‹ Résumée de l'histoire de RussieChapitre 14 sur 21 · G8 iuisuMi · texte numérisé non relu

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dont il devait plus tard corrompre et opprimer les liberte's.

Aprè? avoir e'té batlu^succcssivcineut à Warva , Jacobstadt et Gemavcrshof , il prend Mitlau, assiège la citadelle, et y entre par capitulation. Les Russes ont accuse les Suédois d’avoir dans cette occasion violé et profané les tombeaux des anciens ducs de Courlande, et les Suédois ont renvoyé aux Russes l'accusation de cette infamie.

A Tykoczin, Pierre joignit le prétendant Auguste , le consola de ses infortunes, et lui pi’orail de le venger. Il se rendirent ensemble en Lithuanie. Pierre, en par-' tant, lui laissa une armée , et revint à Moscou triompher , selon sa coûtume , après avoir fait une campagne -très diflicilc, dit Voltaire : ti'ès difficile en effet, il avait été battu quatre fois ;* cependant il avait pris Mittau et massacré les habitants de Narva.

Mais Charles XII, victorieux, s’avançait à Grodno. Le général Schullembourg , à la tète de douze mille Saxons et de six mille Russes, dernière espérance d’Auguste , fut

DE l’histoire de RUSSIE. 269

battu à Fraveustaclt par RchnscliUd. La déroute lut complète ; il se fit un horrible massacre des Russes (i); des bataillons’ français, qui se trouvaient parmi les saxons, passérentaux Suédois dès le commencement de l’action (3).

Pierre «fait marcher MenzikofFà la rencontre des vainqueurs , et se hâte d’aller mettre en sûreté, ou du moins de préparer à la défense le nord de ses états et ses conquêtes dans l’Ingrie.

Auguste signe l’indigne traité qui lui ravit la couronne, et, pour combler sa honte , livre Patkul qui l’avait si vaillamment défendu (3) ; il écrit même, par l’ordre

(1) Le chapelain Norberg prétend que le mot des Suédois, dans cette bataille, était au nom de Dieu , et celui des Russes, massacrez tout; mais ce furent les Suédois qni massacrèrent tout au nom de Dieu. F" ollaire.

(3) Ges trois bataillons avalent été faits prisonniers* à la bataille d’Hochstedt, et incorporés malgré eux dans les troupes saxonnes.

(5) Charles XII lit rouer Patkul , et tous les ordres relatifs aux détails de cette exécution furent écrits de la propre main du roi.

de. Charles XII, une lettre de fclicitatioa au nouveau roi Stanislas. Le grand écrivain que nous sommes quelquojfois forcé de contredire dans ce résumé fait ici une réflexion bien juste et digne de son génie philosophique ; « Quand on songe , dit-il, que le roi Auguste était un des plus braves princes de l’Europe , on voit bien que c’est le courage d’esprit qui fait perdre ou qui conserve les étals. »

Il fut alors question d’élire un nouveau souverain pour la Pologne; mais Pierre, Charles XII et la diète ne purent s’entendre. Celle-ci avait mis sur les rangs le prince Ragostki , naguère compétiteur redoutable de l’empereur Léopold. Pierre I'* proposait Siniawski , grand général de la république ; il s’en fallut peu qu’on ne vît trois rois de Pologne à la fois. Unambas-sadeur de France parla de paix à Charles XII, espérant lui faire tourner ses armes contre Joseph. L’obstiné gueirier repoussa, ces insinuations : quel que fût le sort do la Pologne , il ne vpulait désormais traiter de la paix que dans Moscou (t).

(i) Quel sujet de réflexion que celte obstina-v

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II marche , il arrive en Lithuanie , et sc trouve au m’oinent de surprendre le tzar dans Grodno. Il jette un pont sur la Bërëzina, et peu de jours après passe le torrent du Vabis à la vue des Russes , les^ attaque, les bat, traverse bientôt le Borysthène à Mohilof , et sur la foi de Mazeppa , qui lui promet de faire révolter l’Ukraine en sa faveur , il s’enfonce dans les déserts de cette vaste province. Les Russes le suivaient depuis Smolensk ; ils joignirent Levenhaupt, qui lui menait seize mille hommes partis de la Livonie , entre le Borysthène et la Sossa , et battirent les Suédois sans pouvoir cependant les mettre en déroute. Ce combat opiniâtre dura trois jours , et les Suédois , d’avance épuisés par une marche rapide dans des pays presque impraticables , cédèrent à l’excès de la fatigue plutôt qu h l’elTort de leurs ennemis. Charles rassempla les débris de ces troupes , et, se trou^

lion fatale , dont l’exemple s’est reproduit de nos jours pour la ruine d’une fortune bien plus haute ! ,

aÿ‘2 . ' RÉSUMÉ -j

vaut encore à latete d’envirou ti'cnte mille iiouimes , s'obstina dan& soh ^projet de subjuguer i’JJkraine, pour marcher ensuite à Moscou ( Il ne parvint à obtenir,-

(i) 11 marchait, mais par des déserts, et ne tapuvait que des viltagcs ruinés et br.ôlés. Le froid SC fît Sentir dès le mois clè décembre avec lunc ligueur si excessive. que , dans une de ses marches , près de deux mille hommes tombèrent morts ses yeux ; les troupes du txar souffraient moins parcequ’elles avaient plus de secours ; celles de Charles, manquant presque de vêtements, étaient plus exposées à l’âpreté' de la saison. ’ , V * • ' '

Dans- cet' état déplorable , le comte Piper, chancelier de Suède , qui ne donna jamais que de bous conseils à son- maître, le conjura de rester , de passer an moins le temps le plus ri-, goureux de l’hiver dans une petite ville de l’Ukraine ^ nommée Romna, où il pourrait se fortifîcr et faire quelques provisions par le sccoui^s ' de Mazeppa. Charles répondit qu’il n’était pas homme â s^enfermer dans une ville. Piper alors le conjura de repasser la Dvina etle Borysthène, de rentrer en Pologne, d’y donnerà ses troupea > des quartiers dont clics avaient besoin , de s’aider-do la cavalerie légère, des Polonais , .qui

DE il HISl:OIR£ DE RUSSIE. ‘2 70

par l’entremise de lilaz^ppa, qui avait totit promis , vivres , miyiitions , armes , isoidats, que le secours de quelques miJlicrs de Cosaques zaporaviens, secours funeste', puisque cette circoBStance,lc»cônduisit à >. Poltava. ‘ \ ' "

~ Charles attaquait cette Ville ; mais Pierre y faisait marcher toutes ses forçci, établis-' sait son camp ,* pourvoyait à tous les besoins de ses troupes, prenait des^moyens > pour assurer leur retraite cù cas d’évenement, et méritait une fois,^ par une qohduite prudemment sa vantev, le nom de ca pitaine habile , objet de ses vœux. C’e'taît sous les>murs dfe PoltaVa etsur les rives dé* la Yorskla qui les baigne , que la fortuné allait décider du destin de ces deux rivaux, auquel se rattachaient les destins de la

était absolument nécessaire, de soutenir le roi' qu’il avait fait nommer, et de contenir le parti d’Auguste , qui commençait à lever la tête.

Charles répliqua que ce serait fuir devant le tzar; que la sai«pn deviendrait plus favorable, qu’il fallait subjuguer l’Ukraine et marcher k Moscou. Voltaire^ Histoire de Chartes XII, *

moitié de l’Emope. Voltaire, calculant ici l’importance des intérêts , n’iiêsile pas à dire qu’il valait beaucoup mieux que Charles XII succombât ; que ce n’était qu’un héros de moins , au lieu que par la défaite ou la mort de Pierre, la Russie retombait dans le chaos. On pourrait peut-être établir avec plus de justesse les bases de cette appréciation; mais si l’on songe surtout à la honteuse paix du Pruth, et puis à la mort du prince Alexis , on sera forcé de voir dans la journée de Poltava le plus beau moment de la vie de Pierre , et celui par conséquent où sa fin eut été désirable.

Charles XII, quoique blessé, ne 'voulant pas déroger à sa coutume d’olFrir la balailleàl’enn'emi, sortit de ses retranchements avec précipitation : l’impétuosité de ses soldats trouva dans les Russes une résislance digne d’elle. Cette action fut très vive , et ne dura pas plus de deux heures ; jes Suédois, attaqués à leur tour par les Russes sortis dé leurs retranchements et subitement rangés en ordre de bataille ayec une précision remarquable , cédèrent de partout. Charles XII , contraint à la fuite,

DE l’histoire de RUSSIE.

suivi d’environ quatorze mille hommes, marcha vers le Borysihène. Un nombre plus considérable de ses Sue’dois, sous les ordres de Levenhaupt, avec quelques milliers de Zaporaviehs, se rendirent à MonzikolT, qui commandait dix raille horaraes , de cavalerie.

Telle fut cette fameuse journée de Poltava ou Pultava , où la témérité et l’imprudence de Charles XII, lassant enfin la fortune , la firent passer du côté de son rival , journée qui commença à fixer dans le n®rd la puissance de la Russie. ■

Pierre honora ses prisonniers en invitant à sa table les principaux d’entre eux , but à leur santé , et les appela ses maîtres ; mais peu après il les fit tous mener en Sibérie : il vengeait, dit-on, ainsi l’outrage que lui avait fait Charles XII en refusant un cartel qu’il lui envoya avant le siège.

Profitant de sa victoire, il retourne en Pologne , l'cplace la couronne sur le front trop humilié d’ Auguste , et conclut un traité contre la Suède avec la Pologne, le Dancmarck et le roi de Prusse ; de la il marche vers Riga, bloque cette pl.^cc , et

se hâte tl’aller préparer Ime fête triomphale à Moscou. 'Il y déploya un vaste appareil des dépouilles des'vaiticus euxmêmes y parurent, ainsi'que le brancard sur lequel Charleâ avait été porté pendant l’action. *

Désormais ses succès suivent une progression rapide : il prend Elbing, Vibourg, capitale.de la Carélie, achève le siège de Riga , et assure la conquête de la Livonie , en soumettant Pernau et Revel.

Pendant ces diverses expédit?ons , et pendant que Charles XII portait en Turqufeêsa valeur infortunée et son intraitable fierté , tous ses voisins , naguère tremblants devant lui , reprenaient des concessions arrachées par la ci'ainte , fondaient sur ses états que déjà ravageait la peste, et forçaient même ses sujets, par un exemple inouï, à signer un acte de neutralité en vertu duquel il ne leur était pas permis d’aller secourir leur roi. * Les intrigues du monarque suédois parvinrent enfin à arracher au sultan Achmet III une déclaration de guerre contre la Russie ; ce dernier avait d’ailleurs assez de

DE l’histoire de RUSSIE. 2^^

raisons de s’inquiéter des conquêtes du tzar sur Jcs bords de la mer Noire. D’une autre part, l&kan de Grimée , allié naturel de la Porte, redoutait un voisinage qui . ne pouvait plus lui offrir qu’un ennemi ou un maître. Ses vives démarches hâtèrent la lenteur ordinaire des délibérations du divan. Le tzar se fit précéder en Moldavie par le maréchal Chéremetel’, avec les troupes qui étaient en Pologne et en Livonie. Averti par l’expérience, il ne s’éloignera pas celte fois de Sa capitale sans avoir confié la régence à des hommes dont 1a fermeté et le dévouement lui sont éea-

leinent connus. De Pétersbourg if va à Moscou célébrer son mariage avec cette jeune livonienne (20), prise à Marienbourg huit ans auparavant, dont les' charmes, mais surtout l’esprit, avaient désormais acquis sur le sien un ascendant irrévocable ; femme singulière, qui, privée par le malheur et l’çbjection des premières années de sa jeunesse, des vertus particulières à son sexe, sut en trouver d’au-' très dans sa nouvelle fortune, dignes d’être éclairées parle grand jour du trône.

Auguste joignit le tzar ; il avait promis de puissants secours ; mais, roi §ans pouvoir, aussi bien que prince sans caractère, il e'prouva de la part de la diète le' refus de les fournir, La Moldavie et la Valafehie . avaient donné au tzar les mêmes espérances ; elles avortèrent e'galement par la rivalité' des deux hospodars qui commandaient ces provinces , Constantin Brankoven et Déraétrius Cantemir. '

Le visir Baltagi Mehemetavaitdéjà passé le Danube, à* la tête de cent mille Iiorhmes; le tzar , de son côté ,, passait le Boryslhène , et se hâtait de joindre le maréchal Chéremetef. Catherine , voulant justifier la faveur éclatante qu’elle venait de recevoir , partageait , avec une constance guerrière, les fatigues de son époux, et marchait à cheval à côté de lui à la tête des troupes. Elle connaissait déjà le génie . de sa nation et l’esprit du soldat.^ , ' »

Le rendez-vous générai de l’arméé était Yassi sur les bords du Pruth ;'le manque ’ de vivres^ la rareté excessive de l’eau, d’autres obstacles, d’autres dangers, tristes " fruits de ecs arides climats , rendirent

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bientôt ia iuarchc de l’armee aussi hasar-^ dense que pénible. Quelque diligence que pût faire le tzar , il ne put arriver assez tôt pour empêcher les Tuixs de passer le Pruth , ce qui e'tait le point capital.

L’armée turque était quatre fois plus considérable que celle du -tzar, c’est un fait qui n’est pas contesté; mais ces deux armées offrirent encore plus de disproportion dans l’habileté et le bonheur de leurs mouvements. Après avoir si hardiment passé le Pruth , et forcé l’infanterie russe de reculer , le visir coupa subitement toute communication entre le corps d’armée principal de son ennemi et un autre corps important , enferma cette armée dans les marais qui bordent la rivière , lui ôta tout espoir de retraite, toute possibilité de fourrageî’ , de recevoir des vivres, et la tint sous le feu^de quarante^ batteries qui devaient l’écraser.

Pierre fuit devant l’imminence du péril; mais il est poursuivi , battu dans sa fuite, et vainement il a changé de place : partout memes désavantages , mômes dangers.

Les escarmouches journalières avaient

y.So RÉSUME

considérablement affaibli les Russes , et le feu de l’enneini les affaiblissait de moment en moment ; leur cavalerie était ruinée. Si le tzar ne’ combattait pas , bientôt il devait céder à la disette; la faim et la soif assiégeaient son camp. En combattant il fallait vaincre , espoir trop douteux dans cétte disproportion de nomhreet dans ce découragement universel.

Dévoré d’anxiété , tremblant à l’approche de l’heure fatale qui va l’anéantir , fuyant tous Ifcs regards, Pierre cache au fond de sa tente l’excès de son désespoir.

■ L’armée suspendue attend de son chef . une de ces généreuses résolutions qu’inspirent ordinairement lès situations extrêmes aux grandes âmes. II ne sait pas la prendre. Le masque est tombé , le héros d’un moment a disparu pour ne laisser en '

. place que l’homme le plus faible. Il varemporter sur les chemins , naguère retentissants de ses prématurés triomphes , des débris , une vie et une honte , prix fies supplications d’une femme , et peut- • être de la générosité d’un ennemi mé^ . priséi:,' . -Vi.

. VE l'histoire HE RUSSIE. 28^1

H fut obligé de céder toutes ses conquêtes,sur la mer Noire, et par là de renoncer à son projet favori d’agrandissement au midi de ses états , et de communication avec les riches contrées de l’Inde. On verra que ce projet, reproduit par ses successeurs , semble entrer naturellement dans la politique des souverains de la Russie , et s’accorde mieux avec leurs vrais intérêts que la prétention d’êire les modéra^teurs des destinées de l’Occident.

C’est au, retour de cette campagne désastreuse que Pierre fit solennellement reconnaître Catherine. Elle n’avait encore au respect de la nation qu’un titre douteux; sa conduite admirable sur les bords *du Pruth lui eu méritait de pVis certains. A la même époque , il maria Alexis, spn fils, mais sous de sinistres auspices , avec la princesse de Volfenbuttel. Nous ne devons pas oublier de rapporter un faif très connu , qui répandit l’mtérêt de la singularité sur ces circonstances ; ce fut l’apparition d’un frère de Catherine , qui , vivant encore sous l’ascendant des mal-^

heurs communs de leur enfance, traînait en Saxe une vie errante et mise'rable,^ tandis que sa sœur était sur le trône. L’orgueil du tzar, peut-être dompte' par ses récentes défaites , ne s’étonna point des haillons de ce parent inat^ndu ; il l’accueillit, et prépara sa reconnaissance avec Catherine d’une naaniére assez conforme à l’originalité habituelle de son caractère.

Bientôt reposé des assauts que venait de lui livrer la fortune , il forme de nouveaux projets de conquêtes. Son expédition en Finlande redonne quelque éclat à ses armes déshonorées; il s’empare d’abord des autres villes principales de cette province. Tout le Nord s’agitait à cette époque; les voisins de Charles XII se di&putaienfr les dépouilles de ce monarque infortuné qui ne rentra enSuède que pour retrouver à l’île d’AIand , dans la mer Baltique, le vainqueur de Pultava. Sa témérité méprisartt les obstacles , n’en calculait jamais Pimportance. Ici , ses vaisseaux de ligne furent battus par les galères russes 4 ces • bâtiments , de très petite proportion , manoeuvraient avec fa-

D£ l’histoire de RUSSIE. 2 85

‘cilitd dans ces parages où se luultiplieul des écueils qui rendent tout moiivemenl impossible à de grands navires. Ce fut l’occasion d’une nouvelle fêle triomphale' pour le tzar : il s’était accoutumé à ces <

jeux magnifiques de sa vanité ; il lui tardait de s’y livrer encore.

Ce fut avant la fin de celte dernière guerre du Nord que Pierre I" entreprit sa dernière excursion européenne. U sc rendît d’abord en Hollande et puis en France, avec le ‘projet de faire entrer cette deiToière puissance dans ses vues politiques. La difficulté d’une telle négociation étant au-dessus de l’habileté de tous les diplomates russes de cette époque , çe ^ prince ne voulut s’en rapporter qu’à luimême , et compta beaucoup sur l’effet de sa présence et de ses entretiens personnels avec le prince régent : mais Philippe, qui avait tant de sagacité politique à travers tous les désordres de sa vie privée, ne se laissa point entraîner dans une alliance contre la Grande-Bretagne, qui ne pouvait alors être dans les intérêts de lu France. Cependant il convint avec l’ein* >

Sl84 RÉSUMÉ

percurde Russie d’un traite de’commerce * déjà ébauclië eu 17*16 par les ambassadeurs français , enVoye's à la Haje pour travailler à mettre d’accord les deux monarques dont la querelle troublait le Nord, L’empereur d’Autriche et le roi de Prusse étaient intervenus dans cette oeuvre de mc'diation. Le roi de Danemarck et le roi d’Angleterre re'clamaient vivement auprès des médiateurs, le premier pour avoir la Scanie, occupée militairement par les Russes , et le second pour qu’ils évacuassent le Mecklenbowg. Il faisait cette demande non pas comme souverain de la Grande-Bretagne, mais en qualité d’électeur de Hanovre et de directeur du cercle de Basse-Saxe. Pierre I®** paraissait désormais redoutable au repos de l’Allemagne , et après s’être servi de lui pour détruire Charles XU, on voulait empêcher qu’il ne prît l’habitude de se mêler des affaires de l’Europe , et le refouler chez lui. On voulait même l’atta-v quer, s’il était espérable de le faire avec succès. Pierre démêla l’artificieuse poli» tique de ses alliés, et’ il s’en fallut bien

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peu qu’il rompit avec eux pour faire séparément la paix avec son antagoniste obstiné, Charles XTI. Le baron de Goerlz devenu ministre de celui-ci , homme habile et machinateur rusé s’il en fut, voulait refaire la fortune de son maître , et pour obtenir l’alliance de la Russie il ne proposait rien moins que de céder au tzar la Livonie , l’Esthland ou Esthonic , l’Ingric et la Carélie , c’est-à-dire tous les pays à raison desquels tant de combats avaient eu lieu et tant de sang avait coulé. Au reste c’était tout simplement renoncer à ce que l’on avait perdu j mais cela pouvait contenter l’orgueil du monarque russe actuel , maître de ces provinces , puisque c’était un aveu soleunel de la supériorité de ses armes et de la légitimité de ses droits.

Goertz prétendait trouver une large compensation à ce sacrifice en faveur du tzar, en exécutant par lui ses vastes desseins. Il voulait rétablir Stanislas, enlever 8tettiff*au roi de Prusse , au roi d’Angleterre Brême et Verden, le renverser Ini-ntême du trône , et y placer le pré

■ gb'6 i-* RÉSÜMJÉ '' ■

tendant fils de Jacques II. Ce projet ne pouvait re'ussir que par une re'bellion en Angleterre ; il la fomenta. Or le duc d’Orléans , régent de France , étant dans une étroite liaison avec Georges I", il fallait de plus l’ôter de la régenèe pour priver Georges de son plus puissant protecteur. L’entreprise é^il difficile ; mais le régent avait un adroit ennemi dans le cardinal Albéroni , ministre d’Espagne ; Goertz le sait, va le trouver à Madrid, et rencontre en lui un homme qui , sorti de l’obscurité la piqs profonde , veut signaler son génie , et se rendre célèbre en bouleversant toute l’Europe. De Madrid il passe à Paris où il répand un million que lui a envbyé le ministre d’Espagne : il étend ses intelligences jusqu’à Rome avec le prétendant, que la paix conclue entre l’Angleterre , la France et la Hollande avait obligé de chercher un asile. dans cette capitale du monde catholique. Après avoir tissu ce vaste filet d’intuigues, Goertz revient en Hollande , et se hâte de faire communiquer au tzar le succès de sa tournée dans le midi de l’Europe. Poiu

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ue pas se brouiller avec l’Angleterre , Pierre ne donna qu’une adhésion secrète et conditionnelle 'à ses projets. Mais peu après , lorsque toutes les manœuvres et les trames de Goertz furent découvertes, et lui-inèine arrête' par l’ordre des étals ge'ne'raux, la publication de scs diverses correspondances fit connaître toute la part que l’empereur de Russie avait prise à ces complots .de bouleversement de concert avec Charles XII , qui devait descendre en Angleterre à la tète de douze mille hommes.

Nous n’entrerons pas dans le détail du voyage de ce prince en France , il suffira de dire qu’il y fut l’objet d’une curiosité assez vive , et que depuis l’académie jusqu’au moindre des établissements publics, il SC vit suivi par les soins et les recherches d’une flatterie toujours ingénieuse et spirituelle , mais qui , dans ses pensées d’orgueil , ne devint pas sans doute un titre d’estime pour notre nation. Quand il arriva aux Gobelins on y faisait son portrait, quand il entra au Louvre, un coup du balancier fit tomber à ses pieds

a 88 , . RÉS13-MÉ r»

une belle médaille portant son.effigie avec un exergue pompeux. Il visita tout , se prosterna devant le toinbeaii de Rîclielieu, s’approcha du chevet <ie* madame de Maintenon , et considéra avec un silence qui n’était ni de respect ni d’admiration, les débris de ces charmes qu’avait possédés dans leur printemps rinfirmV Scarron , et que Louis-le-Grand avait ado-’ rés dans leur décadence; étayant regardé, il laissa tomber le rideau sur ce grand exemple des vanités humaines , la suran-* liée et solitaire madame de Maintenon.

La Sorbonne, autre vieille à’ prétention , voulut profiter de l’occasion pour faire un elForten faveur de l’église latine, en parlant au tzar d’un projet de réunionî II permit aux docteurs français d’entrer en correspondance avec les évêques russes, ce qui n’aboutit qu’à faire connaître le stylo tépistolaire du clergé grec. Pierre 1“ ne voulut que* se moquer de la kSorbonne en lui laissant faire cette démarche ; et ce qui le prouve , c’est que c’est précisément l’année suivante , au retour de ce voyage , qu’il institua sa

PiQiibed by Çüyjtc

DE l’hISTOIR'E de. RUSSIE. a8(j

f^e burlesque du conclave, dans laquelle l’autorité du pape est indignement balfouée , et où ne figuraient que les hommes de sa cour les plus notés par leur impertinence ou par la plus basse crapule. Dans ce conclave ôn agita des questions dignes des acteurs; ainsi une pièce de vin ayant été trouvée mauvaise par un des ivrognes travestis en cardinaux, on alla de loge en loge prendre l’avis du sacré collège ; la décision fut renvoyée au knias papa , qui ordonna que la pièce serait mise à Vindex. Cette orgie dura trois jours : plusieurs en moururent , le reste fut reporté chez, soi dans des charrettes. La fête du conclave sè renouvela souvent en Russie; et surtout dans les derniers temps , dit Lévesque , il s’y commettait toutes les horreurs les plus capables de révolter la décence et la nature (i).

(i) Voltaire prend les choses moins sérieusement que M. Levesque ; il trouve que cette fétc n’était que comique; et il ajoute ; .« Maisxe ridicule, qui semblait être sans conséquence , confirmait les peuples dans leur aversion pour une église qui prétendait au pouvoir suprême ,

290 RÉSÜJiJP. '

L’ordre des faits nous oblige de passer de la fête du conclave au récit de la mort d’Alexis : c’est sortir du vin et de la honte pour entrer dans le sang et la terreur. Quoi qu’il en soit , poursuivons notre tache , elle n’est pas sans quelque utilité.

Cette époque de la vie de Pierre-le- Grand est l’écueil funeste où se sont brisés tous ses panégyristes et ses admirateurs avec leur vain appareil de menson-

et dont le chef avait anatbématisé tant de rois. Le tzar vengeait en riant vingt empereurs d’Allemagne, dix rois de France , et une foule de souverains. »

C’était une petite vengeance : Voltaire aurait mieux fait d’avouer que la fête du conclave était indécente et scandaleuse , mais en rappelant que les papes en avaient quelquefois donné dans leur cour de plus condamnables encore. Jamais spectacle d’une dissolution plus efifrénée ne fut offert aux yeux des hommes, que celui dont le Vatican fut témoin lorsque le pape Alexandre VI maria son fils Borgia ; on y vit danser cinquante courtisanes tontes nues. ( Voyez les pièces justificatives à la fin de l’histoirc du pontificat de Léon X , par William ' Boscoe. ) '

~ \j, GoÔ§Ie

DE l'histoire DE RUSSIE. ‘i 9 1

g'es et de sophismes. Ici la vdrité paraît sous des traits terribles , impérieux, et, devant elle , l’écrivain qfti se refuse à la peindre doit garder au moins un pudique silence.

Voltaire s’e'puise en raisonnements et en recherches où son embarras est toujours plus visible ; il énumère les défauts de caractère d’Alexis, défauts dont il prétend faire des crimes. Il dit qu’il était superstitieux , attaché aux anciennes coutumes ; enfin il détaille péniblement les prétendus griefs et torts spécifiés dans les actes d’accusation , ou dans les aveux inconcevables qu’on- fit signer à ce malheureux prince. Cependant Voltaire, ne pouvant sé dissimuler l’horreur que ce récif,’ tout mensonger qu’il est , doit inspirer ,' et ne sachant comment sortir d’un pas aussi difficile, finit par invoquer la pitié de ses lecteurs en faveur d’un prince forcé , pour le bien de ses états , de faire périr son fils I...

Pierre reprochait à son fils une incapacité et Un défaut d’émulation qui le rendaient indigne d’ètre son héritier en

le rend.'int incapable de continuer ce grand ouvrage de la régénération de la Russie. Il lui reprochait encore d’avoir abandonné sa jeune et vertueuse épouse, une princesse de Brunsvick-Volfenbultel, pour vi-, vre avec une paysanne finnoise ; mais ces griefs , tout fonde's qu’ils étaient, semblèrent bien plus le prétexte que la cause de l’arrêt inhumain qui frappa le tzarévicth.. Ce qui irrita profondément Pierre , c’est que son fils affectait avec obstination les habitudes qu’il voulait proscrire, et épousait tous les préjugés , toutes les répugnances de la partie de la nation que les réformes de son père contrariaient et effrayaient le plus. Les prêtres , avec lesquels ce jeune homme s’enivrait journellement les nobles , et ceux-là même qui avaient présidé à son éducation , le flattaient de l’espoir de monter bientôt sur le trône , pareeque la santé de l’empereur déclinait ; et une fois maître , Alexis devait bouleverser tout l’héritage paternel , et rétrograder avec l’aristocratie nationale vers les temps passés de la Russie. ^ Ainsi , ce prince ignorant et faible était

ni. ■ dby -ji

DE l’hISTÔIRE de RUSSIE. ,

l’inàtruimnt des intrigues de quelque»

mécontents. 11 est probable que sa mére^ l’impératn’ce' Eudoxie , aloi^ .renferméedans un* couvent, n’étail pas elle-même < ëtr;lngére‘ à de tels projeté. Alexis était d’ailleurs aigri par laprésencé d’un^fils » qui Catherine venait de donner le jour s' il avait tout Heu de craindre que l’ambition dé cette marâtre ne l’éloignât à jamais du troOe.- ■ • • *

Mais il y renonça bien facilement lors-, qu’il fut' convaincu qu’il y allaiMle sa vies Il se déclara incapable-, indigne de la couronne , et promit tout ce qu’on voulut.

Il deman(j[^a mé/he à se> feire moine : c’était le seul châtiment qui dût lui être infligé. Il n’ayait ni le cûeur d’un scélérat • ni fâlne d’un roi. JÇnfin il profita de l’absence de son père, lorsque celui-ci eut entrepris le second voyage dont nous venons de rendre compte , pour s’enfuir à Vienne j où il se mit sous la protection de l’empereur Charles VI.. De Vienne il alla à Naples , et c’est là que le joignirent les envoyas de son père , chargés de le persuader et de Iq ramener. Dès que

«94 ■ •' ïlÉStMÉ

aon évasion avait été connue , son arrêt de mort fut prononcé dans le cœur implacable de son pôre. Ainsi tous les moyens, toutes les protestations que l’on employa pour le décider à ce funeste retour ne furent qu’une feinte exécrable. Pierre en lui* écrivant promettait un pardon absolu. n Pievenez,lui mândait-il,et je vous » aimerai plus que jamais; vous serez tou- » jours mon fils chéri. » II y a entre ces paroles , langage d’un père tendre , et les menées qui préparèrent la condamitalion d’Alexis , une opposition' affreuse, üne longue instruction, qui ne fut qu’une longue agonie , solenuisa ce parricide royal; on força cet infortuné enfuit de s’accuser lui-même; il signa tous les> aveux qu’on voulut lui arracher ; et si quelque chose peiit diminuer la pitié que mérite une telle destinée , c’ést l’abandon de bassesse , l’abnégation de toute dignité avec laquelle cc prince se nommait et signait , coupable esclave^ inhabile serviteur j et indigne fds , en demandant sa. grâce à son très cléiiicnl père.

Telle ne fut point l’altitude ni la rési-

giiatiuu de ce don Carlos , à qui l’ori a compare Alexis (r). Mais on peut assimiler dans celte occasion Philippe li eta Pierre P*' : tous deux, en tuant ieuf hJs, eui*ent la prétention d’avoir fait unacte icgltime , nécessaire et presque saint. Oii uîa pas su comment périt don Carlos; o»i at de meme ignoré quélle a été la lin d’Alexis. L’opinion la plus commune le fait mourir de saisissement après la lecture', de son arrêt. Quelques uns croient qu’il lut décapité dans sa prison par un général allemand ; c’est l’opinion d’Eichhorn. Lainberty prétend , ce qui est hor-

(1) Lorsque après avoir dit à son père Philippe 11, «Que votre majesté prenne garde que c’est son propre sang qù’clle va verser j » Phi-; lippe lui eut fait celte atroce réponse, « Quand j’ai du mauvais sang je tends le bras au chirurgien pour qu’il m’ouvre la veine, « don Carlos répliqua avec la fierté d’un héros : « Sii e , j’ai voulu remplir le vœu d’une personne à qui'je dois complaire“ jusqu’au dernier moment ; sailà celà je ne vous eusse jamais démandé de grâce , et- je serais mort avec plus de gloiiti que vou8®’avez su vH're. » • .

rible a dire^ que le tzar l’exe’cuta luimême. On a dit enfin que Catherine lui avait donne du poison; mais c’est évidemment une fable. Ce qu’il y ^ de certain , c’est que l’arrêt de la commission ou haute cour qui le jugea ne spe'cifiait, ni le genre de sa mort, ni l’heure ni le lieu de l’exéeution ; il n’est pas moins sûr que les évêques consulte's ne furent nullement d’avis d’infliger la peine capitale , et qu’après avoir cité nombre de passage.s des saintes Ecritures pour et contre, dans lesquelles on trouve malheureusement tout ce que l’on veut, ils finirent en proposant des exemples de pardon , et en recommandant les droits de la nature au cœur d’un père. La commission ellemême , composée des ministres , sénateurs , états militaire et civil , conclut en soumettant sa délibération à la clémente révision du Lrès clément monarque , ce sont les termes de la pièce. Le tzar fut donc seul le juge ou l’assassin de son fils.

Les complices ou les amis du tzarévitcli furent également punis de mort. La fureur de Pierre -le-Grand ne se calii^ que

, ' pE L HISTOIRE DE RUSSIE. ;|^97

lorsqu’il ne vit plus personne qui, de près^ ou de Ipin , eût enti’etenu quelques relations avec son fils. Ceux dont les torts n’avaient pas assez de réalité ou d’apparence, pour qu’on pût les faire juger furent empoisonnés , et de ce,- nombre sc trouva l’évêque de Kief. ^

'Il se montra bien moins sévère avec quelques grands , qui peu après furent convaincus de malversations très criminelles. M^is le pécuiat n’atta^ait que la prospérité publique , et les déprédateurs publics en furent quittes pOUr des amendes et quelques 'coups de bâton, que je tzar jeur administra^ lui-méiue. Il^avait l’habitude de châtier .de sa main les plus

grands seigneurs de sa cour. ,

« Pendant que cette tragédie se jbuâit » dans la.capitale.de l’empire, la guerre » êt les intrigues diplomatiques s’étaient a continuées au dehors. Albéroni etGoertz >r se croyaient sur le point de bquieverser » l’Europé.d’un bout k l’autre. Une balle » de qpuieuVrine , lancée aù hasard des » bastions de Frédérichsall , en Norvège, » confondit tous ces projets ; Qharles XII

29S R-ÉSUME

tfs fut tue , la flotte d’Espagne fut battue » par les Anglais , la conjuration fomeii- » tée en France découverte et dissipée, » Albéroni chasse d’Espagne , Goertz de- » capité à Slockolm ; et de toute cette U~

gue terrible , -à peine commencée , il » ne resta de puissant que le tzar, qui, ne » s’étant compromis avec personne, donna » la loi à tous Ses voisins (i) . «

Il poursuivit la guerre confre la Suède, fit des descentes sur les côtes de ce royaume , brûla plus de soixante villages, et re'duisit enfin la reine qui venait de succéder à Charles XII à demander le renouvellement des négociations pour la paix. Elle l’obtint par la médiation du rc'gent, duc d’Orléans. Il est à’ Remarquer que le tzar né voulut consentir à un armistice que lorsqu’on fut sur le point de signer, de qui peut donner une idée de la générosité de ses procédés lorsqu’il était le plus fort. Ee traité de Neustadt lui assiu a fa^possession de tontes les provinces con-

(1) Quelle flexibilité de morale, d’admirer une poreille politique et une telle conduite !

Dï; l’histoiré de ru Aie.

puises au nord de ses e'tals , et mit le comble à ses vœux. Il lit éclater sa joie par des fêtes d’une magnificence qui surpassait celle de ses premiers triomphes ,* .et rftçut du sénat et du synode assemblés les titres de grand et de père de la patrie , qui eussent fait sa gloire s’il ne les avait lui-même sollicités. La plupart des puissances européennes le reconnurent sous le titre d’empereur, par l’organe de leurs envoyés ; seul , usant de vaines représailles , le pape refusa de les imiter? •;

De si brillants et de si beaux succès devaient remplir son dme ; mais la destinée, qui préparait son prochain néant, sem- . blait vouloir combler ses derniers jours des illusions de la gloire. FHe le ramena sur les rivages de la mer Caspienne , théâtre de ses premiers exploits. Sous un prince qu’énervait la mollesse , indigne descendant de ces héros dont l’Asie répète encore le nom avec un orgueil mêlé d’effroi, la Perse était à la fois livrée aux malheurs de la guerre civile , à l’irruption des nations qui reconnaissaient sa .suzeraineté, et de celles plus belliqueuses

SOlO “* RÉSUMÉ

dont clic aCKetait le vepP-s difficile. Les descendants des 'soldats de Timour, connus alors sous le nom d’Afghans, conduits *par le farouche Mirivitz, sous l.’dteudard de la révolte , incendiaient selÿ provinces, et, dégarnissant ses frontières, semblaient convier l’étranger à la dévastation de cette vieille monarchie des Sapor et des Chosroès. Le pillage cL’un comptoir russe-etabli dans la ville de Shainacie fut le prétexte dont Pierre couvrit son dessein de profiter des* malhehrs de ce pays naguère si florissant. La prise de Dcrbent fut le prélude et le terme de ses eflbrts ÿ mais non . pas de ses avantages ; ses convois ayant 'péri aux environs d’ Astrakan, le défaut

• de munitions l’empêcha de continuer sh marche. Le prince déti'ôné , son fils, qui lui succéda biéntôt , et qui s’efforça de défendre son héritage, recherchèrent suc- .cessivement Pappui du monarque russe ,

et l’achetèrent fort cliirement.' Il» s’en-

gageaient à céder les villes de Derbent(, de Bâcher , portes de l’empire sur la mer ■Caspienne , avec les provinces de Daghestan,deSchirwan Guilan, de Mazanderan,

DB l’hiSTOIRB de RUSSIE. 3oi'

€t: d’AsterablÈit. La Turquie ne s’ouldîa pas-danSjCes conjonctures, et voulût avoir sa part au festin de ce démembrement.

Plus éclairée' et plus prévoyante de l’avenir, .«lie eut défendu la cause de l’islamisme chez les Persans , au lieu de ne voir en eux qu’une nation schismatique et rivale. Ne devait-elle pas s’effrayer de l’ascendant gigantesque que (^onnait la ci- < vüisation européenne à un peuple redoutable qui Ses le berceau avait menacé et » ‘

harcelé les conü’éès de l’Orient^ et qui se croyait substitue par la vertu de sa reli*;* gîon aux apciens souverain’s de Bysance ?

La guerre fut pourtant deux fois sur lé^ point d’éclater entre la Porte et la Russie J et deux fois les représentations de l’ambassadeur français à Constantinople' opérèrent une réconciliation : Pierre conserva les provinces qu’il aVait su ac* j j quérir f et bâtit ti’anquillement des forteresses.

, Après tant de bonheur et tant de triom- ' phes , des chagrins cuisàbts l’attendaient au foyer domestique, et le -ver rongeur de sa fortune était bien prés de son cer- ‘

Digiii-'«l I . Giîiîgk

5o2 > . . RÉSUMÉ

cueil. Il avait Acquis l’amèrè conviction que cette femme qu’il avait tii*ée de la fange et de l’obscurité' pour la faire asseoir sur le trône lui était infidèle. On, sait qu’il lit décapiter le jeune Moens de la Croix , complice de l’impératrice , et qu’il la conduisit elle-même en ti-aîneau au lieu même du supplice, pour lui faire voir plantée sur un pal la tête de son amant. Elle ne poussa pas un soupir , pas une plainte ; cependant le Izàr n’avait pas besoin qu’elle fît l’aveu de son crime , ou qu’à défaut de paroles sa douleur la trahît; il savait tout, il était convaincu, et sans le prince Repnin , qui l’engagea à traiter cette affaire à l’européenne , Catherine aurait subi le même supplice que son amant. Il faut remarquer que celui-ci n’avait pas été jugé pour cause d’adultère avec l’impératrice ; mais on avait prétexté pour le perdre une de ces causes qui sont toujours abondantes dans les cours. Moens de la Croix et madame Balk sa sœur , qui avait ménagé cette intrigue, furent accusés de s’être laissé gagner- par des présents, et comme tout espoir de sauver sa vie

DE l’uISTQIRE RUSSIE. 30^

elnlt inutile, ce jeune homme s’avoua coupa l.)le de corruption. . ,

Catherine fut venge'e, ou peut-être elle se vengea On l’a accuse'e d’avoir empoisonne son époux ; mais ce crime , s’il exista, reste un mystèrê. Plusieurs historiens l’pnt défendue, et ont soutenu que si Pierrele-Grand mourut d’un poison, 'il mourut de celui qui était le fruit de ses débauches, et contre (equel la pharmacopée^ de cette époque n’avait encore ,«inême dans des pays plus éclairés, que des* secours fort impuissants. Quoi qu’il en soit , il est certain qu’il eXpira dans d’effroyables douleurs et dans les angoisses du désespoir , après avoir soumis à d’outrageantes recherches les femmes de sa cour , dont il expiait les funestes faveurs. Dans les lois ordinaires de la nature, un tempérament si vigoureux , une si rare organisation , semblaient lui promettre une plus longue carrière.

fi mourut avec peu de courage, Pt privé de cette dignité de résignation , seule manière dont un grand homme et tout homme ferme doivent arriver au tombeau. Si ,

ao4 RÉSUMÉ *

comme l’ont prétendu quelques sages , il faut .Tttendre ce dernier acte pour juger le drame de la vie tout entier , et pour prononcer sur le caractère d’un homme , il est permis de placer Pierre - le -Grand bien en dessous du rang occupe par les hommes d’dlite , par les héros.

Après avoir tracé une esquisse beaucoup trop rapide du règne de Pierre P*", il y aurait delà témérité à prétendre prononcer sur kl validité de ses droits à cette haute renommée et à ce titre de grand que lui décerna la flatterie ou l’illusion dé son siècle. Il faut sans doute des documents plus étendus et un examen plus rigoureux lorsqu’il s’agit de contester une gloire établie, soit à titre légitime , soit par usurpation , et consacrée par les louanges dcplusieurs écrivains eux-mêmes célèbres; tout ce que le cadre de notre travail nous permettait de faire, c’était de susciter des doutes. Ceux qui veulent* une instruction historique complète et solide ne se borneront pas au livre de Voltaire ; et partout ailleurs que dans ce panégyrique mensonger, inêiné dans M.Le-

Dfe l’iIISTOIRE de RUSSIE. 3o3

vcsque j ils trouveront de fortes raisons de croire qu’il n’est pas aise' de se décider sur la question de savoir si Pierre P*" a fait plus de bidh ou plus de mal à la Russie. Disons mieux: tout appréciateur éclaire, et à qui le fracas d’une société politique n’en impose pas, finira par adopter l’opinion^ contraire à l’opinion généralement établie sur Pierre-le-Grand.

Ce prince ne reçut dans sa jeunesse aucune véritable instruction , et , quoi qu’en dise Voltaire, la nature ne l’avait pas doué du génie philosophique, o’est-à-dire du génie qui voit les choses telles qu’elles sont, et juge avec justesse comme avec promptitude le rapport des causes aux effets. Si Pierre I" avait eu le coup d’œil d’un esprit supérieur, il aurait compris que les mœurs propres à une civilisation très avancée, ne pouvaient être transplantées par coup d^état dans sou pays encore sauvage. Il aurait vu que la nature procède d’une manière lente et progressive dans la formation des sociétés plus qu’en toute autre chose , et que dans ce genre rien ne dure que ce qui s’est formé lentement. 11

?io6 niisuME

n’aurait pas mis une volonté capricieuse à la place des lois immuables de la nature, persuadé que l’on fait des mœurs et des habitudes comme l’on construit une forteresse. Ses aïeux avaient ouvert la route des. perfectionnements; des étrangers venaient en Russie depuis deux cents ans ; les arts de l’Europe et ses opinions s’y introduisaient peu à peu et sans secousse.

Pierre I®*" vint et gâta tout à force de précipitation ; c’était un révolutionnaire vigoureux, exagéré, et qui aurait voulu communiquer sa fièvre de rénovation à tout son empire. Toutefois il n’y réussit qu’imparfaitement, et la vérité est que, dans son propre pays , ce prince fut l’objet d’une admiration infiniment moins vive que dans l’étranger et cependant l’on sait combien l’ignorance' est admiratrice. Une opposition nationîde lutta contre la plupart de ses projets; la résistance ne lut vaincue que par la terreur , et les çntreprises qui lui succédèrent le mieux n’échappèrent pas au blâme de ceux qui ne se laissaient point imposer par l’attrait des choses nouvelles ou étrangères. On Irouvc

>«gle

DE l’histoiré de uussie. ôo^ à cet e'gard des renseignements très curieux dans l’ouvrage du baron de Stralilenberg,qui fît un voyage en Russie sous le règne de Pierre-le-Grand. La masse des reprochés que faisaient ses propres sujets à toute son administration est accablante d’ënergie et de vc'ritê.

Pans cette longue énumération des fautes .de Pierre !«' , ou plutôt dans cet acte d’accusation historique , le premier chef porte sur les débauches prématurées de ce prince , qui dépravèrent son cœur , et le laissèrent tellement affecté par la lèpre de la crapule , qu’il ne put jamais souffrir auprès de lui des gens sages et vertueux. Sa familiarité avec les hommes les plus abjects , son mépris pour le clergé , les farces scandaleuses par lesquelles il chercha à l’avilir, ayant provoqué des murmüres universels de mécontentement , ce prince , qui ne vyoulaitpas l’estime de ses sujets , s’indigna de leur blâme , et punit avec tout l’emportement d’une férocité ' sauvage les moindres propos échappes contre sa personne ou contré les compagaons de scs orgies. Il avait établi uné

5o8 . RBStMÉ

sorte d inquisition .pour la recherche dd ces délits; et non seulement toute dénonciation et toute personne étaient admises devant ce tribunal , mais encore le délateur était sûr d’avoir la moitié des biens du condamné. Les maîtres tremblaient devant leurs domestiques , dans la crainte qu’un mot hasardé ne devînt le mqtif d une accusation de lèse majesté , ce crime si bien défini par un auteur ancien,ic crime de ceux a qui l’on n’en peut jjas reprocher d’autre, ^e président de cette commission inquisiloriale était un Tartaro non moins féroce que stupide. Il faisait donner la question à tout individu qui lui tombait sous la main , disant : Il faut bien que ce soit un coquin , puisqu’il est en prisoUi Beaucoup d’innocents furçnt roués et disloqués , uniquement en vertu de celte logique. On conviendra qu’il n’y avait rien d’admiraiile dans un tel élablis-

ca is, qui s’extasiaient sur les grandes œuvres de Pierre -le - Gr;ind, ne savaient pas cela , et d’un autre côté les Russes, qui le maudissaient cl le méprisaient, n’avaient pas eu de Voltaire,

PI, :>ü,l (,y GOO^U

DE l’histoire de RUSSIE. OO9

On a singulièrement vanté l’amour de ce prince pour la justice ; le baron de Strahlenberg, après avoir rapporté le fait ' que je viens de citer , affirme qu’un voleur ou un assassin arrivé sur l’e'cliafaud pouvait échapper au supplice s’il de'nonçait quelqu’un de puiss^t. fl y avait d’abord sursis à l’exécution , ensuite le malheureux dont il avait profe'ré le nom était cité devant le terrible tri)>unal de Pre'obajenski , et perdait très souvent les biens avec la vie sur la foi d’un scélérat, sans procédure suffisante ni régulièré , sans discussion des témoignages contradictoires, enfin sans production de preuves concluantes et certaines.

Pierre I*^ anéantit sa noblesse ; et eh même temps , comme il avait la manie du favoritisme au plus haut degré , et que son. palais , changé en taverne, était incessamment rempli de bouffons ignobles, il arriva qu’une tourbe sortie de la fange et de la bassesse entra bientôt dans la carrière des emplois honorifiques ou lucratifs , inonda le séi^at et devint le fléau du peuple. Une vojévodie, un gouvernement,

5lO RÉSUMÉ •

étaient la récompensé d’un vil bateleur qui avait su. faire rire Je tzar au milieu des fumées bachiques.

L’organisation financière de ses e'tals ne lui coûta pas un effort de génie ; elle e'iait entièrement à la turque. Il avait divisé son empire en gouvernements qu’il donnait à ferme , laissant aux gouverneurs la faculté de se faire représenter par des vice-rois , conseillers bu autres officiers.

Il exigeait que toute la noblesse de son' einpix’e résidât auprès de lui dans la ca- .pitale ; et sous son règne il se trouvait tel seigneur qui n’avait pas visité ses domaines depuis vingt ans. Le résultat de celte singulière tyrannie, fut le dépérissement de tous les biens nobles ; on voit que c^était un moyen fort gauche d’appauvrir l’aristocratie ; ep effet tout l’état en souffrit, et le défaut de culture amena souvent des disettes.

Il s’efforça aussi ^de tuer moralement et d’avilir sa noblesse. Tous les jeunes gentilshommes , tirés dès l’enfance de leurs familles, étaient enrôlés comme soldats et matelots. Confondus dans les divers corps

DK l’hISTOIRK de RUSSIE. 5l 1

militaires avec des hommes* de ia pluS basse extraction , ils oubliaient leur naissance , et perdaient ces sentiments élevés qui constituent la vraie noblesse-, et sans lesquels les noms et les titres ne sont que des mots. •

Enfin, l’organisation civile cl militaire , ses gueires , comme ses grands 'établissements , sont le sujet de reproches qui ne paraissent pas moins fondés : partout confusion , contradiction et embarras ; partout l’arbitraire d’un seul homme se siJîstituant à la loi ou à l’nsage qui en tenait lieu. La Russie avait surtout besoin d’fiommes ; ses guerres en firent périr plus d’un million ’: il voulut bâtir une ville dans un marais, et ce* fut un autre sacrifice hu=^ main immense. Le* lieu était si mal choisi , qu’aujourd’hui encore il faut des ukases de* l’empereur pour forcer ses sujets à y former des établissements, et que la nature forcée reprend de temps en temps ses droits sur ce sol périlleux , et se venge en soulevant les ondes de la Néva.'

On juge que le procès d’Alexis lui a été pardonné moins que toute autre chose

Ses sujets trouvaient Pierre - le - Grand d’autant plus coupable à cej; égard , qu’il avait, par excessive dureté, brisé le ressort de l’émulation et le couragje dans l’âme de ce jeune prince. Il ne l’accueillit jamais qu’avec un front sévèï^c ; le livra de bonne heure à Menzikoft’, dont le cœur était encore plus bas que la naissance , et qui , se prévalant lâchement de cette indifierence ou plutôt de celte haine paternelle , maltraitait le fils de son souverain, et lui disait sans cesse : « Je suis plus «f près du trône que toi. »

Strahlenberg ne manque pas de remarquer que toutes ces causes de mécontentement avaient provoqué maintes rébel-r lions ; et il faut bien convenir que la révolte est souvent le symptôme do la souffrance et la sanction du droit. Mais il n’y eut d’insurrection redoutable que chez les Cosaques , qui n’étaient pas encore accoutumés au pouvoir d’un maître comme le reste du peuple russe.

Enfin , on reprochait au tzar Pierre d’avoir changé l’ordre de succession au trône, usité de tout temps en Russie, et

DE l’histoire Dé RUSSIE. 5 1 5

d’en avoir fait un privilège de plus pour le souverain.

Sur tous ces points Voltaire a tâché de le justifier , ou au moins de le* défendre; mais les artifices ni le talent de ce grand écrivain ne peuvent, dans un despote, nous faire voir un prince éclairé. Si l’on nè . peut contester que Pierre -le -Grand ait voulu de la civilisation , de la prospérité commerciale et de la grandeur politique pour ses états , il est encore^ plus démontré par -toute son liistoire qu’il tomba dans cette inconséquence commune'* aux esprits d’un rang secondaire et aux grands hommes manqués , de vouloir la fin sans vouloir les moyens. S’il eût voulu les moyens, il aurait commencé par arracher'Ses peuples à la servitude de la glèbe. Il soutint des guerres ruineuses , il entra dans des* négociations difficiles pour, rendre son commerce plus- florissant ; • mais il se dissimulait que 'rien ne nuisait plus au commerce que sa puissance absolue. Il pouvait faire construire des vaisseaux par des esclaves; mais il ne pouvait pas faire que des esclaves obtinssent t

3l4 * RÉSUMÉ

la confiance des capitalistes étrangers.

Ajoutons enfin qu’au sujet de' scs voyages tant vante's il a été condamné j)ar les meilleurs esprits. Il vint nous consulter, nous dont les yeux s’ouvraient à peine à la lumière de la raison; il étudia les lois de l’Europe , à qui les premiers éléments de la législation étaient à peine connus , et il fut aveuglé plutôt qu’éclairé par tou- ^ les les notions contradictoires , amassées par les nations qui se disaient savantes, et qui seulement aujourd’hui commencent peut-être à sortir du chaos (i).

De ce règne si superbe , si laborieux ,

(i) Pierre, dit l’abbé'de Coiidillac, aurait pu observer dans l’histoire les avantages et les vices des différents gouvernements*, et c’est ainsi qu’il pouvait chercher à s’instruire. Les nations de l’Europe, mal gouvernées et corrompues, ne pouvaient que le jeter dans l’erreur ; leur politesse et leurs arts n’étaient pas ce qu’il fallait aux Russes. S’il y eût eu quelque part un pays bien gouverné, je conviens qu’il eût été plus court de l’étudier. Le tzar eût donc bien fait d’y aller, elles autres princes de l’Europe • auraient dû suivre son exemple.

DE i/h1ST01R£ D£ RUSSIE. 5 1 5

si fatigant et si -fondateur , que resta-t-il de positif après Pierre I” ? quelques etablissements en faveur de la marine. I^es inçrs du nord virent flotter le pavillon russe sur des vaisseaux de haut bord ; mais il n’est pas vrai que les Russes n’êussent jamais navigue. Son père Alexis, sans être allé à Sardam s’inscrire au nombre des compagnons charpentiers , avait fait construire des navires ; et même avan^ cette époque des* marchands d’Archangel et de simples Cosaques avaient, avec de frêles embarcations, affronté la mer Blanche et la mer Glaciale , que redoutent encore aujourd’hui les plus hardis navigateurs. .

Quoi qu’il en soit , le peuple russe, écrasé d’impôts, souffrit et murmura constamment parmi les pompeuses entreprises de son despotique réformateur. Il avait plus besoin d’agriculture que de commerce , et de laboureurs que de matelots. Cependant de vastes campagnes restèrent. en friche , afin que Pierre-lc-Grand eût un simulacre de marine. Cette marine est restée dans un état d’enfance déplorable jusque vers

3l6 . ' RÉSUMÉ

la fin du dernier siècle; et Rulhière rapporte que dans la première guerre de C^herine II contre les Turcs , lorsque la fiolte russe arriva sur les rivages de la Tamise , l’aspect de ces lourds vaisseaux de forme surannée , l’embarras de leur manœuvre et la maladresse des matelots qui les montaient, excitèrent chez le peuple anglais un rire inextinguible.

La grande renommée de Pierre -le - Grand vient principalement de ce qu’il révéla son pays à l’Europe. Les Français, prodigues d’admiration pour les choses étrangères , furent frappés des qualités du monarque qui avait fait du métier de roi le plus laborieux de tous ,ies métiers. D’ailleurs la^singularité un peu sauvage de ce potentat du Nord , l’alFectation d’une âpre simplicité qui transpirait dans toute sa personne, l’éloignement même de ses états, et la vaste étendue de ces régions encore inconnues qui les composaient , tout concourut à le présenter sous d’imposantes proportions. El quand vinrent ensuite les beaux esprits et les académiciens , endiamantés et chargés de belles

Digitizc.l

DE L’niSTOinE OÈ RUSSIE. 5 l fourrures par les successeurs de Pierre , faisant à l’envi du bruit en l’honneur de cetle Russie ignorée, on n’eut pas de peine à les croire sur parole. ^

Il nous reste à relever une dernière erreur non moins accrédile'e que l)eaucoup d’autres sur Pierre I". Il passe pour avoir rcfonne ou phit<k renouvelé' "toute la legislation de soYi empire ; mais eela est faux,* et à cet égard Voltaire est complètement dc'menti par M. Lévesque. 11 emprunta quelques lois aux étrangers, dit cet e'erivain, mais la plupart ont été justement abrogées par ses successeurs.

Quant à son code tant célébré il n’existe pas. Il publia un code militaire et un code de marine, mais l’un et l’autre n’étaient qu’un recueil de règlements ou mesures administratives. Le mot de code, pris dans un sens absolu , signifie un corps de lois, un système complet de législation , et dans ce sens Pierre n’a pas fait de code.

Le règne de Pierre-le-Grand , pour le caractériser en un mot , fut une sorte de paroxysme politique qui cessa à sa mort, cl laissa son empire réellement plus fai-.

5l8 RÉSUMÉ

ble qu’il ne l’avait reçu de ses aïeux. Cette impulsion pre'tendue si grande , et toutes ces vastes pensdes si ambitieuses d’avenir, ne passèrent pas le bord de son tombeau. Il n’avait donc pas opéré' un mouvement bien profond dans les idées de son peuple , ef h’avait pas enfoncé le levier assez avant dans le génie national. Il resta peu de chose de sa’ civilisation factice et de ses essais dans la manière anglaise et française ou allemande.’ Les progrès que fit sa nation dans de nouvelles idées et de nouvelles mœurs , elle les eût faits sans lui j elle les eût faits sans ostentation et sans éclat , sans donner à l’Europe le spectacle d’une grande mascarade nationale , et ils eussent été plus sûrs.

^ . Ce qui resta de lui , ce fut son despotisme, assis sur les débris de l’aristocratie et, des anciennes lois. Il acheva sous ce rapport la révolution politique , commencée par Ivan Vasiliévitch, dont il eut presque toute la férocité. Mais nous l’avons déjà fait remarquer, la destruction de la féo- '' dalité n’eut pas en Russie le résultat heufeux qu’elle .avait eu généralement pour

Pi. >-■ by joôgk

DE l’histoire DE RUSSlE. D19

.les.peiipJes , dans les autres états de l’Europe , où les communes s’établirent avant la centralisation monarchique. En Russie^ le peuple passa immédiatement du despotisme des grands sous celui d’un tzar ou ■ d’un :empereur,.et depuis le neuvième siècle il n’y a pas encore eu pour lui de suspension et de répit dans l’oppression qu’il subit. Il serait donc le pluS' misérable peuple de la terre , s’il n’était pas du nombre de ceux qui , selon la belle expression d’un écrivain de l’antiquité , sont dégénérés même de la servitude , et s’il n’avait perdu le sowvenir de son antique et heureuse existence , autant qu’il est privé du sentiment de son abjection actuelle (i).

(]}Jc n’ai pas besoin d’avertir le lecteur que je parle ici de la masse soumise ii la servitude de la glèbe, de cette masse qui partout ailleurs compose le tiers-état, et à proprement parler de la nation. Cette société intermédiaire n’existe pas encore en Russie, car la classe des commerçants et des industrieux n’y est encore ni assez nombreuse ni assez piiissautc pour la représenter. Or, le tiers-état répandant les lumières au-des-

Ce qui resta de plus positif ‘du régnede Pierre-Je-Graiid, ce fut la chancellerie secréte, inquisition d’état dont nous avons signalé l’établissement dans les premières années de son régne. Les autres moyens qu’il avait inventés pour la tyrannie furent également conservés : c’cst un g^re d’héritage que tous les gouvernements absolus et toutes les dynasties reçoivent les uns des autres avec un respect religieux. Il resta également de lui une haine profonde pour le papisme et pour les 'je'suites..Il les avait reçus à la sollicitation de l’empereur; lcui« intrigues et sa brouillerie avec la cour de Vienne en 1719^ le déterminèrent à les chasser de toutes les villes de sa domination, et les égKs»'îS catholiques de Russie n’ont été desservies depuis -que par des capucins et des récollets.

On pourrait, à la vérité', dire qu’aprés Pierre I*' , la grandeur du fardeau fut entièrement 'disproportionnée aux forces

sous de lui, constitue l’élément national dans tou tes les sociétés modernes

DE d’histoire de RUSSIE. Sâl

des souverains de cet empire. Des femmes montèrent sûr ce U’ône despotique avec tous les vices de leur fragile nature, et se servirent de la massue du pouvoir absolu par la main de leurs favoris. De lyaS.à la bn du dix-liuitiéme siècle nous n’avons plus à retracer que des révolutions et des catastrophes semblables à celles du sérail de l’Asie. Les voluptés criminelles' s’y mêlent aux complots sanglants ; et du jour au lendemain on voit sur le front de l’odieux adultère briller le L^adème que des mains parricides ont arraché à la tète meurtrie .des rois. Une milice insolente, plus abjecte que les sirélitz , trafique des grandes dignités et déia fortune publique. La Russie, opprimée et avilie sous de tels maîtres, prête encore ses mains .esclaves au démembrement d’une ;

république long-temps sa rivale , et qui du moins conservait près d’elle des vestiges de l’ancienne liberté.

Malgré cette corruption des mœurs publiques, la Russie, vers la fin du dix-huitième siècle , devient forte et redoufiable au dehors. Ce grand crime consommé sur

la Pologne , et dans lequel trempa toute l’Europe , soit indilFe'rence ou complicité, lui profite merveilleusement, et la prépare à ses victoires contre la Turquie. Le génie actif de ce démonjemme , Catherine II , la replace dès lors au rang où Pierre I** ne l’avait élevée que pour un moment. La rivalité de la France et de l’Angleterre et la léthargie des autres cabinets a entretenu et fortifié c'et essor prodigieux qui maintenant les épouvante tous. On ne peut dire où s’ax'rêtera le mouvement ascendant de cette fortune nouvelle , qiy déjà deux fois a montré les Cosaques du Don aux rives de la Seine : Dieu seul le sait. Mais l’Europe entière est énervée , désunie et décomposée ; on y voit partout les gouvernements en lutte avec leurs peuples, sans que l’on puisse prévoir l’issue de cette grande querelle par la victoire d’une opinion ou par la paix de toutes. D’ailleurs , nos plus nobles pensées , comme nos plus chères espérances , sont frappées de mort. La vie n’est plus' dans les cœurs ; et ce que l’on écrit encore, on ne le croit plus. De vains efforts,

ISTOIHE DE RUSSIE. 520

d’inutiles complots dont la fortune n’a tenu nul compte , ont manifeste une degénération et une impuissance universelles. Tous les peuples qui ont fait de grandes choses sont atteints de de'crépitude , et désormais paraissent également impropres à la servitude et à la liberté.

Toutefois, comme il ne suffit pas aux na> tions d’être spirituelles et riches pour se conserver , quels seront nos deslins et ceux de l’Europe entière , si jamais la Russie , maîtresse de Constantinople , et promenant ses escadres du Sund aux Dardanelles , jetait à la 'fois six cent mille Tartares dans les routes de l’ouest et sur les plages du midi ? Tous les capitaux réunis de l’industrieuse Angleterre et de la riche France seraient -ils une barriéi'e suffisante contre une formidable invasion? *

Les folies démesurées d’un homme dés astreux qui pouvait repousser la Russie dans ses glaces pour long-temps , 1 ont avancée de trois siècles , et ont en meme raison retardé l’étaliHssemcnt'des gouvernements libres et la véritable civilisation

de l’Europe , celle qu’entrevoit une pliilosophie de bonne foi.

Faudra-t-il cependant pour que la liberté trioinpbe et s’établisse , que nos enfants encore ajoutent leurs mallieurs à ceux de leurs pères, et soient comme nous dévorés par la crise? F.iudra-t-il que les hordes du Nord , plus innombrables et plus terribles , reviennent pour dévaster, appauvrir et ruiner cette fois nos riches contrées , incendier nos cités et détruire . nos monuments !* Faudra-t-il que cette

vieille civilisation , si stérile de bonheur et de vertu, soit réduite en poudre, et qu’aux sophistes et aux dupes de l’économie politique succèdent des générations neuves., des citoyens pauvres et généreux?

• 11 est peut-être trop vrai : de grandes calamités pourraient seules redonner une patrie et des affections à désagrégations humaines qui n’ont plus d’autre temple que la bourse , d’autre passion que la pru-' dence ou la peur, et d’aîitrc instinct que l’individualité.

Quelque peu flatteur que soit pour nous l’avenir que je présage avec tristesse , et

quelque audace que l’on puisse trouver dans 1 effrayante supposition que je me permets d’admettre, on doit me pardonner de laisser ici ces lignes, pour attester le sentiment douloureux qui me les arrache! Ce sentiment, je le vois de même dans tous les coeurs où se trouve encore une e’tincelle de patriotisme et d’amour pour la liberté'.

CATHERIltK l'-.

Nous avons dit que Pierre î**’ avait change l’ordre de succession au trône , usité avant lui, et qu’il avait substitué au droit dé primogéhiture , la volonté et le choix pur et simple du souverain. C’était un grand pas de plus pour établir le despotisme. Il faut dire aussi que cette mesure avait été prise en haine d’Alexis, ou par prévoyance de son incapacité. Pierre fit raêrùe l’aveu de ce motif, lorsqu’il institua ainsi, comme loi fondamentale de 1 empiré , l’éventualité de ses préférences ou de ses caprices.

A qui destinait-il cc trône dont il voulait à jamais écarter le malheureux tzarévitch? tout lè monde en Russie présumait que

5aG

c’étail à Cathcriue sa femme, et cette conjecture devint une opinion générale , lor||f{u’en 1724, un an avant sa mortj il fit couronner sou e'pouse avec un appareil et une pompe qui surpassait tout ce que l’on disait du couronnement des anciens grands-ducs. Ün manifeste où les services rendus par Catherine e'taient l'appelés, et notanunent sa belle conduite dans l’affaire 'du Pruth , fut publie' et répandu pour faire connaître les droits qu’elle avait à s’asseoir sur le trône à côté du souverain ; et dès lors on ne douta plus qu’elle n’y demeurât après sa mort. Mais bientôt , lorsque son intrigue avec Moens fut découverte , on dut penser que ses espérances s’étaient évanouies avec l’afféclion qui les avait créées. Pierre ne voulut pas rendre son déshonneur public; mais , comme on l’a vu , il ne se lit pas faute dp vengeance ; Moens eut la tète tranchée , et Catherine fut traînée devant les restes exposés de sou amant : depuis ce temps Pierre ne lui parla plus qu’en public. 11 moui’ut peu de mois après: on ne sait si ce fut de son mal ou par le poisou.

Le ]jniil s’accrédita ge'neralement que Catherine cl MenzikofT avaient avance son heure. Voltaire dit que c’est un penchant trop ordinaire chez les hommes de supposer de grands crimes à ceux que l’on croit inte'ressés à les coinineltrc , et cette re’flexion est fort sage ; toutefois ici on serait excusable de croire que Catherine fut criminelle; elle avait de grandes raisons de le. devenir : rien de plus douteux que son avenir , rien de plus redoutable qu’un ressentiment comprime' plutôt qu’assoupi dans le cœur de Pierre-le-Grand.

Ce qui semble déposer contre Catherine etMenzikoff, c’est qu’au moment où l’empereur expira , toutes leurs mesures se trouvaient prises pour que cetto princesse fut proclame'e. Pierre , qui ne se croyait pas si proche de sa lin, n’eut pas le temps d’exprimer ses volonte's demie- • res. On dit qu’il Ic'moigna le de'sir de les dicter à la princesse Anne, l’aîne'e de ses filles; mais que losqu’elle vint il ne parlait plus. D’autres ont avance' qu’il voulut écrire, ,el ne put ti’acer que ces mois : Remettez tout,... Ces deux mois , chacun

Dt

les interprdla selpn son inclination, les uns en faveur de Catherine et les autres pour la princesse Anne , et cette dernière supposition était la plus naturelle , ear cette princesse , belle , vertueuse , d’un esprit supérieur et cultivé, était chérie de son père. •

Un historien a écrit que les lignes tracées par Pierre mourant étaient très lisibles , et qu’elles portaient l’ordre •d’exclure du trône son épouse pour y placer le fils du malheureux Alexis. Selon cette version, MenzikoiF, Tolstoi etRoumiantsof, présents à la mort de l’empereur , prirent la résolution soudaine de supprimer cet écrit , dans la crainte que le fils d’AIejjis ne se vengeât un jour des mauvais offices qu’ils avaient rendus à son père , eu allant le chercher à Naples pour l’amener, avec une profonde perfidie, sous le couteau du tzar. On ajoute enfin que , pendant l’agonie de Pierre une assemblée de la plus haute noblesse s’était formée pour faire tomber la couronne sur la tète de ce prince enfant, mais que l’activité de McnzikofT, et des sommes immenses.

DE l'hISTOîRE de EUSSIE. 629

versées à propos, firent échouer ce plan^ Quoi qu’il en soit de ces divers bruits, recueillis par l’histoire , elle a constaté que Catherine ne monta sur le trône qu’au moyen d’intrigues ténébreuses , au mépris de toutes les formalités légales, et que dans cette affaire tout fut violence ou corruption. *

Une fois sur le trône , Catherine parut vouloir persuader à la nation que le génie de Pierre I*' n’était pas tout entier dans la tombe , et exécuta plusieurs choses utiles, dont la plus louable fut de faire son testament pour éviter les dangereuses conséquences de la loi portée par son époux. Cependant elle ne fut pas libre dans cet acte, et Menzikoff, qui se flattait apparemment de lui survivre , la força de nommer son héritier, le fils du tzarévitch, sous le nom duquel il pourrait régner long-temps. Si ce prince mourait sans enfants , la couronne devait passer à la princesse Anne Pélrowna, épouse du duc de Holstein , et à sa postérité. Après Anne était nommée la princesse Elizabeth , et enfin Natab'c , fille du tzarévitch.

55o RÉSUMÉ

^ Lorsque Catlierine disposait ainsi de l’empire , un mal secret la poussait au tombeau ; on parla d\in ulcère au poumon, puis d’un cancer , enfin on dit qu’elle s’e'tait tuée à force de boire du vin de Tokai. Ceux qui connaissent toute la perversité des cours ont pensé que Menzikofi" avait gardé pour elle un peu du poison qu’ils avaient ensemble donné à Pierre. La preuve positive de tant d’horreurs n’existe assurément nulle part , mais voilà bien du temps que dans de tristes annales • nous marchons de crime en crime ; et la suite prouvera encore mieux que l’on peut admettre tout dans cette affreuse ^histoire. M. Lévesque dit que ne pas repousser cette dernière supposition , c’est le fait de ceux qui se plaisent à répandre le venin de leur imagination sur toutes les pages de l’histoire; mais lui, s’il ne croyait pas à la justice de cette imputation, pourquoi, en la rapportant, fournit-il des occasions à l’erreur ou des excuses à la calomnie ?

Catherine régna seulement fieux années, *7*7* et mourut à l’âge de trente-huit ans, ac-

DE l’histoire de RUSSIE. 3Ô I

câblée du despotisme de McuzikofT, cl peut-être mine'e par le remords de se voir sa complice. Celte femme célèbre ne savais ni lire ni écrire; sa lilJe Elizabelb signait pour elle , et signa son testament. Le général Gordon, qui avait long-temps servi sous Pierre I*’’, a tracé son portrait d’une manière curieuse et naïve. : « C’e- » tait, dit-il, une fort jolie femme , cl de » bonne mine, qui avait du lion sens, » mais point du tout cet esprit sublime et }) celte vivacité d’imagination que quclj) ques personnes lui altriliuaient. La » grande raison qui la fit si fort aimer du » tzar , c’était son extrême bonne bu- » meur. On ne lui a jamais vu un mo- » ment de chagrin ni de caprice. Oblii> geante et polie avec tout le monde , elle 3) n’oubliait point sa première condition.)!

iMenzlkofravailfiancésa fille à Pierre TI, cl projetait encore de donner Natalie , sœur du jeune souverain, à sou fils.Poui réaliser tous ces plans , il fallait qu’il fiït seul maître ; en conséquence , méprisant l’autorité d’un conseil de régence , composé par l’impératrice défunte , il s’em-

paru (le la pcrsoune du prince , et dicta exclusivement ses volontés. Tant d’audace et d’orgueil eut son salaire, et les grands, qu’il humiliait et indignait par le noy:vel éclat de sa fortune , par tant d’iniquités prospères , le duc de Holstein , époux de la princesse Anne , les Dolgorouki , les Golitzin,, les Gololî’kin , les Tolstoï , Boulüurlin, Bassevitz , Ostermann, et le Portugais DuVier qui dirigeaitla chancellerie secrète de la police , tous ses ennemis comme ses flatteurs les plus assidus , tramèrent sa perte , avec l’intention de mettre sur le trône , Anne , hile aînée de Catherine , et mariée au duc de Holstein. Ce projet échoua. La plupart de ses auteurs furent envoyés en Sibérie , d’autres subirent le knout.

Mais cnlin les Dolgourouki , plus heureux , surent gagner la faveur du jeune prince, et MenzikofFsuccomba. Dépouillé de tous ses biens et de tous ses honneurs , il fut envoyé en Sibérie , où sa femme devint aveugle à force de’pleurer. L’histoire de Menzikoff est trop connue pour qu’il soit nécessaire de rappeler qu’il avait

C ^ , «.juogli

D£ l’u1ST01H£ i)£ RUSS'l£. 555

cummejDcé par être garçon pâtissier. Il venait de bien loin , mais il tomba de fort liant. Au reste il montra de la fermeté et de la grandeur d’âme dans sa disgrâce , ce qui peut e'tonner de la part d’un homme si lâchement passionné pour le pouvoir et pour l’or. Il avait volé toute sa vie ; et Pierre I'*' qui l’avait cent fois châtie à coups de canne pour ses malversations, finissait ordinairement par dire ; Menzikoff sera toujours MenzikofF.

Les Dolgorouki succédèrent à la faveur, à la puissance de Menzikoff, et, comme lui, conçurent le dessein de faire épouser à Pierre une princesse de leur famille. La mort précipitée de ce dernier, emporté par la petite-vérole , à l’âge de quatorze ans, trahit leurs espérances.

Des mains d’un ejjfant le sceptre des monarques russes passa de nouveau dans celles d’une femme. Il existait des rejetons de la branche aînée des Roraanof, c’était 1740. deux filles d’Ivan. On choisit la cadette à l’exclusion de l’autre , par la raison que celle-ci se trouvait à Moscou, et que l’on voulait avoir un peu de temps devant soi

pour préparer une ombre de pacte politique avec Ic'trône , et planter devant lui quelques barrières. L’occasion semblait favorable , parcequc la princesse Anne , duchesse douairière de Courlande, avait uue bonté et une insouciance qui promettaient du répit. Mais elle ne manqua pas de conseillers qui lui ouvrirent les yeux sur ce complot contre le pouvoir absolu : Ostermann, dont l’intrigante activité avait en grande partie contribué à lui faire donner la couronne , ne permit pas que l’on touchât à ses prérogatives. Ainsi les articles présentes par le haut-conseil , et dont la P’ incesse avait juré. et signé l’observation-, ne furent plus à ses. yeux qu’une sorte de guet-apens révolutionnaire dès qu’elle se vit sur le trône. Au reste le peuple ne perdait rien à cette violation de sespromesses de la part de la souveraine , car l’aristocratie dans ce plan de réforme politique n’avait travaillé que pour eHe-même.

Ostermann était fils d’un pasteur luthérien, et il était devenu, par ses talents , chancelier de l’empire : un autre étranger surgit alors dans la faveur de la souve-

DE l’histoike de kus.4ie. 335

raine et fit l)icn plus de mal à In Russie; ce fut Biron. Cet homme sanguinaire qui disposa de toute la mesure de pouvoir absolu qu’un Ivan IV et un Pierre !«*■ s’étaient attribue'e, était le Jjetit-fils d’un piqueur des écuries de Jacques III , duc de Courlande. Il teignit du sang de la plus haute noblesse russe les marches du trône, pour se venger de n’avoir pu être . agrégé au corps de la noblesse de Courlande. On ne peut compter le nombre des infortunés qui périrent dans les supplices ou qui furent relégués dans les exils les plus rigoureux sous son affreuse administration. La souveraine, devenue son esclave, recevait ses ordres, et plus d’une fois on la vit se jeter vainement à ses pieds pour,en modéi’er l’atrocité. Voilà ce qu’est le pouvoir avec des souverains faibles et corrompus ; c’est la propriété publique et terrible du premier scélérat qui parvientà plaire en secret. Anne était naturellement remplie de douceur et d’humanité, elle voulait le bonheur du peuple. Il ne lui manqua pour pouvoir le faire que les moeurs d’une hounète femme, ce

riont on tcn.iit peu de compte dans ce rang auguste en Russie, s’il faut s’en rapporter à tout ce qui nous reste à voir de cette histoire.

Anne Ivanonna ambitionna la gloire des succès militaires et prétendit soutenir l’influence exercée par Pierre-Ie-Grand , son oncle , sur le sort de la Pologne , en forçant la diète de reconnaître Auguste III, électeur de Saxe, au préjudice de Stanislas Leezinsky. Elle y réussit , grâces à l’habileté de Munich. Elle ne fut pas moins favorisée par la fortune dans ses entreprises contre lesTalars et les Turcs; mais ces victoires lui coûtèrent ses meilleures troupes ; et à la fin, pour avoir la paix, elle se vit re'- 1740. duite au sacrifice de toutes ses conquêtes sur la mer Noire, sur les Palus-Méotides, et sur le Pont-Euxin. Elle céda également à Tharaas-Kouli-Khan les provinces de Perse conquises, à grands frais, pat* Pierre P*’, et dont la conservation n’était qu’onéreuse à l’état.

Elle avait l’intention d’imiter son aïeul dans scs plans de réforme civile , de la propagation des lumières et de la poli-

ce * -ed by Ctc5o^e

lesse d’Europe. Par. un édit solennel, en 1 ySj, elle. avait ordonné à tous les/ jeunes gentilshommes d’apprendre à compter et à lire , à écrire el à danser. ,

Biren n’avait pas été le premier de ses amants , il n’avait fait que succéder au fameux comte de Saxe , distingué par ^es qualités héroïques en amour comme en guerre ,(i), et c’est également à la faveur de cette princesse que celui-ci avait dû de parvenir à la souveraineté de son pays, .Anne n’en était pas moins scrupuleuse en matière de religion. On cite de sa sévérité un exemple fort singulier , dont un prince de Golitzin , qui s’était fait catholique’dans le cours de ses voyages, fut viçtiraé. Elle le força d’épouser une lavandière et de consommer son mariage Sur un Ht de glaoe, et dans un palais de glace. C’était pendant l’hiver de Chez les

princes de cette nation f là férocité n’é-

(t) ^ës bîogràp^és èt les mémoires èu temps' ne K6nt point d’accord à cef êga'^d. h'drhhip'oickèt du l&mëoi ûiârébliaf ëst vivèiàéht coidë^tée en vertu d*<m inot pîljdànt attribuée U stf 6élèbM niirtWwwe ^ Adrienne rjccotivrénr. • *

tnk jamais exempte de bizarrerie, et les châtiments infligés par eux avaient toujours eu une teinte burlesque, quand l’abondance du sang u’efTaçait pas toute autre impression que celle de l’horreur.

Anne mourut de la goutte , dans le délire, et meme, dit-on, tourmentée par le remords. Elle croyait voir autour de son lit les images sanglantes de ses victimes ; car celles de Biren étaient les siennes. C’était une femme faible j des femmes bien plus fortes lui succédèrent, et nous en verrons dont le remords n’approcha jamais.

Anne, par un premier testament, avait appelé au trône sa nièce, duchesse -de Mecklenbourg, mariée au duc de Brunsvick-Lunébourg.

Durant le cours de la maladie qui termina ses jours, Birén et ses créatures profitèrent de l’affaiblissement de ses facultés pour lui en faire signer un nouveau en faveur du fils de cette nièce, nommé Ivan , dont l’âge faible entraînait la nécessité d’une régence. Le sénat, le clergé, tous les grands , à l’envi , signèrent une

DE l’histoire de RUSSIE. SSp

requête pour prier Biren de l’accepter , et cette requête leur avait e'té pre'sentée par Ostermann, qui l’avait lui-même rédige'e. Il e'tait devenu le favori de Biren. Enorgueilli de son nouveau pouvoir, Biren fit peser] sur tout ce qui l’environnait un joug plus cruel encore. Le poids et l’horreur en devinrent bientôt insupportables.

La rivalité' du duc ülric de Briinsvick Lu-^ iiébourg, dont il usurpait exclusivement les droits sur son fils, la jalousie de Munich , frustré de l’espoir de partager une autorité' que Biren lui devait en partie , furent les causes de la chute de cet homme , disons mieux , de ce monstre. Arrête' à l’improviste , et jeté dans la forléresçe de Schlusselbourg , il n’en sortit que pour aller retrouver , dans les déserts de la Sibérie, les traces des, victimes dont il les avait peuplés.

La duchesse de Brunsvick lui succéda dans la régence , et son époux prit le commandement général des troupes. Munich fut à la tête des conseils et du ministère ; mais les suggestions jalouses d’Ostermann engagèrent bientôt la régente à lui ôter la

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