‹ Résumé historique des explorations faites dans l'Afrique australe de 1849 à 1856 par le rév. docteur David LivingstoneChapitre 7 sur 12 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Travaux du missionnaire parmi les Makololo. — II se prépare à partir pour l'ouest. — Il renvoie les Bakoba à Kuruman. — Il quitte Linyanti. — Voyages sur les rivières. — Il quitte la Liba et continue son voyage sur un bœuf. — Souffrances et maladie. — Sacrifices. — Beauté et fertilité du pays. — Il atteint la latitude de Loanda. — Voyage vers l'ouest — Rapacité des naturels. — Grands périls. — Heureuse rencontre. — Il arrive à Loanda. — Sa réception dans cette ville.

En reprenant sa résidence temporaire de Linyanti , le docteur Livingstone fit ce qu'il put pour l'instruction des Makololo; entre autres choses il

(1) Ce fut à son retour que des lettres venues du Cap lui apprirent la distinction dont il avait été l'objet de la part de la Société de Géographie de Paris, qui, comme nous l'avons dit, lui avait décerné, en 1852, sa grande médaille d'argent pour la découverte du lac N'gami. Il écrivit a/ors, à la date du 28 septembre 1853, au président de la Société une lettre dans laquelle il rend compte de son voyage dans la vallée de Barotsé. Voir le Bulletin de la Société de Géographie, mal 185/j, p. 364. Cette lettre était accompagnée d'une esquisse du cours du Séshéké ; elle a été gravée pour le Bulletin.

s'efforça d'engager quelques-uns des naturels à apprendre à lire , mais ce premier résultat de toute instruction leur paraissait surnaturel, et ce ne fut qu'après de longues conférences entre les principaux chefs et de grandes hésitations , qu'il fut décidé que l'on en tenterait l'essai. Deux des parents de Sékélétou furent désignés pour acquérir cet art merveilleux. Malgré leur prudente appréhension qui montrait la grande circonspection des Africains, ces deux élèves et d'autres qui suivirent leur exemple , s'appliquèrent avec un tel zèle qu'ils connurent parfaitement l'alphabet en une seule journée d'étude.

Après avoir constaté quelle devait être la meilleure route pour se diriger vers l'ouest, et avoir terminé tous les préparatifs pour un voyage aussi difficile et aussi pénible, le docteur Livingstone n'attendait que la saison des pluies pour pouvoir faire la route par eau; l'époque étant arrivée, le 10 novembre 1853, il prit congé de Sékélétou et des Makololo, avec lesquels il était resté si longtemps et dont il avait reçu tant de marques d'amitié, et quittant Linyanti, il se dirigea vers le nord. Mais comme les naturels qui l'avaient accompagné depuis Kuruman avaient beaucoup souffert des fièvres , il jugea nécessaire de les renvoyer à cette station, il n'était d'ailleurs pas en peine pour trouver des compagnons de bonne volonté} vingt-sept Barotsés (1)

(1) Les Barotsés sont, comme on l'a dit plus haut, une fraction des Makololo.

étaient prêts à l'accompagner et Sékélétou ayant généreusement mis son propre canot à la disposition du missionnaire, il se considérait comme parfaitement équipé pour le voyage. L'extrait suivant d'une de ses lettres fera mieux connaître quelles étaient à cette époque sa situation morale et ses pensées :

« Me voici , grâce à Dieu, entièrement rétabli , les » fièvres m'ont quitté, et si je suis assez heureux » pour éviter les fièvres intermittentes, je pourrai » porter la parole du Christ à ceux-là qui jus- » qu'alors n'ont pas appris à le prier. Il y a beau- » coup de grandes tribus dans la direction que » je vais suivre, toutes sont encore plongées dans » l'obscurité et dans les ténèbres de la mort. J'espère, » Dieu aidant, établir l'Evangile dans cette région, » et vivre assez pour voir la double influence de » l'esprit du christianisme et du commerce tarir la » source amère de la misera africaine. »

Poursuivant son voyage, d'abord sur le Liambye et ensuite sur la Liba , il avança rapidement et il éprouva une satisfaction sans mélange à remonter ces belles rivières dans son léger canot. Cependant au bout de quelque temps , il lui fallut abandonner cette agréable manière de voyager, pour avoir recours à une autre bien plus pénible : à dos de bœuf.

C'est ainsi qu'il continua lentement son voyage vers le nord, pendant plus de 300 milles (480 kilomètres) jusqu'à ce qu'il eut atteint la latitude de Loanda (Saint-Paul-de-Loanda) , ville portugaise, de la côte

occidentale d'Afrique où il voulait se rendre; alors quittant la direction nord qu'il avait jusqu'alors suivie, il se dirigea vers l'ouest.

Les fatigues personnelles qu'il éprouva et les lenteurs causées par le mode de progression qu'il avait adopté eussent été pour lui peu de chose, si toutes les autres circonstances lui avaient été aussi favorables ; mais on était dans la saison des pluies , il se trouvait si cons tammen t mouillé par de grandes averses que force lui fut de placer son chronomètre, qui lui était si nécessaire pour ses observations , sous ses aisselles , et que bien souvent il lui arriva d'avoir de l'eau jusqu'à la ceinture en traversan tles rivièresou les plaines marécageuses. Pendant cette partie du voyage, il ne vivait, ainsi que les naturels qui l'accompagnaient, que de racines de manioc qui, contenant une grande partie d'amidon, occasionnaient une affection aux yeux. Ces misères, ces fatigues n'engendraient pas seulement un découragement momentané, mais encore des maladies ; il lui fallut en effet, pendant plusieurs nuits, pour prendre quelque repos, s'étendre dans ses vêtements mouillés sur la terre humide, souffrant de la fièvre qui le privait de sommeil , minait ses forces , et rendait de jour en jour son voyage plus difficile; mais il puisait une nouvelle énergie dans le sentiment de l'accomplissement de son devoir et dans les pieuses réflexions que lui suggérait sa religion éclairée. Tandis qu'il poursuivait son pénible voyage, tantôt à travers des plaines inondées, tantôt à travers des forêts impénétrables, le pays lui plaisait

toujours, et il assure que le souvenir de quelquesuns des sites, qui s'offrirent à ses yeux charmés, ne le quittera jamais. 11 fut assez heureux aussi pour être parfaitement traité par les naturelsBalondas(l).

En arrivant à la latitude de Loanda, le docteur Livingstone se dirigea, avons-nous dit, vers l'ouest , mais à partir de ce point il trouva les naturels qui vivent dans le voisinage de la colonie portugaise d'Angola, si démoralisés par leur contact avec les marchands d'esclaves que ce ne fut qu'avec beaucoup de difficultés, et à travers mille dangers, qu'il parvint à continuer son voyage.

Sous le plus frivole prétexte il lui fallait payer des droits. Il fut, ainsi que les Barotsés qui l'accompagnaient, obligé de se défaire de ce qui ne leur était pas absolument nécessaire, et même de leurs •vêtements pour payer les droits de bienvenue, les amendes, le passage des rivières, et lorsqu'ils eurent donné tout ce qu'ils possédaient, une foule rapace les entoura encore, les obsédant de leurs importunités, voulant s'emparer de ce qu'ils leur cachaient; et, à leur refus, les menaçant de leur faire un mauvais parti. Mais la prudence et le courage du docteur Livingstonel'emportèrent.Ilse trouvaitalors, ainsi que ses compagnons , réduit à de grands embarras par suite de la fatigue, du besoin et des maladies. L'extrait suivant d'une de ses lettres montre quelle était sa

(1) Ils sont établis entre les sources de la Liba et celles du Zambèse; leur pays est quelquefois désigné dans nos cartes sous les noms de Lv rida, Londciy Alunda, Alua.

situation à cette époque du voyage : « Jamais je n'ai » eu à supporter tant d'averses ; toutes les rivières » étant gonflées: il fallait en traverser plusieurs à » gué, les autres nous les passâmes à dos de bœuf, » d'autres, à la nage. Mes Barotsés ne savaient pas » que je pouvais nager, aussi à la première grande «rivière que nous atteignîmes, manifestèrent -ils » leurs craintes à mon égard : Tenez-vous bien, ne » nous quittez pasl me criaient-ils avec une affection » qui me toucha -, je voulais d'abord suivre leur avis, » mais je pensais qu'il valait mieux nager vers le » rivage, et au moment de l'atteindre, j'eus le plaisir » de voir qu'on accourait à mon secours. Leurs vête- » ments flottaient sur la rivière et deux me saisirent » hors d'haleine par les efforts qu'ils avaient faits, n Lorsque nous pouvions marcher, j'allais bien, mais » lorsque nous étions obligés de nous arrêter pen- » dant les orages, la fièvre s'emparait de moi et je » n'avais alors d'autre abri contre la pluie que ma » misérable petite tente .

» En approchant des établissements portugais, les » populations sont de plus en plus redoutables et » perverties ; n'ayant plus rien à leur donner nous » courûmes risque de la vie. Les Chiboques sontsur- » tout les plus grands vauriens de cette partie de » l'Afrique. Ledimanche, nous étions assemblés pour » le service divin, lorsque toute une tribu vint nous » entourer armée de fusils, de flèches, de lances et » de coutelas. Ils vociféraient en brandissant leurs » armes. Je m'assis et je priai le chef d'en faire au-

» tant, ensuite je réclamai le silence et je lui dis que » je désirais savoir ce qu'ils voulaient. Notre crime » consistait en ce que F un de nos hommes avait » en crachant atteint l'un d'entre eux. Je répondis » que si le chef pouvait sérieusement appeler cela » un crime je payerais une amende (sous des prétextes » aussi futiles nous en avions souvent à payer). Il » l'accepta, mais les guerriers la refusèrent et de- » mandèrent une chose, puis une autre, jusqu'à ce » qu'enfin ils exigeassent que l'un de nos hommes » fût vendu comme esclave. Nous vîmes que leur » intention était de nous piller et nous nous armâ- » mes. Ils ne craignaient que nos armes, nous n'étions » pas préparés au combat, mais armés comme nous » l'étions , pas un chef n'eût échappé à la première » décharge. Nous résolûmes de leur laisser verser le » premier sang. Cette résolution les rendit plus trai- » tables, ils acceptèrent un bceuf et nous donnèrent » deux ou trois livres de viande pour nous montrer » qu'ils étaient revenus à des dispositions amicales. » Nous fûmes souvent traités de cette manière et à » la fin, nous n'obtenions aucun passage par un vil- » lage ou une ville sans le payer. Je donnai tout ce » que j'avais, les bœufs, les vêtements, les rasoirs, » les cuillers, etc. »

Mais la Providence n'abandonna pas le docteur Livingstone et ses fidèles compagnons de voyage; parvenus à la rivière Quango, il eut le bonheur de rencontrer des colons portugais, qui le conduisirent en sûreté lui et sa suite à Cassange (avril 1854). De-

puis ce point il fut traité avec beaucoup de bonté par les autorités portugaises et par la population en général jusqu'à son arrivée à Loanda le 31 mai 1854.

Ces secours providentiels lui vinrent à temps, car ses souffrances vers la fin du voyage et les attaques réitérées de la fièvre et de la dyssenterie avaient tellement épuisé ses forces physiques qu'il ne pouvait rester assis sur son bœuf pendant plus de dix minutes de suite et lorsqu'il entra dans la ville tant désirée, il était réduit à l'état de squelette. Mais là des amis l'attendaient. Le meilleur de tous était Edmond Gabriel, Esq., chargé d'affaires de la Grande- Bretagne à Loanda t le seul Anglais de cette ville ; le docteurLivingstone fut, ainsi que ses vingt-sept compagnons, généreusement accueilli par lui. « Je n'oublierai jamais , dit-il, le plaisir délicieux que j'éprouvai à être couché dans un bon lit après avoir couché six mois sur le sol, ni les attentions continuelles que M. Gabriel eut toujours pour moi pendant ma longue maladie. Que Dieu veuille l'en récompenser un jour 1 »

La Société royale géographique de Londres avait déjà, ainsi que nous l'avons dit, récompensé le docteur Livingstone en 1850 pour la découverte du lac N'gami; elle lui décerna, dans sa séance générale du mois de mai 1855 , la médaille d'or Victoria (Patron s Medal) pour cette mémorable traversée du cap de Bonne-Espérance au lac N'gami et de Linyanti à Loanda. Le comte d'Ellesmere, qui présidait alors la Société, ajouta en proclamant le nom du

voyageur, qu'on lui accordait cette distinction honorifique « pour la précision scientifique avec laquelle le missionnaire anglais, seul et livré à ses propres ressources , avait imprimé son cachet sur tant de stations ou de contrées jusqu'alors laissées en blanc dans les cartes (1). »

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