CHAPITRE XV
Des ciments naturels.
Quand la proportion d'argile excède 27 à 3o pour 100 dans les pierres calcaires, il est rare que ces pierres puissent se transformer en chaux par la cuisson; mais elles fournissent alors une espèce de ciment nature], qu'on peut employer à la manière du plâtre , en le pulvérisant et le gâchant avec une certaine quantité d'eau.
Il est des ciments naturels qui ne font prise dans l'eau qu'après plusieurs jours , et d'autres qui y durcissent en moins d'un quart d'heure; ces derniers sont les seuls qui aient été employés jusqu'à présent. Très-utiles dans les circonstances où une prompte solidification est indispensable, ils sont loin d'offrir, pour les cas ordinaires, les avantages des mortiers ou ciments hydrauliques de bonne qualité. Us n'adhèrent en effet aux pierres qu'à raison des aspérités de surface et de l'enchevêtrement qui en résulte; et, quelles que soient la dextérité et l'habitude de l'ouvrier qui les emploie, il ne peut jamais lier par leur
moyen , d'une manière continue , les diverses parties d'une maçonnerie.
Ce qu'on appelle très- improprement ciment romain, en Angleterre (65) , n'est autre chose qu'un ciment naturel résultant de la calcination modérée d'un calcaire mélangé d'environ 3i pour 100 d'argile ocreuse et de quelques centièmes de carbonate de magnésie et de manganèse. On fait à Londres une grande consommation de ce ciment; mais l'usage en sera infailliblement restreint à mesure que les mortiers à chaux éminemment hydrauliques seront mieux connus, et par conséquent mieux appréciés.
On a trouvé tout récemment des ciments naturels en Russie et en France; on peut en composer de toutes pièces en calcinant convenablement des mélanges formés en proportions moyennes de 66 parties d'argile ocreuse pour 100 parties de craie. Il est juste de convenir cependant qu'aucun des produits artificiels obtenus jusqu'à ce jour n'a pu égaler le ciment anglais en dureté.
On a dit (Chapitre II) que les substances calcaires pures, imparfaitement cuites, se changeaient en sous-carbonates doués de certaines propriétés. Ces propriétés sont de fournir une poussière qui, gâchée à la manière du plâtre , acquiert d'abord dans l'eau une consistance plus ou moins forte, mais ne persévère pas dans ces premiers progrès.
Les calcaires argileux et les mélanges artificiels de chaux pure et d'argile en proportions requises pour se constituer chaux hydrauliques par la cuisson ordinaire, deviennent ciments naturels ou artificiels lorsqu'ils ne subissent qu'une simple incandescence soutenue pendant quelques heures et même pendant quelques minutes ; ce résultat, qui s'est souvent présenté dans le cours de nos premières expériences de cuisson sur les pierres à chaux hydrauliques artificielles, a également été observé en Russie par M. Baucourt ; et l'ingénieur des ponts et chaussées, M. Lacordaire, vient non -seulement de le vérifier sur les divers calcaires argileux des environs de Pouilly, mais aussi d'en faire «ne utile et heureuse application aux travaux qu'il dirige au point de partage du canal de Bourgogne , soit en opérant directement la trans-
formation de ces calcaires en ciments naturels, soit en utilisant la grande quantité d'incuits qui restent dans l'étage supérieur des fours à chaux , lorsqu'on règle l'intensité et la durée de feu de manière à ne pas outrepasser le terme de la cuisson ordinaire pour les assises inférieures du chargement.
L'histoire de ces nouveaux ciments naturels ne sera complète que lorsque des expériences authentiques et multipliées auront constaté et la manière dont ils se comportent à l'air et à la gelée, et le degré d'adhérence qu'ils contractent avec les pierres à bâtir. Espérons que M. Lacordaire résoudra incessamment ces questions importantes.