‹ Résumé historique des explorations faites dans l'Afrique australe de 1849 à 1856 par le rév. docteur David LivingstoneChapitre 6 sur 12 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Résultats du séjour du docteur Livingstone à Linyantî. — Désir de Sékélétou de le retenir. — Recherche d'une localité convenable pour rétablissement d'une mission. — Ce qui arriva à Sékélétou à son départ. — Flottille des naturels. — Voyage sur le Zambèse. — Magnificence et beauté du fleuve. — Les Banyetis. — Chutes et rapides. — Le pays des Barotsés et sa capitale. — Visite à ce peuple. — Productions naturelles. — Malaria. — La solitude et les sauvages. — Le docteur Livingstone atteint le confluent de la Liba. — Son retour à Llnyanti.

Ce fut pour le docteur Livingstone une douce satisfaction que de penser que sa présence à Linyanti et son influence avaient fait échouer les projets des marchands d'esclaves venus de l'ouest. Quelquesuns même, à la seule nouvelle qu'il venait de franchir le Chobé, s'enfuirent avec précipitation dans leur pays 5 le missionnaire parvint aussi à empêcher les Makololo drattaquer un retranchement dans la vallée deBarotsé dans lequel quelques marchands ^"esclaves s'étaient réfugiés, attaques dont les suites eussent été fatales à tant d'hommes. Lorsqu'il voulut

démontrer aux Makololo toute la difficulté de réduire dans cette position une troupe armée de quarante mousquets, un chef secondaire des naturels lui répliqua avec une cruelle sagacité que la faim était assez puissante pour en venir à bout. C'était, disaitil, un ennemi redoutable.

Le docteur Livingstone ayant témoigné à Sékélétou le désir de parcourir son pays pour rechercher un lieu favorable à l'établissement d'une mission, celui-ci, qui désirait retenir son hôte le plus longtemps possible auprès de lui, s'opposa à son départ, disant d'abord qu'il ne l'avait pas encore assez vu , que de plus, il ne pouvait pas le laisser aller seul de peur qu'il ne lui arrivât quelque accident. Retenu par ces motifs et par d'autres encore, ce ne fut qu'à la fin de juillet 1853 que les préparatifs pour son excursion exploratrice vers le Nord furent terminés. 11 partit du village de Sékhosi situé sur le Zambèse , et le matin de son départ, une animation extraordinaire eut lieu parmi les naturels, qui ne comprenaient pas quels seraient un jour pour leurs descendants les résultats de la visite du missionnaire. Ils se réunirent sur la rive, gesticulant avec vivacité, poussant de grandes exclamations, et des cris discordants, surveillant la flottille qui se réunissait devant eux sur le fleuve. En effet, en cet endroit, sous le beau ciel des tropiques, trente- trois canots mon tés par 160 rameurs attendaient le signal du départ. Notre voyageur ayant eu le choix parmi ces embarcations retint un canot de vingt pouces (50 centimètres) de large et

34 pieds (10m, 34) de long avec six rameurs expérimentés et d'une force athlétique. Malgré la force du courant des eaux du Zambèse, le signal du départ ne fut pas plutôt donné que tous les canots partirent avec une vitesse qui témoigna que l'habileté et la force de ces mariniers de l'intérieur l'emportaient de beaucoup sur la rapidité du fleuve.

En remontant le Zambèse, qui au-dessus de Séshéké portele nom de Liambyeou Liambaye, le docteur Livingstone fut rempli d'admiration pour la magnificence et la beauté du spectacle qui s'offrait à sa vue; le fleuve a souvent, écrit-il, plus d'un mille (1609 mètres) de largeur, un grand nombre d'îles de 3 à 5 milles (5 à 8 kilomètres) de long se succèdent les unes aux autres , et leur luxuriante végétation offre un coup d'œil admirable, ainsi que celle de ses bords. On y voit le dattier et plusieurs espèces de palmiers. Des chutes rapides rendent la navigation dangereuse (1). Les îles à une petite distance ressemblent à de vastes corbeilles de verdure qui s'élancent du sein du fleuve et que dominent majestueusement des palmiers élancés.

Les rives, qui sont rocheuses et calcaires , font de nombreux détours ; elles sont couvertes par les nombreux villages des Banyetis, peuple pauvre mais laborieux; ce sont d'habiles chasseurs, d'une grande

(1) Les principales de ces chutes sont celles de Catima-Molelo, de Nambué , de Bombué , de Kalé, de Gonyé; voir l'esquisse de la rivière de Séshéké que nous avons donnée , d'après celle du docteur Livingstone, au Bulletin de la Société de Géographie de mai 1854.

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adresse lorsqu'ils poursuivent les hippopotames. Ils cultivent le blé dans une grande étendue-, malheureusement leur pays est soumis à l'affreuse plaie de la mouche tsétsé.

Vers le 16e degré de latitude méridionale commence une grande vallée traversée par le fleuve ; c'est le pays de Barotsé qui donne son nom à une fraction riveraine des Makololo. Cette vallée, dont l'étendue est de cent milles (160 kilomètres) du nord au sud , est bordée par deux rangées de collines, qui s'écartent delà rivière, au nord nord-est, et au nordnord-ouest, jusqu'à ce qu'elles soient distantes de 20 à 30 milles (32à 48 kilomètres) l'une de l'autre. Commel'Egypte, elle est exposée à des inondations annuelles qui sont l'ouvrage du tleuve, et non des pluies du pays même. Mais comme les eaux ne montent jamais au delà de dix pieds (environ 3 mètres) , les naturels ont formé de nombreuses élévations, sur lesquelles ils bâtissent leurs villages et font paître leur bétail.

La capitale de ce pays, nommée Nariélé , est bâtie sur une de ces hauteurs artificielles ; sa population peut être évaluée à un millier d'habitants. Elle a remplacé une autre grande ville dont le fleuve recouvre aujourd'hui l'emplacement. Santourou,le chef des Barotsé, a fait pendant plusieurs années travailler tous ses sujets pour faire élever le plateau sur lequel est aujourd'hui bâtie Nariélé. A l'est de cette ville se trouve Katongo, la station commerciale portugaise la plus avancée dans l'intérieur de l'Afrique méridionale; c'est une colonie de Benguela. Le chef était

absent; mais le docteur Livingstone fut très-bien reçu par ses serviteurs. Il y rencontra des commerçants arabes , sujets de l'imam de Mascate , venus de Zanzibar, qui avaient traversé le continent d'est en ouest. C'est un des épisodes les plus intéressants de son voyage, que cette rencontre du premier missionnaire chrétien dans cette contrée avec un négociant portugais, chasseur et marchand d'esclaves, et avec des voyageurs musulmans exerçant la même profession. Lors de la visite du docteur Livingstone , les eaux du Liambye étaient basses, toute la vallée était couverte d'une herbe épaisse de plus de trois mètres de hauteur dont la tige atteint la grosseur du pouce d'un homme. Au milieu de ce luxuriant pâturage, il voyait de grands troupeaux paître dans toutes les directions. En visitant les terres élevées qui bordent la vallée, il les trouva couvertes d'arbres et de jardins queles indus trieuxnaturels avaient remplisdecannes à sucre, de patates douces, de manioc, de yam, de bananes, de millet, etc. Sur les terres basses, lorsque les eaux se retirent, ils récoltent une grande quantité de maïs et de blé de Cafrerie (sorgho). Ces produits, avec une abondance de lait et de poissons, donnent au pays des Barotsés une grande célébrité comme pays d'abondance, «mais hélas 1 c'estaussi un pays demort. Il faudrait, dit le docteur Livingstone, lutter continuellement contre la fièvre, si l'on voulait établir ici une mission, car cette maladie est fréquente et dangereuse, même parmi les naturels. J'ai eu huit attaques de la fièvre et la dernière a été très-forle;

cependant je n'ai jamais été forcé de garder le lit. J'ai essayé des remèdes des naturels, pour découvrir s'ils avaient quelque vertu thérapeutique Mais après avoir tenté des bains de vapeur, enfumé comme un hareng saur, etc. , je crois que nos médicaments sont plus efficaces et plus sûrs. »

La région autrefois inconnue au milieu de laquelle nous venons de suivre le docteur Livingstone, abonde, ainsi qu'une grande partie du pays arrosé parle Liambye , en gibier. « Au delà de la vallée de Barotsé, écrit-il , les troupeaux de gros animaux ont surpassé tout ce que j'avais vu jusqu'alors. La hardiesse et la familiarité des élans et des buffles m'étonnait. Un soir quatre-vingt-un buffles défilèrent devant notre feu, et les lions étaient assez impudents pour venir rugir près de nous. Les antilopes noires sont en grande abondance ainsi que le nakong ; il y a une très-jolie petite gazelle sur le Séshéké , nommée heranyane , que je n'avais pas encore vue. Les oiseaux sont en grand nombre sur les bords du fleuve et les martins de sable (sand marlins) ne les quittent jamais. Nous les vîmes par centaines en plein hiver. De nouvelles espèces d'arbres attiraient aussi mon intention,.. » Cependant quoique l'esprit du savant missionnaire fût occupé par tout ce qui l'entourait, il souffrait néanmoins de son isolement et de la situation dans laquelle il se trouvait. En effet, dans ses précédents voyages, il avait au moins un compagnon qui sympathisait avec lui; mais maintenant, il était seul, et il rcs-

sentait profondément, surtout pendant la nuit, lorsque les occupations de la journée étaient terminées, le besoin d'un ami qui pût partager les plaisirs et adoucir les peines de sa grande entreprise. Loin de pouvoir converser avec un compagnon intelligent il était réduit à supporter «le bavardage continuel des Makololo », qui quoique très -bons , et très-dévoués à sa personne, étaient des sauvages de premier ordre. «Il fallait supporter, écrit-il, leurs danses, leurs cris, leurs questions, leurs anecdotes , leurs querelles , etc. Ces enfants de la nature m'inspirent un grand dégoût pour le paganisme, et une opinion plus grande encore des bienfaits qui pourront résulter de l'établissement d'une mission parmi ces tribus du sud qui se montrent aussi sauvages qu'aucune de celles que j'aie encore vues ». La température à l'ombre est environ 100° Fahr.(38°centig.) pendant le jour, et souvent 90° (32° centig.) à neuf heures du soir. ANariéléle docteur Livingstone quitta les Makololo, qui l'avaient accompagné jusque-là , et il se dirigea avec quelques Barotsés vers le confluent de la Liba, ou Londa avec le Liambye. Les rives du Liambye étaient basses et sans arbres jusqu'au 14° 38' latitude, où une forêt épaisse s'étendait jusqu'au fleuve. Suivant toujours sa direction vers le nord, il atteignit le 25 août 1853 le confluent de la rivière avec le fleuve, vers le 14° 11' latitude sud, et trouva que la Liba venait du nord-nord-ouest, et le Liambye de l'est-nord-est. Ici aussi le pays était plus élevé que dans les par-

ties antérieurement traversées. En retournant à Nariélé, il visita la chaîne de hauteurs qui limite vers l'est la vallée de Barotsé, mais il ne découvrit nulle part une localité salubre où il fût possible d'établir une mission en sûreté. Il redescendit donc le Liambye sans avoir pu atteindre son but, mais il avait acquis une telle connaissance du pays qu'il lui fut dès lors possible de déterminer la route qu'il devait suivre pour atteindre la côte occidentale d'Afrique (1).

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