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CHAPITRE XVI

Des mortiers antiques comparés aux mortiers du moyen âge et aux

mortiers modernes.

Les monuments de l'Égypte présentent sans contredit les exemples les plus anciens, et les plus remarquables que l'on puisse citer, de l'emploi de la chaux dans les constructions. Le mortier qui lie les pierres des pyramides, et notamment celles du Ghéops, est exactement semblable à nos mortiers d'Europe ; celui qu'on aperçoit entre les joints des édifices dégradés, à Ombos, à Edfou, dans l'île de Philae et en d'autres lieux , décèle , par sa couleur et son grain , la présence d'un sable rougeâtre très -fin, mêlé avec la chaux dans les proportions ordinaires. L'usage des cimente était donc connu déjà deux mille ans avant notre ère; peut-être serait-il facile de reculer encore cette époque, en consultant les vieux monuments de l'Inde et les livres sanskrits, s'ils parlent des anciennes relations de l'Égypte avec cette contrée; mais ce serait attacher trop d'importance à une recherche plus curieuse qu'utile.

En bornant généralement l'emploi des ciments au remplissage des joints étroits de Jeurs assises , les Égyptiens semblaient pressentir

l'influence contraire qu'une atmosphère toujours brûlante le durcissement et la durée des compositions calcaires. Le temps a fait voir combien leur prudence ou le hasard les servit sous ce rapport; car les travaux des Romains sur les bords du Nil ne laissent déjà plus de traces, tendis qu'après quarante siècles, quelques temples égyptiens se présentent à notre admiration encore intacts.

La maçonnerie à petite matériaux ne pouvait guère convenir d'ailleurs; à un peuple qui couvrait de bas-reliefs les murailles de ses édifices publics, et confiait ainsi à la sculpture l'histoire de ses mœurs, de ses arts, de ses guerres et de ses conquêtes. La brique crue, cimentée avec l'argile, suffisait aux simples habitations, et, sous un ciel constamment sans nuages , cette maniéré de bâtir était aussi sûre qu'expéditive et économique.

Ce fut dans la patrie des beaux-arts, dans cette Grèce si féconde en inventions ingénieuses, que l'industrie, favorisée par le climat, parvint à varier l'emploi des cimente calcaires, et à l'étendre à une foule d'usages dont l'Égypte n'offrait pas d'exemple. A la même époque, où l'on montrait à Athènes , comme une antiquité curieuse , le toit de r Aréopage bâti en terre, des enduits comparables au marbre de Paros pour la blancheur, la dureté et le poli, ornaient les maisons des simples citoyens ; les couvertures en terrasses résistaient aux intempéries. On construisait, avec des cailloux ou autres pierres dures d'une petite dimension , des murailles qui ne le cédaient point en solidité à la pierre de taille; et les pavés factices étaient perfectionnés à ce point, qu'ils absorbaient en quelques instants toute l'eau dont on les lavait : aussi les esclaves y marchaient-ils no-pieds sans être incommodés de l'humidité ou du froid. Tel était, au temps de Périclès et de Platon, le progrès de l'art chez ces mêmes peuples qui, sept siècles et demi auparavant , se contentèrent d'élever sur le promontoire de Sigée un tombeau d'argile au plus vaillant d'entre eux.

L'Italie vit bientôt les usages de l'Orient se populariser chez elle: les ouvriers grecs y affluèrent aussi de toutes parts; les Romains purent

s'instruire à leur tour dans les écrits d'Anaxagore, d'Agatarchus, de Métagène , de Phythéus , de Théocides et autres. Fussitius publia le premier livre d architecture qui ait paru à Rome; après lui vinrent Terentius Varrori, Publius Septimius, et enfin Vitruve, qui vivait sous Auguste, dont il était l'architecte. Son ouvrage, le seul qui nous soit parvenu, est d'autant plus précieux, qu'il renferme, de l'aveu de cet écrivain lui-même, tout ce que les Grecs savaient sur l'art de bâtir. Pline l'ancien, dans son Histoire naturelle, et Palladius(Rut. P. jEmil.) dans son traité de Re rusticd, n'ont rien ajouté à ce qu'avait dit Vitruve avant eux. On serait même tenté de croire qu'en plus d'un endroit ils se sont bornés à le copier.

C'est donc Vitruve qu'il faut consulter, quand il s'agit declaircir quelque point de controverse sur l'architecture des Grecs et des Romains. Mais les monuments érigés par ces peuples parlent encore plus clairement que leurs livres ; et ce qui nous en reste suffit pour résoudre toutes les difficultés élevées sur cette matière.

Les Romains , ainsi que nous l'avons remarqué déjà , regardaient comme une chaux par excellence celle qui provient du marbre le plus dur et le plus pur. La chaux hydraulique, à en juger par le silence de Vitruve, leur était totalement inconnue, au moins quant à ses propriétés ; aussi ne pouvaient-ils se passer de pouzzolane lorsqu'il s'agissait de travaux hydrauliques d'une grande importance, tels que le môle ou jetée à la mer. Ils savaient si bien d'ailleurs que la chaux ordinaire et le sable seuls ne font jamais corps dans l'eau, qu'après avoir fondé les piles de leurs ponts, à l'aide des épuisements, ils maintenaient encore le batardeau vide pendant deux mois, afin de donner à la maçonnerie le temps de prendre quelque consistance : Relinquatur pila , dit Vitruve , ne minus rjuam duos menses, ut siccescat.

Ils ne confiaient à la brique pilée, employée en guise de pouzzolane , que le succès des ouvrages qui ne réclamaient pas une grande solidité. I.eurs mortiers, exposés à l'air, se ressemblent généralement tous; on les reconnaît à la présence d'un gros sable mêlé de gravier; les gru-

meaux de chaux y sont quelquefois tellement multipliés , qu'il est impossible de l'attribuer à un défaut de manipulation. L'extinction par immersion, appliquée à une chaux très-grasse, peut seule en rendre raison.

Les mortiers hydrauliques romains sont très-remarquables, et diffèrent essentiellement des nôtres ; ils se composent , à peu d'exceptions près, de chaux pure, mêlée en forte proportion avec des fragments de briques grossièrement concassées ; aussi ressemblent-ils à un poudingue dont la chaux serait la gangue. Toutefois, comme la brique n'a pu être concassée sans abandonner en petite quantité une poussière assez fine , il en résulte que la chaux n'est jamais blanche dans cette agrégation ; elle y est au contraire légèrement teinte en rouge ou en jaune, selon la couleur même de la brique employée.

Ce mortier était ordinairement destiné à empêcher l'infiltration des eaux; on en formait le fond et le revêtement latéral des citernes, piscines, aqueducs, etc. On le massivait fortement, et pendant longtemps ; et après en avoir dressé la surface avec un grès , on y passait quelquefois un enduit ou couleur rouge dont la composition n'est pas connue. D'après cet exposé, il est évident que les Romains employaient la chaux en pâte, en guise de conroi, et que les corps spongieux et secs qu'ils y introduisaient n'avaient d'autre objet que d'en hâter la solidification en pompant l'eau surabondante. On conçoit qu'à raison du volume de ces corps, l'absorption pouvait ne s'effectuer que lentement, et après l'emploi du mélange, ce qui permettait de le massiver sur place pour compenser le retrait de la chaux. D'ailleurs les morceaux de brique, isolés et enveloppés dans la gangue , n'en interrompaient point la continuité comme aurait pu le faire la même brique réduite en poudre fine. Ainsi la dessiccation du conroi s'opérait, et la compacité et l'imperméabilité de son tissu étaient maintenues.

Tout était donc motivé dans la composition de ce ciment, et l'usage général qu'on en faisait prouve qu'il remplissait bien son objet, sans offrir toutefois une grande résistance , à en juger du moins par les

nombreux échantillons que nous avons sous la main; la chaux n'y est guère en effet plus dure que la craie. C'est cependant de ce même ciment que les Italiens fabriquent de nos jours ces boîtes et tabatières qu'ils vendent aux curieux ; mais on remarque qu'ils n'emploient que les parties superficielles et extérieures des revêtements , lesquelles sont ordinairement incrustées d'un dépôt de chaux carbooatée. Or, c'est ce dépôt qui, parfaitement poli, soutient tout le reste et constitue la beauté et le merveilleux de l'ouvrage (G6).

Il est un préjugé encore assez généralement répandu en France; c'est que les Romains avaient un secret pour la fabrication des mortiers. Les uns font résider ce secret dans le choix des matières , et les autres dans la manière de les employer seulement; la conséquence la plus évidente de ces deux opinions est que les mortiers romains devraient être partout également durs; or, il s'en faut de i à 6 que cela ne soit vrai, ainsi qu'on peut le voir dans le tableau n° i5. Il est d'ailleurs certain que les ingrédients, chaux, sable et brique , toujours en évidence dans ces mortiers , sont absolument les mêmes que ceux du pays où les monuments existent; et Vitruve nous dispensait de cette observation en disant ( lib. i , chap. V) : a Je ne détermine pas quelle doit être la matière des murailles, parce que l'on ne trouve pas partout ce que l'on pourrait désirer ; mais il faudra employer ce qui se trouvera , etc. »

On a cru répondre victorieusement à tout , en disant que , par cela même qu'ils ont subsisté pendant dix-huit siècles et au-delà , les mortiers antiques sont infiniment supérieurs aux mortiers modernes , dont l'insuffisance est prouvée par l'état déplorable de la plupart de nos bâtiments. Pour que cette conséquence fût juste, on aurait dû comparer de grands monuments à de grands monuments , et des constructions chétives et précaires à des constructions du même genre ; on eût pu alors opposer, même avec avantage , aux mortiers antiques ceux de nos vieux remparts , et en général des grands édifices du moyeu âge (67). Quant aux frêles murailles de nos maisons particulières, elles eussent

parfaitement figuré à côté de celles dont parle Pline (liv. XXXVI), quand il dit: « Ruinaruni urbisea maxime eausa, quod furto calcis, sine ferrumine suo caementa componuntur. »

En embrassant d'un coup d'oeil les diverses catégories d'alliages contenues dans nos tableaux , on verra que les limites des résistances absolues des mortiers à chaux et sable varient par centimètre carré de 18" 53 ào UL 75. Or, celles des pierres à bâtir, en prenant pour dernier degré de l'échelle le basalte d'Auvergne , et pour premier degré le calcaire qui n'est point encore assez dur pour résister au layage , sont de 77 ka oo, et 20" , 00 ( la pierre tendre employée à Paris donne à peine io" 1 ). On voit, par ce rapprochement , qu'il faut bien se garder de prendre à la lettre ce que disent quelques auteurs, de la possibilité de composer avec de la chaux et du sable des pierres factices aussi dures que les cailloux.

Dans les calculs où la ténacité du mortier entre comme donnée, on peut compter , lorsqu'on n'a rien négligé pour régler convenablement les proportions et le choix du procédé d'extinction , on peut compter,

disait-on ,

Pour le cas des cluwx éminemment hydrauliques, sur une ré- kB

sistance absolue moyenne de ia,oo

Pour les chaux hydrauliques ordinaires, sur 10,00

Pour les chaux hydrauliques de moyenne qualité, sur 7,00

Pour les chaux grasses, sur 3,oo

Les mauvais mortiers , tels que nos maçons les fabriquent ,

ne donnent pas au-delà de 0,75

Ces résistances appartiennent à des alliages continuellement exposés aux intempéries , et âgés d'un an.

Les meilleurs ciments et mortiers du même âge , immergés ou enfouis sous un terrain constamment humide , ne donnent pas au - delà de io^oo.

FIB DU RBSCMÉ.

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