‹ Résumée de l'histoire de RussieChapitre 17 sur 21 · TT · texte numérisé non relu

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DE l'histoire de RUSSIE. 4^^

feste , que tlesorm.'iis cette contre'c était sous la protection de la Russie.

Ses victoires sur les Ottomans ne l’cmpêchaient point de travailler dans le norU à l’accroissement de sa puissance. Le Danemarek voyait renaître, sous son sceptre, j l’influence que Pierre avait jadis excir ce'e sur ce royaume. On sait que Pierre III lui-ipême se préparait à reprendre le duché de Slewik (qui fait partie du Holstein ) par la force des armes , lorsqu’il perdit le trône et la’ vie. Les envoyés de Catherine tenaient presque la cour de Danemarclt en tutelle. Mais un comte de BernstorlT, ministre danois, sut échapper à leur tyrannie insolente ; et son habileté obtint la cession du duché sur lequel la Russie avait des droits ou voulait en exercpr. Catherine fut dupe deson orgueil dans cette rencontre ; Bernslorff lui persuada qu’il ne lui convenait pas de tenir par un coin de terre aux liens de la vassalité à l’égard de l’empire : ce fut un sacrifice qu’elle ne tarda pas à regretter. Elle avait aussi sur la Suède les mêmes desseins qui s’étaient perpétués dans le cabinet de Pé-

tersboure; , depuis la rivalité de Pierre I" et de Charles XII. Mais ici sa politique marchait par des voies plus détournées, et n’agissait qu’à la faveur de la faction opposée à l’autorité royale. On sait par quelle subite et facile révolution Gustave III rendit un moment à cette autorité sa splendeur première , et l’arracha à l’ascendant de la cour de Russie ; et l’on sait l’attentat déplorable qui depuis termina ses jours. Pour découvrir les desseins de Catherine , ce prince prit le parti de faire un voyage à Saint-Pétersbourg ; mais sa présomptueuse confiance le livra lui-même à la sagacité pénétrante de l’impératrice; elle apprit à ne plus le craindre , et se plut à l’étonner par la magnificence qui environnait son trône.

Cependant les Turcs, honteux des conditions auxquelles les avaient soumis les victoires de Roumiantsofi*, profitèrent des usurpations de Catherine , en Crimée , pour rompre le traité de Kaidnargi. De nouvelles dissensions, de nouveanx intérêts s’élevaient en Europe , et pour ne pas engager dans une nouvelle guerre

DE L’niSTOIBE DE RUSSIE. ùfih

!a Porte, un temps et des forces dont elle pouvait appliquer l’usage à de plus importants objets , Catherine signa la convention de Constantinople, qui consacra 1779. l’indépendance de la Crimée , et annula ses prétentions sur la Yalachie et la Moldavie. Toutefois ce 110 furent encore là, de la part' de Catherine , que des mesures temporaires et provisoires.

La guerre entre l’Autriche et la Prusse éclata sur ces entrefaites , au sujet de la 1779. Bavière , que réclamait la première de ces puissances , et Catherine annonça manifestement son dessein de secourir le roi de Prusse. Le congrès et la paix de Teschen suivirent cette déclaration.

Dès long - temps , jalouse des Anglais dans les mers du nord , elle avait senti qu’elle pouvait au moins , avec autant de droit qu’eux , s’en arroger l’exclusive navigation, et affranchir enfin le commerce de la Russie des entraves nées des privi- , léges accordés de tout temps aux sujets de la Grande-Bretague. Les ministres français Vergennes et Saint-Priest profitèrent habilement de ces dispositions de

Catherine , et surent acque'rir des droits à sa reconnaissance en employant en sa faveur , à l’e'poque de son dernier traité avec les Turcs , leur cre'dit auprès du di- 8f). van. La confédération navale qui se forma bientôt après , sous le nom de neutralité armée , fut'encore un résultat de l’habileté du comte de Vergennes.

Mais le grand projet de l’empire d’Orient était toujours le rêve favori de Catherine et l’espoir de Potemkîn. Potemkin se flattait d’obtenir cette immense viceroyauté , et probablement de commencer ensuite une nouvelle dynastie d’empereurs grecs. Il conseilla à Catherine de faire entrer Joseph II dans le plan d’invasion de la Crimée ; car c’était par là qu’il fallait commencer , et ce fut le motif du voyage àiMobilef, où Joseph parut sous le nom de comte de Falkeinstein. Il n’est pas de notre sujet de dire les arrangements qui 8i. servirent de base à ce traité secret (i).

(i) G’était le moment où les voyages'sémblaient devenir de mode parmi les souverains de l’Enrope.' Le roi de Danemarck le premier^ et

OTgitIrSTB v’< ÎDi'iÿle

• Nous avons jusqu’à ce moment vu Ca therine fidèle aux principes ambitieux et aux vastes plans de Pierre I",' dont elle paraît vouloir ressusciter le ge'nie pour me'riter. une égale renommée : maintenant oubliant, en apparence,' la politique de ce monarque , elle va rechercher l’alliance d’une puissance haïe , méprisée , avilie par lui. Elle envoie des ambassadeurs à

bientôt aprô-s Gustave , prince royal de Suède , avec ses frères , se montrèrent à la cour de Louis XV. Nous venons de voir ce même Gustave, arrivé au trône, se rendre à Saint-Pétersbourg pour discuter et régler avec Catherine les intérêts qui menaçaient de les diviser. Le prince Henri, frère du roi de Prusse, était venu négocier en 1770, aupr'ès de cette princesse, le démembrement de la Pologne. Joseph 11 visita Catherine en 1780 à'Mohilef, fit ensuite le voyage de Moscou et revint par Pétershourg. A peine en était-il sorti que cette ville reçut Frédéric-Guillaume , neveu du roi de Prusse, et envoyé par son oncle. Déjà le grand-duc de Russie avait fait le voyage de Berlin; il fit en 1781, avec son épouse, le voyage d’Autriche, d’Italie et de France.

'Rome , elle aniiouce le dessein de protéger les jésuites , de les soutenir contre leurs ennemis ; elle offre l’asile de son empire à ces hommes frappés de proscription par les divers souverains de l’Europe ; elle leur montre son trône comme point de ralliement. On a dit que Catherine se flat-, taitd’attirer dans ses états, avec les jésuites, leurs immenses richesses. Ils ne s’y trompèrent pas; et cette négociation n’aboutit • qu’à irriter l’église grecque. Catherine désavoua inutilement la lettre singulière qu’elle avait écrite au pape à ce sujet (i).

(i) Voici cette lettre telle qu’elle est rapportée par Castéra : « Je sais que votre saiitteté «est très embarrassée; mais la crainte convient

• mal à votre caractère. Votre dignité ue peut » s’accorder avec la politique toutes les fois que

• la politique peut blesser la religibn; Les mo- » tifs par lesquels j’accorde ma protection aux

' O jésuites sont fondés sur la raison et sur la

• justice, ainsi que sur l’espoir qu’ils seront

• utiles à mes états. Cette troupe paisible

• d’bommes innocents vivra dans mon empire, , «pareeque de tontes les sociétés catholiques,

• c’est la plus propre à instruire mes sujets , et

DE l’histoire de RUSSIE.

Ce fut alors , comme si elle eût voulu

faire une glorieuse réparation aux mânes de Pierre-Ie-Grand , qu’elle venait d’olFenser éu' flattant le chef de l’église latine , qu’au milieu des opérations administra-' tives qui l’occupaient, telles qu’une nouveUe division des provinces de son empire , elle voulut élever un monument à la

»à leur inspirer des sentiments d’humanité et »Ies vrais principes de la religion chrétienne.

» Je suis résolue de soutenir ces prêtres con- »tre quelque puissance que ce soit, et en cela B je ne fais que remplir mon' devoir, puisque »je finis leur souveraine et que je les regarde

• comme des sujets fidèles, utiles et innocents, a Je désiré d’autant plus de voir quatre d’entre - B enx investis db poüvoir de confirmer, à l’é-

• ter'd^ourg'et h Moscou^ que les denx églises » catholiques de cette ville sont confiées à leurs

• soins. Q ni sait si la Providence ne veut pas

• faire de ces hommes pieux les instruments de

• l’union dès long~temps désirée entre l’église

• grecque .et romaine? Que votre sainteté ban-

• nisse toute crainte , car je soutiendrai de tont

s mdn pouvoir les droits que vous avez reçus dé B Jésus-Ghrist. o. ‘

Lé pape envoya à Pétersbûurg le nonce Ar-

gloire de ce monarque. Le célébré Falconnet , charge' de son exécution , imagina , pour relever l’effet de la statue colossale qu’il avait terminée, un piédestal dont le caractère devait exprimer lui-même une grande idée. C’était un rocher brut, emblème, de la Russie , inculte et sauvage , fécondée par les travaux de Pierrfe’ I". On. trouva, à onze verstes dcPétersbourg, dans un marais près du golfe de Finlande , une

che.tti , qui sacra l’archevêque et le coadjuteur de Mobilef, et consentit, au nom du pape, à tout ce que Catherine exigea. Pour prix de la docilité d’Archetti , cette princesse demanda et obtint pour lut le chapeau de cardinal. £a même temps le pape déclarait par un bref, aux autres puissances de l’Europe qui avaient proscrit les jésuites, qu’il entendait maintenir celui par lequel Clément XIY les -avait supprimés.

Catherine permit l’établissement d’un séminaire de jésuites, dont la direction fut confiée au père .Gabriel Denkiewitz , nommé vicaire général de son ordre. Bénilawski, coadjuteur de l’archevêque de Mobilef, fut envoyé à. Borne en qualité de ministre de Russie.

DE l’histoire de RUSSIE. 44 *

ihassé énorme que le hasard semblait avoir placée là à dessein pour seconder le génie de l’artiste.

A la créatfôn des monuments qui éternisent la gloire , Catherine ajoutait l’institution de ces marques , de ces décorations qui excitent à la mériter. L’ordre de Saint- Georges , celui de Saint-VJadimir , lui doivent leur naissance.

Mais , toujours poursuivant ses grands projets , elle fondait des villes sur la route qui devait la conduire à Constantinople.

Celle de Kerson , dont le nom l’éveille de poétiques souvenirs , devait en partie sa rapide naissance , ses quarante mille habitants , ses chantiers et ses vaisseaux , à l’active ambition de Potemkin. On voit ,785, que Catherine réalisait enfin l’invasion de la Crimée. Au lieu de courir aux armes , les Turcs s’amusèrebl à répondre au manifeste dans lequel elle insultait aux droits les plus sacrés , en les invoquant , pour consacrer celte spoliation indigne qu’avait précédé l’égorgement de trente mille Tatars , de tout âge’ et de tout sexe , commandé par Potemkin , et exécuté par

44 s ^ RÉSUMÉ

un général qui portait son nom. Les Turcs, efiPrayés du nombre des troupes déjà rassemblées sur les frontières , aimèrent mieux négocier que combattre; mais ils perdirent , par le dernier traité signé à Constantinople (1784), tout ce qu’auraient *784. pu leur coûter de nouvelles défaites. La Crimée , l’île de Taman , et presque tout le Kouban, restèrent à l’impératrice. Elle dut ces avantages à Potemkin , auquel elle donna le surnom de Taurique. Le crédit et la gloire de ce favori parurent en ce moment atteindre leur plus haut période. La mort de Panin , et surtout de Grégoire Orloff, le laissait sans rivaux. Le premier mourut accablé de sa disgrâce ; et Orloff, si l’on ajoute foi aux bruits qui se répandirent , dut à la perfidie de Potemkin une / fin plus déplorable encore. La plus affreuse aliénation l’emporta au tombeau ; elle fut attribuée au poison. Peut-être le remords y fut-il pour quelque chose.

La paix qu’elle venait de conclure avec les Turcs laissait à Catherine la possibilité de poursuivre l’Cxécution des projets que Pierre I*^ avait eus suria Perse. Depuis un

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siècle , cet empire , toujours la proie des rëvolmions\, favorisait, par les prétentions respectives de s ^usurpateurs qui se déchiraient au dedans , les vues des ennemis du dehors. Catherine prote'gea l’une des factions , et l’un des ambitieux; toutefois son plan ne put se réaliser; et' I malgré les vaisseaux dont elle avait peuplé la mer Caspienne , elle ne parvint pas à e'tablir de solides relations avec ces contrées , en faveur du commerce de son empire. Elle fil aussi , mais avec plus de succès , des tentatives pour renouer celles que la Russie avait jadis entretenues avec la Chine , et en créa de nouvelles avec le Japon.

Entraînés par l’intérét et la rapide succession des événements politiques ^ nous avons un moment perdu de vue les intrigues et les révolutions du sérail , car ce mot convient assez à la cour de Catherine. Dégoûtée de Zoritz par l’ignorance de ce jeune Servien , l’impératrice lui donua un successeur au bout d’un an. Ce fut Korsar kofif^, depuis général sous Pauli" dans la giÂrre avec la France. Simple sergent aux

gardes , ce dernier n’avait pas reçu une e'ducation plus soignée , et la natyre ne l’avait doué d’aucun esprit. Il eut des liaisons avec la telle comtesse de Bruce , amie et favorite de Catherine , et leur imprudence fournit à l’impératrice la preuve la moins équivoque et la plus mortifiante à la fois de ce qu’elle aurait refusé de croire. Il est juste de remarquer qu’elle se vengea une fois avec modération et dignité. Lanskoi succéda à Korsakoff. De tous ses amants il fut le plus aimé , et (levait l’étre , puisqueledéveloppcmentde son esprit fut l’ouvrage des soins de Catherine (jt). Il mourut à la fleur de son âge. Catherine parut inconsolable ; on assure qu’en sortant de la longue tristesse où l’avait plongée cette perte , elle épousa secrètement Potemkin , ramenée à lui par les tendres eflbrts qu’il

(i) Il l’emporta également sur tous les autres par les avantages extérieurs ; jamais on ne vit des traits plus beaux, une figure d’une plus séduisante expression , ‘ une taille plus noble et plus élégante, un ensemble d’une si Jirsppante -perfection. ' i; . C

l'histoire de RÜSSIE. 44^ avait faits pour l’arracher à son désespoir. A lui seul il avait été permis d’interrompre la solitude à laquelle elle se voua durant trois mois de temps dans le palais de Tzarskoé-Zélo. Quoi qu’il ensoit, Potemkin ne se ^ montra pas jaloux des droits d’époux; et dès ce moment^ au contraire , il mit ouvertement au nombre de ses attributions celle d’intendant des plaisirs de l’impératrice. : dès lors aussi sou despotisme fut absolu.

Cependant le traité secret conclu à Mohilef avait amené celui de la ligue des électeurs , auquel l’Angleterre .accéda avec un empressement qui choqua Catherine et Potemkin. L’Angleterre fut doublement punie par le refus , ou du moins par le retard apporté au renouvellement de son traité de commerce,: et par la conclusion avec’ la France, d’un traité , qu’on peut regarder comme le fruit de l’adresse du ministre de France Ségur, qui avait parfaitement réussi à la cour de Saint-Pé- , lersbourg et auprès de l’impéi-atrice.

Après avoir conquis la .Crimée , à laquelle: ellp restitRO le no.m antique.de Taiji-

ride , Catherine voulut visiter cettè province. Ce voyage est un des plus singuliers exemples des efforts auxquels peut se livrer la flatterie pour tromper et amuser les rois. On a parlé d’un grand seigneur qui , pour surprendre agréablement Louis XIV, fit tomber en un instant les arbres d’une vaste forêt qui déplaisait au monarque , mais ce n’est qu’une petite galanterie de courtisan auprès do ce que Poteinkin fit exécuter de gigantesque. Le coui'S du Dnieper jusque là obstrué par d’énormes rochers formant des cataractes appelées les sauts duBorysthène, et par d’immenses travaux débarrassé de ces obstacles, offritaux cinquante galères qui portaient la souveraine et sa suite une navigation facile. Les deux rives du fleuve présentaient le spectacle le plus vivant et le plus animé que l’on puisse imaginer. Des villages, et, sur des plans plus reculés, des villes bien bâties , d’heureuses populations mêlant partout les chansons et les danses aux rustiques travaux , des troupeaux nombreux , gage non équivoque d’aisance et de prospérité, toutconcourait à donner la plus haute

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idée du bonheur de ces contrées , et Catherine était dans l’enchantement.

Mais tout ce tableau n’e'tait qu’une apparence , qu’une vaine ombre évoquée un moment au milieu d’un désert par l’or et le caprice du despote Potemkin. Ces villes lointaines étaient de misérables décorations d’opéra ; ces villages construits pour . un jour et nés d’hier, étaient détruits demain ; ces populations si gaies , si heureuses , prises à de grandes distances , marchaient sOus le bâton pour aller d’étape en étape reproduire aux yeux de l’impératrice , sous des costumes nouveaux , leur misère travestie en contentement , et leurs pleürs en cris de joie. Ils partaient , et le triste silence du désert reprenait tous ses droits sur ce sol nn moment étonné de leur présence.

L’ancien amant Poniatowski avait voulu être de là fête , et était venu attendre l’impératrice à Kanief. Ils ne s’étaient pas vus depuis vingt-trois ans. Poniatowski était arrivé avec l’espoir d’obtenir quelques secours et quelques concessions en faveur do son trône de débris ; Catherine lui

donna le cordon de Saint-André , et lui promit le reste , bien entendu avec le dessein formel de ne rien accorder qui pût retarder la ruine de la Pologne.

"L’empereur d’Autriche, Joseph II, s’était aussi rendu à Ékaterinoslaw, pour gros • sir le cortège de la fiére souveraine. Ce monarque , alors regardé comme le plus puissant de l’Europe , afiecta de n’étre que le piüs illustre de ses courtisans , et be négligea pas même de plaire à ce présomptueux Potemkin qu’il avait élevé au rang de prince de son empire. i'

Arrivée à Kerson , en parcourant l’enceinte de la ville, Catherine lut sur la porte du côté de l’Orient une inscription grecqué qui signifiait : «C’est ici qu’il faut passer pour aller à Bysancc. » Ilyavaitdans cette ville uh grand nombre d’étrangers qui semblaient tous venus pour orner ce voyage triomphal. On y voyait des Grecs , des Tarfares , des Français , dés. Belges , des Espagnols des ^ Anglais , des Polonais (t). 'T Vi

'(r) Parmi les Français' étaient Édouard DU-

D£ l’histoire de RUSSIE. 449

Après tant et de si superbes fêtes, la grande souveraine rentra dans sa capitale pour y connaître le triste état de ses finances , entendre les cris douloureux de ses sujets opprimés par la famine , et enfin pour se voir menacée des embarras d’une guerre prochaine. '

Le roi de Prusse , Frédéric-Guillaume , et l’Angleterre, étaient lesennemis qui se préparaient contre elle : le premier , choqué du peu d’égards que lui témoignait Catherine , iqui avait en toute occasion marqué tant de déférence au . grand Frédéric , et la seconde , jalouse du traité de commerce qu’elle venait do signer avec la France. Ce traité avait été conclu peu avant le voyage de Grimée et par les soins de l’ambassadeur comte de Ségur.

Ces deux puissances engagèrent la Porte ottomane à prendre aussi les armes , sur

Ion et Alexandre Lametb. Pa'rmi les Espagnols, Miranda, qui depuis fut général au service delà république, et depuis encore a trouvé la mort en combattant pour les Espagnols d’Amérique contre les troupes royales.

-45o résumé

le fondemenl que certaines conditions du traité de Constantinople avaient été fort mal observées par la Russie, ce qui était très vrai. Trop de circonstances prouvaient que l’impératrice nourrissait toujours contre les Turcs des desseins hostiles , et ce voyage meme si fastueux qu’elle venait de faire en Crimée semblait n’avoir été entrepris que pour les braver. D’ailleurs Potemkln voulait la guerre; et l’ambassadeur russe à Constantinople , qui n’était que son agent, eut ordre de n’épargner au divan aucune des Impertinentes hauteurs qui pouvaient la rendre inévitable. Poteiiikin , jadis favori , était resté ministre ; cependant il lui importait de se rendre indispensable pour n’étre pas remplacé par quelque favori qui,au sortir de sa place, aurait eu l’ambition et la capaeité nécessaire pour prendre de l’influence dans les affaires. Momonolf, qui était durpnt ce voyage l’amant en titré, flamant officiel, exerçait sur l’esprit de la souveraine un empire absolu , et pouvait par conséquent devenir dangereux. -

Catherine ne voulait pas la guerre , et

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DE l'histoire de RUSSIE; 4^ >

SC flattait encore de la paix, lorsque déjà Poteinkiu la rendait impraticable^ Le ministre français craignait également une rupture qui l’eût engagé dans la guerre contre l’Angleterre, et M. de Ségur dépécha un courrier à M. de Choiseul Gouffier, ambassadeur à Constantinople , pour lui fournir le moyen de calmer le divan , par la manifestation des intentions réelles de l’impératrice ; elle e'tait disposée à de gran- «les concessions pour e'viter la guerre. Mal- • heureusement le courrier de M. de Ségur fut assassiné, et la^guerre déclarée par la Porte. Potemkin* fit le siège d’O.tchakoll' 1788. sans aucune des ressources nécessaires pour le continuer et l’achever avec succès. Toutes les opérations furent conduites par ce ministre fumeux, avec le défaut d’ordre ■ et d’activité qui étaient un des caractèx’es de son esprit, plus capable de concevoir des plans vastes que de l’habileté qui Ic.s réalise. A Kisbourn ,* Souworofi' , déjà «787. officier général , se distingua par uue grande bravoure que ternissait trop’ de férocité. L’année suivante , RoumiantsofT prit Kotchim ou Koezim , sur le Dnieper.

45a RÉSUMÉ

L’empereur Joseph en personne prit Sobach d’assaut , et ses généraux se rendirent maîtres de Doubitza. ■-

Non m'oins malheureux sur l’autre élément', les Turcs virent leur Hotte détruite sur la mer Noire par l’amiral Ouchakoff et le prince de Nassau Siègen , qui commandait sous lui. Les Turcs se battirent en désespérés , et n’en perdirent pas moins cinquante-sept vaisseaux. Les. équipages de ceux qui s’étaient échoués pour échapper qu désastre furent massacrés par Souwroroff, dont la cruelle vigilance gardait la côte. Le capitan-pacha, qui éprouvait ce terrible revers, était le même dont la flotte avait été incendiée à Tchesmé. II n’y a pas assez d’indulgence au sérail pour tant de malheur , et , sur un ordre venu de Constantinople, l’infortuné capitan s’étrangla ou fut étranglé.

La prise d’Otchakoff, forteresse très importante, vint couronner tant de succès , toutefois après un siège que l’indolence et l’incurie de Potemkin avaient prolongé pendant dix mois. Il fallait que cet homme fût né avec une somme de bon-

heur bien extraordinaire , pour ne paà échouer dans toutes ses entreprises par manque de prévoyance , d’activité et d’àpropos. Avec ces défauts si considérables en un capitaine , ses plans mal conçus n étaient ordinairement que des vœux outrés , des projets vastes , sans proportion avec les moyens. Il prodiguait la vie des soldats , et puis pleurait comme un enfant les malheureux qu’il avait sacrifiés. Ce Russe si fameux était un bizarre assemblage de grandes qualités et de petitesses vaniteuses, fort étranges; si bien que, par un perpétuel contraste avec lui-méme , il excitait beaucoup plus de surprise que d’admiration et d’estime. Au reste , l’é- Ibnnement était le seul sentiment qu’il parût en général jaloux d’inspirer , et il affichait pour les hommes ce mépris qui se trouve toujours dans ceux que la fortune et les hommes ont beaucoup flattés (i).

(i) Tellé est^du moins l’idée que l’on prend de cet homme célèbre dans les écrits des hommes qui l’ont traité avec le plus de faveur, M. de Ségur et le prince de Ligne.

454 kÉSUMB

C’est à la prise cl’OtchakolFque Souworoff, renfermant dans un corps chétif une âme intrépide et belliqueuse , commença sa grande renommée , en montant à l’assaut et en faisant un carnage horrible des Ottomans. Les Russes furent un peu moins heureux à Kalkousra.

Mais tandis que toutes les forces de Catherine étaient ainsi occupe'es au midi de son empire , le roi de Suède , naguère son chevalier et son ami , armait de concert avec l’Angleterre et la Prusse , et se préparait à surprendre Saint-Pétersbourg.

C’en était fait de cette superbe capitale , ouvrage de Pierre-le-Grand , si Gustave' eût différé de quatre jours sa déclaration de guerre , car l’escadre russe-, qui était mouillée à Cronstadt , aurait levé l’ancre pour cingler vers l’Archipel. Ce jeune et aventureux roi, qui se précipitait dans une telle rupture, pour donner à son règne un éclat chevaleresque et guerrier, sans avoir consulté ses forces ni les conjonctures , apprit à ses dépens que les Suédois n’étaient plus les Scandinaves , et que le rè-' gne d’Odin avait depuis long-temps cessé

DE l’histoire de RUSSIE. ^55

dans le Nord. Les adversités de Charles XII auraient pu lui tenir lieu d’expérience , mais il les avait oubliées , et ne voulait se souvenir que des traditions de ses fabuleux ancêtres , et non des exemples historiques de ses pères. Il fut repoussé et battu sur mer et sur terre. Eu même temps le Danemarck , que de récents traités liaient à la Russie , l’attaqua dans le cœur de ses états , et lui prit la ville de Gothembourg , la seconde place de son royaume.

Dans la campagne suivante , les Russes prirent Bender ; et les opérations militaires eussent été bien plus décisives si Potemkin , qui joignait la jalousie à ses autres vices , n’eût pas contrarié et traversé toutes celles du maréchal RoumiantsofF, dont la grande réputation l’offusquait.

Lassée de ses revers , la Porte ottomane ouvrit des conférences à Foksani. L’Angleterre et la Prusse machinèrent avec activité pour empêcher la paix , et suscitèrent à Joseph II , allié de l’impératrice , tant d’embarras dans la Hongrie , le Brabant et le pays de Liège , que la fin de

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ce prince fut accele're'e par le chagrin. La fortune de Catherine triompha de tout.

Gustave, battu de tous côtés, signa à Varéla un traité de paix qui lui procura le ‘J90. seul avantage de pouvoir acheter du blé en Livonie.

Les Turcs , qui seuls restaient à vaincre, éprouvèrent à Ismail un nouvel échec qui les écrasa. Souworoff, ayant reçu de Potemkin l’ordre de prendre la place dans trois jours y donna l’assaut deux fois de suite, et, deux fois repoussé , remonta une troisième fois sur des remparts au pied desquels quinze mille Russes étaient étendus. Une valeur si furieuse ayant enfin vaincu la résistance des Ottomans , la malheureuse Ismail , livrée à tout le ressentiment , à toute la férocité du soldat , devint le vaste tombeau de ses habitants et de sa garnison. Trente-cinq mille Turcs y périrent, et Souworoff put se baigner dans le sang. Le butin de cette victoire fut immense , et les débris de la population , g reste infortuné d’un massacre auquel la *■ seule lassitude du soldat, ayait inisi uu tertne , furent transplantés ^n Russie.

DE l’histoire de RUSSIE. 4^7

Les pourparlers entrepris à Foksani et continués à Jassy n’ayant eu aucun résultat , la guerre fut continuée sous le commandement de Repnin, qui avait remplacé Potemkin. Jaloux de balancer et de surpasser peut-être la gloire de ce rival , après avoir pris Babada , ville riche et' commerçante de la Bulgarie , il mai’cha à la rencontre du grand visir , et avec quarante mille hommes en attaqua cent|mille, qu’il vainquit et dispersa à Motzim.

La paix imposée nux Ottomans par tant de malheui’s n’était guère moins nécessaire à la Russie , à cause du mauvais état de ses finances ; Repnin reçut l’ordi'e de la conclure. Potemkin , angoissé par la <louble gloire que venait de recueillir son successeur , se hâta vainement de courir en Moldavie pour empêcher la signature du traité. Tout était conclu quand il arriva à Jassy. Il en repartit plein de dépit et de rage pour se rendre à OtchakofT, sa conquête ; mais avant d’y arriver , le destin avait conclu avec lui-même; il expira dans la campagne , au pied d’un arbre , n’ayant encore que cinquante-cinq ans. ,,i..

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458 RÉSÜMÉ

Nous tromperions sans doute l’attente du lecteur , si nous n’ajoutions pas quelqties détails sur cet homme extraordinaire. Enfant du caprice aveugle du sort, il eut tous les vices que suppose une telle fortune , et jamais satrape d’Asie , jamais despote ignorant ne fut plus irritable et plus altier. Il avait pour les étrangers ce mépris stupide qui caractérise les classes inférieures de sa nation. Plusieurs émigrés français , qui s’étaient assez distingués au siège d’Otchakoff pour mériter des marques de son estime et de sa reconnaissance , n’éprouvèrent que les effets de sa brutalité (i). S’entretenant un jour avec eux de la révolution française , Potemkin eut l’imprudence de dire , en s’adressant à Langeron : « Colonel , vos compatriotes sont des fous ; je n’aurais besoin que de mes palefreniers pour les mettre à la raison. >» L’émigré indigné répondit fièrement : Prince , je ne crois pas que vous

(i) Roger Damas, Langeron, Richelieu.

Apre» cette dispute avec Potemkin, Langeron se retira sur-le-champ en Autriche.

OE l’histoire de RUSSIE. 4^9

pussiez y réussir avec toute votre arrae'e. » A ces mots , Potemkin se leva avec colère , et menaça Langeron de l’envoyer en Sibérie.

Potemkin s’emportait souvent jusqu’à frapper ses officiers généraux. Un jour il donna un soufflet à un major étranger , qui , en présence de la maîtresse du despote , avait loué la beauté d’une autre femme.

- La fortune de Potemkin était immense , et provenait uniquement des dons de la souveraine. Dans une seule occasion, c’està-dire à sou retour à Saint-Pétersbourg , après sa campagne contre les Turcs , elle lui avait donné un palais estimé six cent mille roubles , et un habit brodé en diamants, qui en coûtait au moins deux cent mille. /

Son luxe personnel avait quelque chose de gigantesque ; sa table coûtait ordinairement près de i,ooo roubles par jour; aussi était - elle couverte des mets les plus délicats et des fruits les plus rares. Il lui fallait des^ cerises au cœur de l’hiver, et il les payait jusqu’à un rouble la

pièce (i). Quand il donnait des fêtes, ïi faisait jeter de l’argent au peuple. Mais au milieu de tant de magnificence, ce sauvage Lucullus ne payait jamais ses dettes , et maltraitait ses créanciers (2).

Enfin , pour achever de le peindre , ce grand seigneur aux jambes nues (S) réu-

(1) L’intempérance physique était , comme l’exagération morale , un des traits saillants de l’organisation de Potemkin. Il mangeait à son déjeuner une oie entière, un aloyau ou un jambon, buvait une prodigieuse quantité de vin et de liqueur de Dantzick,et dînait ensuite avec la même voracité.

(a) Lorsqu’on se présentait chez lui pour demander de l’argent, il disait à Popoff, son secrétaire intime : « Pourquoi ne paies-tu pas cet homme ?» et par un signe il lui faisait entendre la manière dont cet homme devait être traité. S’il ouvrait la main, Popoff donnait de l’argent; s’il la fermait, le créancier n’obtenait rien. 11 commettait des friponneries, des bassesses pour extorquer de petites sommes d’argent. Caslèra. ,

(3) Pareequ’il était ordinairement chez lui dans le plus grand négligé et les jambes nues , même lorsqu’il recevait des étrangers de dis-

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Dissait sur sa tête tous les titres , toutes les décorations et tous les honneurs que pouvait avoir le premier sujet dans l’empire russe , à moins d’être frère du souverain ou son héritier.

Là plupart des monarques de l’Europe le comblèrent de leurs faveurs , et briguèrent'son appui sans qu’il en fût reconnaissant. Il se parait du cordon de leurs ordres et recevait leurs présents comme un tribut légitime. Sa vie fut une suite pleine et continuelle de prospéritéset sa mort même semble un' bonheur de plus , puisqu’elle fut inopinée et subite. .

Pour parvenir à une si brillante fortune , à une élévation si haute , Polemkiii n’avait pas eu besoin d’avoir de grands talents ni de grandes qualités; il n’avait eu besoin que d’une belle figure et d’une constitution athlétique : les vices d’une femme corrompue firent le reste. Ce colosse au front d’or avait les pieds dans la

tinctioa et les ministres; éttindu sur un canapé, il ne daignait pas leur oOrir de s’asseoir.

fangie ; mais lorsqu’il fut: renversé , ceux qui l’avaient adoré long-temps rongirenct de leurs respects , « ne pouvaul concevoir M qu’un homme qui pour toute qualité' M n’avait que de l’audace , pour tout ta- » lent que.de l’intrigue , et qui réunissait » tous les vices et tous les défauts<, eût si -long T temps dominé l’impératrice et U l’empire. » • ’

Maigre' son’ insouciance et son incurie , la; mort de cet homme ht un vide dans l’adininisti'ation des afifaires qu’il avait seul Jong-téraps dirigées 7 et plusieurs miuistr.es furent appelés par Catherine à se -partager ce fardeau. Berhosodko, qui avait travaillé sous Potemkin , le favori Platon ZouboiP, qui, aspirait à passer du boudoir ' dans le cabinet politique, et Nicolas SdtykolF, se partagèrent les affaires. Quelques autres, sans être en titre, exerçaient beau-

coup d’influence ; on cite entre autres un intrigant nommé MarkoflP, dont Platon ■ZoubolF avait' fait son guide dans cette 1793. nouvelle carrière. Ce fut daus l’un des fréquents Conciliabules où ces hommes d*éial traitaient les intérêts de Pempire

DE l’histoire de RUSSIE. 4^3

que furent décides le dernier partage et la ruine absolue de la Pologne.

Catherine ne pouvait pardonner la nation polonaise les actes par lesquels elle avait voulu conserver son existence et relever sa dignité, depuis l’invasion de ijjS. Ces actes étaient l’abrogation par la diète nationale de 1788 , de la constitution que la perfidie de leurs spoliateurs leur avait yioleimnenl imposée à cette première époque de leurs malheurs ; l’alliance qu’ils avaient récemment contractée avec la Prusse, ensuite la promulgation d’une constitution nouvelle , qui , plus récemment encore (1791), venait d’avoir lieu; enfin , elle faisait un crime aux Polonais d’applaudir aux principes républicains qui triomphaient en France.

Mais , indépendamment des passions personnelles de l’impératrice , il existait autour d’elle d’autres raisons qui rendaient inévitable la ruine de ce malheureux pays : il fallait contenter l’avidité de cette foule d’hommes corrompus qui se pressaient sur les marches du trône , et que leurs immenses déprédations , en epui-

. sant la Russie, n’avaient pourtant pas enrichis , tant une scandaleuse prodigalité était devenue de mode sous le règne de la magnifique Catherine ! Avant l’invasion , avant que la destine'e de la malheureuse Pologne fût acheve'e , ils se la partageaient déjà , et se faisaient donner , par des lois spéciales , les terres , les châteaux qui se trouvaient à leur convenance. Le Russe venait, l’ukase impérial à la main, chasi ser de sa demeure le paisible Polonais qui n’avait point émigré , pas même pris les armes , et qui se voyait réduit à abandonner son héritage , traînant au loin sa misère avec sa femme et ses enfants. Les spoliations de ce genre furent innombrables.

Lorsque cette nouvelle invasion eut été annoncée à la diète par une déclaration de guerre , la nation tout entière fit éclater un enthousiasme patriotique (i). Cet

(i) J’ai adopté ici l’opinion du plus grand nombre des écrivains qui ont raconté ces événements , maïs je dois avouer que l’universalité de ce dévouement patriotique a été formellement contestée par d’autres dont l’exactitude

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DE l’histoire de RUSSIE. 4^^

pendant fes Polonais ne pouvaient guère mettre que trente mille hommes sous les armes , tandis que cent vingt>^mille Russes s’avancaient pour les cerner. Dans cent combats la plus intrépide valeur triompha du nombre , suppléa aux amies et à tous les genres de ressources. Des paysans ar-

habituellc est irréprochable ; ainsi le judicieux M. Rock dit : « Les patriotes'^ étaient divisés d’opinion ; et le roi , quoiqu’il eût l'air d’approuver leurs efforts , ne laissait pas de aeconder secrètement les intérêts des amis de la Russie. EnGn leS nobles^ qui seuls auraient dû montrer de l’énergie, se trouvaient très -peu disposés à soutenir efficacement la' cause de la liberté. Tonte contribution leur pesait , et ils répugnaient autant à la levée en masse qu’à celle des recrues , qui les privait- de cuL tivateurs ; Hs tremblaient deperdre les droits et les privilèges dont ils jouissaient exclusivement.. Il eu résulta que Kosciuszko se vit dans l’impuissance de mettre sur pied desforces, proportionnées à celles des Russes et des Prussiens qui agissaient de concert pour rompre les mesures des insurgés.» (Koch, Taé/cau des révolutions de CEurope. Voyez .lU surplus le Résumi de V histoire d* Pologne, par M. LéotrTbiessé.)

mes de faux mettaient en de'route des bataillons russes, et jamais une nation expirante sur le champ de bataille ne se fit une plus héroïque agonie. C’est alors que le célèbre Kosciuszko acquit sa belle renommée , et qu’aprés avoir combattu et lutté avec une constance à jamais digne d’admiration , il ne rendit les armes qu’en tombant au milieu des siens , sanglant et perce'- de coups. Tout ce qui survécut à cette dernière journée de Maciejovvice alla se renfermer dans le faubourg de Praga , et y fut poursuivi par le général Souvporoff. On sait que ce féroce général, s’élant rendu maître de cette capitale , fit passer au fil de l’épée , non seulement les soldats , mais tous les habitants sans distinction de sexe ni d’âge. Plus de vingt mille personnes de tout âge et de tout sexe furent égorgées , et l’arrière - garde du corps d’armée de Souworoff marcha dans le sang tout le long du faubourg pour entrer dans Varsovie. En apprenant ce massacre , Catherine était au lit ; le courrier était arrivé dans la nuit ; elle se leva, cl courant demi-nue à l’appartement de scs

m; i/msTOiiiE de Russie. 4^7

remmes, elle s’écria : « Levez-vous! je suis vengée , les Polonais sont exterminés ! »

Les cours de Pélersbourg et de Berlin se partagèrent à leur gré les restes- de la Pologne. Stanislas Auguste , ce roi dont la royauté, ouvrage de Catherine, semblait n’avoir été qu’une longue et amère dérision de cette femme cruelle , fut relégué à Grodno , et y vécut obscurément d’une pension que lui accorda l’impératrice , tandis qne Repnin , nommé gouverneur général des provinces envahies , y étalait le faste d’un souverain.

Par le traité conclu entre les trois puis- 1796 sances copartageantes ( car l.-\ cour de Vienne , en voyant les deux autres fondre sur la proie , avait abjuré sa neutralité et fait entrer nne armée sur le territoire de la république ) , la Russie obtint tout ce qui restait à la Pologne de la Lithuanie jusqu’au Niémen , aux limites des palatinals de Brezsc et de Nowogrodek , et de là au Bug ; elle obtint de meme la plus grande partie de la Samogitie , avec toute la Courlande et la Sémigalle ; elle eut en outre le pays de Chelm , dépendant de la

petite PoJogue, et le restant de la Yolhinie » en içut environ , a, Ooo lieues carrées (i). La Prusse et l’Autriche se divisèrent le reste. ‘ ;

La desti'uction du royaume et de la république de Pologne changea entièrement le système politique du nord , en anéantissant les traités d’Oliva et de Moscou , sur lesquels ce système reposait. La barrière que ces traités avaient établie entre la Russie, la Prusse et l’Autriche, fut ainsi renversée j et ces puissances , auparavant séparées les unes des autres par de vastes provinces , devinrent des voisins immédiats.

Après avoir raconté les attentats trop heureux de Catherine sur la malheureuse Pologne , il nous resterait à dire ceux qu’elle méditait contre la France , doqt la liberté naissante et le régime' républicain étaient un grand crime à ses yeux; on sait qu'elle .accueillit , encouragea d’illustres émigrés , et fournit des Secours pour le succès de cette ; croisade, monarchique

il • . . ;

. (*) Kock.i ,

DE l’histoire de RUSSIE. 4^9

dont , à son instigation , Gustave III avait dû être le chef; mais alors ce prince avait j>éri sous les coups d’Ankastroem , et Catherine semblait bien moins dispose'e à se mêler de cette grande querelle , depuis que le monde connaissait la valeur guerrière des républicains français. Cependant , conune elle y voyait une cause certaine d’embrasement pour l’JEurope et d’alFaildissement pour ses diverses puisr sauces, elle finit par céder au?c sollicitartions du favori ZoubofT, aux intrigues du ministre anglais et du prince Esterhazy, et elle joignit aux flottes anglaises une escadre de douze vaisseaux et huit frégates; mais en exigeant de l’Angleterre un million sterling de subsides ,; aussi l’Angleterre ne garda pas long-temps un auxiliaire tellement onéreux.

Enfin l’altière autocratrice tournait ses armes conti e la Perse ; ses généraux avaient envahi la province de Daghestan, tandis que d’un autre côté elle allait poursuivre l’exécution de son projet favori , la guerre aux Ottomans et leur expulsion de l’Europe. Cet espoir devenait plus proba-

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hlfi à U» snîu? de ses nouveaux traite's avec l’Angleteri’e et l’Autriche. Ces puissances s’engageaient à l’aider dans ses plans contre la TurqUié, à la condition qu’elle concourrait à la' coalition contre la France d’une manière plus efficace qu’elle ne l’avait fait avec sa flotte de douze vieux vaisseaux. Ainsi les limités du vaste empire de Catheriiie allaient être recule'és jusqu’au Bosphore dé Tliraicej lorsque la mort -IrOmpanUSOn espoir l’arrêta d’un coup soiidain;-'Dans la- matinée du 6 novembre’, après aVoir pn's du café et cause' gaiement avec ses femmes, elle passa dans son càbine:*; '^Peu dé'mOments après on entendit -un grand cri ', et ses femmes étant entre'es virent Pimpératrico étendue morte, la faefe tournée contre le parquet , 'comme si elle fût tombée frappée de lérrenr par une vi- 'Siori formidable ; mais ce n’était-, dit-on , qu’une attaque d’apoplexie. «6

Nous avons parlé avec assez de détail du rè^e et des actions de cette souveraine pour ii’être pas dispensés du soin de la caractériser ici de nouveau. Que s’il s’agissait de son physique , tout le monde

’ / * DE t HISTOIRE DE RUSSIE. 471

sait qu’elle e'tait belle ; mais ajoutons , .de cette beauté dont les attraits cachent je ne, sais quoi de funeste; de cette beauté que les anges maudits empruntent lorsqu’ils sont supposes venir se mêler aux mortels. Un peintre avait, dit-on, imaginé de la représenter comme une nymphe ou. déité mythologique remplie de charmes, présentant de la main gauche des palmes et des fleurs, ayec un gracieux sourire , tandis que de la main droite elle cachait le poignard et le flambeau des furies. Ce peinü’e avait parfaitement trouvé.

Voltaire l’avait surnommée la Sémiramis du nord, et elle paraissait avoir accepté avec plaisir cette politesse poétique. Or ce nom lui convenait doublement , puisque la souveraine de Babylone avait trempé les mains dans le sang de. sou époux, et usurpé la puissance. C’est ainsi que Voltaire lui -même nous montre l’épouse de Ninus , sur, la foi des traditions antiques, dans sa tragédie sur ce, sujet. On pourrait donc supposer que Voltaire avait caché la plus sanglante satire sous les ap-

47a RESUME

pareuccs d’une ingénieuse flatterie. Cependant quelle faible compensation pour tous les mensonges qu’il avait accumulés au sujét de la Russie!

Catherine eut un caractère élevé , ferme et viril. Elle se fit respecter et craindre d’une nation qui la détestait; mais toute de son sexe dans la vie privée, elle offrit l’exemple d’inconcevables faiblesses. Ses , favoris , avec qui elle ne voulut jamais partager le trône , qu’elle renvoyait , dis- “graciait à son gré , exerçaient sur elle , dans l’intimité d’un commerce illégitime, un empire tyrannique , humiliant. Orloff et Potemkin en poussèrent souvent l’abus jusqu’aux derniers excès. L’indoiilplable Catherine, enfln , se laissait battre par ses amants , n’opposant que ses pleurs à leur férocité!

Elle voulut paraître aimer les lettres, les arts , mais ce fut sans en connaître les nobles émotions , sans en goûter les charmes. Les seules peintures qui décorassent son boudoir étaient deux tableaux représentant, l’un , l’incendie de la flotte ottomane dans la baie de Tchesmd, et l’autt‘e.

DE l’hISTOÏRE de RUSSIE. 4?^ le massacre des Polonais dans le faubourg de Praga (i).

EMle agrandit la Russie aux dépens de la force positive de cet empire; elle entreprit beaucoup de‘ choses , en acheva peu , et mentit à son siècle , en parlant liberté et philanthropie avec des philosophes qui ne disaient pas toujours la vérité. La postérité , en signalant son règne , est forcée de le remarquer bien moins encore comme une grande époque de mouvement politique , que comme un frappant exemple de tous les genres de désordre et de désorganisation. Dire qu’elle réunit aux mœurs de Messaline les moires combinaisons de Ffédégonde , ce serait s’exposer au reproche d’outrer la sévérité : que l’on songe cependant à l’assassinat de Pierre III , au meurtre du prince Ivan , au sort de la jeune Tarrakanof , et de tant de moins illustres victimes immolées dans l’ombre à sa sécurité!

Le chapitre si scandaleux de ses amours est encore la partie de son histoire la plus innocente. Quels amours, et quel nombre

(i) Mémoires secrets.

cr

d’amants ! Les écrivains allemands , dont l’exactitude exemplaire ne laisse rien perdre , ont publié un recueil biographkjue sur ces fonctionnaires illustres ou obscurs, et ils en ont fait un catalogue immense. Mais je ne crois pas qu’aucun savant de ïubingue ou de Breme(i) ose se vanter que les rivages de Monplaisir ou les bosquets de Tzarkoe'-Zelo lui aient re'vélé tous leurs secrets. Pour obtenir un regard de l’impératrice et quelque ebose de mieux, il ne fallait que deux choses, des apparences et l’à-propos.

A la vérité le nom damants ne peut rigoureusement pas convenir à tous les objets de ses fantaisies. Quant à ceux que leur naissance, leurs talents, ou une plus durable affection plaça sur la scène politique , ils ont été à peu près cités dans le cours de notre récit, à l’exception de Vissostky, olïicier des gardes, qui fut environ deux mois en faveur, et de Yermoloff. Tous ensemble reçurent de l’impératrice, en terres, en argent, ou en bijoux,

(1) Voyez l’ouvrage iutitulê Russische Günsl- Unge , publié à Tubingen en 1809.

D£ l/jIISTOIRE DE RUSSIE. 47^

des sommes dont la totalité est portée à près d’un milliard de notre raoimaic , par Castc'ta , qui se dit très bien instruit. Catherine prétendait cependant qu’il y avait encore beaucoup d’économie , et même de l’économie politique à distribuer de cette sorte les finances de son empire.

■ En 1774» écrivant à Voltaire , au suffrage de qui elle parut toujours attacher une grande importance , elle lui disait : « ]Ne jugez point, je vous^rie, de nos finances par celles des autres glissances de l’Europe qui sont ruinées; vous me feriez tort. Quoique nous ayons la guerre depuis trois ans, nous bâtissons, ’et tout le reste va comme en pleine paix. Il y a deux ans qu’au(|^ nouvel impôt n’a été créé ; 1 1 si nous prenons encore un ou deux caffa , la guerre est payée. Je serai contente de moi toutes les fois que j’aurai votre approbation, monsieur. »

Ainsi Catherine se laissait aussi duper par cet axiome imposteur des conquérants, que la guerre nourrit la guerre; mais en tout cas si elle disait vrai eu 1774* elle n’aurait pas pu tenir le même langage

en 1796. Elle avait ruinë son empire : il n’en faut qu’une preuve ; en préparant de nouvelles levées à la sollicitation des puissances déjà coalisées contre la France , elle avait été forcée de créer dés assignats et de faire chez l’étranger des emprunts onéreux. L’or , l’argent, le cuivre , maùquaient à la fois. Le prince Scherbatof , celui-là même qui s’est rendu célébré en écrivant l’histoire de son pays, disait : « Si cett^ feiftme vit âge d’homme , elle a entraînera la Russie dans son tombeau. » IMalgré tant de crimes et de fautes , ce régne si. fameux de Catherine a trouvé non seulement de passionnés admirateurs parmi les courtisans serviles de tout pouvoir éblouissant , mais il a *ssi trouvé des apologistes empressés parmi les historiens ; et il ne sera pas inutile de rapporter en finissant l’opinion de quelques uns d’entre eux. Je ne parlerai plus de Voltaire, qui ne la nommait jamais que la grande , V admirable , et qui probablement se moquait d’elle, comme il se moquait de Frédéric , de tant d’autres , et de l’espèce humaine entière qui lui paraissait une

DE l’histoire de RUSSIE. 4?7

chose si risible ; mais rAllemand Eichhorn dit gravement : « Si être digne de rcgner « peut rendre légitime l’usurpation de la » puissance, assurément la révolution qui » plaça Catherine sur le trône doit être » considérée comme légitime. En prenant » les rênes du gouvernement, elle trouva » l’empire faible, chancelant, et l’admi- » nistiation presque désorganisée , et à sa » mort elle l’a laissé à PaulP'^, fort, res- » peclé au dehors , puissamment oi’ganisé » au dedans, et savamment dirigé dans j> toutes les branches du service public. «

Voil% ce qui s’appelle de la sincérité et de la pudeur historique !

Rulhiére dit , en terminant son écrit prétendu impartial , intitulé Anecdotes sur la Russie , et qui lit tant de bruit dans lé temps, qûe «Catherine récompensa la fidé- » lité des amis de Pierre III , et qu’elle » gouverba avec tant de bonté et de gloii’e f> que la renommée de sob régne attira )> d’Europe en Asie un peuple nombreux U dans ses états, rf

Nous né savons pas quel fut ce peuple imbécillc alléché par la maternité du gou-

vç^rnei^ent de Calherine , mus nous avons rapporté que la horde entière des Eleuths émigra de Russie pour se soustraire à la cruelle rapacité des lieutenants de Catherine.

Enfin, M. Levesque, grand partisan du pour. et du contre , et qui prend les tâtonnements d’une conscience sans énergie et d’une morale sans fixité pour les inspirations de la justice, s’exprime en ces termes :

. « Catherine a répandu trop d’éclat sur »,son régne, elle a fait trop retentir l’Eu- » rope de sou nom, elle a élé.trpç louée » par les distributeurs de la gloire, pour, M n’etre pas comptée au nombre des grands U, souverains de sou siècle ; mais cette J* grande souveraine a fait beaucoup de J) mal aux voisins de son empire et même » à ses sujets. On portera sur elle des ju-. » gements contraires , suivant qué l’on », considérera ses vertus ou ses vices , ses » talents ou ses faiblesses , ses belles ac- » tions ou scs fautes , /es témoignages r/e » sa bonté J ou , les crimes qu’on lui im- M pute. Les juges. équitables lui accorde-

de L’nistoinE de Russie. 479

» ront, sous ces deux points de vue , un » juste sentiment d’estime pour ses qua- » litës louables, d’admiration pour ce » qu’elle a fait de grand et d’utile , de » compassion pour scs égarements politin ques et moraux , et de doute sur le for- » fait dont on charge sa mémoiré. »

Cela est chrétien; toutefois nous persisterons à nous étonner que l’on puisse trouver des vertus à une femme qui avait abjuré toute pudeur, et détrôné et puis assassiné son époux; car, enfin , les assassins de Pierre III étaient ses amis, et, loin d’être rechérchés poUr ces cririies , ils furent comblés de ses favéurs.' La lŸiémoirc d’une telle souveraine ne nous semble devoir inspirer que l’horreur la plus profonde. Quant à la compassion ,^jio\\s pensons qu’il faut la garder pour des écrivains qui , ayant des pensions et des places d académie, osent sc flatter et promettre de dire la vérité. C’est un ^'garement qui mérite en effet quelque pitié (i).

(i) M. Levéàque, dans son Hislolre rriti<iite Hc' la Ri pïibtiq UC romaine-, écriXo. dans W imt de

UÉSUMÉ

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