CHAPITRE VII
Préparatifs pour le voyage vers l'Est. — Popularité du docteur Livingstone. — Offres de services. — Confiance des Makololo dans leur guide. — Origine , langage et constitution de ce peuple. — Les Balonda. — Leur industrie. — Influence de la femme. — Dissensions matrimoniales. — Idolâtrie.— Hospitalité.— Abondance de gibier.— Descente du Zambèse. — Observations astronomiques. — Chutes de Mosiotunya. — Le docteur Livingstone reçoit des secours du Rev. P. Moffat. — L'île de Kalai. — Coutume sauvage.— Il quitte le Zambèse fit se dirige vers le Nord-Est. — Confluent du Kafué.— Le Bashukulumpo. — Il atteint une région élevée. — Géologie du Pays. — Végétation. — Importance de cette découverte. — Situation favorable de cette région pour une station de missionnaires. — Il atteint le Loangua.— Zumbo. — Dangers pour les naturels. — Lions. — Il approche de Tête. — Épuisement. — Un déjeuné de civilisé. — Bonne réception à Tête. — Observations pendant le séjour à Tête — Mines de charbon, mines d'or, d'argent, de fer. — Productions végétales. État actuel du pays. — Il continue à descendre le Zambèse. — Il atteint Quilimane. — Découragement et suicide d'uu naturel. — Le docteur se rend à Maurice et de Maurice en Europe par la voie de Suez. — Tempête sur la Méditerranée. — Relâche à Tunis. — Arrivée à Marseille. — Il se rend à Londres. — Sa réception. — Distinctions honorifiques dont il est l'objet.
Désireux de commencer son nouveau voyage vers l'est, le docteur Livingstone résolut de ne pas rester à Linyanti plus longtemps qu'il ne serait nécessaire; deux mois cependant se passèrent avant que ses préparatifs pussent être terminés. Mais quoi qu'il lui manquât, ce ne devaient pas être les volontaires pour sa nouvelle expédition. En effet, les rapports faits par ceux des naturels qui l'avaient accompagné a Loanda, et le désir de trouver une route vers la côte orientale de l'Afrique, engagèrent beaucoup des
naturels à se mettre à sa disposition. Aussi lorsqu'il fut prêt à partir, il n'y eut pas moins de 114 hommes qui furent heureux de se confier à lui pour l'accompagner en qualité de pionniers . Ce fait doit être d'autant plus remarqué qu'une partie du voyage projeté devait se faire à traders un pays d'où les Makololo avaient été expulsés peu de temps auparavant par leurs ennemis puissants, les Matabélés, dont le territoire , gouverné par Mosélékatsé, s'étendait le long de la rive méridionale du Zambèse dont les voyageurs allaient suivre la rive septentrionale. Le docteur Livingstone et sa suite n'avaient cependant rien à craindre de ceux dont ils allaient avoir à traverser le pays pendant la première partie de leur voyage. C'étaient des Makololo , les sujets de Sékélétou et des amis du courageux missionnaire.
Pour bien faire comprendre dans quelle position le docteur Livingston allaitse trouver dans ce voyage vers l'est, nous croyons nécessaire d'entrer dans quelques détails sur les mœurs et, le caractère du peuple au milieu duquel il allait se trouver. Ainsi que nous l'avons déjà dit, les Makololo appartiennent à une race mélangée. Quelques-uns d'entre eux, maintenant réduits par le climat pestilentiel à un petit nombre, quittèrent, il y a peu d'années, la région sèche etpeusalubre contiguë au Lahari, ou comme on le nomme fréquemment, au désert de Kalahari. Ils sont composés de tribus de Bechuanas, telles que les Bakotas , les Barotsés , les Bashubeas , les Banyetis , Matlotloras , etc. , etc. , etc. , et par-
lent le sechuana. Quoique très-inférieurs en nombre à ceux chez lesquels ils trouvèrent un refuge, ils parvinrent bientôt à prendre un tel ascendant politique et moral , qu'ils forment aujourd'hui l'aristocratie du pays et qu'ils sont établis en dominateurs des premiers possesseurs du sol. Aussi le sechuana est-il devenu la langue classique, lalangue de la cour de Makololo, circonstance qui a eu pour résultat immédiat de faciliter les relations des missionnaires avec les naturels. Mais tandis que ces Béchuanas forment une partie très-influente des Makololo, la masse de cette nation consiste en une race nègre, belle, athlétique et intelligente. Pendant le voyage du docteur Livingstone sur le Zambèse, ce fut avec une tribu de ces nègres (les Balonda) qu'il se trouva principalement en contact. Dans le pays au nord de cette rivière il les trouva très-nombreux , et vivant en petites communautés. Ils se livrent volontiers à l'agriculture.
Le docteur eut, en traversant leurs villages, une preuve de leur industrie -, de tous côtés il voyait les hommes, les femmes et les enfants travailler avec assiduité dans leurs jardins , cultiver le maïs , le blé de Gafrerie (sorgho), le millet, les haricots, les courges, du riz, etc., qui, particulièrement dans les terres basses, annuellement inondées par le Zambèse, donnent un grand rendement, comparativement au peu de peine que prennent les naturels pour les ensemencer et les recueillir.
Lorsque le docteur Livingstone eut obtenu une
plus intime connaissance de l'état social de Makololo, ce qui le frappa surtout, ce fut l'autorité dont jouissait la femme et sa puissance dans la famille, contrairement à ce qu'on a souvent observé en Afrique .
On a généralement remarqué que le paganisme prive la femme de ses droits dans la société, la condamne à l'infériorité et à la dégradation. Il en est ainsi chez les Gafres et d'autres nations du Sud, avec lesquels notre voyageur se trouva plusieurs fois en contact. Il ne s'attendait donc pas à trouver chez un peuple païen et très-superstitieux, la position respective de l'homme et de la femme renversée, et cela lui parut si étrange, qu'il ne voulut le croire qu'après que ses observations sur ce point eussent été confirmées par les rapports des Portugais. Il constata donc : que la femme peut siéger dans les conseils de la nation, qu'un jeune homme en se mariant est tenu d'abandonnerson village pour habiter celui de sa femme ; qu'en contractant cette union il s'oblige à fournir à la mère de sa femme le chauffage aussi longtemps que la vieille femme vivra : que la femme seule a le droit de demander le divorce, et que, dans le cas d'une séparation, les enfants deviennent la propriété de celle-ci ; que le mari ne peut contracter le moindre engagement sans la sanction de la femme. Ce sont là certainement des indications de la suprématie de la femme que l'on doit être tout étonné de trouver au centre de l'Afrique australe. En retour de la déférence du mari, ses
femmes doivent lui fournir la nourriture ; c'est peut* être pour cela, ainsi que le fait remarquer le docteur Livingstone, que les femmes ne manquent jamais de maris, et que, du Cap à l'Equateur, on ne trouve pas une vieille fille. De temps en temps, cependant, il survient quelque brouille dans les ménages, et il paraît que la faute en est plus souvent aux femmes qu'aux hommes. Dans tous les cas, lorsqu'un mari est assez malheureux pour offenser ses femmes, elles le punissent en l'attaquant dans la partie la plus sensible : l'estomac. En rentrant chez lui à l'heure ordinaire, s'il réclame son dîner à sa première femme, elle le renvoie à la seconde qu'il aime davantage, celle-ci à la troisième, et ainsi de suite jusqu'à la dernière, et toujours avec un résultat négatif. Alors, il n'a d'autres ressources pour se venger du mal qu'on lui fait, que de grimper, épuisé et affamé sur un arbre dans le lieu le plus fréquenté de son village et de s'écrier d'un ton larmoyant: « Ecoutez! oh ! écoutez!!! Je croyais avoir épousé des femmes, mais ce ne sont que des sorcières; je suis célibataire, je n'ai pas une seule femme; est-ce bien là une position sortable pour un homme comme moi? »
Les femmes ne se contentent pas toujours de montrer leur déplaisir de cette manière ; quelquefois elles renforcent leur autorité sur le mari par des soufflets et par des coups. Mais, à la vérité , les Makololo reconnaissent eux-mêmes que c'est aller un peu trop loin : et dans ce cas, le sentiment public se
prononce contre une telle conduite. Aussi, lorsque cela arrive, le malheureux mari obtien t— il une sorte de réparation, car alors les autorités du village interviennent, et la femme qui a abusé de son autorité est condamnée à porter son mari sur son dos depuis la Gotla (cour de la maison du chef) à sa propre maison, poursuivie pendant le chemin des quolibets et des rires moqueurs des hommes d'un côté, et, d'un autre côté, accompagnée par les sympathiques propos des femmes et par des exhortations telles que celle-ci : « Donne-lui en encore! » La première fois que le docteur Livingstone fut témoin decespectacle, il s'agissait d'unhomme grand et robuste que portait une petite vieille femme, aussi ne put-il s'empêcher d'en rire, au grand scandale de la jeune Afrique. Contrairement à toutes les autres tribus du sud de l'Afrique connues du docteur Livingstone , ces nègres sont idolâtres. En passant sur leurs principales routes , il vit des sentiers conduisant à des lieux consacrés aux esprits dans les profondes retraites de leurs forêts. Ils se rendent souvent dans ces lieux, et comme ils attribuent les maladies et les calamités aux ombres offensées de leurs parents morts, ils font de fréquentes offrandes en vivres et autres choses, mais des êtres invisibles ne sont pas les seuls objets deleuridolâtrie. Le docteur Livingstone vit des idoles faites de leurs mains, telles qu'un bloc de bois avec une tête d'homme grossièrement sculptée, ou bien un lion en terre ayant deux écailles pour les yeux, debout sous un hangar; lorsque les gens sont mal-
heureux, ils battent le tambour toute la nuit devant ces images. Ils sont encore très-superstitieux ; ils ne voulaient pas manger avec ni devant un étranger. Lorsque le docteur leur donnait de la viande, ils l'acceptaient avec reconnaissance, mais ils l'emportaient chez eux .
Mais, quelque regrettable que fût l'état social de ces enfants de la nature, ils se montraient toujours doux et bienveillants pour le docteur Liviogstone. Lorsqu'avec ses compagnons il approchait d'un village , un messager venait généralement au-devant d'eux avec une invitation polie d'y entrer et de choisir l'arbre sous lequel il leur convenait de se reposer. Lorsqu'il avait accepté cette offre amicale, les habitants apportaient et arrangeaient à l'ombre de cet arbre autant de nattes empruntées à leurs demeures, qu'il en fallait pour abriter leurs hôtes du soleil de midi et de la rosée de la nuit. Jamais les vivres ne manquèrent, et la suite du doc* teur Livingstone fut bien nourrie pendant toute la durée du voyage jusqu'à Tête. Les naturels que l'on rencontra donnaient toujours de bonne grâce, s'excusant que le manque de temps ne leur permît pas de mieux faire et ne voulant rien accepter en retour de leurs bons procédés.
Cependant, quoique les voyageurs dussent beaucoup à leurs amis, ils n'étaient pas toujours à leur charge; une grande partie du pays qu'ils traversèrent fourmillait littéralement de gros gibier ; les troupes d'éléphants surpassaient surtout de beaucoup tout ce
que le docteur Livingstone avait entendu dire, ou ce dont il se faisait une idée. Ces animaux font un grand tort aux naturels , ils entrent fréquemment dans les jardins, et si on vient à les troubler tandis qu'ils mangent des courges ou d'autres végétaux , ils poursuivent les naturels, démolissent leurs habitations dans lesquelles ceux-ci se réfugient et les tuent. La suite du docteur Livingston fut souvent obligée de tirer sur ces énormes quadrupèdes pour débarrasser le chemin. De plus, on en tua un grand nombre de jeunes pour leur nourriture ; mais ces animaux formidables étaient souvent dangereux, car lorsqu'ils étaient alarmés, ils se précipitaient au milieu des voyageurs. En outre des éléphants le docteur Livingstone trouva ce pays étendu et bien arrosé, partout peuplé de buffles, de girafes, de zèbres, d'antilopes, de cochons, etc. Ne parlant que d'une seule espèce, le magnifique antilope sauteur, il écrit : « Je ne pouvais me former aucune idée du nombre de ces beaux animaux que je vis dans mon voyage; je ne puis que le comparer à celui des sauterelles, car aussi loin que ma vue pouvait atteindre ils me semblaient une masse tremblotante quelquefois éparpillés et d'autres fois compacte sur une plaine de six à sept milles de longueur (9 à 11 kilomètres) et trois ou quatre (5 à 6 kilomètres) de largeur.»
Quelquefois, lorsque le docteur Livingstone s'éloignait pour se procurer du gibier pour sa suite et qu'il se couchait dans l'herbe le fusil à la main, examinant ces animaux répandus sur leurs pâturages, il
était tellement ému de te majestueux spectacle qu'il se sentait incapable de tirer un seul coup de feu et qu'il s'en revenait les mains vides vers ses gens, plutôt que de porter la mort au milieu d'une scène aussi belle ; mais les besoins journaliers de ses nombreux compagnons ne permettaient pas à notre hardi explorateur d'écouter souvent ces sentiments de compassion, il fallait avant tout trouver un dîner, et pour l'obtenir il fallait tuer la belle et gracieuse girafe, le zèbre léger, l'élégant antilope ou le lourd hippopotame. C'est peut-être ici le cas de faire observer que le mets le plus friand des Makololo, le roastbeef de la vieille Afrique, est la chair du zèbre, tandis que la girafe remplace le veau, l'hippopotame le porc, et les nombreux antilopes, la venaison. Ces mets délicats et variés manquèrent rarement à nos voyageurs pendant leur longue course, tandis que les rives du fleuve leur fournissait en abondance du gibier ailé; des oies, des canards et d'autres oiseaux plus petits volaient en myriades le long de laroute qu'ils suivaient. D'un seul coup de fusil, le docteur n'abattait pas moins de dix-huit canards ; il n'est pas besoin d'en dire davantage pour faire voir que l' Afrique centrale du sud est tout autre chose qu'un désert aride. Les poissons étaient aussi abondants que la viande et la volaille.
Quelles que soient les autres privations que ses compagnons aient endurées, sa qualité de pourvoyeur des vivres ne donnait pas lieu à beaucoup de plaintes, et nous ne nous étonnons pas de l'entendre dire: « Je
trouvai inutile de me charger de poissons pendant le voyage , car les animaux ne semblaient pas connaître un fusil et se tenaient à portée de mon arme. » Aussi la fertilité du sol et l'abondance du gibier ne contribuèrent pas peu au succès de son entreprise.
Dès que le docteur Livingstone eut terminé ses préparatifs, il quitta Linyanti mon té surle dos d'un bœuf et se miten route pour Test, plein de confiance dans la Providence qui lui avait jusqu'ici été si favorable et plein d'espoir dans la réussite de son grand projet. La description que nous avons déjà donnée du peuple par les villages duquel il passait, mettra notre lecteur à même de le suivre journellement pendant une grande partie du voyage. Pendant longtemps il se tint en vue du Zambèse et suivit ses détours } il n'y eut pas de point important sur sa route où il ne fit quelque observation astronomique ; l'usage qu'il fit du sextant et de son horizon artificiel était si fréquent, que le bruit le précédait qu'un homme blanc arrivait qui avait fait descendre le soleil et la lune et qu'il les portait sous son bras : la plus sérieuse autorité sur un tel point, l'astronome royal de la ville du Cap, a affirmé qu'au delà du district du Cap, il n'y a aucune rivière déterminée de position avec une aussi scrupuleuse exactitude que le Zambèse l'a été dans le centre de l'Afrique par les observations du docteur Livingstone.
Nous ne suivrons pas le voyageur dans tous les villages qu'il eut à traverser avant d'atteindre Séshéké, nous renvoyons le lecteur à l'ouvrage que le
savant missionnaire prépare en ce moment, notre tâche étant dans ce rapide aperçu de signaler seulement les points principaux de cette remarquable exploration vers l'Est.
Arrivé à Séshéké, le docteur Livingstone descendit dans des canots la rivière Liambye avec les deux cents Makololo qui l'accompagnaient. Il eut bientôt dépassé le confluent du Ghobé, et à 10 milles (16 kilomètres) au delà, il commença à rencontrer des rapides. Laissant alors les canots, il marcha environ 20 milles (32 kilomètres) de plus le long de la rive gauche jusqu'à Kalai, autrement nommé île de Sekoté, où il arriva le 20 novembre 1855. En cet endroit le docteur Livingstone tint conseil, et il fut décidé que l'on éviterait la partie montagneuse à travers laquelle la rivière coule en tournant au nord-est, par le double motif de l'existence de la mouche tsétsé et de l'aspérité des chemins.
Le docteur quitta alors un instant ses compagnons et se rendit 8 milles (12 ou 13 kilomètres) plus bas pour visiter les fameuses chutes ou cascades de Mosiotunya. Elles sont situées par environ 17° 57' de latit. sud, et 25° 57' de longit. orientale du méridien de Greenwich (longit. 23° 37' de Paris). Jusqu'alors elles n'avaient été visitées par aucun Européen, mais notre explorateur en avait souvent entenduparler.il avait donc hâte de les voir. A la distancede 5 à 6 milles ( 8 ou 10 kilom.) , il aperçut cinq ou six colonnes de vapeur paraissant s'élever jusqu'aux nuages, et dont l'effet était exactement semblable à celui que produit
en Afrique l'incendie des herbes sur les vastes étendues du terrain. Une petite colline boisée semblait barrer au delà et terminer le cours du Zambèse qui avait en cet endroit au moins 1,000 yards (913 mètres) de largeur et qui était couvert de nombreux îlots ombragés de magnifiques forêts tropicales. Il put se convaincre que cette chute, qu'il met au-dessus de celle du Niagara pour son imposante majesté, était causée par le subit rétrécissement du lit de la rivière de 1,000 à 25 yards (914 à 22 mètres), et à sa chute immédiate à travers une fissure ou faille d'une profondeur de 30 mètres environ.
Lorsque le docteur Livingstone visita les lieux, le Zambèse coulait dans son lit le plus étroit, et ses eaux étaient au plus bas, cependant l'effet du rétrécissement soudain de son cours et de sa chute était encore sublime au plus haut degré et effrayant du point où il la voyait. Peu satisfait de n'assister que de loin à ce phénomène naturel , il voulut voir de près la coupure par laquelle disparaissait le fleuve à travers une barrière de rochers et des colonnes de vapeurs s'élevantde 300 à 500 pieds (100 à 120 mètres), formant un nuage et retombant en pluie continuelle ; il engagea donc un naturel des plus vigoureux et expert dans la conduite d'un canot à l'accompagner, et descendit avec lui la rivière au milieu des remous nombreux qui se formaient à l'approche du goufre, et il atteignit à grand'peine une petite île située immédiatement au-dessus de la chute et d'où il pouvait voir par-dessus le bord dans l'abîme écumant le tour-
billon de ses eaux , il se trouva alors au milieu du foyer de ces colonnes vaporeuses ; mais quelque admirable que fût ce spectacle, le docteur Livingstone pensa qu'il devait être faible en comparaison de ce qui arrivait à la saison des grandes eaux lorsque la rivière coule dans un lit large de plusieurs milles et pousse ses eaux grossies par la même étroite ouverture. Alors les colonnes de vapeurs peuvent être aperçues, et le bruit entendu à une distance de 10 à 12 milles (16 à 20 kilomètres). A 30 ou 40 milles (50 ou 60 kilomètres) à l'est-sud-est, la rivière sort du lit où elle est emprisonnée, et redevenue large et tranquille, elle coule au nord-nord-est, et au nord-est jusqu'à ce qu'elle atteigne la latitude de 15° 37' sud.
Cependant, en 1854, le résident de la station de Kuruman, le Rev. MofFat, beau-père du docteur Livingstone, avait rendu visite à Mosélékatsé , le grand chef des Matabélés, la nation ennemie des Makololo, pour obtenir de celui-ci la permission d'établir un dépôt de provisions sur son territoire au point où l'on présumait que le docteur Livingstone le traverserait. Le chef matabèle, qui était lié par la reconnaissance au Rév. M. MofFat, désigna pour ce service 20 hommes qui furent chargés de transporter dix-sept boîtes et d'autres bagages sur la rive méridionale du Zambèse. Lorsque ces hommes y arrivèrent avec leurs trésors , ils hélèrent les Makololo sur la rive opposée, les informant du motif de leur visite et les invitant à prendre soin de ce
qu'ils avaient apporté pour le docteur, nom par lequel Livingstone était le plus connu en Afrique. Mais craignant la trahison , les Makololo refusèrent d'abord de s'approcher. Les Matabélés laissèrent donc les objets sur la rive méridionale du Zambèse, abandonnant à la responsabilité des Makololo le soin de les mettre en sûreté. 11 est possible que la crainte que ces caisses n'eussent une vertu magique, ait influencé les bonnes dispositions des Makololo à l'égard du docteur ; quoi qu'il en soit, aucun article ne fut pillé ou volé ; et lorsque le docteur Livingstone arriva aux chutes de Mosiotunya, il trouva ce secours dans toute son intégrité.
Après avoir visité les chutes, le docteur Livingstone retourna 8 milles (11 kilom.) en arrière jusqu'à l'île de Kalai dont nous avons déjà parlé; on la nomme, avons-nous dit, île de Sekoté, parce qu'elle renferme le mausolée d'un chef puissant de ce nom. Il visita ce lieu , et ne trouva pas moins de soixantedix grandes défenses d'éléphant autour de la tombe, et trente autres sur la tombe des parents du chef. Le peuple gouverné par Sekoté comptait parmi les barbares les plus dégradés de l'Afrique du sud. Les crânes humains étaient leurs ornements les plus précieux. Le docteur Livingstone en compta cinquante à soixante attachés sur des pieux dans un seul village ; et ils étaient tellement recherchés , que des étrangers étaient souvent mis à mort rien que pour en augmenter le nombre ; mais quelque temps avant la visite de notre ami , Sébitoane avait exterminé ou
chassé ces sauvages ; et par là il avait rendu un important service aux tribus environnantes. Sans cette circonstance, il est douteux que le docteur Livingstone eût pu traverser leur territoire, sachant qu'une grande partie du pays était composée de rochers , depuisles cataractes jusqu'à la rivière de Kafué, surtout une partie montagneuse nommée les collines de Kisi-Kisi , et qu'il était aussi infesté de mouches tsésé.
Le docteur Livingstone quitta le Zambèse à Kalai, et prenant la direction nord-est pendant environ 140 milles (225 kilomètres), le rejoignit à son confluent avec le Kafué. Cette belle rivière, coule, large et profonde, à travers un pays occupé par des tribus appelées Bashukulumpo, nom qui leur a été donné en conséquence de leurs cheveux qu'ils portent de manière à ressembler à un casque de dragon.
Au point où était alors parvenu notre explorateur, à la jonction des deux rivières, Zambèse et Kafué, il arriva à une belle chaîne de montagnes, s'étendant le long de la rive orientale du Kafué au loin vers le nord. Au moyen de l'eau bouillante, il s'assura que l'élévation, presque imperceptible, à laquelle il se trouvait alors , était de 4000 pieds ( 1220 mètres) au-dessus du niveau de la mer. C'était une découverte importante , en la rapprochant de ses premières observations relatives à une autre chaîne de montagnes de la même hauteur environ à l'ouest du continent, dont un des plus hauts points est occupé par le lac Dilolo; il fut conduit à cette con-
clusion que le centre de l'Afrique forme une vallée étendue , flanquée à l'ouest et à l'est par ces deux chaînes de montagnes , et que dans le bassin, ainsi formé, un grand nombre de petites rivières venaient de chutes en chutes se jeter dans le Zambèse, grande artère fluviale de l'Afrique du sud.
Là aussi , à la jonction du Kafué avec le Zambèse , la végétation diffère de celle qui caractérise les terres basses autour de Linyanti et de Séshéké ; mais le fait le plus important, c'est qu'en cet endroit commence un pays très-sain, s'étendant à l'est vers Tête.
De toutes ses découvertes, le docteur Livingstone considéra celle-ci avec le plus grand intérêt, car il vit tout à coup quel heureux parti on en pourrait tirer pour l'établissement d'une mission; et c'était là principalement le but qu'il poursuivait depuis six années de privations , de fatigues et de souffrances sur les hauteurs occidentales du côté de la vallée de Barotsé ; il avait en effet traversé un pays à la fois salubre et productif; mais la difficulté de s'y rendre de la côte le rendait impropre comme centre d'établissement de missionnaires. Il en était autrement du pays où il était maintenant parvenu; et quoiqu'il n'eût pas encore suivi le Zambèse jusqu'à l'Océan, ses recherches et ses raisonnements lui faisaient à l'avance conclure que ce fleuve devait fournir un chemin facile vers l'intérieur.
Rempli de joie et d'espérance, ayant sous les yeux ce beau et large fleuve dont les eaux coulaient à travers une riche vallée à sa droite , sur laquelle se
pressaient de nombreuses populations, notre voyageur poursuivit sa belle exploration.
Les bautes terres qu'il parcourait alors étaient le pays dans lequel , après leur migration du sud , les Makololo s'établirent d'abord après avoir subjugué les Nègres , anciens possesseurs du sol , qui depuis étaient confondus avec leurs conquérants. Ici, la fatale fièvre, qui les avait décimés pendant qu'ils cherchaient un refuge dans les vallées pleines de roseaux et les marais insalubres du Ghobé et du Seshéké, était «à peine connue; et ils retourneraient avec joie dans cet heureux pays, s'ils pouvaient le faire en sûreté; mais ils en étaient empêchés par le voisinage des Matabélés, qui peuplent le pays au sud du Zambèse. Notre voyageur vit clairement cependant que, si lui et sa famille pouvaient habiter parmi les Makololo, ceux-ci pourraient rentrer en possession de ce beau pays en toute sécurité; car le chef des Matabélés, Mosélékatsé ne ferait jamais la guerre à un peuple chez lequel habitait une fille de son ami MofFat.
La région montagneuse, dont il est ici question, est, au contraire des basses terres, marquée par l'absence de forêts et de marais. Le pays est ouvert et onduleux, couvert d'herbes , ressemblant à un grand parc ; il convient également aux pâturages et à l'agriculture, car le blé y est abondant et de qualité supérieure, ainsi que d'autres céréales et des racines de diverses espèces.
En bonne santé, et encouragé par la pensée qu'il approchait du terme de son long voyage , le docteur
Livingstone poursuivit sa route jusqu'à ce qu'il eût atteint le point où une autre grande rivière, le Loangua , se jette dans le Zambèse. Tci il rencontra les premières traces du séjours des Européens, mais ce n'était que des souvenirs d'un âge passé. Elles consistaient en quelques ruines de l'ancienne ville portugaise de Zumbo ou Jumbo , aujourd'hui abandonnée. C'était autrefois l'établissement le plus occidental de cette nation sur la côte orientale d'Afrique, mais depuis longtemps le flux de la civilisation, qui s'était étendu jusque-là, s'est retiré vers l'est, et Tété a pris sa place.
Après avoir quitté Zumbo, le docteur Livingstone, quoique encore engagé dans la région montagneuse, devait poursuivre sa route à travers un pays beaucoup plus difficile que celui qu'il avait traversé jusqu'alors. Il n'était plus dans un pays où , comme chez les Makololo, il avait lieu de se croire entièrement en sûreté , mais bien parmi des tribus qui lui étaient entièrement étrangères comme il l'était pour elles. Ces tribus étaient d'autantplus à craindre, qu'inconnues au docteur Livingstone, elles étaient alors en guerre avec les Portugais et avaient assiégé pendant deux ans leur petite colonie de Tête. Cependant, ce qui faisait sa sûreté, c'est qu'elles ne possédaient pas de canots, et que quand bien même elles en auraient possédé , les courants entre Zumbo et Tête les auraient empêchés de s'en servir à une grande distance du Zambèse. Les lions étaient considérés par ces farouches naturels comme des créatures sacrées,
car les naturels ne les tuaient pas , et , quoiqu'ils ne pussent compter sur leur clémence pendant la nuit et que pour cela ils dormissent dans les arbres , pendant le jour , lorsque quelques-uns étaient en vue , ils les approchaient à une distance respectueuse , et frappaient leurs mains en signe de vénération. Pour comble d'affliction, le docteur Livingstone perdit bientôt ses derniers bœufs par suite des piqûres des tsétsés. Tl lui fallut donc s'avancer à pied le Ions: des rives du Zambèse au milieu des taillis épineux qui couvrent ses bords, et user désormais de la plus grande prudence afin d'écarter toute collision avec les tribus féroces et formidables qui parcouraient librement le pays. « Il n'était pas probable, écrit-il , que je pusse facilement reconnaître notre route, car le pays est couvert de bois, de gravier, de buissons , d'arbres et d'herbes, et souvent même nous ne suivions aucun sentier , évitant, faute d'argent, les villages où il aurait fallu donner quelque chose. » La température était fort élevée, elle occasionnait beaucoup de vapeurs , et il fallait toujours avoir les yeux tournés vers la terre pour ne pas en être incommodé. Au premier contact avec les naturels , ils prirent le docteur Livingstone pour un Portugais , et ils l'eussent attaqué avec sa suite si on ne les eût immédiatement détrompés. Cependant, lorsqu'ils apprirent que c'était un Anglais il lui témoignèrent des sentiments moins hostiles, comme à un membre de la nation qui aime les noirs. Affaibli comme il l'était alors, le docteur Livingstone désirait beaucoup trouver un lieu pour se reposer ; etcepen-
dfant il ne pouvait aller de Zumbo à Tête sans fixer la position de beaucoup de villes sur sa route. II arriva enfin à 8 milles (12 kilomètres) de cette dernière ville où il savait être bien reçu, et où il comptait retrouver quelques-unes de ces mille commodités de la civilisation dont il était privé depuis si longtemps. Mais il était tellement épuisé , qu'il lui fut impossible, malgré les plus pressantes sollicitations de ses compagnons, d'aller plus loin. Heureusement que le gouverneur portugais, informé de son arrivée, lui envoya, avec les témoignages de sa considération, ce que le docteur Livingstone appelle les matériaux d'un déjeuner civilisé ; comme il ne manquait pas d'appétit, il fit bonneur à l'hospitalité portugaise , et , à l'exception du lit dans lequel il couchait à Loanda , après avoir couché six mois sur la terre, il ne goûta jamais un plus grand plaisir que de ce repas bienvenu. En effet, il renouvela tellement ses forces épuisées qu'il put, sans autres fatigues, poursuivre et terminer son voyage; et, le 2 mars 1856, le docteur Livingstone faisait son entrée à Tête. Le gouverneur de cette colonie, le major Sicard, le reçut avec la plus grande cordialité, et comme la saison ne lui permettait pas de descendre en sûreté le delta malsain du Zambèse, il accepta l'hospitalité de son digne hôte et resta pendant quelque temps dans cette ville.
Tandis qu'il était à Tête, il ne resta pas oisif (1); une chose surtout le frappa. Ce beau fleuve, son compagnon de voyage (the companion ofhis travel) qu'il £1) Il écrivit de cette ville plusieurs lettres en Europe, l'une d'entre
avait constamment suivi pendant sa grande exploration , avait ici , dans une partie pourtant resserrée de son cours, plus de 1000yards(9l4 mètres) de largeur; ne pouvait-il pas servir à introduire des marchandises dans l'intérieur du pays? En examinant le pays d'alentour, il put s'assurer que Tête était au centre d'un itotnense bassin houiller . et il découvrit deux veines de charbon de terre sur les bords d'une rivière (la Revubué) qui tombe ici dans le Zambèse; l'une avait 85 pouces (près de deux mètres) d'épaisseur. Dans un autre endroit, nommé Ghicova , il en trouva deux autres et on lui assura que l'on y rencontrait aussi de l'argent, mais il ne put vérifier le fait. On savait aussi qu'autrefois un grand district aurifère, qui entourait en partie la mine de houille, rendait 130 livres par année 5 mais il était maintenant comparativement improductif parce qu'il était mal exploité. Ce métal précieux n'a été recherché jusqu'ici qu'à la surface ; et cependant, dans quelques districts, on le trouve en morceaux gros comme des grains de blé. H y a donc lieu de croire qu'en employant les procédés et les machines en usage dans l'Australie et en Californie, le rendement de ces mines délaissées serait considérable. 11 y a aussi du fer d'aussi bonne qualité que le meilleur de Suède. Le docteur Livingstone vit souvent les naturels ployer le fer de leurs lances en attaquant des hippopotames et les redresser avec une simple pierre, sans qu'il en réelles, adressée au président de la Société de Géographie de Paris , a été insérée au Bulletin d' août-Septembre 1856, p. 155 ; elle renferme des détails très-intéressants sur son voyage de Linyanti à Tête,
sultât aucun dommage. En outre des productions végétales qu'on trouve dans les environs de Tête, et qui sont les mêmes que celles que le docteur avait rencontrées sur son passage dans d'autres districts, les plus importantes, qui soient ou particulières au pays, ou très-abondantes, sont le séné et le cinchona. Il y a aussi beaucoup déplantes fibreuses et une espèce de coton sauvage qui vient en grande abondance et qui, bien cultivé, serait certainement d'un bon rapport. Le sucre et l'indigo sont indigènes , et leur culture pourrait facilement recevoir la plus grande extension. LesMakololonese doutent nullement que Ton puisse obtenir delà canne, avec laquelle ils sont si familiarisés, du sucre cristallisé. Sékélétou, ayant hâte de s'en assurer, confia à notre voyageur une grande quantité de dents d'éléphants pour acheter les machines nécessaires. Le docteur Livingstone ajoute aux richesses minérales et végétales des pay9 qu'il a traversés la cire des abeilles. Il dit qu'en traversant le pays , le voyageur entend constamment le chant de l'oiseau miel (koney bird) qui l'invite à le suivre aux ruches des abeilles, mais que les naturels , en récoltant le miel, jettent la cire qui pourrait devenir un article important de commerce.
L'ignorance n'est pas la seule cause qui voue à l'oubli des contrées qui pourraient devenir si riches. La principale cause doit être attribuée aux marchands d'esclaves autrefois si nombreux dans l'Afrique orientale. L'éloignement de ce commerce contre nature, dit le docteur Livingstone, a été suivi par un état général d'affaissement. On s'attriste lors-
qu'on considère la situation de ce beau et fertile pays.
Aussitôt que la saison le permit, le docteur Livingstone reprit son voyage à la côte, mais à Tête, il quitta les Makololo, dont les fidèles services lui avaient été si utiles dans son long voyage, en leur promettant de revenir les voir Tannée suivante. Il ne pouvait se faire aucun scrupule d'abandonner ces naturels à leurs propres ressources , car l'habileté et la dextérité surprenantes de quelques-uns pour la chasse des éléphants qui, autour de Tété, sont si nombreux , leur assurent une subsistance suffisante jusqu'à son retour (1).
Le docteur Livingstone avait cependant devant lui un voyage de 300 milles à travers le delta pestilentiel du Zambèse, pays aussi grand que l'Ecosse. Mais il n'atteignit pas la côte avant d'avoir fixé la position de Sena et d'autres points importants sur sa route et établi ce fait que Quilimane , l'établissement portugais où il arriva le 26 mai . ne se trouvait pas à l'une des embouchures du Zambèse, comme on le croyait autrefois, mais bien sur une rivière insignifiante, tandis que la branche navigable de cette rivière était plus au sud (2).
Désirant amener un de ses compagnons avec lui
(1) Le docteur Livingstone compte retourner en Afrique aussitôt après la publication de son ouvrage.
(2) Le docteur Livingstone , dans une lettre qu'il nous a fait l'honneur de nous écrire à la date du 26 mars dernier, insiste sur ce point : Ce n'est qu'accidentellement, pendant la saison des hautes eaux, que le bras septentrional du Zambèse peut communiquer avec la rivière sur laquelle est située Quilimane.
en Angleterre, aûn que celui-ci pût à son retour faire à ses compatriotes, dans l'intérieur de l'Afrique, un rapport favorable de la civilisation anglaise et de la religion des blancs, le docteur Livingstone fit son choix, mais l'issue fut très-tragique. En effet, lorsque ce Makololo arriva à Quilimane, il fut merveilleusement étonné des choses nouvelles qui l'entouraient. La mer alors agitée par une tempête , qui empêcha le vaisseau de guerre, qui attendait le docteur Livingstone, d'approcher de la terre, le remplit d'étonnement. Et lorsqu'enfîn le Frolic se trouva en vue, les vagues étaient encore très-fortes t et il fallut le rejoindre dans un canot. Le Makololo accompagna son ami le docteur; mais comme le canot montait et descendait avec chaque lame , il se tourna vers le docteur Livingstone et, d'un regard et d'un ton qui dénotaient l'étonnement et la crainte, lui demanda : « Est-ce ainsi que nous allons rejoindre votre pays?» Et, quoiqu'on Tassurât plusieurs fois qu'il s'agissait seulement de rejoindre le bâtiment, il renouvela souvent la question. Enfin , arrivés à bord , on mit à la voile pour l'île Maurice que le Frolic atteignit le 13 août. Mais les nouveautés qui se succédaient tour à tour, étaient trop fortes pour l'intelligence de cet Africain , enfant de la nature ; aussi lorsqu'en entrant dans le port de Saint-Louis , il vit un bateau à vapeur en mouvement , sa raison l'abandonna tout à fait; il se jeta alors à la mer, et il se noya.
Après s'être reposé quelque temps à Maurice , le docteur Livingstone fit voile pour Aden, et de là pour Suez. Il se rendit à Alexandrie , et s'embarqua sur
le Canada; mais il n'était pas au terme de ses rudes épreuves , une affreuse tempête le força de relâcher à Tunis , d'où il put enfin se rendre à Marseille ; et, le 8 décembre 1856 , il foulait pour la première fois cette terre d'Europe, qu'il avait quittée dix-sept années auparavant (1). De Marseille il se rendit directement à Londres, où il arriva le 11 décembre, impatient d'embrasser sa femme et ses enfants.
A son arrivée, le docteur Livingstone reçut le brillant accueil que lui méritaient ses intrépides et heureuses explorations à travers le continent africain. Les directeurs de la Société de missions de Londres furent naturellement les premiers à l'accueillir et il y eut un grand repas en son honneur. Le 15 décembre la Société royale géographique, dans une séance extraordinaire tenue à son intention, lui offrit, par l'entremise de son président, Sir Roderick J. Murchison , une médaille d'or, en présence d'une grande affluence, parmi laquelle on distinguait plusieurs membres du corps diplomatique et notamment le comte de Livradio, ministre plénipotentiaire de Portugal, que le président a remercié au nom de la Société pour le bon accueil qui avait été fait au voyageur anglais dans les colonies portugaises. Le lendemain, 16 décembre, il parut dans une réunion fort nombreuse tenue dans Freemason's Hall, sous la présidence du lord Schaftesbury. Le commerce de Londres voulut aussi témoigner au savant voyageur l'intérêt qu'il prenait à ses travaux qui devaient ouvrir un jour un nouveau débouché (1) Voir les Annales des Voyages de décembre 1856, p. 374.
aux produits nationaux ; et les marchands de la Cité résolurent d'ouvrir une souscription pour assurer au docteur les moyens de continuer ses heureuses explorations.
Enfin, la Société de géographie de Paris, fidèle à ses traditions de justice et de loyale impartialité a, dans sa séance générale du 17 avril 1857, sur le rapport de M. Jomard, décerné au docteur Livingstone sa médaille du grand prix annuel (1).
Hâtons-nous néanmoins de dire que toutes ces distinctions honorifiques, dernières expressions de la juste reconnaissance des savantes Sociétés de Londres et de Paris, sont encore à nos yeux d'un poids bien minime lorsqu'on les met en regard de la moisson scientifique que le docteur Livingstone rapporte de ses grands voyages dont la relation est impatiemment attendue par le monde savant (2).
(1) Les membres de la Commission étaient MM. Daussy, d'Avezac, Guigniaut, Jomard et Vivien de Saint-Martin. — Voir le rapport de M. Jomard au Bulletin de la Société de Géographie d'avril 1858. - (2) L'ouvage du docteur Livingstone doit paraître à Londres, chez le libraire Murray, sous ce titre : DT Livingstone Missionary Journais and researches in south Africa... JVith Portrait, original Map, and interesting Illustrations.* C'est là le seul ouvrage que prépare le savant missionnaire. Nous insistons sur le titre de l'ouvrage et le nom de l'éditeur, parce que nous apprenons que plusieurs spéculateurs anglais ont publié, sans son aveu, et avant qu'il ait communiqué ses notes à qui que ce soit, un ouvrage intitulé: D* Livingston the life and Adventures (Voir V Athenœum anglais du 21 mars 1857, p. 374 et 375.)