‹ Résumé historique des explorations faites dans l'Afrique australe de 1849 à 1856 par le rév. docteur David LivingstoneChapitre 8 sur 12 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Coup d'œil sur le passé. — Souffrances. — Projets pour l'avenir. — Les compagnons du docteur Livingstone. — Leurs craintes. — Leurs tourments. — Leur conduite à Loanda. — Bon accueil des Portugais. — Sol et productions d'Angola. — Traces des Jésuites. — Rétablissement et départ du docteur Livingstone. — Observations astronomiques. — Rencontre avec des anciens ennemis. — Leur rapacité trompée. — Esprit commercial des Africains. — Le docteur Livingstone parmi des amis. — Heureux retour à Linyanti.

Nous avons jusqu'à présent suivi le missionnaire explorateur pendant une série de voyages, de découvertes d'une grande étendue et d'une importance presque inappréciable ; et si c'eût été un homme ordinaire , il aurait pu terminer à Loanda le cours de ses travaux d'exploration, et mettre un terme aux dangers de toutes sortes qu'il avait jusqu'alors affrontés. Il avait en effet cruellement souffert; et, à son arrivée, le corps amaigri, sans forces , il lui fallut se jeter sur un lit de douleur.

(1) of the scientific précision with which the unarmed and

unassisted English Missionary had left his mark on so many important stations, or régions, hitherlo blank. n — Voir V Address al the Anniversary Meeting of 1855, broch. in-8°, et le Journal de la Société royale géographique de Londres, tome XXIV.

Depuis deux longues années qu'il était séparé de sa famille, l'occasion n'était -elle pas bien tentante de s'embarqur à Loanda , pour aller la rejoindre en Angleterre. Mais si le corps était faible, l'âme était toujours forte, et les plus nobles sentiments de l'honneur et du devoir y faisaient taire le désir du repos , alors qu'il y avait encore quelque chose à faire.

Il résolut donc de retourner à Linyanti, et, après s'y être reposé pendant quelque temps , de commencer une nouvelle exploration vers l'est. Deux motifs principaux le portaient à cette détermination*, premièrement, il sentait que son honneur comme Anglais , et comme missionnaire chrétien était engagé à faire tout ce qui dépendrait de lui pour ramener dans leur pays , les naturels pleins de confiance qui l'avaient accompagné à Loanda, et qui de leur côté avaient loyalement rempli leurs engagements envers lui. Ce motif seul aurait pu suffire ; mais il yen avait encore un autre , à certain égard, d'une plus sérieuse considération : il n'avait pas encore atteint le résultat important qu'il considérait comme le but suprême de tous ses efforts , c'était d'ouvrir, de la côte à l'intérieur de l'Afrique, une route praticable pour le commerce et l'introduction de l'Evangile. Il venait à la vérité de trouver une route vers la côte occidentale , mais elle présentait tant de dangers et d'obstacles de toute sorte, qu'il était réellement douteux qu'elle pût jamais servir à l'introduction de la civilisation dans l'Afrique

australe et contribuer au bonheur des nombreuses populations de l'intérieur. Il comprit donc que son oeuvre de courage et de dévouement n'était pas terminée, et il se prépara à retourner à Linyanti à travers des tribus hostiles et des marais pestilentiels, afin de chercher par une autre route à atteindre, s'il était possible , le but qu'il se proposait. « Je sens , écrivait-il , que l'œuvre à laquelle je me suis dévoué n'est qu'à moitié terminée. Le chemin, vers la côte orientale, sera peut-être moins difficile que celui que j'ai trouvé pour gagner la côte occidentale. Si je réussis, nous aurons au moins le choix. J'ai l'intention, avec l'aide de Dieu, de descendre le Liambye ou Zambèse jusqu'à Quilimane..... Si je ne puis réussir, je retournerai à Loanda, et de là je m'embarquerai pour l'Angleterre. »

Tels étaient les projets qui occupèrent les pensées du docteur Li vin gs ton e pendant son séjour forcé à Loanda ; mais beaucoup de semaines de souffrances se passèrent avant qu'il pût songer sérieusement à se préparer pour la grande entreprise qu'il avait tant à cœur. Pendant ce temps, ses compagnons (les Barotsés) attendaient patiemment son rétablissement. Ils avaient d'ailleurs assez à faire pour occuper leurs pensées et leur temps dans ce monde nouveau pour eux au milieu duquel ils se trouvaient. En effet, quelque temps avant d'arriver à Loanda, leur confiance dans le docteur Livingstone avait été ébranlée par les mauvais propos des peuples à l'ouest de Cassange, qui leur insinuaient que l'homme blanc ne les

conduisait à la mer que pour les vendre et les faire servir de nourriture à ceux qui y venaient dans des vaisseaux. Aussi lorsqu'ils virent la ville, et surtout lorsqu'ils montèrent à bord des croiseurs anglais dans le port, ils furent d'abord remplis de crainte; et, quoiqu'ils se refusassent à croire que l'ami de leur chef et le leur, fût un homme de mauvaise foi et qu'il méditât leur perte, pendant quelque temps ils ne purent cacher leurs craintes. Mais en allant à bord des bâtiments, ces craintes furent dissipées promptement par la réception toute cordiale qu'ils reçurent des officiers et des matelots. Ces derniers surtout se montraient empressés à rendre mille petits services amicaux à leurs visiteurs étonnés; ils leur prenaient la main, leur parlaientdans un jargon inconnu entremêlé d'une franche gaieté , et, ce qui était encore mieux , partageaien t avec eux leurs ra tions . Tout cela mit bientôt les Barotsés à l'aise. Désirant rapporter dans leur pays quelques-uns des articles merveilleux et précieux qu'ils virent à Loanda , ils se louèrent pour décharger un bâtiment à houille et continuèrent à travailler pendant un mois. Auboutdece temps ils y renoncèrent; mais aussi longtemps qu'ils vivront, ils ne cesseront de s'étonner de la prodigieuse quantité de pierres qui brûlent qu'un seul vaisseau peut contenir. Jusque-là, ils s'étaient imaginé que leurs canots étaient les pi us beaux des navires et qu'ils étaient les meilleurs mariniers du monde ; mais ils revinrent sur les bords du Liambye avec des idées bien restreintes de leur valeur et de celle de leur marine

Ce qui parut les étonner le plus à Loanda, ce fut la découverte que le monde avait une fin ; à leur retour, ils semblaient ne jamais se lasser de parler sur ce sujet , ni leurs compatriotes de les entendre. « IN os pères, disaient-ils, nous ont assuré que le monde n'avait pas de fin , mais ils avaient tort, car lorsque nous voyagions, nous arrivâmes tout à coup à la fin du monde , et le monde nous disait aux yeux : « c'est fini , il n'y a plus rien de moi , il n'y a rien que la mer. » Nous ne devons pas laisser passer cette preuve de la simplicité naïve des compagnons du docteur Livingstone, sans faire une autre citation d'une de ses lettres , qui établit un fait également honorable pour eux et pour lui. «Quoique contraints, dit-il, de s'assujettira de rudes travaux à Loanda pour se nourrir, jusqu'à leur retour, je n'ai jamais entendu un murmure. Le rapport qu'ils firent de l'expédition, soit en public soit en particulier, et leurs témoignages d'amitié envers moi, étaient très -flatteurs. » Rien ne saurait surpasser l'hospitalité et l'amitié avec lesquelles le docteur Livingstone fut traité pendant son séjour à Loanda, non-seulement par le résident anglais, mais encore parl'évêque d'Angola, qui alors gouvernait la province. Il reçut aussi le meilleur accueil des marchands de la ville. Ses compagnons y eurent également part; enrichis de plusieurs articles utiles que leur avait fournis leur guide, chargés par le gouverneur de présents pour leur chef Sékélétou, pour eux-mêmes et pour leurs amis, ils se préparèrent à retourner sur les rives du Liambye,

remplis d'admiration pour le pays des hommes blancs, et ayant pour le missionnaire un respect qui approchait de l'idolâtrie.

JNous avons cependant encore tant à voyager à la suite du docteur Livingstone, que nous ne pouvons nous arrêter plus longtemps avec lui sur la côte occidentale, sinon pour dire que, d'après ce qu'il y vit, il eut une très-haute idée de la beauté et de la fertilité du pays. Il pense qu'avec une culture convenable, peu de pays seraient plus productifs que la province d'Angola. Il constata que le café moka, dont quelques plantes y avaient été autrefois introduites par les Jésuites , s'était tellement répandu qu'on en trouvait à 300 milles (500 kilomètres ) de la côte à l'état sauvage. 11 dit encore que la culture en est si simple et sa production si abondante, que quelqu'un, avec une énergie ordinaire, en dégageant seulement les buissons qui étouffent les plantes , amasserait une fortune. Pendant son séjour àLoanda , il visita aussi quelques couvents et églises ruinées, avec d'autres restes d'un âge passé. Ce qu'il trouva de plus intéressant, relativement aux progrès sociaux des naturels de la côte d'Angola , ce fut leur habileté à lire et à écrire, qu'ils devaient à des maîtres portugais.

Ayant recouvré ses forces et terminé ses préparatifs de vovage, plein d'espoir pour les grands projets qu'il méditait , le 20 septembre 1854, il se remit en route avec ses compa gnons pour Linyanti(l). Mais (l) Voir les annales des Voyages de mai 1855, p. 24t>.

alors sur d'une protection efficace partout où s'étendait l'autorité portugaise, il poursuivit sans trop de hâte sa route vers Cassange, se détournant parfois de son chemin pour visiter les points qui pouvaient l'intéresser, tels que Massingano , Pungo-A-N'dongo , Braganza et Cabango. Au contraire de ces voyageurs qui sont satisfaits de visiter d'une manière superficielle les pays qu'ils parcourent , il assura et fixa sur sa route la latitude et la longitude de beaucoup de lieux , de façon à rendre la route plus facile à ceux qui la suivraient. « Pendant son séjour sur le territoire portugais, dit M.Maclear, l'astronome royal de la ville duCap, il visita les principales villes. Il corrigea les cartes d'Angola et des pays voisins, qui reposaient jusqu'alors seulement beaucoup plus sur les rapports des naturels que sur les observations astronomiques, et il reconnut qu'elles étaient singulièrement erronées. Il détermina la position de toutes les rivières qu'il put suivre, fixa le confluent de leurs principales branches, et ne laissa aucune ville importante sans en déterminer la position. Ces grands travaux , ainsi que les nombreux détours de la route directe pour visiter des villes inconnues, et les observations additionnelles qu'il fit constamment, retardaient considérablement sa marche; mais des empêchements bien plus graves l'attendaient lorsqu'il quitta l'Angola pour entrer dansle pays occupépar les tribus Ghiboque,Bushinge et Ban gala , tribus dont il avait déjà éprouvé la cupidité et la violence lors de son premier passage, et

dont le caractère farouche et cruel suffisait pour détourner la plupart des voyageurs de se hasarder à traverser leur territoire. Sur un des points de cette région inhospitalière, au bord d'une grande rivière (le Casai, sans doute?) , il trouva un grand nombre d'hommes armés ; et, s'il n'eût pas montré beaucoup de présence desprit et de courage, lui et ses gens eussent certainement été dépouillés de leurs provisions et de leurs effets , et probablement forcés de retourner à Loanda. Un jeune bœuf et un fusil par homme, c'étaient là les conditions les plus favorables auxquelles on consentait à les passer sur la rive orientale de la rivière. « Très-bien, dit notre voyageur du ton le plus calme possible, j'en suis fâché , que voulez-vous faire de moi ? — Je ne puis le dire , répliqua le chef, il faut me donner tout ce que vous avez. » Cependant la journée s'avançait, et le chef sachant que sans barques il serait impossible aux voyageurs de traverser la rivière , donna secrètement ordre à ses gens de les emmener toutes. Sans cependant donner au rusé sauvage aucune raison de supposer que son dessein avait été découvert, un des gens du docteur Livingstone regardait avec une indifférence apparente dans une autre direction , tout en suivant avec soin le cours d'un des canots que les rapaces naturels allèrent cacher dans une crique éloignée de la rivière , loin , comme ils le supposaient du moins, de l'atteinte du docteur Livingstone et des siens. Lorsque la nuit fut venue , le chef et ses gens retournèrent à leurs tentes. Et, tandis que l'obscu-

rite et le silence régnaient , quelques-uns des Barotsés, guidés par leur compagnon à la vue perçante, allèrent silencieusement vers la crique où la barque était cachée; et, lorsque le jour parut, le chef trop avide put voir, avec rage et mystification, que ses captifs étaient en liberté, et entièrement hors de ses atteintes, quoique le canot eut été ramené à sa place. Bientôt, après avoir traversé le Casaï, le docteur Livingstone laissa derrière lui ces farouches naturels, et, pour employer ses propres paroles, se crut désormais chez lui. Il fut reçu avec enthousiasme dans les différentes villes et villages qu'il traversa ; il ne manqua de rien de tout ce que le peuple pouvait donner.

11 fait remarquer que les Africains sont naturellement propres et adonnés au commerce. « Nous éprouvâmes, dit-il, de grandes difficultés en traversant plusieurs villages : on employait toutes sortes de ruses pour nous retenir afin que nous fussions obligés d'acheter notre souper. Mais ce ne fut que le

12 août 1855 que le docteur Livingstone atteignit la partie du pays des Barotsés, environ à 800 milles (1280 kilomètres) de Loanda, où il put changer le mode lent et difficile de voyager auquel il avait été jusqu'alors astreint pour la navigation plus rapide en rivière; mais, avant de pouvoir le faire, il fallait construire des canots. Cependant cela fut bientôt fait, et en dix jours il fut en état d'échanger joyeusement «la Terra ftrma» contre ce mode de voyage plus facile. Son contentement était exprimé en ces termes, dans une lettre qu'il écrivit pendant son séjour sur

les bords du Liambye : « Vous serez satisfait d'apprendre que mes hommes sont tous en bonne santé et préparés à entreprendre un autre voyage, et que, comme nous avons été obligés de vendre presque tout ce que nous rapportions de la côte occidentale pour nous procurer des vivres , il ne leur reste que peu de chose à montrer à leurs compatriotes après leur longue absence du pays.

» Aidés par un fort courant qui les favorisait , la descente du Liambye fut si rapide, qu'en moins de vingt jours le docteur Livingstone et sa suite arrivèrent à Linyanti. On peut facilement se faire une idée des démonstrations de joie avec lesquelles ils furent reçus par Sékélétou et son peuple, et avec quelle avidité naïve les Makololo écoutaient les récits de leurs compatriotes voyageurs. Avant cette grande course , le docteur Livingstone était à leurs yeux un être extraordinaire, mais maintenant ils le considéraient comme un personnage tout à fait supérieur, et leur confiance en lui n'eut dès lors plus de bornes.

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