MOEURS ET USAGES DES RUSSES AU XVII* SIÈCLE
L’écrivain qui nous a le plus souvent servi de guide jusqu’ici s’arrête à la fin du dix - septième siècle pour jeter un nouveau coup d’œil sur les mœurs du peuple dont il vient de tracer les vicissitudes politiques durant ce période. Rien n’est plus philosophique et plus utile qué ces tableaux comparés des pratiques civiles d’une nation , d’un siècle à l’autre ; car c’est bien plus dans ces détails que dans le récit des catastrophes du trône que se trouve l’histoire des sociétés : c’est par là qu’elles se touchent les unes et les autres , et que leurs annales peuvent intéresser la postérité. Les déplacements et les révolutions des puissances sont le bagage matériel de l’histoire. Le tableau des progrès de l’organisation sociale et des
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développements de la raison , si progrès il y a, en sont l’ârae. Voyons donc , d’après M. Lévesque , quel était l’état de la nation russe au moment où Pierre-le- Grand monta sur le trône , c’est-à-dire au moment où , suivant une opinion très erronée , mais très répandue , commence la véritable histoire de Russie. Ce sera le dernier emprunt que nous ferons à ce sage écrivain. Lui aussi ne put se soustraire à l’influence qui sembla dominer
tous les écrivains français du dix-huitième
siècle qui traitèrent l’histoire de Russie. C’est durant le règne brillant de Catherine, et dans sa capitale , que M. Lévesque alla chercher ses matériaux; il eut les yeux fascinés par le prestige de gloire dont cette souveraine s’environnait , et l’illusiôn s’étendit pour M. Lévesque , comme pour Voltaire, jusqu’au règne de Pierre-le-Grand ; car le sceptre de Catherine II , surnommée la Sémiramis du Nord, était, comme la baguette d’Armide, capable de changeren un momentleslieux, les choses et les hommes , et de mettre de
riants jardins sur d’alFrcux a})îincs. Aujourd’hui que la source de ces enchantements monarchiques est de'truite , ou peut voir et il faut dire la vérité'.
Au dix-septième siècle la société politique et civile e'tait arrivée à peu près au même point chez toutes les nations de l’Europe. Il y avait une sorte d’uniformité dans les mœurs et dans les usages. Au seizième siècle c’était l’Espagne qui avait donné le ton j maintenant la France avait son tour, mais la Russie était entièrement hors du cercle de ces communications.
L’aristocratie cléricale semblait n’avoir rien encore perdu, à cette époque, de son ancienne influence. Ainsi les évêques , les métropolites, étaient toujours les premiers consultés dans les affaires temporelles ; c’est pour oela que le patriarche est toujoui’S le premier nommé dans les délibérations publiques. Le respect' qu’inspirait la sainteté de son ministère le rendait en quelque sorte l’égal du souverain ; non qu’il eût en effet dans l’état une autorité temporelle , mais parceqnc , dans les con-
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seils , la vénération qoe Fon avait pour son autorité spirituelle donnait le plus grand poids à son opinion.
Cependant ces prêtres, ces moines aptes à conseiller et à diriger les affaires publiques , n’étaient nullement propres à éclairer le peuple , et reprenaient dans les choses spirituelles l’esprit étroit et superstitieux de leur profession. Des actes extérieurs , des signes de croix, des prosternements , l’observation rigoureuse des quatre carêmes , composaient toute la religion des Russes , et c’est seulement par ces pratiques qu’ils étaient , comme chrétiens, distingués des peuplades de leur empire , les plus privées de toute idée de spiritualité.- Beaucoup de Russes vivent encore dans la même ignorance et dans les mêmes superstitions. t
Les peuples superstitieux haïssent ceux qui ne partagent pas leurs superstitions. Les Russes détestaient les Européens. L’un des cris de joyeux avènement dont ils saluaient leurs princes , c’était de demander le massacre des étrangers.
Ils appclaientles Latins athées,
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mais iis n’avaient pas du moins cette sorte de barbarie qui consiste à renfermer pour toujours dans des cloîtres de jeunes biles qui ne se connaissent pas encore ; qui , moins appelées que contraintes ou se’duites , se laissept immoler sans savoir le prix du sacrifice dont elles sont victimes (i). Presque toutes les religieuses russes e'taient des veuves , des femmes sépare'es de leurs époux , ou convaincues ^ d’adultère.
Les prêtres n’avaient pas le droit de prêcher j il y en eut même. qui, pour récompense de leurs prédications , furent envoyés en Sibérie. La prédication est encore aujourd’hui bien moins fréquente dans l’église russe que dans les autres communions. Les Russes disaient avec beaucoup de sens que l’église est fondée sur la parole de Dieu , consignée dans les - livres saints , et que les interprétations des théologiens et des prédicateurs ont été la source de toutes les querelles qui ont divisé les chrétiens.
(i) Toujours Lévesque.
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Sous le czar Alexis , presque toutes les maisons de la capitale étaient encore de bois , comme au siècle prece'dent. Les murs en étaient nus : c’était un grand luxe que de les tapisser de cuir de Flandre , comme aussi d’avoir d’autres lits que des bancs, et de reposer sur la laine ou le duvet.
La table des Russes était sale et mal servie ; c’est un défaut que l’on trouve encore dans les classes inférieures , et même chez des gens dont l’état et la fortune promettraient plus de délicatesse. Les personnages importants avaient seuls un couvert complet, même dans un dîner prié; les autres n’avaient pas seulement de cuillère. L’art des cuisiniers ne faisait pas oublier ce que ces apprêts avaient de dégoûtant, autant ils sont aujourd’hui magnifiques et prodigues , autant ils craignaient alors toute dépense (i). Du poisson salé,
(i) Prodigues aujourd’hui, mais. sans goût et sans mesure, comme sans utilité. Cher le prince Potemkin on trouvait, par exemple, du Ghampague et des petits pAtés, mais pas un morceau de pain.
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<2es légumes, des racines, faisaient presque toute leur nourriture ; eependant ils mangeaient moins qu’ils ne dévoraient. Leur boisson ordinaire était riiydroinel ou l’eau-de-vie ; ils ne quittaient guère la table avant de s’être plongés dans l’ivresse.
Les Russes étaient ordinairement mal vêtus : leurs habits n’étaient jamais assez sales ni assez usés pour qu’ils crussent devoir les quitter ; mais dans les cérémonies , dans les fêtes de cour , d^s les occasions d’apparat , CCS hommes si négligés étalaient un luxe asiatique ; l’or et les diamants relevaient sur eux la richesse des étoffes les plus précieuses et des plus riches pelleteries. Ceux qui ne pouvaient se parer d’une manière convenable à ces circonstances louaient des robes , des pelisses , des bonnets , des chaînes d’or, des nimeterres , à la garde-robe du tzar. C’était là qu’ils empruntaient, à prix d’argent , leui’ parure pour les jours de noces ou de fêtes , et même pour les ambassades. S’ils perdaient ou gâtaient quelque chose , ils payaient le domma^ , et étaient battus en punition de leur négligence; car
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ni le rang ni la naissance n’exemptaient des battogue& et des fustigations.
Malgré cet éclat dont la cour brillait encore et qui pouvait éblouir les yeux des étrangers , elle avait , perdît ces immenses richesses dont elle avait joui jusqu’au règne de Boris. Des trésors amassés ^ pendant tant de siècles , acquis par le commerce ou achetés au prix du sang, étaient devenus la proie des ennemis qui avaient déchiré l’état pendant les derniers troubles. Qu’on juge par un seul trait du butin immense que firent les Polonais : ils pillèrent dans la principale église de Moscou les statues de' Jésus-Christ ' et des douze apôtres , grandes comme nature et .fondues en or-, un grand nombre de tables d’argent doré , des ornements , des vases enrichis de perles et de diamants. Le tre'sor des tzars fut eiilevé , dispersé , distribué aux soldats, à qui l’on ne pouvait donner de paie. La Russie sous les derniers princes de l’époque que nous venons de parcourir u’offrait plus que de brillants*débris d^ son ancienne opu-^ lence.
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Les femmes de distinction , soumises encore à l’anstcritc des mœurs orientales , éprouvaient cepenflant un peu moins de gène qu’elles n’avaient fait autrel’ois ;*ellcs pouvaient sortir pour aller à l’cglise , ou pour visiter leurs parents les plus proches. Mais , dans toutes les classes , elles continuaient de subir l’autorité rigoureuse et absolue de leurs epoux. Le père, la mère d’une femme n’empêcberaient pas, même à présent, son mari de la battre , ou plutôt de la déchirer en leur prc'sencc , et ménae sans raison. Il ne fait qu’user de scs droits, et ce serait un péché grave de vouloir y résister. L’auteur des Lettres persannes dit que les femmes russes aiment à être battues; et ce qui n’a l’air que d’une plaisanterie est une observation dont l’exactitude est justifiée par un de ces proverbes qui attestent l’existence d’une coutume générale chez un peuple:
« Biou kak choubloii , i loublou kak douchouy Je te bats comme ma pelisse , et je t’aime comme mon cœur. » On a publié ; il n’y a pas long-temps , une lettre du dixseptième siècle , dans laquelle une femme
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russe se plaint que son mari ne l’aime pas, attendu qu’il ne la bat jamais. Enfin , l’on sait que la Sémiramis du Nord , toute reine qu’elle e'tait, née allemande, se montrait absolument russe sur ce point ; on sait , dis-je , que l’indomptable Catherine se laissait battre par scs amants , et qu’elle sentit plus d’une^fois la pesanteur du bras d’un Orlof et d’un Potemkin (i).
Les femmes du peuple , moins sévèrement retenues dans la retraite que celles des nobles, trouvaient souvent des prétextes pour sortir, se livraient au goût qu’elles avaient pour les liqueurs fortes, et de leur ivresse naissait un libertinage dégoûtant et crapuleux. *
•Une excessive ignorance rendait les Russes d’alors fort orgueilleux. Leurs souverains , leurs grands , avaient quelque chose de la forfanterie si plaisante du
(i) C’est un fait que né nous apprend pas le livre de M. Lévesque, mais qui est très bien constaté d’ailleurs, et comme noos pourrons le prouver par les autorités dont nous ferons usage à Vendroit de cette impératrice.
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grand kan des Tartares de la horde dore'e, leur ancien maître, lequel, après avoir^dchire' avec ses ongles la viande à moitié crue dont se composait son repas , faisait publier à son de trompe , devant sa tente, que tous les princes et potentats de la terre pouvaient se mettre à lalile, attendu qu’il avait dîne.
^Les ambassadeurs russes e'taient d’une obstination extrême dans toutes les questions de cérémonial. Legouvernement portait très loin la défiance. Du temps même de l’administration de Sophie, les boïards et les hommes en place n’osaient avoir aucune communication avec les étrangers.
S’ils avaient besoin de les entretenir, ils ne manquaient pas de chojsir la nuit pour se trouver avec eux.
On peut croire que la police fut longtemps négligée en Russie. Il n’y avait pas de sûreté pendant la nuit dans la capitale, et les chemins étaient infestés de brigands. La misère, la paresse du peuple cl la dureté des maîtres en multipliaient le nombre.
11 paraît que l’usage des poisons était
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alors commun , el l’on craignait beaucoup les’euclianternents. On faisait jurer à tous ceux qui approchaient le prince de plus près , de ne pas mettre et d’empêcher que les autres ne missent des herbes dangereuses dans fci nourriture du tzar.
On a vu que le premier tzar, Ivan, forma une infanterie permanente sous le nom de stréütz, et lui donna des armes à feu.
Cette fameuse milice se corrompit dans les tcm ps de trouble , s’adonna au brigandage , anéantit la discipline, et ne fut plus guère redoutable qu’à ses maîtres.
Michel (Mikail) eut de la cavalerie allemande ; il leva des régiments de dragons. Pour vaincre ses voisins il chercha à les imiter. Alexis fit de plus grands changements encore dans l’état militaire. Il diminua le nombre de la cavalerie , et presque tous les officiers supérieurs furent Allemands. Les armées étaient composées de housards armés de lances, appelés depuis lanciers; de cavaliers pourvus d’armes à feu , et de dragons qui avaient de longs mousquets. On donnait le nom de soldats a des milices composées de pay-
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sans et de la populace des villes. Ils étaient armés d’épées et de fusils , et étaient divisés en régiments , sons le commandement d’officiers , la plupart étrangers. Les troupes de Kazan , d’ Astrakan et de Sibérie étaient à cheval, et se servaient de l’arc. C’était aussi l’arme des Nogais , des Baskhirs et des Kalmouks , dont on avait toujours un assez grand nombre dans lesarfnées. Les Cosaques avaient des armes à feu et des lances. Le district de Moscou entretenait toujours sur pied quarante mille strélitz , sans compter ceux des autres villes. Un tiers était consacré à la garde du tzar, les autres étaient distribués dans différentes places. Ils étaient partagés en plusieurs régiments. Leurs chefs avaient des terres que le souverain leur donnait pour un temps. Ils recevaient chaque année des présents en habits et en argent. Lesdvorianes et enfants hoïards des villes employaient à leur choix l’arc ou les armes à feu.
Les officiers qui se distinguaient par leur valeur et par l’importance de leurs services étaient présentés au tzar; ils en
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recevaient des pièces de drap , des étoffes de soie , de riches pelleteries , des vases d’or, des augtnentations d’appoinleraent , des terres, et quelquefois le prince les admettait à sa table. On gratifiait les femmes de ceux qui avaient été tués à l’arme'e.
Toutes les affaires se décidaient dans le conseil au sénat ; il était composé de boiards , appelés anciennement boliaré , ce qui correspond aux termes latins de majores, primores ; c’était la première classe des grands; à' okolnitchié , dont le titre signifiait qu’ils entouraientle prince; de doumnié-dvoriané , ou nobles du conseil , et de doumnié-diaki , ou secrétaires du conseil. Tous les décrets émanés du trône semblaient toujours avoir été dressés de 1 avis de ce tribunal. La formule était, hoiare prigovorili ^ i tzar prikazal. « Les boïards ont été d’avis , et le tzar a ordonne. » Ainsi le prince ordonnait seulement l’exécution de ce* que les magistrats avaient résolu ; mais on comprend de reste que ce n’était plus qu’une vaine formule , puisque le pouvoir le plus absolu , le despotisme le plus entier s’était
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établi depuis l’expulsion des Tatars. Le despotisme aime à voir quelquefois autour de lui les débris éteints, les froides reliques de l’ancienne liberté qu’il a détruite, ou à laquelle il a succédé.
Si l’on en croit Mayer berg, le conseil ne servait qu’à détourner de la personne du prince ce que les édits pouvaient avoir d’odieux; ainsi on admettait la prudente fiction de l’impeccabilité du monarque ; mais la responsabilité de ses agents n’y était du moins pas chimérique , et l’on a vu que les tzars savaient jeter au peuple quelques têtes par-dessus les murs, quand, la hache et la torche à la main , il n^enaçait les portes du palais.
Tous les magisti’ats étaient obligés de servir dans les armées ; c’était ordinairement un boïardin de la chambre qui avait le commandement en chef. C’étaient les oflOLciers du conseil ou de la maison qui avaient le gouvernement des villes , et qui étaient envoyés en ambassade. Il n’y avait pas une barrici’e marquée entre l’état civil et l’état militaire ; ou passait de l’un à l’autre ; cela supjjose une ajliniuis-
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tration excellente ou détestable, une législation simple, claire, précise, ou une horrible et pernicieuse confusion.
Quand le tzar avait résolu de faire Ta guerre , il se rendait dans la principale église , et faisait lire à haute voix , par un secrétaire d’état , ses griefs contre son ennemi , et les raisons qui l’obligeaient à en tirer vengeance ; ainsi le souverain croyait devoir encore à ses peuples quelque compte de ses actions, et cherchait quelque bonne raison pour leur demander du sang.
Il semblerait , d’après cet usage , que les Russes , conduits plutôt que commandés par un monarque , jouissaient de la liberté. Il est vrai cependant que le souverain régnait avec le despotisme le plus absolu. Won seulement le peuple, autrefois libre , était attaché à la servitude de la glèbe , mais les grands , les princes mômes , dont les ancêtres avaient été des souverains , e'iaient, au moindre signe du despote , déchirés par les fouets ou meurtris sous les baguettes. Les étrangers qui prenaient du service en Russie , étaient
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soumis au même traitement que les nationaux , et les médecins y étaient encore plus exposés que les autres. Comment les Russes avaient-ils pu être réduits à cet excès d’asservissement et d’humiliation? par l’ascendant qu’avaient pris les successeurs de Dinittrî Donski , et surtout par la terreur qu’avait imprimée le second Ivan Vassiliévitch.
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