‹ Résumée de l'histoire de RussieChapitre 15 sur 21 · ASSUME · texte numérisé non relu

ASSUME

direction des afFaires. Cet acte d’ingratitude fut encore celui d’une aveugle imprudence : elle perdait son plus ferme appui.

Quelque faible et orageuse, que fût l’administration de ces divers souverains qui se succédaient si rapidement depuis Pierre I®-, des restes de l’éclat dont ce grince avait entoure son règne se répandaient sur ceux de ses successeurs , et son nom retentissait encore dans les contrées lointaines : on vit, sous la régence de la duchesse de Brunsvick, les envoyés de Thamas Kouli - Kan ou Scliah jVadir , usurpateur heureux de la puissance des monarques persans, venir à Moscou demander pour leur maître la main de la princesse Élisabeth. La renommée de sa beauté avait frappé l’oreille de ce conquérant. Une armée entière suivait ses ambassadeurs , et les présents qu’ils apportaient étaient dignes de la vaste puissance de leur maître; quatorze éléphans et des pierreries d’un prix inestimable furent présentées de sa part à la princesse. On ^ rejeta sa pioposition ; mais apparemment ,

pour adoucir celle espèce d’injure, on garda ses présents.

Cependant les désordres de la régente, Iruit de sa passion pour le comte de Lynar , la mésintelligence qui ne tarda pas à naître entre elle et son e'poux , celle qui existait déjà entre les deux ministres Golofilcin et Ostermann , préparaient une l'évolution nouvelle.

La princesse Elisabeth , absorbée par la dévotion et l’amour, n’eût peut-être jamais songé au trône, si l’activité d’un intrigant subalterne (i), aidée de la po-

(i) Le chirurgien irançais Lestocq. II était imprudent , indiscret et léger, et scs vanteries l'aillircnt faire avorter le complot. La plupart des autres conjurés étaient des ivrognes incapables de garder un secret ; Élisabeth ellcinôme ne savait pas s’observer ; enfin il y avait dans cette conspiration tout ce qu’il fallait pour qu’elle ne réussît pas. Mais elle réussit , pareeque les fautes de la cour étaient encore plus grandes que celles des conjurés. Un jour le comte Ostermann, malade, se fait transporter chez la régente pour l’informer des conférences secrètes de Lcstocq avec le marquis de la

litique de l’ambassadeur français , ne l’eût un moment arrachée à ses honteuses délices, pour lui faire considérer le court espace qui l’en séparait.

Elle n’osa cependant franchir cet intervalle qu’au moment où il ne fut plus possible de reculer. L’imprudente précipitation du principal auteur du complot en découvrit la trame : la régente , prévenue de cette conspiration , avait interrogé Élisabeth , et , dissuadée par les feintes larmes de celle-ci , avait suspendu toute autre recherche. Chose rare de voir , dans une cour , une femme trompe'e par les larmes d’une autre (i) !

Chétardie. Elle l’écoute avec distraction, et, au lieu de lui répondre, elle s’amuse à lui montrer un habit qu’elle vient de recevoir pour le petit empereur.

(i) Lçstocq, prévenu de l’entretien qu’Élisabeth avait eu avec la régente , se rendit le lendemain matin chez la princesse : elle était à sa toilette. Il trouva sur la table une carte, y dessina une roue et une courcniie, et, présentant celte carte à la princesse : « Point de milieu, madame, lui dit-il, l’une pour Vous,

DE l’histoire de RUSSIE. 345

Les gardes préobajensky qu’atlacliaient à celte princesse les marques haF)ituelIes d’une bienveillante familiaritd, et dans les derniers rangs desquels elle n’avait pas de'daigne' de choisir le premier objet de sa tendresse, se déclarèrent aisément pour elle. D’ailleurs, l’or fourni par La Chetardie avait séduit le plus grand nombre. La politique et le dessein de cet ambassadeur , en aidant Élisabeth à monter sur le trône , étaient de préparer son alliance avec la France, et d’anéantir à Petersbourg l’influence rivale de Marie- Thérèse. •

La régente fut enfermée avec son époux dans le chateau de Schlusselbourg , et le jeune Ivan, son fils, passa également, mais avec le sourire d’une heureuse ignorance , de son berceau dans une prison qui devait être éternelle. Munich, Ostermann, GoIofFkin , dévoués à la princesse de Brunsvick , d’abord condamnés à la peine de mort , ne subirent que celle de l’exil.

ou l’autre pour moi. » Cette brusque observations fixa toutes les irrésolutions d’Élisabeth.

Elisabeth , solenuellement proclamée , fit éclater sa reconnaissance envers les auteurs de sa fortune. Tous les grenadiers du régiment préobajcnsky furent anoblis : celte récompense impolitique exalta à tel point l’insolence de cette tourbe prétorienne , que , dans une féloce ivresse , ils demandaient le massacre de tous les étrangers qui se trouvaient à Pélersbourg. Telle était encore la barbarie de la nation russe.

De SI rapides révolutions et le succès facile de tous les ambitieux qui avaient prétendu a la puissance , mais surtout 1 exemple de l’intrigue qui avait porté Elisabeth sur le trône d’une manière si soudaine , devaient exposer ce trône à des attaques journalières et préparer la chute de cette indolente princesse. Une conspiration , dont le ministre autrichien Botta fut le premier instigateur, ne larda pas à se former; mais son départ pour Vienne ayant fait perdre aux conjurés l’âme de leur conseil et leur point de ralliement, ils retardèrent une exécution qu’ils devaient précipiter, et furent découverts.

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Madame Lapoukiu, l’une des plus belles lemmcs de la Russie , que les liens du sang attachaient à plusieurs exiles , et ceux de l’amour à Lœvenvoldeu , jadis amant de Catherine, et également relégué en Sibérie , avait pris une part très active dans ce complot. Elle subit le supplice du knout. Par un raffinement de cruauté, Elisabeth ne voulut pas qu’elle pérît sous les coups du bourreau, mais qu’elle en restât horriblement mutilée; punissant moins en elle le crime d’avoir conspiré contre sa puissance , que celui plus irrémissible de la surpasser en beauté. Ce qui ajoute à l’atrocité de cette vengeance , c’est que madame Lapqukin était enceinte. On assure même qu’Elisabeth osa repaître ses yeux de cet affreux spectacle , entendre les cris de sa victime , et compter les coups dont chacun emportait de sanglans lambeaux.

Par son penchant impérieux pour le plaisir , comme par sa rare beauté , Elisabeth rappelait Catherine sa mère; mais elle était loin de reproduire aucune des grandes qualités qui , dans celle-ci , ra-

34® ' résumé

chelaient les faiblesses. Dans son insatiable besoin de voluptd , de'daignant la contrainte et l’auste'rite' des liens du mariage, elle compta un assez grand nombre de favoris. Le^ premier fut , comme on l’a vu , Alexis Razoïimofîsky, qui, de simple grenadier , devint, dans ses bras, grandveneur de la couronne, et dont le frère fut fait hetman des cosaques* de l’Ukraine.

Des goûts plus me'prisables , des passions plus de'gradantes que celle du plaisir, la table et le vin ne tardèrent pas à enlever à cette princesse toute dignité et tout caractère. Elle n’avait plus d’autre volonté que celle de ses favoris ou de ses ministres. Les trésors de l’état furent abandonnés aux déprédations d’un Ivan SchouvalofF, flatteur habile de son orgueil , le meme qui fit écrire à Voltaire le règne de Pierre If, et que ce grand homme, dans cette longue prostitution de sa plume, n’a pas dédaigné d’illusü'er par des louanges qu’il ne mérita jamais.

lîestuchelF, qui n’avait pas sur Elisabeth les droits que donne l’amour , fut

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cependant de tous ses guides politiques celui qui exerça l’inlluence la plus longue et la plus marquée. Vieilli dans les intrigues des cours , l'oriné par scs divers voyages , ayant d’abord partage' la fortune de'teste'e de Biren , et su éviter de partager son sort, présenté depuis à Elisabeth par ce mêine Lestocq , dont la hardiesse heureuse avait opéré la dernièi'e révolution , le premier usage qu’il fit de sou crédit • fut de perdre son bienfaiteur. Vendu à l’Autriche et à l’Angleterre , il obtint le renvoi de l’ambassadeur français , La Chétardie , qu’il haïssait , et qu’il tenta ■même de faire assassiner.

Élisabeth s’occupa dés lors de nommer un successeur, et par le choix qu’elle fit de Pierre, fds du duc de Holstein-Gottorp et d’Anne, fille de Pierre I", elle ravit toute espérance à la famille d’Anne Ivanouna.

Ce jeune prince était arrivé à Pétersbourg, et déjà avait fait à la perspective flatteuse du trône le sacrifice de sa religion , qui était la luthérienne, lorsque le vœu du sénat de Stockholm vint l’appeler au trône de Suède, vacant par le grand âge et la fai-

blesse de Frédéric I*^ Il donna à celui de Russie une préférence que sa destinée devait rendre funeste.

Pierre épousa bientôt Sophie-Auguste d’Anhalt-Zerbst , depuis trop fameuse sous le nom de Catherine Alexiewna , qu'elle prit en embrassant la religion grecque.

On crut alors généralement que le roi de Prusse avait négocié ce mariage; mais des motifs plus particuliers déterminèrent Elisabeth à le conclure. Elle voyait dans la jeune princesse d’Anhalt-Zerbstla nièce d’un homme qu’elle avait passionnément aime' dans sa première jeunesse , et qui lui avait ëté destiné pour époux ; peutêtre même croyait - elle retrouver dans les traits charmants d’ Alexiewna quelquO chose de ses traits cbe'ris : e’étaitle prince de Holstein-Ëtttin, frère de la princesse d’Anhalt-Zerbst. Celle-ci , ambitieuse et mère y sut habilement profiter de l’empire de ces tendres souvenirs sur l’âme d’Elisabeth j pour assurer à sa fiUé lé titre Batteur de grande-duchesse; Cette imion parut d’abord formée sous un astre heurenx.

PE PHISTOfRE DE RUSSIE. 549 les jeunes epoux paraissaient e'pris l’un de l’autrej la petite-ve'role vint détruire ce bonheur en ravissant à Pierre les grâces d’une figure par lesquelles il avait su plaire. Ce changement terrible le rendit insupportable aux yeux de sa jeune compagne; mais, de'jà savante dans l’art de feindre, elle lui dissimula l’horreur qu’il fui inspirait: ce fut un sacrifice à l’ambition. Dans un âge si tendre , Alexiewna n’était déjà plus étrangère aux passions dont elle a porté si loin tous les excès.

Dès ce moment, elle devient le personnage principal et le plus intéressant sur cette scène. Elle est à la fois le centre et le but de tous les mouvements ; et, dans le caractère qu’elle de'ploie dans tous les détails de sa conduite, on peut déjà remarquer des causes nécessaires des grands événements que nous aurons à décrire bientôt. Nous allons donc jeter un dernier regard sur le règne qui s’achève pour préparer le sien , et chercher dans l’examen de l’administration d’Élisabeth l’opinion que la postérité doit avoir de celle princesse.

55n RÉSÜMÉ

Élisabeth , en arrivant au trôné, avait trouve la guerre avec la Suède en plein mouvement. Cette guerre avait c'té suscitée par la France, qui voulait donner de l’occupation à la Russie , afin de l’empécher de se mcler à la grande querelle de la succession d’Autriche (i). D’ailleurs la Suède s’etait aiscinent flattée de recouvrer quelques unes de ses pertes en voyant l’héritage de Picrre-le-Grand troublé par toutes les révolutions de palais qui commencèrent à la mort de ce monarque. Cependant, grâces à l’habileté et à l’activité impétueuse du général Lascj, les Russes, loin de perdre leur renommée fondée à Pultava , avaient déjà remporté de nouveaux avantages avant la fin de la régence de la princesse Anne de Brunsvick.

Sous l’impérati'ice Élisabeth, Lascy poursuivit la guerre avec tant d’énergie et de succès , et les Suédois , manquant de magasins et de i-essources , montrèrent d’ailleurs si peu de conduite et de valeur qu’ils furent obligés d’évacuer hontcuse-

(i) Eichhorn.

D£ l'histoire 0£ RUSSIE. o5l

incnt la Finlande. Ils abandonnèrent Fridriks-IIamm lorsque les Russes se prc'paraient à en faire le sie'ge. Fortifies au noml)re de dix-sept mille dans des rctranclieaneuls qui paraissaient inexpugnables , ils capitulèrent à des conditions déshonorantes , livrant leurs armes et leurs chevaux au maréchal de Lascy qui n’avait guère que le meme nombre de soldats , et qui n’aurait pu les attaquer sans te'mérité.

Voilà, pour le dire en passant, un grave sujet de réflexions ; car enfin les Sué-r dois furent toujours renommés comme Ja plus vaillante d<^ nations du Nord.

On eût dit que le génie national était descendu au tombeau ayec Charles XII, ce roi de gloire et de malheur , ce roi , tel que les nations n’en doivent jamais souhaiter de pareil] C’est lui qui était la cause de ces défaites; et la honte des jourpées de Villraanstrand deFrid-

riks-Hamm doit être regardée comme le complément de sa punition. Au reste , les nations les plus braves ont leurs mauvais jours , et comme les Individus ne .se

trouvent pas constamment à la même hauteur de courage. C’est ce qui prouve qu’il convient de ne pas trop s’enorgueillir des chances favorables de la guerre, et qu’un certain genre d’orgueil national est fort ridicule.

Elisabeth donna bientôt la paix à ses adversaires en les forçant d’accepter pour roi un évêque de Lubeck , qui , à la vérité , était en même temps un duc de Holstein. Ainsi se trouvait réalise' le projet favori de Catherine I” , qui avait vivement désiré de donner le trône de Suède à cette maison.

En vertu du même traité de paix , Elisabeth s’empara d’une lionne partie de la Finlande , ce' qui recula d’autant les froiftiôres de ses turbulents voisins de Saint- Pétersbourg (/).

Après la fin de celte guerre contre la Suède, les intrigues de Botta empêchèrent encote l’impératrice de prêter se-

(i) Collection de vingt-trois pièces curieuses, concernant la Suède et la Russie. Danlzick, >742.

DE i/hiSTUIBE de RUSSIE. 555

cours à la reine de Hougric , riimnorteile Marie-Thérèse, pour le maintien de la pragmatique sanction de Charles VI (f).

Ce ne lut que lorsqu’Elisabeth eut o bte nu de la cour d’Autriche la satisfaction qu’elle demandait , qu’en vertu d’un traité d’alliance défensive efoffensive , elle envoya trente-sept mille hommes à Marie- Thérèse. L’arrivée de cette année sur les frontières d’Allemagne , imprima plus d’activité aux négociations , et le traité d’Aix-la-Chapelle' arriva assez tôt pour dispenser les Russes de combattre.

Ainsi se maintenait et s’augmentait, même au dehors la considération politique et l’importance de la Russie, par la fatale imprévoyance des puissances ^de l’Europe qui l’appelaient dans leurs querelles. Mais au dedans , faute d’une main vigoureuse, l’administration se détraquait, et un reste des anciennes maximes publi-

(i) C’est-à-dire pour le maintien de l’intégralilé de l’héritage de la maison d’Autriche. (Vojez le Résume de l’empire germanique de Scheffer. ) ' -

ques périssait submergé sous une corrup-» tion nouvelle. Il n’y avait dans les mœurs de la cour nulle pudeur , et dans les actes du pouvoir aucune humanité.

Si jamais un titre glorieux fut indignement usurpé , sans doute c’est celui de princesse trèscle'mente que prit Élisabeth. En montant sur le trône elle avait jure' de ne punir de mort aucun de ses sujeUs, et l’Europe trompée proclama son humanité.

Mais il n’y a pas d’immanité k remplacer la mort par les tourments ; et la vérité est que les vengeances royales ne perdirent rien à cette loi universelle de commutation des peines. En abolissant la peine de mort, Élisabeth laissa subsister le supplice des questions ordinaires et extraordinaires. Les travaux publics auxquels on appliquait les condamnés à mort étaient encore des châtiments l)ien plus affreux que la peine capitale. Enfin, malgré cette apparence ou cette velléité de clémence, les prisons, sous ce règne, furent encombrées de malheureux qui périrent en réclamant un jugement; et vingt mille aiiti’es proscrits, immolés à la sécurité du

DE l’histoire de RUSSIE. 555

trône, alJèrent expirer de misère cl de iruid en Sibérie. Les seigneurs continuèrent à exercer le droit inhumain d'infliger à leurs paysans le supplice des battoks.ou baguettes , à peu près semblable à celui du knout (i). 1

Oe toutes les ordonnances de cette prin> cesse vante'es comme les^beureux produits

(i) Lo knniil est une courroie de cuir ép.TÎsse et dure , longue de trois pieds et demi , attachée'à un bâton de deux pieds, par le moyen d’un anneau qui la fait jouer comme un fléau,

Cette lanière étant carrée, Ics'angles en sont tranchants. Le patient , la chemise levée, est mis sur le dos d’un valet de l’exécuteur ; celuici frappe avec tanf de force -que le sang coule il chaque coup, et qu’il se fait sur la peau une ampoule ou élévation de la grosseur du doigt. Les maîtres des hautes-œuvres sont si adroits en Russie qu’il arrive rarement qu’ils frappent deux fois de suite sur le même endroit, et qu’ils peuvent à volonté tuer le patient en trois coups , ou lui en donner un gr.ind nombre sans le faire expirer. Il y a encore une ^

manière de donner le knout , mais tellement j

horrible que nous nous abstiendrons du, la rap^ porter ici.

d’iiii esprit véritablemeut philanthropie que, celle qui défendait aux nationaux de maltraiter les étrangers est peut-être la plus remarquable; cependant il estnaturel d’y voir un acte de politique encore plus qu’une pensée d’humanité. L’humanité ne reçut ses hommages que dans les dispositions mensongères de ses édits. Elisabeth lit des concessions à l’esprit de son siècle , sans cesser d’obéir aux mœurs féroces de son pays. Elle n’eut aucune, magnanimité réelle et de plus, fut sans foi. Elle avait formellement proRiis de rendre le régent à la liberté et le condamna à l’exil. Munich, lui-même, pour prix de ses services fut relégué en Sibérie; et madame Lapoukin fut assassinée par jalousie , par rivalité de femme.

Elisabeth fut galante et dévote ; mais sa dévotion fut une bigoterie cruelle, et sa galanterie un libertinage effronté. » 'Plus » d’une fois ( dit Lévesque , que l’on ne » peut soupçonner de trop de sévérité ) , » elle alla chercher ses amants jusque » dans les dernières classes de la nation. M J’ai même entendu dire qu’elle eut la

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»> fantaisie de faire enti^er dans son lit un .» Kalinouk , plutôt piquée que rebutée » par la laideur particulière à ce peuple. » On sent bien , ajoute-t-il , que ces anec- » dotes scandaleuses' n’ont guère d’antre » fondement que des propos assez va- »gues(ï). »

Au milieu de cette vie débordée Élisabeth s’indignait quand on lui dénonçait quelque infraction à la discipline ecclésiastique. Manger de la viande ou du beurre et des œufs en carême , c’était un crime pour lequel il n’y avait pas de grâce à espérer auprès d’elle. Les blasphémateurs avaient la langue* arrachée , sans rémission. Mais un propos un peu leste sur

(i) Mais alors pourquoi les rapporter, pourquoi donner la sanction historique i des bruit» qui pourraient n'étre que des cftlomnies ? vain pallialir pour de pénibles vérités ! I^on , il n*y a pas de peut étre ici; et tpdt le monde sait bien que le grand moyen de réussir auprès des souveraines de llussic fut ordinairement la force d’Hercule plutôt que la grâce d'Adonis : or la vigueur musculaire est une qualité très roturière.

les turpituclos du palais eût été assimile au plus odieux blasphème.

Quelle administration , quel règne que celui sous lequel on vil subsister la chancellerie secrète et tous les genres de question ! Quelle clcincnce , quelle bonté matej'nelle que celle d’une souveraine dont on n’osait pas s’informer lorsqu’elle était malade , dans la crainte de commettre un crime d’état ?

A 1 époque si vantée d’Élisabeth , la nation , encore tremblante d’effroi , ne se rassura point, parcequ'elle sentit qu’au règuede Picrre-le-Graud avait succédé un despotisme non moins rigoureux et une inquisiliou plus tracassière encore. Les Russes vivaient dans la défiance et l’anxiété , ayant a demander chaque matin quel nouveau tyran venaient de leur faire les embrassements de l’impératrice.

Heureusement, et par un juste retour , la terreur qui sortait des portes du palais y rentrait par cent avenues malgré la garde vigilante qui les observait toutes. Ét sous ce rapport au moins la dest'iiée d’Élisabeth ne démentit point le sort que l,a

Dh"''“ ! . Go«gl<

DE l’hISTOÏRE de RUSSIE. 359

justice de Dieu reserve d’ordinaire aux tyraiïs.

Sa popularité méprisable avec les gens de guerre , la faveur sans mesure dont elle fit jouir les gardes auxquels elle devait son élévation , ne la rassuraient pas contre la crainte d’un soudain changement, d’iine funeste chute. La défiance et les soupçons poursuivirent ses derniers jours; ses voluptés en étaient troublées , et souvent elle craignit de voir un assassin dans le fa vori qui partageait sa couche ! L’approche de la mort lui fit éprouver un effroi qui accuse sa conscience autant que la faiblesse de son caractère (i); et la superstition qui dominait son âme ne put la consoler.

(i) Un juur elle s’indigna do la longucuB des opérations contre le roi de l’russe.jElle fil dresser un ordre à ses généraux, de ne plus épargner ce fier eniicn)i.. Elle allait signer, mais une guêpe tuniba dans récrilbire : elle frémit à ce j>résage 'funeste ; la yilumeliii tottiba des mains,' l’ortlre, ne fiit point e.xpédié , et ses armées continuèrent d’agir avec la méoié 'lenteur. Lévestj'ue. o i

OÜn RÉSUMÉ

Si le trcp<ns n’eût devance les desseins 1-62. secrets de celte princesse, Pierre III ne lui eût probablement pas succe'dé. Ce prince avait trouve', en arrivant à Pétersl)Ourg , une foule d’ennemis que lui avait prëpai’és sa fortune inattendue , et s’en e'tait attiré beaucoup d’autres par une imprudente conduite. Il avait apporte', parmi les Russes , les moeurs et les pre'ventions allemandes. Un vain enthousiasme pour la gloire militaire lui avait fait prendre pour modèle Frédéric , qu’il imitait ridiculement dans des détails où l’art et le génie sont forcés de descendre , mais où ils ne sauraient s’arrêter. t)n babillant à la pru.ssienne , en exerçant- ' à la tactique prussienne sa garde d’Oranienbaum , Pierre croyait marcher sur les traces d’un grand homme , et approfondir les secrets du métier.

La facilité de son caractère le livra aisément à ceux qui voulaient l’écarter du Irène , en le perdant dans l’esprit de l’iiupératrlcc.BestuchelF était l’arac de ce parti; il craignait do voir le suprême pouvoir passer -dans les mains d’un prince dont il

DE l’histoire de RUSSIE. 36 1

avait voulu anéantir les droits au trône de Russie. D’autres raisons établissaient une opposition marquée entre scs plans et les opinions et les vues de Pierre III.

Les jeunes courtisans que dirigeait depuis long-temps le souple génie de ce ministre parvinrent à donner au prince tous les défauts , tous les vices dont on voulait l’accuser et le noircir aux yeux d’Elisabeth, que ses faiblesses et ses égarements ne disposaient pas à plus d’indulgence pour son successeur. Entraîné chaque jour plus profondément dans le piège qu’on lui tendait , Pierre , grâces à ses compagnons de débauche , devint bientôt familier avec tous les vices grossiers , les habitudes crapuleuses que la bassesse de la condition et le défaut d’éducation première excusent à peine dans les hommes qui éprouvent ce double malheur. Dépourvu de jugement autant que de fermeté, le tzar ne croyait pourtant, en s’avilissant ainsi, que manifester son goût pour ces pratiques militaires , ces moeurs rudes des camps, qui repoussent toute recherche élégante, tout apprêt délicat.

Cependant, quel que fût le nombre des ennemis que lui avaient faits des raisons d’inte'rêt particulier ou seulement d’opinion , lepeuple voyait toujours dans Pierre III le derqier rejeton de Pierre I*'. La faction opposée à ses droits, et que Bestucbeff avait crée'e et long-temps dirige'e , subsistait maigre' la disgrâce de ce vieux courtisan ; d’autres chefs lui avaient succédé dans cette pénible carrière; mais le moment n’e'lait pas arrivé où le concours de nouveaux intérêts , où les efforts de factions nouvelles , réunies par le machiavélisme audacieux de Catherine, devaient rendre cette princesse assez puissante pour précipiter du trône son malheureux époux.

Dès lors, méditant ses desseins, elle fiat' tait toutes les vanités , tous les préjugés, séduisait les grands, le clergé, le peuple ; et , mêlant aux intrigues politiques celles du cœur , se consolait , par de mystérieux plaisirs , de la gêne d’une hypocrite austérité.

Depuis que , dégoûtée de son époux , fumeur , buveur et' joueur, elle avait

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DE ï/hISTOIKE de RUSSIE. 3GÔ

cherche des dédommagemens dans des liaisons illégitimes , elle avait parcouru un considérable chemin. Trois amants s’étaient succédé dans les bras de cette jeune grande-dachesse, déjà femme forte en son genre; et qui , sentant vivement , proportionnait, comme il était juste, ses consolations 'à scs contrariétés. Le premier avail éle'^ SoitikofF, chambellan du prince , et par lui-même placé auprès de son épouse pour la distraire , avec d’ingénieuses fêtes , des langueurs d’une feinte maladie. Quoique le regard pénétrant des courtisans eut découvert le mystère de ces amours , l’audace effrontée des deux amants eut beau jeu avec la stupidité du prince. Irrité des accusations dont la malveillance poursuivait son

favori , il .se constitua lui -meme l’avo- ▲ *

càt de son chambellan, et le maintint dans son double poste, à la risée amère de toute la .cour (i). Elisabeth fut de même

(i) Ce fut l’opinion commune, en Russie, que Paul Pétrovitz, qui naquit a celfeïjpoque, ( 1754 ) était le fruit de ces amours. 11 est très

564 RÉSUMÉ ^ i '

d’autant plus aisemeht persuadée , qu’au

fond elle s’inquiétait très peu des mœurs^,

~ ♦< certain que Pierre 111 n’arait pu, dteâot les premières années (de 1^4^ k qonsoai-

mer son mariage. Un obstacle, dont le moindre des sectateurs de Moïse aurait pu le délivrer, s'opposait complètement *à la plénitude et à ta fécondité de seS approches. Ce jie ftit quetorôqne Soltikoff et la grande-dûchesse curedt à U. redouter un résultat trop évident de leur liatson, c’est-à-dire lorsque la grosiiesse de Catherine fui feéonnne, que, par les insinoationsKla < même Soltikofi*, Pierre 111 se décida à subir, de la main du fameux médecin Buerhaave, une opération qui devait lui rendre l'usage réel de tous scs droits. Jusque là , les sollicitations et les vœux de l’impératrice, sa tante, les prières des jeunes courtisans, les compagnons de fiéquentes bacclianales , le besoin quil aentait, lui-même de jouir d’uoé volupté inconrrae la honte de ne pas être comme le reste des'botnmes, rien n’avait pu le étecider. • •

Lorsqu’enfin l’obstacle eut disparu, ce fut une grande fête. Mais Élisabeth voulut que la grande-duchesse se conformât à l’anciea usage des Russes, %t donnât à sun^oux des preuves de la virghSili^ qu’elle avait dft, jUsqu’tflors, lui eonservér. îout fut préparé on

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DE L HfSTOIRE DE RUSSIE. J65 }

pourvu' qu’il n’y eûl pas de scandale^ et que l’impudicité' se montrât masque'e de queic^ bigoterie. D’ailleurs son goilt pDq^f^^S ‘boissons spiritueuses^ Tavait Æmptéiêmént ■'abrutie : 'd’une aurore'''à l’autre elle était dans une'extase bachique prjasque^dpMinue ; et l’on peut juger de l’e'lâfnltf C|Ui facnltc's morales par la dégradation'qu’avaieUt e'prouve'e ses organes.

Elle ne pouvait* plus supporteV qu’on^^ i’IiNibillât ; le^''matîïli , à son lever , 'ses ' femmes fbufîlàient surnile des vêtements

.■►MlptJr» -.i- ‘v . - • .

conséquence : le grand-duc , fait homme , passa Ifi nfit avec la princesse et se crut heuieux. Le laadena^o il envoya à l’impératrice, à l’insti- ^ SoItikolF, une cassette scellée qui JconteiitillS les -preuves de la virginité de la grande-duchesse. Élisabeth parut être persuadée de leur authenticité ; le grand-duc subit les félicitations universelles de la cour, et Sol-tikoff reçut un magnifique diamant donné par l’impératrice , pour prix des soins qu’il avait consacres é une affaire si délicate et qui touchait de si près eux intérêts du trône et môme à la majesté de l'empire. (Gastéra, Histoire de Catherine II, tome I", édition de Paris, 18091).

que quelques coups de ciseaux faisaient tomber le soir.

Soltikoff abusa d’une, fortune si com- » ' • *

' plaisante, et se vit en un instant renversé. Sa disgrâce fut l’ouvrage du -chancelier Bestucheff , qui voulait aller du favori au n^iître, perdre le premier pour s’emparer de l’autre, afin de se maintenir dans. toutes les places qu’il cumulait et qui faisaient ‘ ^de lui ritoinme Iç plus puissant de l’em- T |)ire. On dit. que Ja grgnde-ducliesse re- ' gretta son premier amant jusqu’au moment où parut à Saint- Pe'tersbourg le jeune Poniatowski, qui devait être le second (i). Le bonheur de celui-ci fut en-

(i) Né simple gentilhomme, et dépourvu de fortune, mais doué d’une belle figure, et rempli d’ambition , Poniatowski , promena quelque temps en Allemagne et en France son inquiétude et de vagues espérances ; il réussit d’abord assez à Paris , où l’amitié de l’ambassadeur de Suède lui procura des liaisons distinguées. Cependant Poniatowski fît des dettes , fut emprisonné, et c’est aux bontés de la célèbre madame Geoffrin qu’il fut redevable de sa délivrance.

DE l’histoire de RUSSIE. 50/

core plus éphémère, probaLlemciil paicqqu^il e'tait encore plus étourdi. Sa fatuité passait toute mesure. Elisabeth lui lit donner l’ordre de quitter la Russie, et il obéit; mais la passion de la grande-du'cliesse et la politique de lîcstuchelF.nc tardèrent pas à le faire revenir. Poniatowski reparut à Saint-Pétersbourg, avec la qualité de ministre plénipotentiaire de la république et du roi de Pologne auprès de l’impératrice Elisabeth. Dès lors , per-‘^ dant toute pudeur et toute prudence , Catherine ne quitta plus son amant, et s’imposa si peu de réserve dans ce commerce , que tous les Russes accusaient le jeune Polonais d’ètre le père de l’enfant qu’elle portait dans son sein (i). Cet enfant était la princesse Anne, dontla grandeduchesse accoucha bientôt, et qui mourut presqu’en naissant.

Tels étalent les préludes d’un règne qui devait finir d’une manière si tragique et si funeste ! tes courtisans , et parmi eux il faut compter les plus grands noms, té-

(i) Castéra, Mcmoirr.s secrets du colonel Massons.

HÉSÜMÉ

iiioîus (le l’avilissement de leurs maîtres , les méprisaient elles flattaient avec bassesse; aucune voix sincère et généreuse ne sortait des rangs de cette noblesse pour avertir un prince malheureux qui seul ignorait sa honte , et que l’on trem- • pait ainsi dans le ridicule pour l’étouflfer un jour dans le poison, pour l’assassiner sans crainte de la pitié et de l’indignation publiques! Le peuple aussi voyait ces désordres ; mais il n’osait, seulement d’un regard muet, accuser de si grands scandales , pensant que le crime et les mauvaises moeurs rentraient peut-être dans les privilèges de la puissance. Tant , s’écrie un historien, tant le peuple russe est fait pour la servitude î

Pierre III fut instruit à la fin. Il avait cessé de désirer son épouse depuis que le médecin Boerhaave avait fait disparaître l’obstacle qui rendait le lit conjugal stérile de plaisirs pour lui. Mais il n’en fit pas moins éclater une colère violente au récit des amours "de sa femme avec le Polonais. Il courut demander vengeance à l’impératrice, et fît destituer Bestu-

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chefF comme ayant favorise' les déportements de la grande-duchesse. Ce grandchancelier fut aussitôt ddpouille' de sa place, et déclaré coupable de lèse -majesté, pour avoir donné au feld-maréchal Aprîixin l’ordre d’évacuer la Prusse, qiie l’armée russe venait d’envahir. Cet ordre n’avait pourtant été donné qu’à l’instigation du grand-duc, qui souffrait des victoires du peuple sur lequel il devait régner un jour, contre le souverain qu’il avait déjà choisi pour son modèle. Ce qu’il y a de remarquable, c’est qtie ce fut lui-même qui, sur ce point comme sur l’autre , dénonça BestuchefT. Ainsi tomba , embarrassé dans ses propres pièges le plus habile des intrigants et le plus artificieux de, tous les hommes.

Dès lors la grande-duchesse, manifestement menacée de la vengeance de son époux, se vit abandonnée de tous les courtisans. Elle demanda une audience à l’impératrice, et fut refusée. Dans sa consternation, elle s’adressa à l’ambassadeur de France , qui jouissait d’une grande consi«dération à la cour de Saint-Pétersbourg ,

pour faire plaider sa cause; ce ministre ne voulut pas se charger d’une mission qu’il regardait d’avance comme infructueuse. Ainsi tout manquait à la fois à cette princesse ; bientôt elle fut obligée de suivre à Oramembaum son époux , qui ne déguisait plus sa haine, et qu’elle ne délestait pas moins. Poniatowski pénétra plusieurs fois dans ce château , sous divers déguisements; mais un jour, enfin, il fut découvert, arrête, et Pierre III voulut d’abord le faire pendre. On fit intervenir l’autorité de l’impératrice , et le prince, déposant sa colère , n’envisagea plus cette aventure que sous son côte' plaisant, et en rit tout le premier: telle était la déplorable mobilité de ses impressions.

La guerre contre le roi de Prusse fut reprise avec plus d’activité, et les généraux qui remplacèrent Apraxin destitué battirent plusieurs fois les Prussiens, s’emparèrent de plusieurs places ; et, finalement, firent pâlir l’étoile de Frédéric II à kuucsdorir, où trente-deux mille hommes perdirent la vie. Les Russes, ou plutôt les Austro-Russes , puisque les armées

DE l’aISTOIRE-^ DE RUSSIE. ù*]\

autrichienne et rjfese avaient combiné Jeurs forces, firent sept mille prisonniers, s’emparèrent de vingt-six drapeaux et de cent soixante pièces de canon , de tout le bagage de l’armée prussienne.

L’année suivante , les Russes , sous le commandement c^e Tottleben , entrèrent dans là capitale du roi de Prusse, et enfin, au moment où Élisal)eth expirait, la nouvelle de la prise de Colberg, dernier boulevard de ce prince, et peut-être dor^» nier asile de sa fortune , arrivait à Saint- Pe'tersbourg.

Les rapports extérieurs changèrent absolument dès que Pierre III fut sur le trône; il se hèta de faire évacuer le territoire prussien , et de signer la paix avec^ Frédéric, à qui il n’avait cessé de communiquer les plans des 'généiaux russes 'pendatft la précédente guerre , ce qui n’avait pas empêché les Prussiens d’être battus comme on vient de le voir.

Lorsque’l’impératriceElisabethfuleïpirée, on dit que Panin conseilla à Pierre III de se rendre au sériât pour se faire proclamer , afin de faire revivre par cette dé-

marche les anciens usages'de la nation,*- 4^i 'selon lui offraient une garantie de plus à l’auloritë des souverains. Il lui dit qu’il lui serait bien plus glorieux de tenir la couronne et l’autorité du libre choix des représentants de la nation russe que de la force et de la vénalité des soldais, ainsi qu’avaient fait scs prédécésseurs.

AJais ce conseil n’était dicté..à Panin que „ la plus profonde perfidie et par son - . dévouement aux iptérêls de Catherine. Ainsi , d’une manière ou de l’aùtre , ce malheureux prince ne pouvait pas écJiapper à sa destinée. Il avait été à la veille de suivre Jq conseil de Panin , mais par un effet de l’irrésolution qui lui était naturelle, ayant consulté d’autres courtisans, il fut détourné de ce projet. Le vieux prince Troubctzkoi lui ^éclara que le parti proposé par Panin était non seulement très dangereux , mais aussi très oppose aux coutumes de l’empire ; il dit que la constitution russe était purement militaire, et que lesecret avait rarement.influé sur 1 élection des tzars : qu’il n’y avait au- » cune gloire à être couronné par un corps

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judiciaire plutôt que par des soldats victorieux; qu’il ne fallait pas s’inquie'ter d’une formalite' vaine , ni se mettre sous la tutelle d’un se'nat ambitieux; que si le trône venait à cliancelery ce ne serait pas le se'nat qui aurait la force de le raffermir, et qu’il fallait, sur toute chose , éviter de mécontenter les soldats (i).

Dans l’intérieur , les commencements de son administration donnèrent les plus ,, heureuses espérances : en effet, Pierre III ^ pardonna à tous ceux qui l’avaient offensé sous le règne d’Elisabeth, et rappela de l’exil toutes les victimes qu’avait faites la vengeance de cette clémente princesse.

Il supprima cette horrible chancellerie secrète , cette inquisition d’état , dont le nom seul faisait trembler les citoyens. Il rendit la liberté à la noblesse , toujours plus humiliée , plus asservie depuis le régne d’Ivan Vassiliévitch. Il affranchit les

(i) M. Lévesque ne mentionne nullement ce fait si curieux, et c’est au biographe de Gatlierine que je l’emprunte. Mais il ne cite pas ses aotorités, selon sa coutume.

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seris'ljuï ‘Végétaient sur les domaines immenges du*nlergé , en re'unissant ces terres à ia'coarofline. - ‘ **

Il réforma les abus nombreux qui s’e'laient' introduits dans l’ordre jtidiciaire et la jurisprudence même sufvîe par les tribunaux russes ; enfin il -s’occupa , avec les intentions les plus utiles, du ctfhimerce , des sciences et des arts. On vdit qu’il travaillait à faire changer les idées du peuple sur • son vcompte ; malheureusement tous ces soihs , qui^auraient pu lui. concilier la laveur de la nation, étaient contredits par son obstination à introduire dans sa c«ur et dans * ses camps les mœurs müilaires allemandes’. Il avait déjà sacrîfié'à celte folle chimère tous les calculs d’ime saine politique; il avait rendu au roi dé Prusse ses villes, -ses prisonniers, et lui avaitmême accordé ‘des indemnités pour ses défaites ;*en un mot , Frédéric battu avait obtenu de son enthousiaste disciple des avantages tels , qu-’il n’aurait pas osé les demander s’il eût été vainqueur. D’ailleurs, les goûts qui l’avilissaient conservaîént'Ieur empire , et

DE l’histoire de RUSSIE. 5^5

s’il pouvait obtenir i’ainonr de ÿes sujets , il n’avait ccrtairiement pas à compter sui' leur respect et sur leur crainlq,

Catherine , aidée de scs partisans , avait habilement profilé de toutes ces j’autes pour établir , par une conduite contraire, sa popularité. Peu de temps ayant ]a mort de l’impératrice , cédant à la nécessité d’obtenir une réconciliation qui ♦levait la réhabiliter, elle renonça à Poniatowslii , et parut inopinément un jour au théâtre , assise à côté de la. souveraine, étonnant dp sa présence et de sa faveur nouvelle une cour qui l’avait frappée de l’oubli le plus insultant. Depuis la iport de l’impératrice , eIleseniontra assidûment dans les églises , affecta les mœurs nationales, et se fit préconiser par le clergé , qui ne voyait dans Pierre III qu’un spoliateur et de plus un protestant.

Poniatowski n’avait pas tardé d’avoir un successeur dans les affections de la grande-dnehesse ; uup troisième intrigue occupait Catherine avant la niort de l’impératrice Elisabetli , et pc^'sonne encôrc 7ie s’en doutait à la cour.. Grégoire Odoff,

cenouvel amant, occupait un grade obscur d^usles gardes; mais s’il n’avait pas l’avantaged’unenaissance'illuslrc, il tenait de la nature les dons qui peuvent le remplacer, nne mâle beauté et un' cœur intre'pide. Pre'voyant depuis long-temps le sort que lui re'servait son époux, et qu’avaient trop mérite' ses désordres , Catherine . qui intriguait pour se saisir des rênes du gouvernement, lui avait communiqué ses plus secrets desseins, et en avait fait le plus déterminé des conspirateurs. Les complices de ses scandaleux adultères devenaient les fauteurs naturels de son usurpation ; car il y a peu de distance , pour un sujet, entre souiller la couche de son roi et porter la main sur sa couronne.

Pierre lïl méditait en effet de faire renfermer son épouse depuis qu’il savait que, pour la troisième fois, elle portait dans son sein le fruit de ses coupables amours. Il avait visité le prince Ivan dans la forteresse de vSchlussehoiirg , et l’on pensait ge'néralement que c’était avec le projet de l’appeler à la succession au Arône. Mais il paraît que cet infortuné.

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DE l’hISTOIUE de RUSSIE. ’S'j'J

frappé d’imbécillité ou dé démence, par l’effet d’une longue captivité, ne pouvait pas répondre à ses vues. Alors il avait , dit-on, jeté les yeux sur son oncle, le prince Georges de Holstein , qu’il avait appelé h sa cour et comblé d’honneurs ; ce choix était bien peu propre à flatter les vœux de la nation, puisque c’était un étranger qui en introduisait un autre.

Quoi qu’il en soit, Pierre III , sur le point' d’entrer en campagne contre le Danemarck, ne voulait point quitter Saint- Pétersbourg avant d’avoir jeté Catherine dans une prison d’état, et déclaré l’illégitimité de son fils Paul Pétrovitz. Suivant M. Lévesque, c’était vouloir donner à des propos de cour une force qu’ils ne peuvent jamais avoir aux yeux de la justice. Il semble pourtant, en s’en rapportant à luiincme, qu’il y avait assez de preuves accumulées des divers adultères ou plutôt de l’adultère permanent de Catherine pour que les tribunaux , qui auraient pu être appelés à prononcer sur cette grave question , eussent d’autres éléments de conviction que des propos de cour. Il

fallait, ajoute cet écrivain , que Catherine conspirât pour conserver sa liberté' , celle de son fils, et sa vie même. Des ecrivains moins indulgents, ou moins 'relâches dans leurs principes, ont exprime le même fait, en disant; 11 fallait que Catherine conspirât pour échapper au châtiment éclatant qu’elle avait bien merité(i).

•La fortupe^et les fautes de sou époux ne servirent que trop bien cette femme audacieuse. Pierre III s’était fait, comme nous l’avons dit, des ennemis dans toutes les classes dè la nation par ses prélérences allem.andes ; et alors même cette guerre contre le Danemarck pour revendiquer Je duché de Slewik,qui avait appartenu à ses ancêtres, mais dont la possession avait été garantie au Dannemarck par

vingt traités solennels, excitait un me'-

(1} M. Lévesque justifie sa rédaction en disant que Pierre avait le projet avoué d’épouser ssT maîl rosse- VoronzofF; et, pour que ce projet s’accomplît ^ il fallait d’abord que la tête de Catherine tombât.

DE e’hISTOIR» JÇ>E RUSSIE. 679

contente juniB Ut général,. Tandis qu’il se perdait .ainsi dans l’opmion publique, Catlierine, la se're'nite' sur.le front, et la. candeur sur les lèvres, tramait, avec une iufeçnaJK^ activité, ses complots régicides. Elle avait fait nommer Orloff capitaine quartier-maître de l’artillerie , et par çe moyen elle disposait à sa fantaisie de la caisse de ce corps ; et ce qui prouve qu’elle préparait de longue main ses ressources, c’çst qu'Orloff avait été promu à cette place , à l’instigationi de Catherine , avant la mort de l’impératrice Elisabeth, c’est-à-dire lorsque celle novStft'eile liaison était encore un secret meme pour les amis de la graude-duchesse. ^ .

Trois factions travaillaient, non pars de concert, niais simultanément au succès de ses desseins. La première avait été dirigée sous Elisabeth , par l’ex-cliancelier Bestucheff, et sulisistait encore malgré l’exil de ce vieil artisan d’intrigues; la seconde avait pour chef une jeune femme de dix-huit ou vingt ans , la princesse Daschkoff, qui conspirait pour jouer un rôle et pour faire du bruit; enfin, la troi-

sième était celle que dirigeait Catherine elle-même. Ces trois factions ne se connurent et ne se réunirent qu’au dernier moment, au mom’ent où il fallut porter le grand coup. Du sein de ses voluptés mystérieuses , Catherine tenait, d’une main ferme et sûre, les rênes qui assujettissaient aux plans de son ambition ces trois partis et cette multitude d’aventuriers et de scélérats , titrés ou vulgaires , si différents de rang, de fortune, et de génie .f

L’hetman Razoumoffsky et le comte Panin entrèrent dans le complot. Les ambassadeurs des cours de Vienne, de Versailles, et de Copenhague, le favorisaient. Ces divers ministres avaientemployé tous les moyens possibles, et en dernier lieu avaient répandu beaucoup d’argent pour faire des partisans à la révolution qui se préparait; or, dit un écrivain (x), s’il est quelque Russe qui puisse résister aux flatteries, iln’cn est point qui résiste à l’argent.

Les conjurés délibérèrent assez longv(i) Gastëra.

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DE l’histoire de RUSSIE. 58 1

temps sur la manière d’accomplir Je complot. II était' surtout question de savoir comment on se débarrasserait de l’eiiipereur. RazoumofTsky et OrlofF voulaient qu’on l’enlevât dans lo château de Péterhüff, à la suite de quelqu’une des orgies par lesquelles il devait immanquablement venir y célébrer la Saint-Pierre. Lecomte Panin était lui-méme allé reconnaître l’appartement pour l’enlever avec plus de fa- ‘ cilité. Le lieutenant Passeck, l’un des amis d’Orloff, et le plus féroce de tous les hommes de main que l’on avait réunis, demandait à poignarder l’empereur au milieu de sa cour , et deux fois de suite • il s’embusqua dans le jardin pour exécuter son guet-apens, malgré la défense que lui en avait faite Panin.

Les conjurés étaient encore moins d’accord sur la manière de remplacer le malheureux monarque que sur les moyens de le précipiter du trône j mais, comme on en pourra juger tout à l’heure, ceux qui prétendaient investir Catherine de l’autorité absolue , furent plus nombreux ou plus habiles que ceux qui voulaient qu’elle se

582 niisuMÉ

conleulât de la régpncc. Panin e'tait cependant le cliefée ces derniers (i) , et il londàit son opposition suivce que Catherine n’elait pa^. du sang des tzars. Mais il semble que c’était une sorte de de'rision diabolique de s’obstiner à vouloir pre'server les .principes delà légitimité, c’est-àdire du droit, c’est-à-dire d’une idée e'mineinment morale, au moment où l’on foulait aiix pieds toutes les lois divines et ■ humaines.

Les fêtes avaient commencé à Pétershoff, au moment où l’un des conjurés, Passeck, fut arrêté^ on ne sut pour quel motif.

I Cependant tous les conjurés tremblèrent. La princesse DaschkofT courut chez le comte Panin , dont la scélératesse indo-

(i) Il /.tait amoureax'^dé la princesse DaschfcoiT, et , jusqne-là, amant très malheureux ; mais elle, en bonne conspiratrice de cour , ne lui refusa pins rien poiîrle rahger entièrement du parti, 'de' Catherine. Ce dévonement doit être d’autant plus remarqué le comte

Panin avait été. l’amant de la princesse Dasch^oir,2«t que celle-ci croyait, a,vec toute la cooiv-êtro le fruit de celte liaison. Caslèra.

DE l’histoire de RUSSIE. 385

eate ne ^ut pas activée par l’imminence iu péril.

II fallait pourtant prendre un parti décisif, et Catherine, en le prenant, justifia ce mot remarquable qui lui était échappé sur son propre compte : «Nulle femme, disait-

> elle peu de jours avant, n’est plus hardie

> quempi: je suis d’une témérité eflfrénée. »

Une invincible fatalité semblait entraîner à sa perte son malheureux époux:

prévenu , plusieurs fois, que l’on conspi- 'ait contre lui , il méprisa tous les avertissements , même ceux qui lui vinrent du ’oi de Prusse ; car on savait à Berlin ce jui se tramait à Saint-Pétersbourg beau- ;oup mieux que Pierre III lui-mcme. Il •épondit aux agents de ce monarque :

< Écoutez , si vous êtes mes amis , ne tou- -hez plus cette matière, qui m’est odieuse.».

Les conjurés avaient unanimement résolu d’agir de suite, à la faveur du silence le la nuit, pour ne'pas laisser au tzar la voonté elle temps de les prévenir. Grégoire ^rloff, un de ses frères, et son ami Bibi- ;olT, se rendirent aux casernes pour préparer les soldats de leur parti à agir au

Sa’

premier signal , tandis qu’un autre frère d’Orloff, Alexis, courut à Pe'tershofiP chercher l’impératrice.

A la veille du triomphe ou du supplice, et portant dans le sein une si terrible incertitude, cette jeune femme dormait paisiblement ! Le pavillon où elle s’était logée était situé à l’extrémité du jardin , sur les bords du golfe de Finlande. Cet endroit s’appelait le pavillon de Monplaisir. Là , pour être encore mieux à portée de prendre la fuite, elle avait fait mettre , comme sans dessein, un canot qui servait, en attendant, aux visites nocturnes de ses amants. Grégoire Orloff, en donnant à son frère une clef du pavillon , lui fit connaître les secrets détours qui pouvaient l’y mener avec plus de promptitude et de mystère , et madame Daschkoff lui remit un billet sur lequel elle avait, à la hâte, tracé quelques mots.

Il était deux heures après minuit , iorsqu’Alexis Orloff, arrivé auprès du lit de l’impératrice , fut obligé de porter sa main sur elle pour interrompre sou profond sommeil ; elle se réveille subitement ,

DE l’histoire de RUSSIE. 5'8S *»»

et voit ^ côté Bon lit un soldat qu’elle n% cèqi^etLp.àB. «'Votre majesté', lui ditjjl, ^n’a pas un instant à perdre ; qu’elle se pre'pare à me^ suivre, » ^ aussitôt il disparut.' ,

Catherine , ôtonne'e , éperdue , appelle Iwanouna; toutes deux s’habillent pre'cipitammept , et se de'guisent de manière à n’être pas reconnues des sentinelles qui gardaient le château. A peine sont-elles prêles, que le soldat les vienf prendre pour les faire entrer.dans un carrosse qui attendait à la porte du jardin ; Alexis • Orlpff Saisi lies rênes , et ils partent. ^ ir puisement des chevamc , pressés d’une course trop rapide , forpa l’impératrice d’achever le chemin à pied ; enfin , accablée de 0tigue et d’inquiétude , mais toujours maîtresse d’elle-même , et affec- * tant un air plein de calme et de confiance, elle arriva à Saint - Pétersbourg à sept heures du matin.

Elle se rendit aussitôt au quartier des gardes d’Ismailofi*, dont trois compagnies e'taient gagnées. Au bruit de l’arrivée de l’impératrice, sortant à demi nus de leur '

r.ESUME

caserne , les soldais accourent et 4’cnvironnent avec de grands cris. Elle leur tlil, d’une voixalldrée « que le danger le plus » pressant la forçait de venir leur de- » mander du secours; que le tzar voulait, » celte meme nuit, la faire tuer, ainsi » que son fils; qu’elle n’avait pu se déro- » ber à la mort que par la fuite et qu’elle » ifomptait assez sur leurs dispositions M pour se remettre entre leurs mains. »

Lés soldats , frémissant d’indignation , lui répondirent en jurant tous de mourir pour elle. L’helraan RazouruolFsky ai’riva dans ce moment , et sa voix et l’exemple de leurs camarades ne tardèrent pas à entraînertous les autres. Au milieu de celte multitude, toute'mue delà joie d’une révolution, on fit venir l’aumônier du régiment d’IsmailolF; et ce prètfe, un crucifix à la main, reçut le- serment des troupes. Ainsi sanctifiée par la religion, il ne manquait plus à la révolte que de réussir pour être une victoire.

Elle ne réussit que trop : la contagion fut rapide et pleine parmi les ti’oupes. Le seul régiment d’artillerie résista , et , mal-

DE l/uiSTOIRE DE RUSSIE. 58;;

gre Ip presence et les sollicitations d’Or- JofTy attendit les ordres du général qui le commandait; c’était un Français, nommé Yillebois , qui ne céda du moins qu’après beaucoup d’autre.s.

Catherine, déjà entourée de plus de deux mille hommes des gardes et d’une grande partie des habitants de Petersbourg, qui suivaient le mQuvçipT,out sans se rendre compte de leur opinion et de leur vœu, marcha immédiatement vers l’église de Casan, où tout était préparé pour la consécration solennelle de cette étonnante usurpation. L’archevêque de Novgorod, revêtu de.ses habits sacerdotaux , et environné de prêtres vénérables par leur âge , l’attendait à l’autel., 11 lui mit la couronne impériale sur la tête, la proclama, à liante voix , souveraine de toutes les Russies , sous le nom de Catherine II, et déclara en même temps, le jeune grand-duc Baul Pétrowitz son successeur..

Les seigneurs qui se trouvaient à Saint- Pétersbourg apprirent à leur réveil la conspiration et sou succès tout ensemble, lis s’empressèrent de venir rendre hom

388 RÉstjifeÉ •» ; — •

mage et jurer fidélité -à la souvefdine. Cette princesse, après avoir ^arcoüni Içs rangs des soldais , monte'e à çKèval^.ft vêtue de l’uniforme des gardes, ,^Ha dîne^ au palais qu’avait occupé l’inipéraü'ice Élisabeth. Elle y dîna devant une croisée ouverte , portant à chaque instant des sà^ luts au peuplç. Ce peuple attendri de ■* • l’excès de tant de bonté , tombait à genohx à chaque instant J et proclaraanî, dans Prvi’esse de son bonheur, le nom de sa vea:tueuse souveraine , répétait avec enthousiasme le serment de lui élre à jamais fidèle. C’est ce qu’en style dViistoriographe royal ou de gaietier Salarié on appêlle naïvement un touch'anftableau de fàmiHe.’ Mais là véridique histoire a d’autres paroles, dans son indignation'profonde,pottr> peindre‘;ces insolentes parades de coür., où le crime heureux triomphe de la stupidité et de la lâchetc' publiques. ■

Tandis qu’en moins dé" dense heures U perdait ainsi la couronne et l’empire des tzars , que faisait le malheureux Pierre III ? Il venait gaiemerït çn calèche d’.Orânierabauin à Petershof , sulvi.d’uuo jeunesse fo-

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ns l'histoire de Russie. 589

lâtre^ parmi des femmes charmaules , qui encoRé étourdies des plaisirs de la veille , projetaient bruyamment ceux du lendelùain. Il e'tait près d’arriver , lorsqu’un émissaire, déguisé en paysan , lui remet uu billet*dans lequel il lit les funestes nouvelles. Un seul bommè , un seul serviteur, s’était souvenu de Pierre , taudis que tout l’irtîandonnait , et lui faisait parvenir cet avis, salutaire s’il n’eût été trop tardif. Ce serviteur fidèle était un Français.

Consterné , accablé de ce qu’il vouait de lire , Pierre III ne chercha pas des ressources dans le zèle de quelques amis encore attachés à sa cause. Il n’accueillit aucun des conseils énergiques qui lui furent donnés par eux. Plus faible que ce troupeau de faibles femmes qui l’environnaient, il se persuada que l’audacieuse Catherine pourrait consentir à n’user de sa victoire et de sa force qu’à demi , et laissa partir le comte de Voronzoff, frère de sa maîtresse , qui s’oflfrait avec empressement pour aller négocier un raccommodement , mais qui n’était pressé , dans le fond, que du désir de se mettre à l’a-*

3go HÉSUMÉ > ^

bri eu faisant ses souinissious i» l’iuipéra-. tricc. Eu effet, il rcslauniprès d’elle.

Muuicli propusaitauinaihcureux monarque de se mettre à la tête de trois mille soldats de Holstein qui se trouvaient à Oraniembauin , et de marclier à ,Saint- Petersbourg. Ce parti vigoureux effraya les courtisans et les femmes , et l’un d’eux ouvrit l’avis plus prudent d’aller à Cronstadt, où l’on trouverait une puissante flotte et une place défendue par la mer. Un officier général prit les devants pour aller annoncer Je prince; mais lorsque le prince lui-même arriva avec sa suite, son envoyé était déjà prisonnier , et lorsque , répondant au qui-vive de la sentinelle , Pierre cria,iJ/o/, t empereur. Un y a plus d'empereur, répliqua le soldat. Et, eu effet , pour confirmer cette réponse sinistre, la garnison tout armée bordait le rivage ; le silence iie fut interrompu que par le cri unanime de Vive Catherine , et par la menace que lit l’amiral Talysin de tirer à boulet sur le yacht s’il ne s’éloignait pas. A ces mots, Pierre épouvanté, tfccule; mais sou aide-de-carnp , Goiidoi.

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.DE l’iiistoiiie de RCSSIE. 0(JI

witcl), l’arrûlc , jen Jui rii.sant: «Prince,

» mettez votre juain dans ia mienne etsau-..

» tons à terre ; personne., n’osera faire, feu » sur nous, etCroustadtsera encore à votre » majesté. M iVIunich appuie ce généreux conseil J mais le déplorable Pierre, inca- . pable de les entendre, court dans la chamlire du yacht, au milieu des femmes éperdues. On ne se donne pas même le temps de lever l’ancre, on coupe le câble, et l’on s’éloigne à force de rames.

Pierre III pouvait encore passer, sur-lechamp, en Suède, sc mettre à la tête de l’armée qui était en Poméranie, et rentrer en combattant dans ses états, et se rasseoir vainqueur sur son trône usurpé. Un prince, doué de courage, eût trouvé mille moyens de sauver sa couronne et de venger- son injure. Mais le faible Pierre n’écouta que les suggestions maudites de la peur, et, toujours se flattant d’un impossible raccommodement avec sa cruelle épouse , il re{.ourna à Oraniembaum.

Pendant toutes ces lâclies hésitations de son époux elle poursuivait le cours de son bonheur elfrpnlé. Couronnée le malin

392 IIÉSUMÉ .

dans l’église de Casan, le Soir elle était montée à cheval pour la seconde lois; et, l’cpée nue à la main , une couronne de chêne ou de laurier sur le front, elle s’élait mise à la télé des troupes ivres de tu- • inulte, de joie et d’eau-de-vie : son triomphe n’était plus douteux ; et ceux que l’in- * certitude des événements avait jusque là retenus se précipitaient en foule sur scs pas.

Un manifeste, que l’on tenait prêt depuis quelques jours , fut répandu avec profusion. Catherine y justifiait son usur- ■ patiou au nom des intérêts de la Russie, en imputant à son époux des réformes qui mettaient en péril la religion orthodoacé’,niéme le projet d’introduire le protestantisme, et en rappelant le dernier- traité avec la Prusse , par lequel , en éfiet , la dignité du cabinet russe avait été singulièrement Compromise. On dit encore que dans ce manifeste elle parlait des mauvaises mœurs de son mail ; c’était

Messaline insultant Claude.

Les troupes holsteinaises d’Oraniembauni , lorsque Pierre arriva , l’enlourè-

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DE d’histoire de RUSSIE. 305

rem, en le conjurant, les larmes aux jeux, de les (îonduire contre les rebelles. Munich voulait encore qu'il confiât sa fortune et sa personne au de'vouement de ces braves ; mais le misérable prince , qui ne savait pas quelle est la puissance du coiirage et la fe'condité d’iinè grande résolution , qui ne comprenait pas-que , seul avec Munich , il pouvait braver encore toutes les forces militaires de l’empire, se résigna honteusement et écrivit à sa femme pour reconnaître ses torts, et lui offrir le partage d’une puissance qu’elle possédait déjà tout entière. Elle dédaigna de lui répondre , jugeant qu’il ne valait pas la peine qu’elle ravît un moment à l’accbrhplissement de son succès. Alors Pierre dépêcha le chambellan lomàîloff à Saint- Pétersbqürgpour offrirà l’impératrice une cession de l’empire, ne demandant que la permission de se retirer dans le lïolstein avec sa maîtresse et son cher Goudowitz. Pour réponse à celte lâcheté nouvelle , il reçut l’ordre de se rendre aqprès de son épouse , et il obéit.

Ce souverain , si rapidement déchu ,

5y4 iiÉSLMié ,

renlrail clans sa capitale pour épuispr jusqu’à la lie le calice des humiliations les j)lus amères. Eu traversant les rangs de ses soldats qui venaient de le détrôner , il les entenditcrier impudemment, Vive Catherine. Sa maîtresse, ses amis, furent enlevés outrageusement et insultés à ses • côtés ; et lui-même , qui pourrait le croire 1 lui -même, dépouillé de ses ordres, de ses habits et nu-pieds, en chemise , resta quelque temps sur le: grand escalier du palais, exposé aux dérisions d’une soldatesque effrénée! 11 fut enfin renfermé sous une sûre garde.

Bientôt le comtç Panin vint lui présenter un acte d’abdication qu’il signa. Jamais, dans le monde, souverain tombé du trône n’en a signé un conçu dans des termes plus déshonorants èt plus bas. Ja- ■ mais la colère des peuples n’a infligé de si odieuses cxü’émités à la personne des rois. Il y reconnaissait son incapacité pour le gouvernement; il y avouait ses fautes, et promettait de ne jamais chercher à remonter sur le trône. Dès que cet acte

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DE l’hISTOIIIE DE RUSSIE. SqS

infamant lut signé, on condui.sit le prince clans le château de Robscha.

Le lendemain , Catherine reçut les liommages des courtisans et des femmes de la cour qui, la veille , avaient formé la suite insensée et irrésolue de sou malheureux époux. Entre eux brillait Munich, dont le front, dit un écrivain (i), ne rougissait d’aucune honte , pareeque , toujours grand, il ne s’était pas un instant écarté du devoir. En eflét, comme il faut des limites en toute chose , celles de la fidélité doivent être quand le prince s’abandonne lui-même , et, soit résignation ou lâcheté , déserte sa propre défense.

Combien fut cruel et terrible le châtiment de tant de pusillanimité! Au bout de peu de jours, l’inconstance naturelle des affections populaires se manifesta par de sourds murmures et par des reproches que les matelots et le peuple adi'essaieut aux soldats sur leur trahison. Et l’on savait qu’à Moscou la garnison et le peuple

(i) Levesqne.

5(j6 RÉSUMÉ

\cnaienl de sc prononcer contre les e've— nements de Saint-Pétershourg. Alors on vit que l’usurpation ne pouvait se consolider , et les murmures s’assoupir , que par un sacrifice sanglant. Alexis , frère de Grégoire Orloff, se rendit , avec un sicaire obscur, dans la prison de Pierre. Ils offrirent au prince de boire avec lui, et la • proposition fut acceptée. Ils s’étaient munis d’un poison violent, qu’ils versèrent adroitement dans son verre au lieu d’eaude-vie. Cependant le prince , démêlant le crime dans les yeux des assassins, ou dans le goût dû breuvage , refusa de continuer de boire , et demanda du lait à grands cris. Alors les deux scélérats appelèrent à leur aide Boriatinski, qui commandait le poste, et l’infortuné monarque fut étranglé (i).

(i) Des personnes que j’ai connues virent encore, plusieurs années après, dans la chambre où il expira , un rideau qu’il avait déchiré eu se débattant. Le roux Boriatinski, l’un des exécuteurs de cet assassinat, a voyagé en France et est devenu ensuite grand-maré'chal de la cour de Russie. Lévesque. — C’est un médecin nommé Croiiss qui avait composé le poison. Il

DE l’histoire de RUSSIE.

Plusieurs historiens ont agite la question de savoir si Catherine avait ete prévenue du projet des assassins , et avait donne' son consentement à cette atrocité. M. Levesque disserte là-dessus avec son embarras et sa gaucherie ordinaires en pareil cas j et finit par admettre lé doute. Catherine, dit-il, ni Grégoire OrJofF n’avaient cette fermeté d’âme qui fait les grands Scélérats : mais cet écrivain est»déraenti par ce qui précède , et plus encore parce qui suit j où se manifeste peut-être mieux l’énergie toute virile que la nature avait donnée à la Sémiramis du nord, pour les forfaits.

‘ Quand Grégoire OrlofT eut appris la consommation du meurtre, il accourut à Saint-Pétersbourg , à bride abattue, et se présenta inopinément devant l’impératrice, au milieu de sa cour, pâle, eflaré, et tremblant de crime. Catherine le reçut avec tranquillité, le gronda gravement sur 1 enfantillage de sou émotion, et se

obtint , pour récompense, la place de inérlerin du graml-diic Paul Pêtrovilz.

renferma aussitôt avec lui , Panin, Razoumoffsky et quelques autres. Dans ce conseil sinistre il fut re'solu que l’on ne rendrait publique la mort de Pierre que le lendemain. Cependant Catherine reparut sereine au milieu de la foule de ses courtisans, dîna en public, tint sa cour avec une gaiete remarquable ; et les flatteurs disaient que jamais souveraine charmante n’avait mieux brillé du triple éclat des grâces, de la jeunesse et de la bonté'! Le lendemain elle se fît annoncer la mort de l’ex-empereur pendant qu’elle était à table. Et, interrompant son repas, elle se leva aussitôt, fondant en larmes , congcdia les courllsaus , les minisü'es ëlrangers , courut se renfermer dans son appartement, et donna, pendant plusieurs jours, dit son biographe (i), toutes les marques de la dpulçur la plus profonde.

Bientôt, par uû ukase, elle annonça h scs i>euples que la volonté du Tout-Puissant avait rappelé Pierre de la vie. Cette pièce, dit Castéra , est un chef-d’œuvre

(i) Custéi'â. ' ‘ ' • «>

DE l’histoire de RUSSIE. 5f)Q

de cruauté et d’hypocrisie. Personne ne fut dupe de cel audacieux mensonge. Les marques du poison étaient d’une affreuse évidence sur le corps de ce malheureux prince , qu’on exposa au public pour anéantir un prétexte de révolte(i). Le peuple laissa librement éclater sa douleur et son indignation en suivant les obsèques de l’infortuné Pierre III, et ne vit plus Catherine et ses complices qu’avec horreur. On craignit des conspirations, et l’exemple de Moscou prouvait que l’on pouvait craindre des soulèvements ; or les craintes d’un pouvoir ainsi conquis devaient être terribles. Alors commença une carrière de procédures inquisitoriales et d’horreurs ténébreuses. Une terreur d’autant plus grande que les coups de la tyrannie étaient plus secrets intimida tous les esprits. C’eût été une belle occasion cependant, pour une nation généreuse, de se lever en masse et d’étouffer dans

(i) On publia qu’il était mort d'une colique iiémunhuïdale.

4oO RÉSUMÉ

le sang de tous ces assassins dorés, des commencements si funestes et si odieux I

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