurs. Exemple :
Par arrêt de la Cour de Lyon , la compagnie l'Union a pris hypothèque sur la compagnie MévVi\oti^\e ^c^« wûfc
fiômme de iOO^dOO ftiàncs^ soit 5;0()0 francs îi jpayer an trésor. — De son côté, la dûmpagnîe Méridionaie, par wn wcoufs en garantie, a jpris hypothéqué sur Taffej exiiédîleur à Marseille; soit 5,000 Mncs à payer encore pour cette hypothèque. — D'autre pari , la compagnie TUnion, rendue tesponsable elle-même par la tille de Golmab et condamnée à 100,000 francs de domma^eâ-inlérêts pour relard de transporl, esl hypothéquée pour 100,000 francs 5 donc, 5,000 francs à payer de nouveau à TÉtal.
Si vous épuisez la série , il ne re'fele rien aux créanciers hypothécaires.
Si vous voulez ne frapper que le créancier définilîf, vous trouverez , au lieu d^un créancier, uii commettant qui a souffert préjudice : alors point d'impôt; ce qui conslilucra ime exception. Mais une exception eu amène une ifoule d'autres^ dont l'ensemble âboulit à ce résultat, que la loi esl absurde.
Ainsi dôric, pas d'assielle, pas de recouvrement possible pour une pareille coiitributiori. Créanciers et débiteurs s'entendront pour nier la réalité des créances : quand ce relevé des inscriplions accusera 12 milliards , les déclarations des débiteurs répondront: zéro.
Ferez- vous publier le registre des hypothèques ? Meltreivous la conflagration dans le pays par celte révélation universelle, plus terrible pour les débiteurs que la trompette du dernier jugement? Si le gouvernement provisoire lient Si se rendre impopulaire, quil en essaie !
Admettons maintenant que l'impôt soit praticaKle ; qne toutes déclarations soient faites ; que l'assiette soit établie; que le fisc encaisse ses 120 millions. Que résultera-t-il de cet impôt?
D'abord une hausse générale de l'intérêt. Donc , en définitive, ce sera toujours sur le producteur, sur le pauvre, que retombera l'impôt. — Ètes-vous jamais allé au théâlre àe Gwgnoksl Avez-vous vu polichinelle essayant 4'assom-
ito'er ië^aUlè? H prën3 ses mesurés, il àjtiste sbii coup, il lève son bfttott : puis, l^ùand il croit écrasèir la tëtè de l'ange dé tlênëbiies , le diable s'esquive et disparaît. C'iest Témblème du riche poursuivi par l'impôt.
Supposons enfin , car il faut aller jusqu'au bout , que le )ci]pitali8te, atteint par l'impôt, se résigne débohnairement à payer , et n'élève pas le taux de ses îritérêts. Alors, c esl la «ource de l'épargne qui est tarie.
Diuis tine société constituée sur les principes de ta propriété, du prêt h intérêt, du travail et du commerce libre , les capitaux ne se forment que par l'épargne. La nation n'a pas d'autres économes que ses rentiers. Une partie des rentes est consommée chaque année, sans doute ; mais une autre partie, et la plus forte assurément, est convertie en nouveau capital, servant à son tour d'instrument de production au travail, et produisant intérêt.
Là est la condition fondamentale du progrès de la société.
Or, l'impôt sur les créances hypothécaires, assisté bientôt de l'impôt progressif, arrête la formation des capitaux, arrête le progrès. A ce point de vue, l'impôt établi par le décret du 20 avril est la pire espèce d'impôt. Il place la société tout entière dans la même situation que l'Élal ; il la réduit à ne pouvoir plus aller en avant , à ne joindre , comme on dit, que les deux bouts ; il la fait vivre au jour la journée, sans avance, sans richesse, sans développement, sans avenir. Une nation arrivée à cet état est une nation perdue.
Avant deux ans, à supposer que nous puissions vivre deux années dans une situation pareille, l'expérience aura démontré à tous :
i^ Que l'impôt progressif, l'impôt somptuaire, l'impôt sur les créances hypothécaires, et toute espèce d'impôts sur le revenu , est destructif de la richesse publique , absurde en principe, funeste dans ses résultats ;
2« Qu'en conséquence, ceux qu'on appelle riches soiU
inattaquables par Timpôl, à peine de péril pour la Republique et d'aggravation de misère pour le pauvre ;
3° El pour conclusion, que le paupérisme est aussi nécessaire à la société que la richesse cl le progrès !
Alors le paupérisme , alors le prolétariat, sera, ainsi que la féodalité mercantile, regardé comme la condition d'existence des nations ; la misère sera chose inviolable et sacrosainte ; la Révolution de février sera, dans toutes ses fins, convaincue d'erreur, et la bourgeoisie restaurée sifQera sur le tombeau de la République.
MystUlcatioa du mutttage uiiiTersel.
29 Avril.
Gomment se fait-il que ceux-là même qui, il y a trois mois, appelaient de tous leurs vœux le suffrage universel, aujourd'hui n'en veuillent plus.
Et comment ceux qui, il y a trois mois, n'avaient point assez de colères contre le suffrage universel, osent-ils aujourd'hui s'en prévaloir?
La même absence de principes, la même mauvaise foi explique cette double contradiction. Les uns se plaignent d'une loterie à laquelle ils ont perdu le pouvoir ; les autres admirent une mécanique qui leur rend leurs privilèges. La belle chose, vraiment, et morale, et grande que la politique !...
Pour nous qui, bien avant la loi Cormenin, protestions contre cette vieille puérilité du suffrage universel, nous avons droit de nous en plaindre, et de la réduire à sa juste valeur.
Le suffrage universel, disions-nous, est une sorte de théorie atomistique par laquelle le législateur, incapable de Élire parler le peuple dans l'unité de son essence, invite les citoyens à exprimer leur opinion par tête, viritirày absolument comme le philosophe épicurien explique la pensée, la volonté, l'intelligence, par des combinaieons d'atomes. Comme si de l'addition d'une quantité quelconque de suffrages pouvait jamais sortir l'idée générale, l'idée du Peuple!...
Le moyen le plus sûr de faire mentir le Peuple est d'établir le suffrage universel. Le vote par tête, en fait de gouvernement, et comme moyen de conatalet V^ NQXsyc^fe. \!Aw-
tionale, est exactement la même chose que serait, en économie politique, un nouveau parts^e des terres. C'est la loi agraire, transportée du soi à l'autorité.
Parce que les auteurs qui les premiéts Se soht occupés de l'origine des gouvernements, ont enseigné que tout pouvoir a sa source dans la souveraineté nationale, on a bravement conclu que le mieux était de faire voter, de la voix, du croupion, ou par bulletin, tous les citoyens, et que la majorité, absolue ou relative^ des sufi&*ages ainsi exprimés, était adéquate à la volonté du peuple. On nous a ramenés aux usages des barbares^ qui^ à défaut de raisonnement, procèdent par acclamation et élection. On a pris un symbole matériel pour la vraie formule de la souveraineté. La pousisière des sujDfrs^es a été considérée comme l'essence de la raison populaire!...
Aussi voyez le mécompte. Je prends pour exemple les élections de Paris.
Plus de 400,000 citoyens avaient droit de suffrage dans le déparlement de Ja Seine. 300,000 à peine ont déposé leurs bulletins.
Pour qui compteront les 100,000 qui se sont abstenus? Eu les regardant comme s'ils n'existaient pas, vous les faites, par cela seul, profiter aux candidats élus, tandis qu'il y a tout autant à parier que s'ils avaient voté, ils auraient fait pencher la balance du côté contraire, ou du moins qu'ils auraient modifié notablement le résultat du vote. Autre contradiction :
Sur les 300,000 suffrages recueillis , 13 candidats seulement ont réuni plus de la moitié ; les autres, au nombre de 21, n'oiil été nommés qu'à dos majorités relatives de 144,000 h 10-1,000 voix.
Coinineiit ces élus de la minorité clectopiile peuvent-ils se dire roprcseulanls du peuple ? Quoi ! il y a 200,000 électeurs (|ui prolestent conlivia candidature de M. Lamennais; iDnh purco qu'}U ne se sont pas accordés pour dire quel
hommiB ils Voulâiétit à sa plabe, M. Làiiieiiâlais passe iii&lgré eux ! Use pourrait ainsi, et la loi a prévu le cas, qîi'ttii caùdidat erclu ipav 298,000 voix et jpbHé par i,000 fàt député ! £t ce député se dirait élu par le suffraigé Universel ! quelle dérision !
Encore, si les febricatéûrs de cette hierveilletise loi électorale avaient su, en faisatit appel aux suffrâges popiilaîres individuellement exprimés, pôsei* convenablement là question ! S'ils avaient dit aux citoyens :
La classe travailleuse entend participer à tous les avantages de la classé bourgeoise. Cette cllasse, la plus nombreuse et la plus pauvre, par conséquent la plus forte, est maîtriéinië du pouvoir. Bourgeois, travailleur, il s'agit de [Procéder, d'un commun accord, à une réforme économique intégrialé'. Vous avez donc à choisir leS hommes les plus capables, pair leur spécialité, leur modération et leur dévouement, de régler les intérêts de tous.
Il est hors de doute que la question aitisi posée devant les électeurs aurait amené un résultat tout autre. Au lieu de cela, qu'a fait le gouvernement?
D'abord, par ses manifestes, par ses démonstrations, ises décrets et ses commissaires, il a posé le càsus bellî entre les deux castes qui sont censées diviser le peuple, la !>ourgebisie et le prolétariat. Ce que voyant, l'immense majorité des citoyens a commencé à se mettre sur la défensive ; le commis sans emploi et le banquier en faillite ; l'artisan èans travail comme le propriétaire sans revenu, tout le monde s'est fait bourgeois, personiie n'a voulu se rartger dans la catégorie des prolétaires. Dès ce moment, il a été facile de prévoir dans quel sens seraient faites les élections. Ce n'est pas tout.
Le gouvernement provisoire, avec ses déplorables oscillalions, tantôt vers le communisme, tantôt vers les idées conservatrices, provoque toul-à-coup, le 16 avril, un soulève- Bïent de toutes les opinions, et la <\]i\e^>iow ^V^viVst^^ '«^
trouve posée de nouveau entre la propriété et la communauté.
Ce fut partie perdue pour la réforme sociale. La masse des citoyens^ quiTaurait acceptée de grand cœur, vient, ou peu s'en faut, de la rejeter, sous le nom du communisme.
La négation du communisne, telle est la vraie signification des élections de 1848. Nous ne voulons point de la communauté du travail, ni de la communauté des femmes, ni de la communauté des enfants ! Les 260,000 voix données à M. de Lamartine ne veulent pas dire autre chose. Est-ce une adhésion aux théories de Tillustre poète, ou une épigramme?
Vienne donc la nouvelle Assemblée nationale, avec son mandat équivoque. Nous saurons, pour notre part, ramener les citoyens représentants à la question.
La France, leur dirons-nous, ne veut pas de la communauté : qui en doute? Nous n'en voulons pas plus que vous.
Mais, est-ce que cela touche en rien à la question sociale ?
Est-ce qu'il suffit de protester contre la communauté pour éteindre la misère?
Est-ce que \e privilège de propriété est aboli?
Est-ce que les bourgeois sont devenus travailleurs ?
Est-ce que les travailleurs sont devenus bourgeois ?
Est-ce que nous en avons moins une dette publique de six milliards, un budget de deux milliards, — car il sera de deux milliards, — plus douze milliards de créances hypothécaires ?
Est-ce que la crise est à sa fin ?
Est-ce que la circulation est rétablie ?
Est-co que, par l'organisation du travail, le pain est assuré au dedans et au dehors?
Est-ce que nous sommes libres ?
Est-ce que nous sommes égaux?
Est-ce que nous sommes frères?
Bonnes gens, qui avez peur qu'on vous démarie, regar-
dez-y à deux fois avant de vous conjouir dans votre commune insignifiance. Si vous vous imaginez n'ôtre venus que pour appuyer une négation, vous n'avez pas compris votre mandat. Nous n'avons que faire de vos lumières. AlIcz-Yous-en !
La question pociale est ajournée. Le 10 avril a mis an néant les candidatures socialisles, La cause du prolélariat , dénoncée avec tant d'éclat dans les barricades de Février, vibul d'i^lre perdue en première instance, dans les électiDQg d'avril. A l'enthousiasme du peuple a succédé la consternation : c'est la bourgeoisie qui réglera, comme auparavant, la condition des travailleurs.
Tout le mal est venu de l'insuf&sance du Luxembourg et de la faiblesse du ministère de l'intérieur, nous le disons pour la dernière fois.
Que MM. Blanc et Ledru-Rollia se pardonnant à euxmâmes comme nous leur pardonnons ! Ils ont laissé ruiner la France el vendre le prolétariat. Mais ils sont à bas ; par
Éonséquent ils sont des noires. Apres la bataille de Cannes, Qnque Varron eut perdu la dernière armée de la République, le sénat lui vola des remcrcîraenls pour n'avoir pas désespéré de la pairie. Que MM. Blanc et Ledru-Rollin nous disent qu'ils ne désespèrent pas de l'émanclpalion du prolélarial, el nifiis sommes prêts à leur adresser nos félicitations fralernelles.
Ce qui importe aujourd'hui, c'est de bien juger de la alualion.
Depuis quelque temps on commence à se douter, dans les journaux dn gouvernement provisoire, que la révolulion de Février n'ft été jusqu'ici, pour ses représentants, qu'une sorte de revue rétrospective de la première révolulion. l*s douA partis qui divisent le pouvoir s'attaquent, se menacent sous les dénominations de girondine cl de monta-
gMardi. On s'accuse rfciproqucment, eu haut lieu, de fes^ tauralion et de conlre-révolulioD. La conscience de leurs hallucinations rétrogrades arrive peu à peu à nos moniteurs improvisés. Rien de plus instructif, de plus significatif que leurs rëcfimi nations mutuelles. Si la réaction 1ère la lûte, c'est au sein du gouvernement. S'il se trame des complots contre le gouvernenicni sorti des barricades, c'est dans les * aaticb&mbres des miiiislres. Si le pouvoir, tiraillé dans tous les âens, et fiar ses manifestes communistes, ei par ses inclîOâlîons doctrinaires, fait fuir les capitaux, lue le crédit, inquiète les ouvriers, désole la propricic; si Yor^anîtation (iit ttàb'àiC feit que loute la France se croise les brus, la faute eit est à celte démocratie à double face, qui régne cl gduVerne. Tout le chemin que, depuis deux naoïs, nous xnaè Fait eu arrière, nous l'avons fait sous l'inspiration des sbnfenirs contraires de l'ancienne république, t'est 93, atec toutes ses dissensions, qui noua régit ; quant à 1848, c'est encore le livre fermé de sept sceaux.
Il j à là un phénomène de psycologie sociale qui vaut la peine d'être approfondi. Ot phéuomètle s'est produit à loa\éi les é|)Oques révolutionnaires ; c'est ce qui en a suscité tons les périls et déterminé les cittasirophes.
L'es démocrates de 93, faisant de la république avec leurs souïCHlrs de collège, après s'être dévbtés l'eà uns les autres, ont retardé la révolution d'un demi-siècle. Certes RSbespibtre n'eut ii se l-eprocher ni l'ambition el la vénalité de Mirabeau, ni les héstiatioiis de La fayetie, ni la faiblesse de Péthioh, ni l'insoutiancede Vergniaud, ni les vices de Danton, ni le fanatisme de Marat. Mais Robespierre était Spartiate : c'est lui qui décida la coulre-révolutiou.
1^3 démocrates de 1848, faisant delà république avec leurs sonvenirs parlementaires, ont fait également reculer là révolution d'un demi-siècle, Je n'accuse ni leur patriotisme, ni leur bonne volonté, ni leur désintéressement. Tout leur lorl est de n'âtre que 4es \aiV\.a.\cttw, 'fe '
sont crus hommes d'État parce qu'ils copiaient de vieux modèles !
Quelle est donc cette préoccupation étrange qui, en temps de révolution, fascine les esprits les plus fermes, et, alors que leurs aspirations ardentes les portent vers ravenir, leur fait constamment évoquer le passé? D'où vient que le Peuple, au moment môme où il rompt avec les institutions établies, se replonge et s'enfonce plus avant dans la tradition? La société ne se répète pas ; mais on dirait qu'elle marche à reculons, comme le cordier qui file sa corde. Ne sauraitelle regarder du côté où elle va?
Ce n'est point ici le lieu de traiter à fond ce problème difficile, qui touche aux profondeurs de notre nature, et relève immédiatement des principes les plus abstraits de la roélaphysique. Bornons-nous à dire, d'après les travaux récents de la philosophie, que le phénomène dont il s'agit a sa source dans la constitution de notre entendement, et qu'il s'explique par la loi d'identité des contraires, loi qui est la base de la création, aussi bien que de la logique. Et cela posé, revenons au fait.
Pour organiser l'avenir, règle générale et constatée par rcxpérience, les réformateurs commencent donc toujours ])ar regarder le passé. De là, la contradiction qui se découvre perpétuellement dans leurs actes ; de là aussi l'immense danger des révolutions.
Ainsi, le jour où le Peuple renverse une royauté, tout aussitôt il la remplace par une dictature. Il y a là tout à la fois souvenir, souvenir déduit de plus loin que la royauté renversée ; et contradiction, puisque c'est l'absolutisme pris pour sauvegarde contre l'absolutisme.
Le reste à l'avenant. La Convention eut ses proconsuls. Napoléon ses préfets. Le gouvernement provisoire a ses commissaires. Rien n'est changé dans les choses : nous n'avons qu'une mutation de personnages. Chacun peut voir aujourd'hui ce que nous coûte cette comédie restaurée. Les com-
missaires du gouvernement provisoire, précisément parce qu'ils n'étaient que des souvenirs, ont donné le signal de la réaction : ils avaient reçu le mot d*ordre de leurs chefs.
C'est aux chants de la Marseillaise et des vieux hymnes républicains qu'a été faite la révolution de février. Souvenir encore, et de plus contradiction.
Contradiction, dis-je; car, remarquez cela, la Révolution de 1848 n'a point inspiré de poète. L'idée sociale, anti-lyrique, à ce qu'il semble, a été obligée de se produire sous le rythme de l'idée politique. C'est que l'épopée est finie pour nous, quoi qu'on ait dit; et, si trivial que cela paraisse, nous sommes condamnés à faire une besogne, non de héros, mais de commis. Les princes de la nouvelle République ne seront point gens d'épée, mais gens de plume. La Révolution de 1848, révolution économique, est ce qu'il y a de plus bourgeois. C'est l'atelier, le comptoir, le ménage, la caisse, les choses du monde les plus prosaïques, et qui prêtent le moins à l'énergie révolutionnaire et aux grandes paroles. Comment exprimer en vers et mettre en musique la participation de l'ouvrier aux bénéfices, l'association du travail et du capital, l'équilibre entre l'importation et l'exportation? Organiser la circulation et le crédit, augmenter la production, creuser le débouché, déterminer les nouvelles formes de sociétés industrielles, tout cela ne comporte pas le tempérament de 1793; bon gré, malgré, il faut nous résigner à n'être que des péquins.
La Marseillaise ]uve avec l'idée qu'elle représente; elle froisse nos inclinations les plus intimes ; au lieu d'éclairer les citoyens, elle les étourdit. Ce contre-sens coûte à la République des sommes énormes, sans parler de la sécurité. Chanter la Marseillaise^ c'est faire en même temps de la réaction et de la provocation.
Parmi les causes qui ont accéléré la chute de la monarchie constitutionnelle, il faut compter en première ligne la CskdgUG} le dégoût des débats parlementaires. Eh bien! la
catastrophe était à peiae consommée, le çorps-de-gfMTdQ du Palais-Royal fumait encore, que déjà la France se couim^t de clubs. La fièvre parlementaire, au liçu de s'éteindre, est devenue générale. Pour une tribune, nous en ayons dix mille, et quelles tribunes ! Jamais on ne vit pareille confusion du don des langues. Les payés des b^ricadiQs, comme les pierres de Deucalion, sont devenus des orateurs. Tout le monde parle comme Démosthènes ; il est vrai qu'on raisonne comme La Palisse. J'ai vu, dans une réunion de cinq cents citoyens, décider en cinq minutes, avec des tonnerres d'applaudissements, les plus formidables questions d'économie politique, des questions auxquelles je suis sûr que personne dans l'honorable assemblée n'entendait mot. J'ai vu les motions les plus folles accueillies d'enthousiasme ; des propositions puériles passer à l'unanimité. Le gouvernement provisoire ne pouvait manquer d'y faire droit. Plusieurs ont été sanctionnées par ses décrets.
Contradiction et réminiscence ! On joue aux petits parlements, comme aux petits ateliers et à la petite guerre. Mais, ô Iravailleurs ! ce n'est pas dans les clubs qu'il faut livrer bataille à la propriété; c'est dans vos ateliers, c'est sur le marché. Nous étudierons bientôt avec vous cette stratégie nouvelle. Laissez aux bourgeois la politique et l'éloquence. I^ rhétorique des clubs ne peut rien vous apprendre. Tout ce verbiage est une offense à la raison pratique, à la gravité du travail, au sérieux des affaires, au silence de l'étude, à la dignité de l'esprit. Souvenez-vous que sous Napoléon, cet homme qui par la guerre symbolisait le travail, on ne faisait point de discours. Les clubs ne sont ni de notre siècle, ni de notre génie, ni de nos mœurs. Cette agitation factice tombera d'elle-même par l'ennui cl la désertion ; s'il en était autrement, les maux qui en résulteraient pour vous sont incalculables.
Un des premiers actes du gouvernement provisoire, celui dont il s'est applaudi le plus , est l'application du suiir^g^
— âS rr-
universiel. Le jour mâme où le décret était promulgué, nous écrivions ces propres paroles , qui pouvaient alors passer pour u|^ paradoxe : a Le suffrage universel est la contre* révolujfon \ »
On peut juger, d'après révénement, binons nous sommes trompés. Les élections de i84f8 ont été faites , à une immense majorité, par le^ prêtres, par les légitimistes, par les dynastiques, par tout ce que la France renferme de plus conservateur, de plus rétrograde. Cela ne pouvait être autrement.
Était-il donc si difficile de comprendre qu il existe dans l'homme deux instincts, Tun pour la conservation, Tautre pour le progrès ; que chacun de ces deux instincts n'agit jamais que dans le sens des intérêts de l'autre ; qu'ainsi chaque individu, jugeant les choses au point de vue de son intérêt privé , entend par progrès le développement de cet intérêt ; que cet intérêt étant en sens contraire de l'intérêt collectif, la somme des suffrages, au lieu d'exprimer le progrès général, indique la rétrogradation générale?
Nous l'avons dit et nous le répétons : la République est la forme de gouvernement dans laquelle toutes les volontés demeurant libres, la nation pense, parie et agit comme un seul homme. Mais, pour réaliser cet idéal , il faut que tous les intérêts privés, au lieu d'agir en sens contraire de la société, agissent dans la direction de la société, ce qui est impossible avec le suffrage universel. Le suffrage universel est le matérialisme de la République. Plus on emploiera ce système, jusqu'au jour où la révolution économique ne sera pas un fait accompli, plus on rétrogradera vers la royauté, le despotisme et la barbarie, et cela d'autant plus sûrement que les votes seront plus nombreux, plus raisonnés, plus libres.
Vous accusez l'impéritie, l'indifférence du prolétaire !
f Voir Solution du 'problème social, S« livraison. Paris, chez Gamiçr frères, libraires, Palais-National.
Mais c*est juslement ce qui condamne voire théorie. Que diriez-vous d*un père de famille qui remettrait à ses enfants mineurs la libre disposition de ses biens^ et puis qui^ ruiné par eux, accuserait Tinexpérience de leur jeunesse? Et quel argument contre vous que l'indifférence du prolétariat !
Parce qu'il ne s'est pas trouvé un grain de sens commun dans tout le gouvernement provisoire ; parce qu'on s'était flatté de soutenir la fantaisie révolutionnaire par la raison du grand nombre, nous voilà en pleine réaction bourgeoise ! Il va être sursis pendant cinquante ans à l'émancipation da prolétariat ! Nous payons cher notre engouement pour des romanciers et des harangueurs. Et si nous n'étions les premiers coupables, je dirais que des ministres qui, sans principe, sans nulle raison de droit, abusant d'une dictature temporaire, ont livré le salut du peuple aux hasards de ce monstrueux scrutin, devraient être déchus de leurs droits civiques.
D'un côté le gouvernement provisoire établit des impôts de luxe ; de l'autre, il donne au peuple la comédie gratis. Souvenir et contradiction.
L'impôt somptuaire diminue le travail du pauvre de tout ce qu'il ôte à la consommation du riche ; et il diminue la recette de l'État de tout ce qu'il ôte au travail du premier et à la jouissance du second. Triple déficit , triple misère , voilà le résultat de l'impôt de luxe.
Les spectacles gratuits, précisément parce qu'ils sont gratuits, font tort au travail et à la moralité du peuple ; de plus, ils sont un piège à sa bonne foi , puisque l'argent que le spectateur ne donne pas au bureau, il le portera au receveur des contributions, qui paiera les comédiens ! La ruine, toujours la ruine.
Un jour, un arrêté, émané de la préfecture de police, ordonne de changer les noms des rues et des monuments. Le lendemain I une pétition, signée dans les clubs, demande
qao les restes d'Armand Carrel et de Godefroi Cavaignac soient déposés au Panthéon. Contradiction et plagiat !
A des noms historiques on substitue des noms historiques; à des hommes d'autres hommes ; à des idoles d'autres idoles. C'esï toujours, avec la même idolâtrie, le même vandalisme. Qui donc a le droit de détruire les monuments nationaux? Pères Loriquets du jacobinisme, apprenez à vos électeurs à écrire leurs bulletins , et laissez le Palais-Royal s'appeler le Palais-Royal !
On l'a dit, et avec raison : les farces rétrospectives du gouvernement provisoire nous ont plus fait perdre en deux mois que les mvasions de 181 4f et 1815.
Que sera-ce donc, quand de la farce nous en serons venus à la tragédie ? La bourgeoisie va venir irritée, résolue d'en finir avec le socialisme. L'œuvre de la réaction, commencée par le parti radical, va se continuer en sens diamétralement opposé, et avec une énergie égale, par le parti bourgeois. Noos avons eu notre 21 janvier, noire 31 mai, notre 9 thermidor : nous aurons notre 2 prairial. La masse prolétaire est prête à marcher; la garde nationale, aidée de l'armée, à faire résistance. Tous les acteurs sont à leur poste, tout pleins de leur rôle. Les Romme, les Goujon, les Duquesnois, les Soubrany, sont prêts pour le sacrifice. Ce sont MM. Ledru-Rollin, Flocon, Albert, Louis Blanc. Le Boîssyd'Anglas est tout trouvé : c'est M. de Lamartine ; M. de Lamartine, qui, tout plein de son histoire, fut d'abord avec la Montagne, et qui, toujours fidèle à ses dramatiques récits, se tourne maintenant du côté de la Gironde.
L'idée vague d'une nouvelle et inévitable terreur circule dans l'air et agite les âmes. Les ouvriers se disent que la révolution est à recommencer ; et qui peut prévoir comment la révolution recommencée finira? Le gouvernement, par ses lois de finance, qui démolissent la propriété sans aucun avantage pour le prolétariat, que l'Assemblée nationale ne pourra pas laisser subsister sans danger i[^va V^'^^'s^^ ^V
qu'elle ne pouq:;» pas abolir sans provoquer une insurrection, le gouYçrriement provisoire semble s'atfaclÈier 2i rendra la terreur inévitable.
La terreur, en 93, n'avait pour cause que la résistance d'une ininorifé aristocratique imperceptible. L'existeûc^ dç la société, d'ailleurs garantie par les riches conquêtes de la révolution et par l'insolidarité générale des existences, n'avait rien à redouter de la terreur. En i848 , la terreur aurait pour cause l'antagonisme des deux classes oe citoyens, l'une plus forte par le nombre, plus redoutable par la pauvreté; l'autre supérieure par la richesse et rinteJligénce. Toutes deux ne subsistant que par la circulation des produits et la mutualité des rapports, il est infaillible que dans un pareil conflit la société périsse.
Que les premiers actes de l'Assemblée nationale révèlent des desseins de réaction ; qu'un vote imprudent allume fâ colère du peuple ; qu'une prise d'armes ait lieu ; que là Représentation nationale soit violée, et puis, que sous la pression d'une autre dictature le moùvenaent cesse toul-à-fait, la France sera comme une ruche enveloppée de flammes^ où les abeilles étouffées, brûlées^ s'entre-tuent de leurs aiguillons.
Alors, quand le gouvernement sera sans ressources ;
Quand la nation aura dévoré son avance ;
Quand le pays sera sans production et sans commerce ;
Quand Paris affamé , bloqué par les départements, n'expédiant plus, ne payant pas, restera sans arrivages ;
Quand les ouvriers démoralisés par la politique des clubs et par le chômage des ateliers nationaux , se feront soldats pour vivre ;
Quand un million de prolétaires sera croisé contre la propriété ;
Quand l'État requerra l'argenterie et les bijoux des ci* toyens pour les envoyer à la Monnaie ;
I perquisitions domiciliaires seront lui mode de recoiivremenl des coniributions ;
Quand le paysan, faute de numéraire , paiera l'impôt en □alure ;
Quand , par la rareté des denrées , on aura supprime les barrières et porté le dernier coup à l'industrie nationale ;
Quand des bandes alfamées parixturront le pays el or^'aniseronl la maraude ;
Quand le vagabondage sera devenu la condition com- Qmne;
Quand le paysan, le fusil chargé, gardant sa recolle, abandonnera la culture ;
Quand les ouvrières, domptées par la faim, se seront toutes livrées ;
Quand la prostitution , le chagrin , la misère , les auront readues furieuses ;
Quand des troupeaux de femmes , suivant les colonnes des gardes nationaux mobiles , célébreront les fétcs de la République par d'horribles bacchanales ;
Quand la première gerbe aura été pillée ^ la première aiaisoL forcée, la première église profanée, la première torche allumée, la première femme violée ;
Quand le premier saug aura été répandu ; quand la première télé sera tombée ;
Quand l'abomination de la désolation sera par toute la France ;
Oh ! alors vous saurez ce que c'est qu'une révolution provoquée par des avoi'als, accomplie par des arllstes, conduite par des romanciers el des poètes !
Néron , jadis , fut artiste, artiste lyrique et dramatique , aiiiaut passionné de l'idéal , adorateur de l'antique, collecteur de médailles, touriste, poèEo, orateur, breltélir, sophiste, un Don Juan, iin LoTelace, uu gentilhomme plein d'esprit, de fantaisie, de sympathie, bn qui regorgeait la vie el la ïolupté. C'est pour cela qu'il tut Néron
Révcillez-vous de "votre sommeil, Montagnards, Girondins, Feuillants, Cordeliers, Muscadins, Jansénistes et Babouvistes ! Vous n'êtes pas à six semaines des événements que je vous annonce. Criez : — Vive la République ! A bas les masques! — Puis tournez-vous et marchez!
Aux Patriotes*
3 Mau
Demain est le jour de Touverture de TAssemblée natioDale.
Comment nous arrivent les élus des départements ?
Gomment le peuple de Paris va-t-il recevoir les représentants de la France ?
La méfiance et la dérision seules répondent*. Je cherche des frères, et je ne rencontre partout que des conspirateurs ! La guerre civile n*est déjà plus dans les prévisions ; elle est un fait. Elle n'est plus redoutée comme le plus horrible des maux ; elle est acceptée comme une nécessité. A la campagne comme à la ville, on fabrique de la poudre, on fond des balles^ on apprête des armes. Les chefs donnent le mot d'ordre et lancent leurs manifestes. Vous n'entendez proférer de toutes parts que cette parole de mort : // faut en finir !
Le bourgeois est résolu d'en finir avec le prolétaire, qui, de son côté, est résolu d'en finir avec le bourgeois. Le travailleur veut en finir avec le capitaliste, le salarié avec l'entrepreneur, les départements avec Paris, les paysans avec les ouvriers. Dans tous les cœurs, la colère et la haine ; dans toutes les bouches, la menace. Quelle est donc la cause de cette discorde? Les élections.
Le suffrage universel a menti au Peuple.
La Révolution de février avait été faite par l'opposition de tous les partis au gouvernement déchu, par le dégoût général d'une royauté couronnée d'infamie, par le concours de tous les esprits dans l'idée d'une réforme à la fois politique et sociale. La Révolution de février, rés» dix-huit années de querelles parlementaires, de prol
réformisles, de critiques économiques^ concluait nécessairement a une organisation républicaine, à une fusion plus intime des différentes classes de la société. On comptait, et l'on avait droit de tbkiipfé'r *que là nouvelle repréaentation nationale serait l'expression de l'idée révolutionnaire.: c'est le pandémonium de toutes les idées contre-révolutionnaires. Le bon plaisir d'une majorité électorale veut feire rebrousser chemin aux événements ; des hommes, <jui jamais sans la République n'auraient eu le droit de suffrage, au nom de la République et en vertu cle leur droit de suffrage, demandent un roi!...
Le signal de cette rétrogadation est parti du gouvernement provisoire. Les listes du National sont là qui l'accusent.
Ils avaient une telle inintelligence de la révolution, un tel effroi du peuple, ces républicains amateurs, ces gentilshommes de la démocratie, qu'à peine arrivés au pouvoir, ils ont fait appel à toutes les médiocrités du pajs. Le pays leur a envoyé ses médiocrités. Le succès passe leur espoir et déjà les dévore d'inquiétude. Ils sentent que leur rôle est fini. Quel parti ne les dédaigne? Ils sont si petits, si minces, si équivoques, qu'entre le despotisme et la République, Fœil le plus perçant ne les distingue pas. Je ne crois même point qu'on les haïsse ; et pourtant, ils ont enchaîné les destinées de la France !
C'est à vous, patriotes sans intrigue, demeurés tels après février que vous éliez avant février, c'est à vous que je m'adresse. De la résolution que vous allez prendre dépendra peut-être la vie ou la mort de dix millions d'hommes.
Votre colère est juste, votre indignation est légitime. J'ai versé, comme vous, des pleurs de rage à la vue de cette réaction perfidement commencée, et qui à l'escobarderie ajoute le massacre. Mais, citoyens, ce n'est pas par des représailles sanglantes que vous vengerez la mémoire de vos frères : la passion ne doit point entrer dans les décisions de l'homme d'Êial. Car^ dans l'anarchie universelle où nous sommes en
absence de pouvoirs régauers, de principes reconnus^ j6 dis, citoyens, que chacun de vous doit se considérer comme Somme aé\À.
Considérez d'abord quelle est la situation du pays.
La France, depuis soixante-dix jours, ne travaille pas. Slvez-vous ce que cela signîîlé, pour une nation, ne jias iravàiller ? Fî'gurez-vous un homme qui ne mange plus, qui fae bôit rîéh, qui ne digère pas ; en qui le sang a cessé de circuler, le cœur de battre, le poumon de se soulever, la cfiUèûr de renaître ; un homme en qui le foyer vital est eleiht. Cet homme n'existe plus, il est mort !
"Voilà rîmage de notre patrie ! — Pour nous plus de travail, plus de production. Plus de circulation, plus de cohàonimàtibn. La vie collective ne se renouvelle plus; l'impôt né rentre pas; lé pouvoir n'est plus écouté; la force publique se démoralise ; le lien social se relâche : encore quelques jours dé cet état funeste, et le mouvement s'arrêtera, le corps dû peuple tombera en dissolution.
La Pologne et l'Italie, que nous avons juré de défendre ; la Pologne et l'Italie, ces deux sœurs de la France, maintenant écrasées sous les armes de leurs bourreaux, en vain bous tendent leurs rnains désolées. Nous n'irons point au secours ni de l'Italie ni de là Pologne. Savez-vous pourquoi? C'est qu'il nous faudrait, avec cent mille soldats, cent millions de francs, et que nous n'avons pas cent mille centimes dont nous puissions équiper et approvisionner une^it armée.
Nous ne pourrions plus même nous défendre, si une coalition de rois venait, comme il y a 60 ans, s'abattre sur nous. Savez-vous encore pourquoi? C'est que nous ne produisons plus en travaillant de ^^quoi subsister jusqu'au jour où il nous faudrait mourir en combattant.
Patriotes, que la réaction irrite, voudriez- vous assassiner la patrie? Voudriez-vous poignarder votre mère!... C'est pourtant ce que vous allez faire, si vous recommencez ICvS
barricades. Encore 70 jours d'immobilité, et c'en est fait de la Révolution, c'en est fait du peuple.
Ayez pitié de la France, ayez pitié du prolétariat, ayez pitié de cette bourgeoisie elle-même, dont vous ne pouvez concevoir les tortures. Ne voyez-vous pas que c'est sa ruine qui la rend furieuse ? la ruine, la banqueroute, la hideuse banqueroute, et puis la honte, et puis la misère : voilà ce que la bourgeoisie exaspérée poursuit dans le sang du prolétariat.
Voulez-vous donc, pour venger 150 de vos frères', faire promener l'ange exterminateur surtout le pays? Les fuaérailles de la patrie ! Est-ce là l'indemnité que vous réservez aux parents des victimes !...
Telle ne doit pas être votre politique, citoyens. Tuer des hommes est la pire méthode de combattre des principes. C'est par l'idée seulement que nous pouvons triompher de l'idée. Or, l'idée, vous la portez en vous-mêmes, comme vous possédez en vous-mêmes les moyens de la réaliser.
Quoi ! vous savez vous compter, vous savez vous organiser pour le combat, et vous ne savez pas vous organiser pour le travail !
Quoi ! vous vous donneriez rendez-vous, au nombre de cent mille, pour attaquer le gouvernement, et vous ne sauriez vous donner rendez-vous, au nombre de cent mille, pour attaquer le privilège !
Vous n'avez d'attraction que pour détruire ; vous êtes sans sympathies dès qu'il s'agit de créer!...
Citoyens, la patrie est en danger !
Je propose qu'un comité provisoire soit institué pour l'organisation de l'échange, du crédit et de la circulation entre les travailleurs ;
Que ce comité se mette en rapport avec des comités analogues, établis entre les principales villes de France ;
' Allusiou aux événements récents de Rouen. (iV. de Véd.)
Que, par les soins de ces comilés^ une représentation du prolétariat soit formée à Paris, imperium in imperiOy en face de la représentation bourgeoise ;
Qu'une société nouvelle soit fondée au milieu de la société ancienne ;
Que la charte du travail soit immédiatement mise à Tordre du jour^ et les principaux articles définis dans le plus bref délai;
Que les bases du gouvernement républicain soient arré* tées, et des pouvoirs spéciaux délégués aux représentants des travailleurs.
Citoyens, la République est aux abois ; le gouvernement ne peut rien pour vous, mais vous pouvez tout pour vousmêmes : j'en fais serment devant Dieu et devant les hommes !
Jusqu'à ce que nous ayons épuisé les moyens économiques, je proteste contre les moyens de violence. Que le sang inutilement versé retombe sur la tête des agitateurs !
Séance d'ooTertare de TA^MviMée nmUmÊ^I^
L'Assemblée nationale s'est constituée au brait du canon, du tambour, des fanfares, entourée de toutes tes pompes guerrières.
Dans ces jours où Timagination est séduite par les sens, le cœur entraîné par l'imagination, la raison absorbée par le sentiment ; où l'esprit se croit infini patcfe qu'il est vide, l'âme n'a plus d'attrait que pour les épanchements de la sensibilité, pour les illusions de l'espérance. La réflexion semble avoir perdu ses droits, le jugement dépose son autdrité. C'est l'œuvre des baisers Lamourette, c'est l'inànit des réconciliations perfides. -. '
Mais bientôt l'enthousiasme s'apaise ; le sentiment s'çvanouit comme une caresse : à la place des idées sympathiques, la raison revient poser ses questions redbâtables.
Eh bien ! que va-t-elle faire) cette Assemblée nationale, si laborieusement éclose, si impatiemment attendue, et sur qui reposent tant d'espérances contraires? Nos députés sontils franchement républicains? sont-ils socialistes? ont-ils la ferme résolution de renouveler de fond en comble le vieil édifice social? Le gouvernement provisoire, qui vient de remettre entre leurs mains ses pouvoirs, a-t-il eu crédit de les translii^^urer au soleil de la révolution !
Pourquoi ne leur a-t-il pas fait prêter serment?...
Vous demandez ce que fera l'Assemblée nationale?
D'abord elle vérifiera ses pouvoirs, nommera son président, composera ses bureaux, répondra par une adresse à un discours de la couronne, blâmera, approuvera, reprochera, récriminera! — Que ne puisse-t-elle abroger en masse,
d^aii 8eut coup, et sans exception, tous les actes du gouvcrneoieiit provisoire, et remettre les choses au point oh elles étaient lé 25 février ! Ce serait la marche la plus sûre, la plus simple, la plus expéditive, la plus rationnelle, la seule utile. Mais la censure de TÂssembïée nationale ne sera pas de cette force.
Puis l'Assemblée nationale s'occupera de la Constitution.
Elle parlera présidence, veto, responsabilité, division des pouvoirs, centralisation, municipalités, etc. — Puisse-l-elle encore éire assez bien inspirée pour voter, après lecture, sans discussion, sans amendement, comme un seul homme, d'emblée et d'enthousiasme, la première constitution venue qui lui sera proposée. Pour ce qu'une pareille constitution dorera, èi pour ce qu'elle vaudra, l'Assemblée nationale ne salirait aller trop vite. Les représentants coûtent 25 fr. par joutai et lé peuple ne travaillé pas î
Après cela l'Assemblée nationale causera d'affaires.
C'est-à-dire que, sous le nom d'économie politique, elle s'occupera d'économie domestique, d'économie de boutique appliquée à l'État, comme on en fait en Angleterre, en France, partout depuis quarante siècles. Elle distribuera des terres, en Algérie et ailleurs ; elle créera des banques agricoles ; elle légiférera sur les marques de fabrique ; elle remaniera l'impôt, les assurances, les mines, etc. etc.; elle se livrera à toutes sortes de spéculations obscures , embrouillées, scabreuses et vilaines. — Puissent les représentants de la République passer sur ces discussions comme sur braise ! Les questions d'affaires sont mortelles à la conscience du député : souvenez-vous des chemins de fer !. .
Enfin l'Assemblée nationale s'occupera de philanthropie.
Crèches, tours, salles d'asile, hôpitaux, hôtels des invalides du peuple, taxe des pauvres, caisses d'épargnes, récompenses à la vertu, encouragements aux artistes, fermes modèles, systèmes pénitentiaires, banques de crédit pour les travailleurs, écoles industrielles, professionnelles, com-
merciales, agricoles, seront l'objet de ses préoccupations les plus respectables. Pour prouver au peuple toute sa bonne volonté, elle ira jusqu'à créditer M. Considérant de A millions et d'une lieue carrée de terrain pour l'essai d'un phalanstère. Quel bonheur, si la République pouvait, à ce prix, être quitte du socialisme !,..
Mais la question sociale ! direz-vous ; la vraie question sociale? les représentants de la révolution auraient-ils la pensée de l'écarter ! Qu'y a-t-il de commun entre le phalanstère et la question sociale !
La question sociale !
Je vous conseille d'en faire tout d'abord votre deuil. La question sociale ne sera pas à l'ordre du jour dans l'Assemblée nationale.
Est-ce que cette assemblée oserait regarder en face le privilège ?
Est-ce qu'elle est de force et de taille à porter la main sur l'arche sainte ?
Est-ce qu'elle aurait le courage d'abolir la dernière des royautés, celle dont l'abolition seule rendra les dynasties impossibles, la royauté de l'or !
Est-ce qu'elle se déciderait , l'Assemblée nationale , à prononcer la Uquidalion de l'ancienne société ?
Est-ce qu'elle pourrait comprendre, après ses immenses travaux politiques, économiques et philanthropiques, que la réforme sociale est l'abolition de la politique ? — que l'économie politique est le contraire de l'économie domesli que ; — que la philanthropie est un corollaire de la misère?
Non, l'Assemblée nationale ne peut rien, ne veut rien, ne sait rien I
Elle ne peut devenir quelque chose, et faire œuvre de ré- , volution, qu'autant qu'elle y sera sollicitée, provoquée, forcée, par une puissance en dehors d'elle, qui prenne l'initiaihe eï donne le branle.
Une assemblée législative statue sur des £ûts ; elle ne les produit pas.
Eu d'autres termes, l'organisation du travail ne doit pas partir du pouvoir ; elle doit être SPONTANÉE.
C'est pourquoi nous reproduisons ici la proposition que nous avons faite hier :
< Qu'un comité provisoire soit institué à Paris, pour l'or-
< ganisation de l'échange, du crédit et de la circulation en- « tre les travaiUeurs;
< Que ce comité se mette en rapport avec des comités c semblables établis dans les principales villes ;
« Que par les soins de ces comités, une représentation
< des travailleurs soit formée, imperium in imperioj en face
< de la représentation bourgeoise ;
« Que le germe de la société nouvelle soit jeté au milieu
< de la société ancienne;
a Que la charte du travail soit immédiatement mise à « l'ordre du jour, et les principaux articles définis dans le
< plus bref délai;
a Que les bases du gouvernement républicain soient arc rètées, et des pouvoirs spéciaux accordés à cet effet aux « mandataires des travailleurs. »
C'est ainsi seulement que nous ferons tête à la réaction ; que nous procurerons le salut de la République, et l'émancipation du prolétariat.
9PjlM»tton étrangère*
15 Mai.
Notre diplomatie est sans idée, notre politique extérieure sans principe, sans but, sans moyens. Nos hommes d'état seraient incapables de prendre une résolution, autant que de la motiver. Ils ne sauraient dire, dans celte foule de questions de droit international qui surgissent, ni de quel côté se trouve l'intérêt de la France, ni en quoi consiste cet intérêt ; ce qu'apporte, ce qu'impose au système européen la dernière révolution. Comme ils ne comprennent pas le peuple, ils n'ont rien à communiquer au peuple. Et ce qu'il y a de plus triste, c'est que, fussent-ils en mesure de définir le nouveau droit, ils sont dépourvus des moyens de le défendre. La parole de la France est nulle dans les conseils de l'Europe, et son épée brisée n'est redoutée de personne.
Que sont, je le demande, et les formules de l'enthousiasme et les figures de l'éloquence, devant la gravité matérielle des événements? Que nous importe le talent d'un Lamartine, là où il faudrait le positivisme, oserai-je le dire, d'un Tallcyrand ? Et la grande devise : Liberté, Egalité, Fraternité! tirez de là, je vous prie, une solution diplomatique !
Avez-vous le droit, ou ne l'avez -vous pas, d'exiger de l'Autriche qu'elle retire ses soldais de l'Ilalie, et qu'elle abandonne ses prétentions à la suzeraineté de ce pays? Quels motifs, quels arguments produisez-vous?... Il ne suffit pas de dire : l'Italie nous est sympatique, l'Italie est la sœur de la France*, l'Italie doit être libre comme nous sommes libres. Tout cela, souffrez que je le dise, est cTu mysticisme,
et de la pire espèce de mysticisme, car c'est du mysticisme réYolutionnaire, comme la corruption des meilleures choses est la pire des corruptions. — Je demande quel est, dans la question italienne, votre principe, votre droit, votre intérêt, en un mot, vos motifs? Et quand vous aurez exposé des motifs, je demande quels sont vos moyens? Pas de divagations: vos faits, des raisons, des litres. L'ancien gouvernement ne voulait pas intervenir en Italie : pourquoi ce qui pouvait être toléré hier, ne peut-il plus l'être aujourd'hui? Et s'il ne vous est pas possible de le souffrir, étes-vous en mesure de l'empêcher?...
La Révolution de février, je le sais, a changé toute la politique : droit civil, droit public, droit des gens, reposent désormais sur de nouveaux principes. Pour intervenir en Italie, il vous plaît de dire que l'Italie estnotre alliée : comment cela? Qu'est-ce qui fait une alliance? comment, à quel titre, pour quel objet, réel, immédiat, déterminé, sommesnous, par le fait d'une insurrection, les alliés d'un peuple?
Et, reprenant la question de plus haut, quelle est, en politique, la règle des alliances?
Suivant les uns notre alliée naturelle est l'Angleterre ; suivant les autres c'est l'Allemagne. Pourquoi pas la Russie? pourquoi pas l'Espagne, le Piémont, la Suisse, la Belgique, qui gravitent autour de nous, comme une couronne de satellites?,.. Quels sont, enfin, nos alliés naturels? Qu'estce qu'un allié naturel? Et les peuples qui ne sont pas alliés naturels, que seront-ils vis-à-vis de nous? des étrangers? autant vaut dire des ennemis!... Nou^ avons donc pour ennemis naturels tous les peuples qui ne ronl pas nos alliés naturels ! Quelle confusion l Quelle discorde ! M. de^ Lamartine prophétisait en 48iO que l'Orient pouvait seul nous donner la clé du problème européen: eh bien! qu'est-ce que le mystérieux, le fabuleux Orient, révèle aujourd'hui jlM. de Lamartine?
Ia question des alliances internationales n'est jamais sor-*
— lotie de la routiae. Les caprices princiers, les convenances dynastiques, Tambition et la vanité des chefs de gouvernements, le fanatisme des opinions, Tengouement des masses, voilà ce qui gouverne la politique des nations. La diplomatie est une des formes du commerce anarchique, voleur et faussaire : à part le style, c'est le même charlatanisme, le même esprit de chicane, la même hypocrisie, la même mauvaise foi.
Figurez-vous un épicier de la rue Saint-Martin écrivant à son correspondant de Marseille :
a II y a retard de ving '-quatre heures dans le transport c de vos caisses de savon (elles devraient être rendues en « temps moral). J'ai retenu le tiers de la voiture (il se « monte à 300 fr.).
« Je vous laisse pour compte vos riz, cafés et sucres at- « tendu que j'ai constaté du déficit sur les quantitéê (et que « je n'en ai plus l'emploi).
a Je n'acquitterai pas votre mandat, parce qu'il est dans « mes habitudes d'obtenir remise de 4 pour cent sur « toutes mes commandes, et que vous avez omis de me a faire jouir decette remise (dont il n'avait pas été question). « Je recevrai vos huiles, mais sous bonification de 10 pour « cent (d'autant que, depuis ma demande, cette marchandise « a baissé sur la place de 10 pour cent.) »
Voilà tout l'esprit de notre diplomatie. Traduisez cela dans la prose poétique de M . de Lamartine ou dans le style philosophique de M Gv^^ot^ et vous aurez un chef-d'œuvre de diplomate.
Aurc is-nous la paii? aurons-nous la guerre? — Question insoluble, impénétrable mystère à nos hommes d'état. La paix? elle est impossible, car elle est sans racines, sans garanties. La paix est comme le crédit : pour se soutenir, elle a besoia d'hypothèques et non pas d'hypothèses; elle demande des gages, non des châteaux en Espagne. La paix n'est point affaire de contenance et de tempérament ;
c'est de toutes les choses humaines la plus substantielle, celle qui, par conséquent^ exige au plus haut degré des raisons de fait et de droit, des élémenls réels et positifs.
Oili donc sont nos gages de paix avec l'Europe? Quelle communauté d'idées, d'inclinations, d'intérêt, la rattache à nous? Quelle obligation nécessaire, entre les puissances européennes, remplace pour elle le pacte de i815 ?... Notre paix est plus fragile qu'une toile d'araignée. Je veux croire que le gouvernement déchu est pour beaucoup dans cette destruction des éléments de la paix. C'était la politique du vieux roi de spéculer sur la confusion et le désordre. Mais il s'agit de réparer l'œuvre de M. Guîzot : or quelles sont àcet égard, les idées de ses successeurs? Croient-ils avoir fort avancé l'alliance de la Prusse, de l'Allemagne et de l'Italie, parce qu'ils nous les montrent — en peinture — qui se donnent la main?...
La guerre ? elle nous est aussi impossible que la paix.
Ce n'est pas tout que d'avoir des hommes, des chevaux, des munitions, de l'argent, — et nous n'en avons pas,-— pour faire la guerre : il faut à la guerre, comme à la paix, des principes, des motifs, une idée, nn intérêt. Autrement la guerre est immorale, et ne tarde pas à se tourner en défaite par la démoralisation. Nos pères, en 93, savaient pourquoi ils faisaient la guerre, et ils ont vaincu ; mais nous, pourrions-nous dire pourquoi nous la ferions? Il se peut que l'idée, le motif, l'intérêt ; il se peut que le fait et le droit existent ; mais quels sont-ils? Qu'on les déflnisseï qu'on les publie. J'interroge l'opinion, je consulte les actes du gouvernement : au lieu de motifs, à la place d'un intérêt sérieux et réel, je ne vois que le trouble de nos pensées, le désespoir de la situation.
Ce n'est pas un motif suffisant, à mes yeux, pour déclarer un peuple notre allié, et commencer à son profit une guerre de propagande, que la similitude des révolutions, l'analogie du gouvernement et des appétences, le ^^olat
d'bonneur des Datîonalités, Ce sont là des sujets d'apprécialion dout il esl bon de tenir compte ; ce ne sont pas des motifs. Pourquoi, au point de vue de notre inlérét, de l'intérêt français, présenl, positif, iniiDédi:!!, devons-nons soutenir l'Italie contre l'Autriche, la Pologne contre la Russie! Eq quoi cela nous touche-1-il? quel esl notre intérél dans ces conflits dépeuples étrangers? Qu'y pouTous-nons gagner? qu'y pouvons-nous perdre? Car, songez-y : si nous n'y avons qu'un intérêt de sympathie ; si nous ne pouvons motiver notre inletreution que sur le vain sentiment de l'égalité el de la fratemilé humanitaire, nous sommes sans intérêt véritable, et notre intervention est injuste. Je crois, pour ma part, el je me hâte de le déclarer, que la ruine de la nationalité polonaise, et la compression de la liberté en Italie, compromettent l'intérêt le plus posilif de la France. Mais cet intérêt, il faut, avant d'agir, !e mettre en lumière, le démontrer à tons les regards, en faire le sujet de tous
is manifestes. Or rien, dans les actes du gouvernement, 'ne fait connaître cet intérêt, sans lequel cependant toute intervention armée de noire part dans les affaires de l'Europe serait d'avance frappée d'immoralité, et sui\ie infaîllitilemenl d'une honteuse déroule. Allons-nous donc jouer, gratuitement et pour la salisfacliou des utopistes humanitaires, le rôle de dons Quicboltes de la civilisation?.. .
Ainsi, dans l'absence totale de principes, dans l'ignorance profonde où nous sommes de nos inlérêls, la paix et la guerre nous i^ont aussi impossibles Tudg que l'autre, el nous offrent un égal danger.
Dans celle paix véritablement absurde, car tout ce qui n'a ni principes, ni idées, ni gage de conservation, ni élément de durée, est absurde ; dans celte douloureuse expectative des événements, la France, incertaine d'elle-même, se consume dans son inertie, comme un glaçon au soleil de juillet. Nous mourons de lièvre lente; nous ue produisons /"A/j; nous /l'éc'iaugcous pas; noua ccouloiis notre capital
par la contrebande ; encore quelques mois de cette léthargie, et nous nous dévorerons les uns les autres. Est-ce pour échapper à la famine que nous irons nous jeter sur l'étranger?
Quant à la guerre, aussi longtemps qu'un principe joint à un grand intérêt ne viendra pas lui donner la moralité qui lui manque, elle ne peut aboutir, quelle que soit la fortune des bataillons, qu'à un résultat funeste. Vainqueurs, elle nous rapporte, pour solution du problème social, le gouvernement militaire ; vaincus, elle nous attire, avec Tetranger, une restauration. Est-ce pour Napoléon U ou Henri V, que nous aurons fait des barricades?...
Cependant la Pologne immolée crie vengeance ; l'Italie est foulée aux pieds de ses bourreaux ; le roi de Piémont s'arrête, le pape recule, l'empereur d'Autriche intrigue, le roi de Prusse marchande, l'Angleterre étend sur l'Europe le réseau de sa marchandise, et la France regarde ! l'Amérique et la Grande Bretagne enlèvent à vil prix ce qui nous reste de produits, et se pourvoient pour des années : le chômage, l'importation forcée qui en est la suite, donnent le coup de grâce à notre Industrie. Sur tous les points la liberté succombe, là-bas pai- la guerre, ici par la grève !
Pour mettre fin à cetie situation déplorable, la vieille routine révolutionnaire a décide de faire, quoi? une manifestation pour la Pologne !
Une manifestation ! Et qu'est-ce qu'elle prouvera, cette manifestation? Quel sera son programme, son idée, son moyen, sa formule, sa solution? Qu'apprendra- 1 -elle aux représentants? Quelle conviction^ quelle foi fera-t-elle passer dans leur âme?
Patriotes, je vous le dis pour la seconde fois : les circonstances ont fait de vous tous des hommes d'État. U ne vous est pas permis de parler comme de fades humanitaires, ni d'agir comme des clubistes sans cervelle.
Revenons aux principes.
Pour faire la guerre, de même que pour conserver la pah, il faut des motifs»
Les motifs, vous les connaîtrez par les moyms.
Quels sont les moyens de la guerre? Quels sont les moyens de la paix?
La richesse, les capitaux.
Or, les capitaux se forment par le travail;
Le travail, divisé et engrené comme il Test dans l'économie des sociétés modernes, a pour base la circulation ;
La circulation a pour condition le crédit réciproque.
Organisez la circulation par la réciprocité du crédit, et vous aurez le travail et les capitaux; vous aurez les instruments de la paix et de la guerre.
Vous serez invincibles dans la paix ; vous n'aurez rien à craindre ni de la concurrence au dehors, ni de la stagnation au dedans ; parce que la concurrence organisée sur le principe de réciprocité vous ouvre en vous-mêmes un débouché infini , qu'ainsi votre production devient infinie, et votre capitalisation infinie.
Vous serez invincibles à la guerre : 1® du côté des moyens, parce que votre capital se formant par la circulation collective et non plus par l'épargne individuelle^ et la circulation augmentant toujours, voire richesse sera inépuisable ; — 2*> du côté des principes, parce qu'en organisant chez vous la circulation par la réciprocité du crédit et l'égalité de réchange, vous résolvez, par là même, la question du commerce international, et vous vous créez, par cette solution, un intérêt positif dans les affaires de l'étranger, comme vous créez à l'étranger un intérêt positif dans les vôtres.
Et quand tous les États, entraînés par votre exemple, forcés par la nécessité, plus puissante que le canon et les protocoles, auront organisé chez eux la circulation, et par le fait, créé à votre exemple la liberté et l'égalité entre leurs citoyens; — quand, par cette organisation, ils seront
devenus, aiasi que yous, inatiaquaUes dans leurs pays, invincibles à la paix et à la gnerre, alors rALLIANCE sera universelle, la paix sera incorruptible, et la guerre impossible.
Ce que la RéTolation doit à la Littérature*
27 Mai.
Il y a à peu près deux mois, lorsque la réTolution, aujourd'hui livrée à Tintrigue, était au plus fort de l'utopie, une députatioD de la société des gens de lettres fut à THÔlel-de-Ville trouver M. Bûchez, remplissant alors les fonctions de maire, et lui tint ce discours : La société des gens de lettres demande que la République organise les hommes d'intelligence.
— C'est bien, répondit M. Bûchez ; les hommes d'intelligence seront organisés.
' Les honorables écrivains qui s'avisèrent de cette étonnante pétition, n'appartenaient point à la haute littérature ; je dis haute littérature, comme on dit haute finance, entendant par là cette catégorie d'écrivains en privilège de corrompre la raison et les mœurs publiques, aux émoluments annuels de 10 à 100,000 fr. C'étaient de braves travailleurs, aussi déshérités de la renommée que de la fortune, mais qui comprenaient vaguement que, sachant lire et écrire, ils* pouvaient, dans une République socialiste, être bons à quelque chose. Ce n'étaient pas des roués, à coup sûr ; c'étaient des littérateurs de bonne foi.
Aujourd'hui, MM. Alexandre Dumas et Victor Hugo, qui savent mieux que personne à quoi s'en tenir sur la valeuft de la spécialité littératuriste, et qui n'augurent rien de bon de l'organisation de la littérature, s'en viennent, sous le masque républicain, à l'aide de calomnies ramassées dans les égoûts de la liste civile, protester contre toute espèce d'organisation. Envoyer les sociaUsles k ÇA\^.t^T!LVow^ ç,'^^t k
moindre chose pour MM. les notables de la phraséurgie. A propos de patrie, de famille, de propriété, ces grands patriotes, ces types du père de famille, ces parangons de modestie, après nous avoir signalés aux balles citoyennes, nous vouent à l'exécration de la postérité.
N'est-ce pas le cas de se demander ce qu'il y a de commun entre la révolution et la littérature^ ce qu'a fait pout la République, et de quelle utilité peut être à la société, dans l'avenir, cette espèce de parasites vulgairement appelés jfatw de lettres^
Et d'abord^ qu'est-ce que la littérature au temps oii noua sommes? N'est-il pas vrai que la vogue dont elle jouit encore, elle la doit à nos mœurs traditionnelles, à notre culte des souvenirs? La littérature est découronnée. Ce n'est plud ce sceptre porté autrefois par les âmes poétiques, c'est un brevet depuis longtemps tombé dans le domaine public^ dédaigné de tous les hommes d'intelligence positive, mais exploité par quelques chevaliers d'industrie qui s'efibrcent de faire croire à la supériorité de leur talent, par cette considération qu'ils ne sont propres à rien.
Sous peine d'ignorance et de grossièreté, tout le monde sait écrire, tout le monde est littérateur. Aussi, en y regardant de près, trouve-t-on que les notabilités littéraires n'ont d'admirateurs que parmi les illettrés ou les imbéciles. Euxmêmes n'ont garde de se prendre au sérieux. Trouvez-moi des littérateurs qui s'estiment. Demandez à MM. Guizot et Thiers, historiens positir>, cherchant avant tout la philosophie et la fidélité dans l'histoire, ce qu'ils pensent des histoires de MM. Michelet et Lamartine ? à Y. Cousin ce qu'il pense de Lamennais? à Ponsard ce qu'il pense de Hugo? à Sainte-Beuve quel cas il fait de J. Janin? à Scribe quelle est son opinion sur A. Dumas ?
Ces messieurs ne se fout entre eux compliment, quand p^r hasard cela leur arrive, que dans l'intérêt de la corporation, itfâis n'esl-ji pas temps que nous ii& ^^Qtk& t^c^s»
dupes de ces mimes ? Est-ce que le métier de gens de lettrée n'est pas de tous celui qui exige le moins d'apprentissage? Et, pour quiconque en a essayé, n'est-il pas vrai que dans cet exercice le développement intellectuel est en raison inverse de l'habileté phrasière ? Mettez- vous bien cela là, travailleurs : il faut cent fois plus d'intelligence pour construire une machine à vapeur que pour écrire cent chapitres de Balsamo\ et tel patron du Rhône qui ne sait pas lire dépense plus d'esprit en faisant une course, qu'il n'y en a dans toutes les Orientales.
La littérature n'est que l'art d'agencer des mots et des périodes. Par elle-même, elle ne possède ni idée ni puissance : c'est un instrument incapable, à lui seul , de produire quoi que ce soit. Je ne connais à la littérature, comme à l'art oratoire, qu'un genre de mérite : c'est de donner de l'efironterie dans une assemblée. Aussi est-il remarquable que tous les littérateurs qui ont eu la bonne foi de reconnaître le vide de l'art d'écrire se sont tous jetés, qui dans l'histoire et les chroniques, qui dans la philosophie, qui dans l'économie politique. Il n'y a pas un honnête homme , aujourd'hui moins qu'autrefois , qui estime la profession d'homme de lettres.
De studieux ouvriers, dans ces derniers temps, ont cru faire merveille de prouver que le travailleur était capable de littérature autant que d'industrie. Le peuple cite avec orgueil les Poney, les Reboul, les Savinien Lapointe et une foule d'autres, dont les récréations poétiques valent, à mon gré, les chefs-d'œuvre des maîtres. Si ces muses prolétaires n'ont eu d'autre prétention que de prouver l'insignifiance de la littérature, j'applaudis de tout mon cœur à leurs efforts; mais si l'on entend que la capacité littéraire soit 'le sommet de l'intelligence, je proteste contre cette indigne prostitution. Qui travaille de ses mains, pense, parle et écrit tout à la fois ; et si, dans la république de l'esprit , il existe des places réservées pour les intelligences supé-
rieures, Thomine de style doit céder la place à rhomme d'action.
Je voudrais bien que Ton me définisse la valeur, soit d'utilité, soit d'échange, et en dehors des idées qu'il doit exprimer, d'un artiste de style. Qu'est-ce qu'un écrivain, je diis de premier ordre, qui , en politique, ne sait exprimer rien de positif et d'immédiat ; qui, en économie poUtique, ne sait ni compter ni se rendre compte, et met partout de brillantes analogies à la place des faits ; qui, en histoire, ne réassit qu'à vous émouvoir, et qui, à force d'émotions, vous fatigue et vous blase ; qui, en philosophie , ne vous donne que des phrases sonores au lieu de lois réelles, déduites de l'observation et de l'analyse ; qui, en matière d'art, ne juge que sous l'inspiration de la fantaisie , sans pouvoir jamais comprendre que la fantaisie elle-même doit toujours se ramener à l'idée?
On distingue, pour échappera la rigueur des conséquences, làlittérature sérieusey dont les produits ne trouvent en général pas d'écoulement, d'avec la littérature de pacotille, seule capable d'enrichir ses exploitants. On demande pour la première les gratifications de l'État ; on abandonne l'autre aux entrepreneurs de journalisme.
On ne voit pas que cette distinction est la négation même de la littérature. Qu'est-ce que la littérature sérieuse, en effet? C'est l'histoire, la philosophie, la morale, les sciences naturelles, la politique, l'économie sociale, la jurisprudence, l'archéologie, la grammaire ; c'est tout ce que la raison humaine agite et découvre, tout, dis-je , hormis la littérature. Jadis, quand la raison, tirant son savoir d'ellemême au lieu de le demander à l'expérience , pullulait de préjugés et d'erreurs , la forme dominant sur le fonds, la littérature était souveraine. Aujourd'hui, le monde a tourné; la raison subjugue l'imagination ; le fonds l'emporte en tout sur la forme ; la littérature est traitée en courtisane. La sévérité de la science ne souffre plus cette parure de langage,
ces finesses de diction de toutes ces merveilles de Tort oratoire^ qui firent les délices des Grecs et des Latins, et dont on. abrutit la jeunesse de nos écoles.
Et voilà pourquoi la littérature, expulsée par les hautes sciences,, déchue de la plus belle partie de son domaine, a été forcée de descendre aux choses triviales et ignobles; pourquoi elle cherche de nouvelles ressources dans les détails déménage, dans la cuisine, le boudoir, la prison, Torgie, le bagne, le mauvais lieu. Ce que quelques-uiis déplorent comme l'abaissement et la corruption de la littérature, n|est que la preuve de fait de sa nullité.
Ainsi, ce que la littérature a la prétention d'ajouter à la science, la science le dédaigne ; ce qu'elle fait pour relever l'objet de ses nouvelles prédilections, achève delà dégrader. L'histoire romantique, mystique et sophistique, est aussi méprisée que le roman historique, magnétique et philanthropique. On ne comprend plus rien à l'histoire depuis qu'elle est écrite par des rimeurs et des dramaturges ; on ne comprend plus rien à la société depuis que les feuillelonistes et les romanciers eu ont entrepris la description.
Voilà un siècle et demi que la littérature oscille du genre descriptif au genre passionnel , s'enfoaçunl toujours plus dans le bavardage. Elle n'ose devenir logicienne et savante: elle serait quelque chose, elle ne serait plus. Aussi voyonsnous que les femmes excellent eu littérature, à mesure qu'elle perd en réalité et en profondeur. Pour prolonger sa misérable existence, cette littérature efféminée appelle à son aide le paradoxe et le scandale ; elle se roule dans l'horrible,rimpur et le faux; elle fouille les mystères tour à tour obscènes et atroces de la Ligue, de la Régence, de Louis XV| de 93, de 1840. Elle cherche des effets factices en transformant les mots, en reversant les idées, retournant les proverbes, confondant les caractères, associant les contraires, unissait l'impiété à l'Évangile, Fénelon à Voltaire, Gassffndi à Descartes, h chair à l'csçrit. Lg& UUèvyilcurs de
bonne foi crient à la décadence, à la profanation , à l'abUs. Us prolestent contre les novateurs en faveur de la vieille religion du Parnasse. Pauvres gens de lettres 1 qui ne voient pas que ces prétendus novateurs ont bien plus qu'eux Finstinct de conservation : car c'est pour conserver la littérature qu'ils la font servir d'expression à tout ce que l'humanité présente de plus dégoûtant.
Quand la société avait peu d'idées, que la somme de^ idées était, pour ainsi dire, égale à celle des vocables, là littéralure était l'expression , j'ai presque dit la législatrice de là société.
Maintenant que la somme des idées surpasse à la fois et le nombre des mois, et celui des combinaisons graphiques ou syntaxiques auxquelles ils peuvent donner lieu, la littérature ne peut plus servir à exprimer de la société que sa nudité, à en montrer que la turpitude.
Je prends pour exemple la révolution de février.
Est-ce la littérature qui a préparé celle révolution ?
Est-ce la littérature qui en exprimera le but, les tendances, la loi?
Est-ce la littérature qui viendra la justifier, qui la vengera de ses ennemis?
Quand est-ce que M. Victor Hugo a pris la défense des droits du travail?
Quand est-ce que M. Alexandre Dumas s'est fait connaître par ses idées, par ses mœurs républicaines?
Qu'ont-ils fait l'un et l'autre, pour la révolution, sinoh de calomnier les révolutionnaires ? — Et qu'est-ce qu'ils nous veulent aujourd'hui, ces aligneurs de rimes, ceô ènfileurs de dialogues ?
La science sociale a été, depuis vingt ans, étudiée pat d'autres qu'eux;
La révolution a été faite malgré eux ;
Le droit du travail est revendiqué en ce moment contre eux;
La l'amille n'a pas encore lavé les impuretés donl ils l'onl
Et ils viemieDt nous parler de patrie, de famille, de vail, de propriété!...
ReconnaissoDs, à cette suprême vilenie, la moderne litl rature ! A force dé broyer la corruption, elle a fini par rompre les littérateurs. Montrez- moi quelque pari consciences plus vénales, des esprits plus indifTérents, dei âmes plus pourries que dans la caste lellrée? Combien en connaissez- vous donl la vertu soit restée hors d'atteinte? Qai esl-ce qui, depuis trente ans , nous a versé à pleins bords le reldcbement des mœurs , le mépris du travail , le dégoût du devoir, l'outrage à la famille, si ce n'est la geut littéraire? Qui a puisé avec le plus d'impudeur à la caisse des fonds secrets? Qui a le plus séduit les femmes, amolli la jeunesse, excité la nation à toutes les sortes de débauches? Qui a donné le spectacle des apostasies les plus éboulées? Qui a délaissé le plus Iftcbement les princes, après en avoir men'dié les faveurs? Qui se rallie avec le plus d'empressement, aujourd'hui, à la contre- révolution? Dos littérateurs, Iniijours des littérateurs !
Que leur importent la sainteté de la religion , la gravite de l'histoire, la sévérilé de la morale ? Ils passent , comme des allés perdues, de la légitimité à l'usurpation, de la monarchie à la république , de la politique au socialisme , de l'athéisme à la religion. Tout leur va, pourvu qu'ils en retirent de la vogue et de l'argent. Quelle soif de distinctioa! quelle fureur de jouir 1 mais surtout quelle hypocrisie 1 Nommez-les, Parisiens, nommez-les pourvos représentant». Flagorneurs du peuple, Ilagoruenrs de la bourgeoisie, flagorneurs des rois, flatteurs de tous les pouvoirs, toujours prêts à saluer l'amphytrion où l'on dîne ; ce qu'ils vous demandent, nu nom de la pairie, du travail, de la famille, de la propriété, c'est de l'or, du luxe, des voluptés, des honneurs et vos femmes. .
Proerfutunc rcToluiloaunirc.
/iUX ÉLECTEURS DU LA SEI<iR.
Citojcns,
Puisque mes amis poliliquËS cl socialistes le veulent, je consens de nouveau à tenter la fortune des élections , et je vous adresse ma profession de foi. Elle résumepa sans équivoque , et d'une fuçon intelligible à tous , mes idées sur la Révolulion;meseBpérances pour l'avenir. Vous ne me nommerez pas, citoyens : ni vous, duntjcsollicile en ce moment le suffrage, n'avez encore eu le temps de me connaître ; ni le gouvernement, qui poul-âlreaurail dû appuyer ma candidature, n'a le loisir de me comprendre. Mais , élecleuNi de Paris, vous n'en éles pas moins le premier jury de la terre ; et ce que votre prudence n'accordera pas à une première vue, je ne désespère pas, à un second examen, de l'oblenir de votre sagesse.
La révolution de février a mis en question loule la société. Dans un moment aussi solennel, toute profession de foi, pour élre sincère, doit âlre complète; il ne suffit même pasqu'elle soil complète, il faut qu'elle soit motivi5e. Vous excuserez donc, citoyens, la longueur de ces explications.. Je ne suis pas de ceux pour qui une profession n'est qu'un acte diplomatique , où, avec des formules générales , on paraît promettre beaucoup , tnndis qu'en réalité l'on ne promet rieu du biul.
Le système social, qu'il s'agit de réformer et de refondre, embrasse trois ordres d'idées :
La famille,
L'économie publique, La forme du gouvernement.
Je vais, sur chacun de ces points, vous dire ce que je pense.