DE MÉTAUX DIFFÉRENTS
Jusqu'ici nous avons considéré les cautérisations électro-chimiques opérées par le courant provenant d'un appareil électro-moteur; maintenant il faut s’entretenir des altérations des tissus organisés résultant de l'application de deux seules lames de métaux différents.
Si l'on applique sur la peau dénudée de l’épiderme deux lames, une de zinc, l’autre d'argent, de cuivre ou de platine, unies par un (ouducteur métallique, une sensation de brûlure se fait sentir aussitôt sous les deux lames, mais en général plus forte sous le zinc. Ici une humeur blanchâtre se sépare en abondance, et après vingtquatre, trente ou trente-six heures, on trouve une eschare épaisse, blanche, dure ; la lame est couverte d’une couche blanche de la consistance d'un onguent, au-dessous de laquelle le métal est noirci. Du côté de l’autre lame la douleur est moindre, de courte durée, quelquefois elle manque, ou se fait sentir plusieurs heures après ; une humeur jaunâtre se sépare et se condense comme de la colle; le plus souvent, après le temps susdit, on trouve la surface cutanée rougie, l’eschare manque; lorsqu'elle existe, elle est humide, de couleur jaune sombre, et beaucoup plus mince que l’autre; la lame est luisante, ou noircie seulement en quelques points. Autour du point d’application des lames la peau est rouge, gonflée, avec exaltation de la sensibilité. L’eschare du zinc se sépare après six ou huit jours, et après autant de jours l'ulcère se cicatrise ; maintes fois elle reste longtemps enflammée et très-sensible avant de cicatriser. L’autre eschare se sépare au douzième jour, l'ulcère guérit bientôt.
Cette manière d’application, employée déjà par Humbold, à titre d’expérience, l’a été aussi par Carnevale-Arella> Bignon, Cogevina, Orioli, Crescimbeni, Comelli et par moi-même pour provoquer une révulsion énergique, et pour produire des eschares dans des affections différentes.
La manifestation des phénomènes, dans ces applications, a fait croire que c’est à l’hyperémie et au travail de phlogose provoqué
par l’action de 1 électricité qu’on devait attribuer les altérations organiques susdites. En effet, la douleur vive et prolongée qui accompagne l'action électrique, la sécrétion abondante qui se fait au-dessous des lames métalliques, le gonflement et la sensibilité des parties environnantes, semblaient appuyer cette opinion; mais les expériences, les observations, les lois électro-chimiques concourent à démontrer que c’est à l’action chimique de l'électricité qu’on doit les attribuer, les phénomènes d'exaltation vitale n’étant pas la cause, mais la conséquence de l’action même qui produit les altérations susdites.
En effet, qu’est-ce qui se passe entre les deux lames appliquées de la manière susdite sur deux surfaces d’un tissu organique? Celui-ci fait les fonctions de conducteur humide, et compose avec les lames un couple électro-moteur. Les changements qui arrivent aux surfaces des deux lames et des tissus organiques, dans les points qui sont en contact avec elles, ne peuvent pas être différents de ceux qu’on observe dans les couples de la pile. Aussitôt les lames appliquées, une action chimique a lieu et détermine le courant qui, selon la théorie chimique de la pile, n’aurait pu sans cela se produire. Cette action chimique est plus énergique du côté du zinc, ainsi qu’on l'observe dans la pile, en employant un acide faible, comme du vinaigre, pour liquide conducteur; la lame zinc se couvre d’un oxyde blanc, tandis que le cuivre reste luisant ou bien peu noirci. Ainsi les acides organiques, qui se portent à la lame positive, réagissent aussi sur le tissu organisé en 1 irritant et en le réduisant en une eschare, qui présente toujours les caractères propres aux eschares produites par les caustiques acides ou coagulants. — Du côté du cuivre, ainsi que dans la pile, il se manifeste une action différente, plus faible; cependant c’est un travail chimique, comme le prouve l’eschare, qui présente les caractères de celles qui sont formées par les caustiques alcalins ou fondants. — Le papier préparé, mis entre les lames et les tissus organisés, manifeste la réaction acide sous le zinc, alcaline sous le cuivre. — La qualité de l’appareil exclut toute autre action que l’action chimique; cet appareil ne peut, en effet, ni développer de la chaleur électrique, ni altérer les fonctions de la vie, son action physiologique étant tout au plus capable de provoquer des contractions dans la grenouille préparée. — Dans ce procédé d’application, les acides et les alcalis organiques agissent sur les tissus de la même
manière que les caustiques e-rganiquos faibles, qui, agissant lentement, causent de la douleur et de l'hyperémie, plus que les caustiques les plus puissants, qui réduisent aussitôt les tissus en eschare.
Pour déduire de ces applications de l’électricité la part que peut avoir la vie dans la formation des eschares, et pour en mieux étudier les phénomènes, j'ai fait sur le cadavre une série d’expériences que j'ai résumées dans mon travail mentionné plus haut. 11 résulte de ces expériences, que l'état de vie n’a d'autre part que d'amoindrir les effets chimiques du courant, à cause des humeurs, qui, se séparant en abondance, soustraient une grande partie de l'action chimique de l'électricité en déviant le courant. Les eschares sur le cadavre sont toujours plus prononcées que sur le sujet vivant.
IV. — Faits qui se rapportent a la galvako- caustique chimique.
En parcourant les traités de physique, les œuvres et les mémoires qui concernent l’emploi médical de l’électricité dynamique, on apprend que c'est depuis la découverte de la pile que l’action chimique du courant a été employée plusieurs fois comme moyen révulsif, modificateur, escharotique, et que ce dernier effet a été considéré comme un accident qu’il importait d'éviter. Tous les faits relatifs à ce point sont exposés sans qu’on ait expliqué leur cause d’une manière satisfaisante; on les a attribués à la chaleur électrique ou à l’action physiologique du courant.
Je ne m'arrêterai pas aux applications que l’on a faites de l’action chimique du courant pour changer la nature des ulcères, pour détruire les opacités de la cornée et la cataracte ; je ne rappellerai ici que des faits qui se rapportent à l’emploi du courant, comme moyeu cautérisant chimique.
On a vu qu’en introduisant les rhéophores dans un ulcère ou dans une plaie, on obtient un effet semblable à la cautérisation par le nitrate d’argent; si l’appareil a beaucoup de force, il se forme une eschare. On a conclu que l’électricité peut être employée comme moyen escharotique, et comme telle, elle a été employée par Pravaz pour cautériser les plaies faites par les animaux enragés. Les effets caustiques ont été attribués à la chaleur électrique.
Fabré-Palaprat appliqua le courant pour obtenir l’effet du moxa dans les parties profondes, sans produire de lésions sensibles hors de la partie où il était appliqué.
Le procédé qu il a employé, décrit dans plusieurs ouvrages de physique et d'électricité appliquée à la thérapeutique, mérite d’être rapporté ici. « Fabré-Palaprat introduit dans la partie qu’il veut souci mettre au moxa une aiguille de platine communiquant avec un « des pôles d’une pile composée d'éléments à large surface, capable « de produire des effets énergiques thermo-électriques; l'autre pôle, « au moyen d’une plaque métallique, est mis en rapport avec une « partie prochaine du corps. A l'instant l'aiguille s'échauffe à blanc « et brûle les parties voisines, produisant une douleur vive de courte « durée. Dans les jours suivants, une inflammation a lieu, semblable « à celle du moxa; ensuite une eschare finit par se détacher sous « forme d’un tuyau de plume (1). »
L’autorité dont ce fait est entouré a conduit à attribuer à l’action calorifique du courant une grande partie des effets qui sont dus à l'action chimique. Les rhéophores étant appliqués de la manière qui a été indiquée, c’est à l'action chimique du courant que l’on doit l’eschare décrite par Fabré-Palaprat. Les phénomènes calorifiques peuvent aussi se manifester comme conséquence des réactions chimiques; mais pour cela, il faut un appareil d’une énergie extraordinaire, et les deux rhéophores doivent être appliqués à une très-petite distance par l’acupuncture, circonstances qui manquaient dans les faits précédents. L’expérience m’a démontré plus d’une fois que les effets chimiques sont toujours les premiers à se manifester, même en employant un appareil de Bunsen de cinquante couples à grande dimension, destiné à l'éclairage électrique.
Le séton électrique nous donne un autre exemple de cautérisation par action chimique de l’électricité. Boulu l’appliqua au traitement de l’adénite cervicale, en traversant la tumeur par une chaîne ou par un fil interrompu dans sa partie moyenne par un corps isolant, faisant communiquer les extrémités avec les pôles de la mixture galvanique de MM. Breton. Dans des tumeurs de la même nature, Becquerel, en opérant d'une manière plus facile, introduisait deux aiguilles de platine, et faisait agir sur elles, pendant plusieurs jours, une pile à auges de vingt éléments (2).
(1) Becquerel, Traité de C électricité et du magnétisme , t. IV.
(2) Becquerel, Traité des applications de C électricité à la thérapeutique.
Cette application provoque de la douleur, la peau s'échauffe, rougit, devient moite ; c’est à ce genre d’excitation qu’ont été attribuées la diminution et la résolution de ces tumeurs. Dans cette manière de procéder, l'action chimique du courant ne peut pas manquer; les autres phénomènes n’en sont que la conséquence. La cautérisation électro-chimique doit être considérée comme l'agent principal de la destruction matérielle de la tumeur, et de l'exaltation qui est provoquée par la présence de l’eschare et par le travail d’élimination.
En effet, Schuster agissait de la sorte pour former de petites eschares, et pour établir des ouvertures fistuleuses à travers des tumeurs liquides, pour obtenir l'écoulement de l'humeur contenue, et pour déterminer dans les parois une excitation suffisante à la formation d’adhérences solides (1).
Fréquemment les cautérisations par action chimique de l’électricité ont été considérées comme un accident dans les diverses applica tions de cet agent. Elles ont frappé surtout l'attention des praticiens lorsque l'électro-puncture a été appliquée au traitement des anévrysmes. Les eschares constituaient une complication sérieuse, cause d’accidents graves et de mort. Les eschares ont formé un accident de l'électro-puncture dans le traitement de l’hydrocèle et de l’ascite employée par Rodolfi (2). Enfin on a observé l’accident des cautérisations par l’action chimique de l’électricité toutes les fois qu’en appliquant le courant continu au traitement des névroses ou dans les expériences sur les animaux, on a appliqué les électrodes sur les tissus sans intermédiaire humide et dans des points séparés. A cause des cautérisations, la galvano-puncture n’a pas été généralisée, ainsi qu’elle le méritait, et bien que recommandée par Labaume, Fabré-Palaprat, Sarlandier, Magendie, Gloquet, Schuster qui l’ont employée avec succès dans les névroses.