CHAPITRE III
Excursion du docteur Livingstone à la ville du Cap, en 1852. — Départ de madame Livingstone pour l'Angleterre. — Il commence son quatrième et grand voyage vers le Nord. — Il arrive à Kuruman. — Attaque de Kolobeng par les Trans-Vaal-Boërs. — Leurs desseins meurtriers contre le docteur Livingstone. — Il suit une nouvelle direction nord-nord-ouest. — Aspect du pays qu'il traverse. — Voyage pénible. — Contrée inondée. — Recherche du Chobé. — Trois jours et trois nuits parmi les roseaux et les joncs. — Il descend la rivière. — Étonnement des Makololo. — Réception à Li nyanti. — Conduite de Sékélétou et de son peuple.
Nous allons rapporter maintenant le quatrième voyage d'exploration du docteur Livingstone, celui du Cap à Loanda (Saint-Paul de Loanda), la remarquable traversée de l'Afrique australe du sud au nord, entreprise que beaucoup avaient tenté sans
(1) Le docteur Livingstone avait, il y a quelques années, soutenu dans le désert un combat terrible avec un lion; il en sortit vainqueur, mais non pas sans avoir reçu plusieurs blessures dont une n'est pas encore guérie»
jamais pouvoir l'accomplir. Ce voyage se compose de trois parties distinctes : 1° le trajet du Gap à Linyan ti , 2" le séjour à Linyanti, 3° le trajet de Linyanti à Loanda; nous allons , dans ce chapitre, nous occuper de la première.
Ayant accompagné madame Livingstone et ses enfants à la .ville du Cap, à 1000 milles (1,609 kilomètres) de Kolobeng, et après les avoir recommandés aux soins des Directeurs des Missions Evangéliques en Angleterre, il commença, le 8 juin 1852, ce mémorable voyage qui, soit que l'on considère son étendue, ses périls, les conquêtes qu'il a values à la science géographique, ou ses conséquences probables au point de vue social et spirituel pour les tribus de l'Afrique centrale et du Sud, n'a pas son pareil dans l'histoire des voyages modernes.
En se rendant de la ville du Cap à Kuruman , il rencontra des obstacles et il éprouva quelques revers qui arrêtèrent alors les désirs de son esprit ardent , mais dans lesquels il reconnut ensuite le doigt de Dieu. Car c'était pendant ce retard que les Trans- Vaal-Boërs (malheureusement reconnus par le gouvernement britannique comme sujets d'une République indépendante) firent une attaque meurtrière contre les Bakuains , uniquement parce que leur chef Séchélé , fervent chrétien , ne voulait pas devenir leur vassal ou leur assurer le monopole de la traite de l'ivoire, en défendant aux trafiquants anglais de traverser son pays pour aller vers le Nord. Attribuant à l'influence et aux conseils du docteur Livingstone cette manifestation de la volonté et des
justes prétentions du chef des Bakuains de Kolobeng, ces hommes cruels résolurent de faire retomber leur vengeance sur le missionnaire, et ne firent aucun mystère de leurs desseins meurtriers. Ayant donc ravagé les habitations des naturels à Kolobeng et tué soixante Bakuains , ils coururent à la demeure du missionnaire. En y arrivant , le che£ exprima à plusieurs reprises son désappointement de n'avoir pas pu s'emparer du docteur Livingstone, et sa détermination de s'emparer un jour de lui mort ou vif. Les Boërs ayant échoué dans leurs sanguinaires projets, commencèrent à envahir et saccager sa maison. Ils y commirent de nombreux dommages, pour lesquels le missionnaire n'a encore reçu aucune indemnité. Affligé comme il l'était par ce triste événement, le passage suivant d'une de ses lettres montre quelle fut sa résignation toute chrétienne, et l'influence que ce déplorable événement exerça sur ses voyages ultérieurs. « Les funestes projets des Boërs m'engagent plus que jamais à tenter d'ouvrir une nouvelle route vers l'intérieur de l'Afrique centrale du Sud, et la protection de la Providence , qui m'a empêché de tomber entre les mains de ceux qui auraient au moins paralysé mes efforts, me fait croire que Dieu a l'intention de m'employer encore. Les pertes que nous avons éprouvées se montent à environ 300 liv. sterl. (7,500 fr.). Je n'en marcherai que plus légèrement; car je pourrai désormais mettre tous nos effets dans un wagon. »
Le séjour de Kuruman, quoique pénible pour lui,
était nécessaire. Il partit enfin , prenant une direction nord-nord-ouest par une route un peu différente de celle qu'il avait suivie dans ses précédents voyages afin d'éviter la mouche tsétsé. Cette nouvelle route le conduisit dans une contrée boisée, où, à sa grande surprise , la vigne croît et donne des grappes d'un beau pourpre. Ce voyage fut également fatigant pour les hommes et les animaux ; une herbe haute de deux à trois mètres rendait les bœufs très-craintifs , ils s'échappaient souvent et s'enfuyaient quelquefois jusqu'à 10 ou 15 milles sans s'arrêter. Notre voyageur fut forcé de remplir le double emploi de conducteur de wagon et de pionnier pour frayer la route, ayant toute la journée à la main, ainsi qu'il le dit, tantôt la hache tantôt le fouet, jusqu'à ce qu'il eut atteint avec ses gens la latitude de 18° 4'. A ce point il approchait du Chobé ; il entra dans le réseau de rivières dont nous avons déjà parlé T mais l'état des choses avaitbien changé depuis sa'première visite-, alors les eaux atteignaient leur point le plus bas et les rivières coulaient dans leur lit ordinaire ; mais maintenant tout le pays était inondé. C'était là une très-grande difficulté, et elle se trouva bien aggravée par la soudaine maladie de toute sa suite , à l'exception d'un jeune homme. Forcé de laisser en arrière les malades et le wagon, il dut donc aller à Linyanti presque seul; mais il était courageux, et il marcha en avant. Ayant traversé avec peine la plus étroite de ces rivières, lui et son seul compagnon valide arrivèrent à une autre nommée Sanshurah, d'un
demi-mille (environ 800 mètres) de large et rempli d'hippopotames. Il s'embarqua dans un petit canot qu'il avait apporté avec lui de la ville du Cap, et franchit le pays inondé à la recherche du Ghobé. Après avoir traversé une plaine inondée de 20 milles (32 kilomètres) , il grimpa sur un grand arbre et fut réjoui par la vue de la rivière tant désirée 5 mais en approchant , il la trouva inabordable à cause d'une large bordure de papyrus, de roseaux et d'autres plantes aquatiques , sorte de chevaux de frise naturels qui en défendaient les abords. Tout en coupant ou renversant cette forte végétation, notre voyageur et son compagnon s'avancèrent péniblement vers le Chobé , portant le canot avec eux. Une barrière encore beaucoup plus formidable que les roseaux et les joncs les arrêta de nouveau. «C'était, dit le missionnaire , une horrible espèce d'herbe de deux mètres de haut ayant les bords dentelés , qui coupait les mains cruellement, traversait mes fortes guêtres jusqu'aux genoux et mes souliers jusqu'aux orteils.» Ils passèrent ainsi trois jours au milieu des roseaux ; mais, quoique constamment dans l'eau jusqu'à la ceinture, il dormait la nuit ; et , le quatrième jour, il fut récompensé en atteignant la rivière , il y lança son canot. Ils s'y embarquèrent joyeusement, et ils descendirent le Chobé environ 20 milles (32 kilomètres), et arrivèrent à un village habité par les Makololo. Les naturels furent stupéfaits de cette apparition inattendue ; entourés de tous côtés, comme ils le supposaient, parleurs rivières, ils se croyaient
inabordables. L'arrivée subite du docteur Livingstone leur sembla donc merveilleuse, et ce voyage le grandit à leurs yeux. La seule explication qu'ils pussent donner d'un événement aussi étrange, c'était qu'il était tombé du ciel parmi eux, ou qu'il était arrivé à cheval sur un hippopotame.
Les difficultés de cette première partie du voyage avaient donc été grâce à la Providence heureusement surmontées. Aussitôt que la nouvelle de l'arrivée du docteur Livingstone et de son compagnon fut parvenue à Linyanti , le chef expédia de cette ville un grand nombre de canots avec cent quarante hommes pour y conduire les compagnons du docteur Livingstone restés en arrière avec leur wagon. Ils furent reçus à Linyanti comme on recevait les plus grands chefs.
Sékélétou, successeur de Sébitoane, alors âgé de dix-neuf ans, témoignait surtout sa joie. « J'ai maintenant un autre père, disait-il, au lieu de Sébitoane. » Le peuple partageait ses sentiments; la croyance semblait générale qu'avec le missionnaire un grand bonheur était arrivé; beaucoup d'entre les naturels espéraient être élevés tout à coup à une condition égale à celle des Bakuains et des habitants de Kuruman , dont ils avaient entendu parler dans des termes très-exagérés; d'autres s'imaginaient qu'ils seraient bientôt transformés en hommes civilisés, ayant les vêtements, les chevaux, les armes, les voitures, etc., des Européens. «Jésus- Christ, disaienî-ils, n'avait pas aimé leurs an-
cètres, telle était la cause de leur présente dégradation. 11 avait aimé les hommes blancs et leur avait donné toutes les choses merveilleuses qu'ils possèdent , et comme le missionnaire était venu pour leur enseigner à prier Jésus-Christ, ils n'auraient bientôt plus rien à désirer. On espérait aussi beaucoup de nos médicaments et de ma libéralité, etc. »
Sans entrer dans de grands détails relativement à cette seconde visite du docteur Livingstone à Linyanti, il est une circonstance que nous ne devons pas passer sous silence. Sébitoane avait, à ce qu'il paraît, désigné une fille pour lui succéder, mais c'étaitcontre sa propre inclination; elle renonça donc sincèrement et avec joie en faveur de Sékélétou. Cependant, comme il y avait un prétendant à la place de chef de guerre et que le jeune homme le redoutait, il n'accepta l'autorité qu'avec répugnance, etla suite montra qu'il avait eu raison de craindre ce chef de guerre. Comme Sékélétou avait positivement prohibé la vente des enfants, son rival fit entrer clandestinement des marchands d'esclaves dans ses domaines et reçut deux en récompense un petit canon. Armé de ce formidable engin de mort et sûr de pouvoir arracher le pouvoir à son légitime possesseur, il lui demanda une entrevue , et il arriva à l'endroit où étaient Sékélétou et le docteur Livingstone, après être convenu avec ses gens que, tandis qu'il serait en conférence avec le jeune chef, ils devraient à un signal donné fondre sur lui et le massacrer à coups de hache.
Sans qu'il connût la conspiration , la présence seule du docteur Livingstone, qui se tenait à côté de Sékélétou fit avorter cette entreprise, et quelques-uns des conspirateurs ayant le soir même découvert les projets du prétendant au fils de Sébitoane, celui-ci fit exécuter immédiatement son rival. Le docteur Livingstone n'apprit que le jour suivant tout ce qui était arrivé.