CIVILE EN RUSSIE , A LA FIN D
XVIH® SIÈCLE.
Tout le monde sait les efforts qu’avait faits Pierre-le-Grand pour polir les moeurs
détruire les préjugés universels et invétérés sur les prétendues rertus des Romains de la Rome libre, se montre, suivant l’expression de Malte-Brun , « justement Indigné des flatteries
• que l’histoire prodigue aux oppresseurs de
• l’univers. Les ombres sanglantes de Nu~ » mance , dit l’éloquent panégyriste , se pres-
• sent autour de lui, et dénoncent à sa muse
• vengeresse ces injustices, ces crimes, ces
• pillages, ces massacres, ces incendies , que
• l’admiration servile des siècles a érigés en » exploits glorieux. 11 attaque la maîtresse du
• monde jusque sur la chaise curule , il di^-
• chire la pourpre triomphale, et nous décop-
• vre sous ce voile trompeur, au lieu d’une » déesse législatrice des nations, une furie alté-
• rée de sang, et avide de destruction.
Or, en jugeant ainsi le premier peuple du monde , il semble que M. Levesque s’imposait l’obligation d’être un peu moins indulgent pour
DE L.’HISTOiaE DE RUSSIE. 4^1
.de SOD peuple barbare et V europêtuàser y si l*oit peut ainsi dire. Mais l’on peiit^ien juger de, la nature des résultats que pouvait obtenir en ce genre un maître qui se connaissait loi-même si peu dans cette science de politesse et de savoir vivre qu’il voafàit enseigner ; un prince dont toutes
desTartares; mais comme la composition de YHistoirede Russie est de quelques ‘années antérieure à celle de VHistoire romaine critique ^ îl faut croire qu’à cette première époque la musé qui lui faisait voir et' faire tout ce que dit ■M- Malte-Brun, n'avait point encore parlé. Sans cela il est cert||^ que dans les Annales de ta Russie , de même que dans les Fastes romains', îl aurait pu trouver des injustices, des crimes, des pillages , des massacres , des incendies , et surtout qu’il aurait pu, sans prosopopée,y trouver une furie altérée de sang et avide de destruction,'
' ^P'oyez l’éloge deM; Levesqne,par M. Maltè- ISrun , en tête de l’édition de VHistoire de Russie, pnhMèe en iSi a. ^
Malgré tous ces ménagemént8''deM.Levesqâe,' son livre mécontenta beaucoup Catherine , s’il faut s’en rapporter à l’auteur des fameux Mémoires srcrefSy qui, pour sa part, a bien plus sévère -
48a . RÉSUMÉ '
les fêtes étaient de dégoûtantes orgies bachiques , qui châtiait à coups de bâton ses
ment jugé celte souveraine. «La fin desonrègns, dit-il, fut désaslrcuse pour les peuples et Tempire. Tous les ressorts du gouvernement étaient détraqués, chaque général, chaque gouverneur, chaque chef de département était devenu un despote particulier. Les rangs , la justice , l’impunité, se vendaient à l’enchère : une vingtaine d’oligarques , sous les auspices d’un favori , se partageaient la Itussie, pillaient ou laissaient piller les finances et se disputaient; les dépouilles des malheureux. On voyait leurs plus bas valets , leurs esclaves même, parvenir en peu de temps h des emplois et à des richesses considérables. Catherine , loin de rechercher la source impure de ces richesses éphémères , applaudissait au luxe désordonné des. vqleurs publics, qu’elle, prenait pour une preuve de la prospérité de son règne. Jamais, en
France ,• le pillage ne fut si général ni si facile . Un ministre savait à peu près ce que chacune de ses signatures rapportait à son secrétaire , et un colonel n’hésitait pas de s’entretenir avec un général , des profits qu’il faisait sur ses soldats.
A commencer par le favori en titre, et à finir
DE l’histoire de RUSSIE. 4^^
{yremiers ministres et les plus grands sei^^ gneurs de sa cour; dont la munificence, >
par le dernier employé, tous regardaient le bien de l’état cumme.une'Cücagae à conquérir, et se, jetaient dessus avec la même impudeur que la populace sur le bœuf qu’on lui abandonne. Les OrlofT, Potemkin et Fanin ont'seuls rem^^ pli leurs places avec quelque dignité; les pre-, mîers ont montré des talents et une nmbi-, tion vaste; Fanin avait davantage des lumières,, du patriotisme et des vertus. Mais en général^ rien n’a été si petit que les grauds , durant les. dernières années du règne de Catherine : sans^ connaissances, sans vues, sans élévation , sans probité , ils n’avaient pas même cet honneur .vaniteux, qui. est à la loyauté ce que l’hypocrisie est à la vertu;. durs comme des bachas, exacteurs comme des péagers, pillards comme des laquais, et vertueux comme des soubrettes de comédie , on peut dire qu’ils étaient la canaille de l’empire. Aussi presque tous les gens en place et en crédit, sous ce règne, étaient-^ ils des parvenus, ^es princes et des comtes nouveaux naissaient par essaims aux i'étes de Catherine, et , si l’on excepte les SoltykoiT, on n’a vu aucune grande famille en faveur. Partout ailleurs qu’eu Russie , ce ne serait pas un
484 RjÉSUMÉ
galante à l’égard des objetsde ses çapriceü amoureux n’excéda jamais la somme de quatre ou cinq roubles (environ 2 pias-
uial ; mais c’était une vraie calamité pour un empire où la riche noblesse est la seule classe qui ait de l’éducation , et quelquefois de l’honneur. D’aiileùrs, changer à tout instant de ministres et de favoris, qui s’enrichissent et emportent leurs trésors, c’est le plus grand fléau d’un état. Le gouvernement de Catherine , doux et modéré autour d elle , était au loin arbitraire et affreux. L’homme qui avait , directement ou indirectement, la protection du favori , exerçait une tyrannie publique : il bravait ses supérienrs ,‘et violait impunément la jnstice , la discipline et les oukas.
Usurpatrice d’un trôûe qu’elle voulait conserver , Catherine fut obligée de caresser ses complices : ils avaient, par leur crime , acheté l’impunité. Étrangère dans l’empire où elle régnait , elle chercha à s’identifier avec la nation , en adoptant, en flattant même ses goûts et ses préjugés ; mais elle jamais voulu ni l’éclairer ni l’affranchir; et lorsqu’elle vit la révolution française, épouvantée et repentante de ses velléités et de ses relations philosophiques , elle aurait voulu pouvoir sur-le-champ rétro-
DE l’hISTOIBK de RUSSIE. 485
très) ; d’une telle popularité qu’il courait au port dès qu’un bâtiment hollandais arrivait pour manger et boire avec les matelots; enfin, d’une telle saleté qu’il jouait à
grader encore avec son peuple de den* on trois siècles entiers. En souffrant le règne de Catherine et de ses nombreux favoris, le peuple russe a prouvé qu’il ét^it le plus avili des peuples dé la terre. ’ ^
Les dix dernières années dé son règne mirent le comble aux crimes de son ambition. Cefut alors que le bout de ce fil politique , qui faisait mouvoir l’Europe , et quiiavait échappé à la France, ' pour voltiger de Berlin à Vienne et i Londresr se trouva fixe dans les mains d’Une femme , qui le tirait à son gré. Cet empire in^mense qni lui était asservi, les ressources inépuisables qu’elle tirait d’un peuple et d’une terre neufs encore, le luxe excessif de sa cour, la pompe barbare de ses grands, les richesses et la grandeur royale de ses favoris , les exploits glorieux de ses armées, et les vues gigantesques de son ambition , imposaient une sorte d’admiration , qui servit de voile à ses forfaits. > Mémoires secrets sur la Russie , et particuliérement sur là fin du règne de Catherine II. Tom. I et II, édition d’Amsterdam.
la COUVS6 des poux , sur la table , avec lu
premier venu.*
Pieri’e-lc-Gran(l ayant reniarc[ue clans ses voyages que les femmes donnaient le ton et adoucissaient les mœurs chez les nations civilisées d’Europe , et que les égards et les respects institués pour elle dans les paÿ’S un peu moins esclaves que le* sien , étaient la source et la mesure de l’urbanité qui en distinguait plus ou moins les habitants, voulut avoir des assemblées , des réunions et des cercles ou les Icmmes, contre l’usag/e antique^ commencèrent a figurer. Or, sa rudesse despotique avait imaginé d’infliger un verre d’eau-de-vie à boire à tout contrevenant aux régies de la politesse et du cérémonial , quel que fût son sexe. De sorte , dit Voltaire , que l’honorable société s’en retournait souvent ivre et point corrigée (i).
(i) Ce verre d’eau-de-vie dont il punissait des gens mal élevés , rappelle une autre faqtaisie de ce bizarre despote. Il avait nommé gouverneur de Moscou et investi de tous les attributs extérieurs de la suprême puissance
1)E I,’hIST01RE de RUSSIE. 4^7’
Cependant les mœurs et quelques usages, soit de France, d’Allemagne ou d’Angleterre, s’introduisirent par la suite avec ' plus de succès, à mesure que se multiplie-, rent les relations politiques et industrielles de la Russie avec ces diverses nations. Si les Russes furent toujours étrangers à cette exquise élégance dans IcS habitudes so-
un grossier et féroce boyard, d’origine tartare , qui le représentait dans ses fréquentes absences de la capitale, et môme dans les soleimités, et les occasions d’appacat , où Pierre aimxiit à' se confondre dans la foule. Ce gouverneur avait dans son palais un grand purs dressé à faire les fonctions de maître -d’hûtel et de chambellan : lorsque quelqu’un se présentait pour parler à son excellence , il fallait d’abord qu’il eût affaire à l’ours, lequel, s’avançant avec toute la grâce dont son espèce est susceptible,' présentait un grand verre d’eau-de-vie , vigourensement poivrée, au visiteur; ^ fallait boire jusqu’à la dernière goutte , i sans quoi l’ours , cbatouillcux sur ce point de cérémonial, aurait empoigné le malencontreux bourgeois et déchiré ses habits. Voilà le type de la politesse russe sous Pierrc-le-Grand.
DiyiîiZêd by Googlc
ciales , qui ne peut guère se trouver que sous un climat tempéré , chez un peuple libre , ou du moins prévenu du sentiment de la dignité humaine et plaidant pour ses droits , on peut dire à coup sûr qu’ils furent prompts à gagner tous nos vices et même à les exagérer.
Je ne crois pas , en effet, que l’histoire d’aucun autre peuple présente , dans ces temps modernes , un spectacle plus 'complet et plus odieux d’immoralité publique et de dégradation privée que celle du peuple russe sous le règne de la trop fameuse Catherine. Toute üatron copie ses maîtres et ses grands ; et la servitude est surtout imitatrice , parcequ’elle est accoutumée à diviniser les vices mêmes de la puissance qui l’opprime et l’épouvante.
Or, que l’on juge de l’influence que devaient exercer sur les idées et les mœurs nationales le spectacle de cette cour dissolue où Catherine II, réalisant les fables que l’on raconte de la reine d’Achem, et subordonnant l’amour, le sentiment, la pudeur de son sexe , à des besoins physiques impérieux, consacrait toute sa puis-
Digifec
sajQce à donner au monde un exemple unique en scandale ! De celte cour devenue la fangeuse Amathonte d’une autre Vénus impudique , ou le poste de favori était la première place de l’empire, et où tous, prêtres-, généraux, grands seigneurs ou peuple , les princes mêmes futurs héritiers du trône, étaient forcés de se prosterner dçvant l’idole méprisable qui devait à la lubricité d’une femme son élévation et son pouvoir! Le peu qu’il y a de bon et de généreux même dans l’orgueil de la naissance devait s’évanouir dans les âmes, lorsqu’on voyait, par exemple, un Zoritz, jeune Servien échappé du bagne de Constantinople, et devenu amant en titre, par la faveur du hasard et de Potemkin , dominer les volontés de la souveraine de cet immense et malheureux empire!
Si du moins de tels désordres , admettant des retours de raison et de pudeur, n’avaient affligé que d’intervalle en intervalle l’honnêteté publique ! mais cette grande infamie fut longue et permanente; personne ne peut dire que la charge de favori ait jamais vaqué vingt-quatre heu-
4go . RÉSUMÉ
res de suite pendant trente-cinq ans : une courte absence , une maladie passagère de celui qui l’occupait, suffisaient pour le faire remplacer (i), c’était d’ailleurs l’emploi pour lequel l’auguste impératrice montrait le plus de choix et de discernement, et il est sans exemple qu’elle y ait élevé un sujet incapable.
Lorsque la[vieillesse, qui n’épargne pas plus la beauté des reines que celle des bergères), en privant Catherine du droit de plaire et d’ètre aimée, eut fait une charge véritablement onéieuse de la place si enviée de favori , c’est alors que la cour de la Sén'.iramis du nord offrit à l’Europe entière des tableaux sans pareils dans tout ce que le cynisme de la puissance a Jamais eu d’excessif et d’odieux. Non , les spintries même de Tibère , les débordements d’un Héliogabale , et toutes les traditions impures de la Rome dégénérée et avilie , ne frappent pas Tijuagination déplus d’étonnement. Sur la fin de sa vie, Gatlierine était d’une, grosseur presque difforme et d’une
(i) Mémoires secrets.
DE l/lIISTOinE DE RUSSIE.
rougeur livide et sinistre. Ses jambes, toujours enflées et souvent ouvertes , semblaient tout d’une venue avec ce joli pied que l’on avaitadmiréjadis; et ses indisposi- ' tions étaient fréquentes.Plusieurs des courtisans , qui lui donnaient quelquefois des . fêles, avaient établi des rampes tapissées chez eux, au lieu d’escaliers, pour qu’elle pût avec moins de ftitigue monter dans les appartements. Dans cet état de délabrement et d’infirmité, parée et couronnée d^di amants, mais promenant autour d’elle des regards éteints, et, malgré les parfums, exhalant une odeur de tombeau , la céleste aütôcratrice appelait encore les amours ! ses désirs avaient encore leur première énergie; et cette femme perverse, qui avait tant à craindre et si peu à espérer de l’autre monde, s’attachait d’une étreinte invincible atix voluptés de celui-ci. L âge semblait même accroître ses fureurs ; à soixante-cinq ans , bn la vît tout-a-coup renouveler les orgies et les lupercales qu’elle avait célébrées autrefois avec les frères GrlofF. Platon ZoubofF était en titre ; Yaléricn , son frère , doué d’une vi-
gueur athlétique, et Pierre SoItykofF fortemque virum , lui furent associés dans son bonheur et ses devoirs; et c’est avec ces trois jeunes hommes que Catherine, la vieille Catherine, passait les journées, tandis que ses armées battaient les Tui cs , s’égorgeaient avec les Suédois, et dévastaient la malheureuse Pologne , tandis que son peuple criait misère et famine, et était dévoré par les exacteurs et les tyrans (i).
Ou conçoit que les détails de celte vjp privée ne sont pas dénaturé à être consignés ici. Nous laissons aux mémoires du temps le droit de parler des soirées de T Ermitage et des mystères de la petite société. Notre résumé ne s’est déjà que trop chargé de toutes les investigations de la grande histoire; il est d’ailleurs, il est des récits par 'lesquels nous blesserions peutêtre la morale en voulant la servir. Si donc le lecteur, curieusement indigné, veut savoir quelles étaient les fonctions d’une comtesse de Branitscha , d’une madame
(i) Mèmolrcx secrets. "
DiQiUzed byC ilt
DE l’iustoire de RUSSIE. 4g5 f*rotasow, communément appelée l’ejsayeuse ou Véprouveuse ; s’il veut connaître tous les préliminaires de l’installation ^définitive d’un favori , il aura recours aux documents que nous avons consultés nousmêmes, et qui sont à la vérité devenus assez rares , parceque la cour de Russie ou peut être la sollicitude de quelques grands seigneurs n’a rien négligé pour les anéantir.
Telles étaient donc les moeurs à la cour : il nous reste à parler de celles de la ville. Nous avons dit qu’avant Fier re-le-Grand, la physionomie de son peuple était toute asiatique , et que ses usages et ses lois tenaient les femmes à l’écart. Pierre brisa les portes du gynecée, et jeta violemment dans la société ces femmes dont la condition antérieure difiPérait si peu de celle des esclaves. Mais, à partir de la mort de ce monarque , les hasards d’une succession sans ordre réglé ayant appelé au trône cinq ou six femmes de suite, et Catherine ayant illustré son époque , la nation russe s’accoutuma à cette gynécocraUe, sans doute le plus mauvais, le plus absuide de
RËSimÉ - •
tous les gouvernements : car , en cle’pit du vieil adage , quand les femmes régnent les hommes gouvernent , il n’y a rien de pire que de voir la puissance publique tomber eu quenouille. Quand les femmes régnent, leurs amants tyrannisent et chacun pille. Et 'comme le remarque très bien l’auteur àes Mémoires secrets y il est difficile de citer six règnes plus féconds en guerres, en révolutions , en crimes , en désordres, en calamités de toute espèce..
Quoi qu’il en soit , les femmes sous Catherine , fières de voir tant de puissance dans les mains d’une personne de leur sexe , rapportaient dans leurs maisons et dans les sociétés la prééminence dont elles jouissaient à la cour. Ea princesse Daschkoff, cette Tomiris parlant français, comme disait Voltaire, déjà hors de son sexe par ses goûts, ses. allures et ses exploits, l’était encore davantage par ses titres et ses ïoncûons Ae directeur àe l’académie des sciences , et de président de, l’académie russe. Elle, sollicita long-temps Catherine delà nommer colonel des gardes, et l’auteur Aes Mémoires prétend
DE l’histoire de RUSSIE. 40^.
qu’elle eût mieux rempli cet emploi que la plupart de ceux qui l’exerçaient. Il ajoute que plusieurs generaux russes, renommés dans l’étranger , étaient à celte époque gouvernés par leurs femmes, et tremblaient devant elles. Plusieurs femmes de colonels , dit-il , avaient les détails du régiment, donnaient les ordres aux officiers, les employaient à des services particuliers, les congédiaient et les créaient quelquefois (i).
(i) a Madame iUc//tn, colonelle du régiment de Tobolsk , commandait arec une hauteur vraiment martiale, recevait les rapports à sa toilette, et faisait monter la garde, tandis que son mari bénévole s’occupait ailleurs. Les Suédois ayant tenté' une surprise, on la vit sortir de sa tente en uniforme , se mettre à la tête d’un bataillon, et marcher à l’ennemi. Plusieurs autres femmes suivaient l’armée contre -les Turcs. Le sérail de Potemkin était, toujours composé de belles amazones , qui se plaisaient à visiter les champs de bataille et à examiner les vigoureuses nudités des Turcs étendus sur le dos , le cimeterre à la main , et l’air encore menaçant , comme l’Ârgaht du
4g6 RÉSUMÉ
line faut pas croii*e que cette interversion des rôles , assignés par la nature à l’homme et à la femme , ne soit en Russie que le. fruit du caprice ou du de'règlement de quelques femmes de cour. L’auteur des Mémoires^ qui avait long-temps habité ce pays, remarquait encore plus de masculinité dans les habitudes et les goûts des femmes vivant à la campagne , et c’est de la servitude personnelle qu’il fait, avec beaucoup de raison, dériver cette triste altération du type moral primitif. Des veuves ou des filles majeures , dit-il , en prenant le gouvernement de leurs biens, sont forcées d’entrer dans les détails' les moins convenables à leur sexe. Acheter, vendre, échanger des esclaves, leur distribuer leur «
Tasse le parut à la douce Herrniuie. Après Tassant d’OtchakofF, on entassa sur le Liman, alors glacé , des piles^de cadavres nus'; qni y restèrent jusqu’au dégel $ et c’est autour de ces pyramides que les dames russes allaient se promener en traîneaux, pour admirer les ' beaux corps musulmans, raidis par le froid. * Mémoire* secrets, tom. II.
Digi!i»«i by GoSgle
tâche, les faire desha]>iller devant elles pour leur infliger le châtiment des verges, sont des choses qui répugneraient autant à la sensibilité qu’à la pudeur d’une femme , dans un pays oit les hommes ne seraient point ravalés au niveau des animaux domestiques, et traités avec la meme indifférence : mais ce sont des fonctions dont beaucoup de femmes russes sont souvent obligées de s’acquitter.
Ainsi les mœurs domestiques qui partout ailleurs font la compensation du vice des mœurs publiques , en Russie, au contrairê , sont la source même de la corruption. Tous les jours, les détails d’une maison qui jouit de quelque opulence fournissent aux jeunes personnes des occasions de satisfaire et même de prévenir leur curiosité sur tous les mystères de l’amour , et d’émousser les sens et les organes presque avant leur entier développement. La sensibilité murale périt aussi dans cet apprentissage ,-car il faut en être absolument privé pour pouvoir soutenir le spectacle des supplices que l’on inflige fréquemment aux esclaves. « Je me suis trouve' à desta-
blés, dit le colonel Masson, où, pour quelques légères fautes d’un laquais, le maître ordonnait froidement, et comme une chose toute simple, d(Klui administrer cent coups de bagoltes. On le menait sur-le-champ dans la cour, ou seulement dans une antichambre, et tout cela se faisait en présence des femmes et des jeunes filles, qui, en mangeant et en riant , entendaient les cris du malheureux fustigé.
» Si les femmes, en Russie, sont en général plus méchantes, plus cruelles, plus barbares que les hommes, c’est qu’elles sont encore beaucoup plus ignorantes et superstitieuses. Elles ne voyagent guère, -s’instruisent peu, ne travaillent point. Toujours entourées d’esclaves pour satisfaire ou prévenir leurs désirs, les dames russes passent leur temps couchées sur un canapé , ou assises devant une table à jeu. On les voit rarement lire, plus rarement encore s’occuper de petits ouvrages de main ou des soins de leur ménage j et celles qu’une éducation étrangère et soignée n’a point humanisées, sont réellement encore barbares.
DigSized i*'
DK l’hISTOIBE DE RUSSIE. 4Q9
» Presque toutes les femmes de la cour , à l’inslar de leur auguste souveraine , tenaient des hommes en titre et en fonction de favoris; je ne dis pas d’amants, car cela mêlerait du sentiment à la chose. Il n’y avait qu’un besoin physique grossier, et souvent rien autre chose que l’envie de suivre la mode,
«Ce qui achève de prouver la dc'pravation , l’abrutissement, la confusion des mœurs et des goûts sous le règne de Catherine, c’est la decouverte que l’on fit , il y a quelques anne'es, à Moscou, d’une association connue sous le nom de club physique. C’était une espèce d’ordre , surpassant en turpitude tout ce que l’on a raconté des institutions et des mystères les plus imp/idiques. Les hommes et les femmes se rasseinblaient , à certains jours , pour se livrer pêle-mêle aux débauches les plus infâmes. Des maris y faisaient a'dmettre leurs femmes, des frères leurs sœurs. Ce qu’on exigeait» dans les hommes , c’était de la vigueur et de la santé ; dans les femmes, de la beauté ou de la jeunesse. Les récipiendaires n’étaient initiés qu’après avoir
500s RBSUMÉ
fourni leurs preuves et subi des visites. Les hommes recevaient les femmes, et les femmes des hommes. A la révolution française, la police eut ordre de fureter et de dissoudre toute espèce de sôcie'te's mystérieuses, et ce fut alors que l’on examina le club physique , dont les membres furent obligés d’en révéler les mystères. Comme des membres de l’un ou de l’autre sexe appartenaient aux plus riches et aux plus puissantes familles , et qu’il n’était pas question de politique dans leurs assemblées , on se contenta de fermer et d’interdire cette loge scandaleuse (i). »
(i) Nous n’aurions pas osé citer l’auteur des Mémoires dans ce qu’il dit sur le club physique, si nous n’avions pas trouvé l’attestation du même fait dans un ouvrage estimable, récemment publié en Angleterre , et cité par le Globe, journal français dont on ne peut pas contester la gravité. Voici comment ce journal s’exprime dans son n“ du n décembre de 1824, en parlant d’après la relation du doct«ir Lyall, qu’il compare à celle d’un voyageur un peu moins récent , le docteur Clarke : « Sur le «cliapitre delà galanterie, les femmes russes
DE l’uISTOIBE de RUSSIE. âo I
11 nous reste, pour compléter ce tableau, à dire quel fut l’état des lettres sous Catherine , qui , jalouse de tous les moyens d’occuper le monde et d’agrandir sa renommée , semblerait avoir dû les protéger avec efficacité'. La vérité est pourtant qu’elle fit beaucoup moins en leur faveur qu’Éiisabelh , dont le règne fut illustré par plusieurs productions très remarquables.
Catherine acheta , par ostentation , quelques bibliothèques, quelques collections de tableaux; elle pensionna des flatteurs , et flatta les hommes célèbres, qui pou» valent lui servir de trompettes; elle en-
» prennent généralement leurs coudées fran- »ches, et ont assez pen de délicatesse. Notre
• excellent docteur a rapporté différents dialo- ■ gués entre lui et certains princes russes qui •lia scandalisèrent beaucoup par leurs doctri-
• nes sur la Gdélité conjugale. Bien moins » encore reproduirons • nous les détails qu’il
• donne sur le club physique de Moscou, qui,
• suivant notre auteur, semble approcher beau- » coup plus des sociétés d’Otahiti que tout ce
• que l’on connaît en Europe ; nous ne croyons
• pas à son existence y ou du moins à son éten-
5ü2 résumé
voya des tabatières et des médailles à des étrangers, et laissa mourir à côté d’elle, dans une profonde misère, des savants et
■ dae , et au rang de ses membres femelles,
■ malgré le témoignage du docteur Lyall. ■ Or, malgré la pudique incrédulité .de» rédacteurs du Gloie , il paraît non seulement que la réalité du club physique est un fait hors de tout doute , mais encore que son existence actuelle est une reproduction , puisqu’il avait été détruit sous Paul l**" , et qu’elle indique par conséquent nne dépravation obstinée et progressive dans les mœurs.
Les deux voyageurs, Clarke et Lyall, sont encore parfaitement d’accord avec l’auteur des Mémoires secrets dans ce qu’il dit de la nue promiscuité des deux sexes dans les bains publics ; dans ce qu’il dit du penchant invincible au vol et à la rapine des Russes , et du charlatanisme impudent qu’ils portent dans toutes^ les affaires de la vie ; dans ce qu’il dit de l’ivrognerie habituelle du bas clergé et de sa crasse ignorance. L’Ivrogtlerie est au reste un vice commun à toute la nation , de même que celui d’une honteuse gloutonnerie, dont les femmes surtout sont loin d’être exemptes. Gomme tout ceci ressemble malhcureussment
DE i/hISTOIRE de RUSSIE. 5o5
des artistes nationaux d’un inerile très distingué.
Quant aux talents littéraires personnels
à de la salire, il faut citer ses autorités ; nous invitons donc nos lecteurs à s’édifier à cet égard , en consultant les n'’» 4o , 4i » 4^ du Globe (décembre 1824 )• Le Globe est un journal qui fait profession d’une rigoureuse impartialité, et à qui l’on ne peut pas contester d’offrir une réunion très distinguée de talents et de lumièresi
Nous n’avons pas besoin d’avertir le lecteur quo ce jugement, comme tous ceux qui sont portés sur la masse d’une nation , seraient injustes s’ils étaient présentés avec cette inflexibilité qui refuse leur part aux exceptions. Il en est de nombreuses en Russie comme ailleurs.. Si l’auteur des Mémoires secrets cite des anecdotes affreuses sur le compte de quelques J’uriés , s’il présente avec une franchise souvent âpre et amère les tristes résultats de la servitude, qui, dépravant à la fois le maître et l’esclave, fait principalement sentir son influence corruptive à la plus belle moitié de l’espèce humaine, il se souvient aussi de plusieurs femmes charmantes chez qui il a trouvé toutes les vertus avec toutes les grâces de
5o4 KÉSUMÉ
de Catherine, ils furent fort minces, à en juger par ce cjue l’on peut appeler ses productions, msil^ré l’entremise de quelques teinturiers qu’elle se faisait envoyer de France , et dont Se'nac de Meilhan, homme médiocre de tout point, futle dernier. Indépendamment de la traduction en russe du Bélisaire de Marmontel, qu’elle fit pendant son voyage de Crimée, et de sa célèbre instruction pour le code , elle avait
leur sexe , et peu s’en faut qu’en faveur de celles-ci il ne soit tenté de révoquer son jugement sur les autres. Il en est de même du doctenr Lyall. Après avoir tracé de la noblesse russe un porti-ait qui n’est rien moins qu’avantageux , il rend justice aux habitudes de bienfaisance et à l’hospitalité patriarcale des pins grandes maisons de cette classe , où l’on voit un nombre prodigieux de domestiqnes entretenus, dit-il, dans une intention» i’humanité et comme un devoir de la richesse. Quant au docteur Clarke , il s’est déclaré le partisan déterminé des dames russes ; il les trouve généralement belles et accomplies ; niais, comme noos l’avons dit , il les apprécie d’une manière bien moins favorable sous le rapport moral.
DK l’hISTüIKE de RUSSIE. 5o5
çqropoge pour réducationdjc ses pelils-jils des contes- uipraux et nilegoriquesy et un grand nombre de pièces. dramatiques , de proverbes, qu'elle faisait jouer et admirer à l’Ermitoge; mais de tout ce.Tqu’eüe a écrit, ses lettres à Voltaire sont, selon l’auteur des Mémoires ^ ce qui peut donner de son esprit l’idèe. la pitis avantageuse : « Elles sont même bien plus inte'- »ressantes que celles du vieux philosophe «courtisan, qui lui vendait des montres » et lui tricotait des bas , en lui retournant «de cent manières les mêmes idées et les » mêmes compliments , et lui répétant cent I) fois de chasser les Turcs de l’EUrope, au w licii de lui conseiller de rendre libres Iqs
ri Russes (i). »
(i) Depuis cette époque , la littérature russe, malgré la publicaliou de quelques ouvrages estimables, semble n’avoir pu prendre encore un véritable essor, faute d’une impuLsion suflGsante. Au rapport du docteur Lyall , quo^u’il existe aujourd’hui en Russie plusieurs poëtes d’un grand mérite , il s’en faut de beaucoup qu’ils jouissent d’une certaine popularité. La
5o6 ' — ' « ^RÉsüMîâ • >' - I
r.;CathferiûeA avait ■d’elle-teéfiie ' la plus haute opinioa«t se croyaitdoue'e de facultés sublimes j parcequ’elle ne savait de son empire que ce qu’il y avnit de brillant; de ses* lois, que- ce qu’elles avaient de spé- ,, a-. . . . •> . ••• •• • ' ■ ' ■
véiite de deux ou trois cents Exemplaires d’an ouvrage , ^ns une population de phis dé quarante -miUions d’-hombaes, est une chose très rare. Le succès de Tbistoire de Russie de Karamsin est la seule .exception ^imposante à cette destinée commune des livres » dans un pays où l’instruction est si peu rechercbée , et encore faut-il dire que le nonibre total des souscripteurs pour la première édition n’était que de quatré cent six. Une seconde édition fut publiée en 1817, et , chose inouïe,- l’imprimeur osa tirer à mille exemplaires. Toutefois le docteur Lyall pense que le goût des lettres se répand rapidement dans ce vaste empire. Sous ce rapport, Alexandre a fait sans contredit plus que tous ses prédécesseurs, eu fondant et encourageant des écoles. Quelques grands ont récemment introduit la méthode d enseignement .à la Lancaster , malgré les craintes ridicules de leurs voisins. Les arts de 1 imprimerie, de la gravure et de la reliure ont été portés à une grande perfection.
DE d’histoire de RUSSIE.
cienx i^n lui|en cacliait Jes suites funestes.
Ainsi son règne n’ayRpt été pour ellemême qu’une longue jde'ception qu’un long voyage'- en Crimée., elle i finit;* par s’e' tonner devant son propre 'génie, et par ne plus parler de sa personne qu’avUc la meme admiration que ses flatteurs.
RÀGNF.-DE PAÜD l”.
"Voici un règne d’un moment , terminé 1796. par une sanglante catastrophe ; règne sombre et malheureux, qui fit passer la Russie du scepti'e d’une femme altière et terrible , mais dont la main savait parer de quelques fleurs l’orgueil et les crimes du pouvoir, sous le joug d’un maître âpre et jaloux, qui n’ôtait aucun de ses traits odieux au spectre de la tyrannie.
Si Catherine avait pu croire sa fin si prochaine , il est probable que Paul ne lui aurait pas succédé. Jamais moins de tendresse et de confiance ne se virent entre une mère et un fils. Elle l’avait constam-
ment tenu sous la plus humiliante tutelle, dans l’éloignement le plus absolu des af-
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fairts', lie lui montrant que le IVofüt d’une souveraine impérieuse , où la nature n’imprima jamais la plus légère des émotions d’un cœur maternel-. Elle le haïssait même, et cherchait à diriger les vœux et la faveur de là nation sur le jeune grand-duc Alexandre. Dès long-temps toutes ces circonstances et une foule d’autres avaient justifié l’opinion de ceux qui regardaient Paul comme l’un des enfants d’Élisabeth et de Razouinoffsky , ou de quelque autre ' favori plus obscur (i).
Il faut dire à la louange de Paul que des sentiments si peu convenables à son égard , de la part de l’impérati’ice , n’altérèrent jamais son respect filial et religieux pour elle; soit que son génie étonné tremblât devant celui de cette autre Agrippine, ou que son âme eût été capable en effet de s’élever à cette haute vertu nécessaire
(i) La figure absolument tartare de Paul 1»^ autorise cette conjecture, et fortifie toutes celles que pourrait permettre une singulière fantaisie d’Élisabeth , dont nous avons dit quelque chose "en parlant dq^cette impératrice.
Dr ^-ibyGoogli
DE l’histoire DE RUSSIE. 5oQ
pour aimer ceux qui nous haïssent. 11 repoussa même en plusieurs occasions dés insinuations coupables, qui avaient pour but de luûmontrer le chemin par lequel^ sa jnére était arrivée au trône, encore mioux ouvert et plus aisément praticable pour lui-méme.
Mais lorsqu’enfin l'attaque d’apoplexie qui emporta l’impératrice eut affranchi Paul I" d’une maternité si oppressive, ses \longs chagrins et les humiliations amères dont il avait été abreuvé durant trente ans coulèrent de son cœur surchargé comme un torrent sur tout ce qui avait environné' le trône éclatant de la défunte souveraine, sur tout ce qu’elle avait fait ou commencé ; ce.fut un bouleversement complet, une révolution qui s’étendit de l’administration aux relations extéHeures , et jusqu’à 4,géographie politique de l’empire. Fidèle seulement aux principes despotiques de Catherine , il ne l’imita que dans sa haine pour le nom français.
L’impartialité de l’histoire ajoute donc à tous les reproches si justement mérités ‘ ’ par Catherine ,' celui d’avoir étoulFé dans '
5lO RÉStIMÉ
Tâme de son fils le germe des plus heureuses qualités, à force de mauvais traitements. Cet héritier présomptif d’un grand empire vivait solitaire , éloigne de la cour, n’ayant pour confident de ses peines que l’épouse qui les partageait; et , puisque enfin nous avons pris le parti de tout dire, les futurs possesseurs de tant de puissance manquaient souvent du nécessaire , tandis que les amants de la mère dissipaient dans toutes les prodigalités et' toutes les imaginations de la licence les trésors immenses de l’état. Ce n’est pas tout : de vils agents venaient espionner leur tristesse , et on leur ravissait jusqu’aux caresses de leurs enfants (i). Paul aimait du moins les siens , et son premier soin , en montant sur le trône , fut de les combler de sa confiance paternelle en leur donnant à chacun le commandement d’un régiment des gardes.
Paul suspendit la levée de cent mille
(i) La grande-duchesse venait accoucher à Tzarskoé-Zélo , et les enfants restaient auprès de rimpêratrice. ’
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hommes que Catherine avait ordonne'e peu de moments avant sa mort pour, faire la guerre à la France; non qu’il eût d’autres principes que les siens à l’égard de notre re'volutioji , mais ..pour e'carter le fléau d’une banqueroute que rendait imminente l’excessive dépréciation du papier-monnaie créé par sa mère afin de subvenir aux besoins de l’état. Il rompit également un traité de subsides qui se négociait avec l’Angleterre.
Cependant l’influence de celte puis- 1798. sance ne tarda pas à prévaloir de nouveau et à se manifestera Saint-Pétersbourg. Au moyen du commerce , les Anglais avaient depuis long-temps pompé leç trésors de la Russie , et ce fut avec son or qu’ils achetèrent enfin son sang. Ils entraînèrent Paul P*" dans cette seconde coalition , qui réunissait contre la France le nord et le midi, la barbarie et la civilisation, et à laquelle manqua seul le roi de Prusse , malgré les sollicitations du cabinet de Saint-Pétersbourg et l’habileté diplomati-r >799» que du-princo Repnin. ,
L’armée qui s’était rassemblée en Galli-
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cie par les ordres de< Catherine , et à la tête de laquelle se trouvait le vieux Souworoff, brûlant de marcher contre les Français, que son ridicule fanatismie' Itii faisait regarder .comme up vil ramas de brigands , reçut l’ordre de se mettre en route, et se dirigea à petites journées vers l’Italie. Cette armée, forte de’ cinquante mille hommes, s’avança à travers les glacés de l’hiver , précédée d’une singulière et merveilleuse renommée , pour combattre des eunemis inconnus. Les imaginations irançaises ne semblaient pas assez défendues par l’intrépidité nationale contre le prestige de ce bruit lointain , qui semblait annoncer une race de géants.
Souworoff se réunit auprès de Vérone à cette armée autrichienne commandée par Kray , à qui l’impéritie obstinée de Schérer venait de procurer une fois la gloire de nous vaincre.
L’armée austro-russe, forte de quatrevingt mille combattants, joignit à Cassano et battit trente mille Français sous les ordres de Moreau ; le directoire venait de «M>nfier les débris de rarméeulc Sclioix;r
DE li HISTOIRE DE RDSSIE.
à cet habile capitaine dont la délmte ne fut Qu’une suite inévitable dés fautes et des malheurs de son devancier. Les Français' perdirent sept ou huit mille hommes et une artillerie considérable.-
Mais à Bassagnano Je général rus^e Boseiuberg paya plus chèrement sa victoire, parceque les Français, sous les ordres du^ général Garreau , le combattirent à forces plus égales. Le choc fut opiniâtre et sanglant : un château qui se trouvait au centre de l’attaque fut em{>prté et repris plusieurs fois >par. les deux ^paftis'; mais “les bataillons russes , éclaircis et déconcertés par la supériorité du feu de? Français et la vivacité de; leurs attaques au pas de charge, lâchèrent enhn pied, et furent poursuivis la baïonnette dans les reins jusqu’au bord du fleuve ^ où une grande partie se précipitèrent et périrent. SouworofF, par ces deux combats, apprit à estimer ou du moins à respecter la bravoure française (i).
(i) Je puiso ces détails dans le 3*^ vuiumc des Mémoires secrets , où le colonel Masson s’est
6l4 RÉSUMÉ .
Après cet avantage , SouworolF marcha subitement sur Turin , et Moreau fit de vains efforts pour l’arrêter , n’ayant que quelques milliers de soldats sous ses ordres. Sa prudence le maintint du moins dans les positions retranchées qu’il occupait, jusqu’au moment où Macdonald entra en Lombardie à la tête de trente-cinq mille hommes. Les premiers combats de cette armée furent des victoires qui semblaient justifier l’audace d’attaquer l’ennemi avant de s’être réuni à Moreau.
Macdonald se rendit maître de Modène, Parme , Plaisance , et de tout le pays. Ces succès obtenus contre des corps divisionnaires des alliés" forcèrent la grande armée austro-russe de revenir à marches forcées du pied des montagnes" sur les rives de la Trebbia.
Notre p^au ne nous permet pas d’erf-
étendu sur cette mémorable campagne , avec toute la complaisance d’un homme du métier et d’un patriote français. Les continuateurs de M. Levesque ont copié les Mémoires encore plus littéralement que moi , mais ils ne les ont . nullement cités.
Di
BC l’hISTOXRE . DE RUSSIE. ' 5 1 5
trer dans le détail stratégique de la journée de ce nom , l’une des plus mémorables qui aient illustre nos guerres républi- • caines. Il nous suffira de dire que cette sanglante bataille, où les Français ne purent vaincre , mais ne furent pas vaincus , ayant duré toute une journée avec le plus incroyable acharnement , se renouvela le lendemain; les Russes y montrèrent aux Français cette opiniâtreté invincible, cette discipline 'et cette résignation à la mort, qui les . ont si souvent fait trlomplier. Serrant* leurs rangs à mesiu’e que le feu ennemi les éclaircissait 'ils repoussèrent deux fois au-delà de la rivière les Français, qui la repassèrent deux fols. « Mais ces derniers , ni par. la vivacité do leurs mouvements , ni par la supériorité de leur feu , ni par l’adresse rapide avec laquelle ils évitent le choc, ni enfin par la brillante valeur des chefs et par l’intrépidité de chaque soldat , ne purent triompher de cette impassibilité russe, de cette opiniâtreté moutonnière contre laquelle la discipline prussienne et la tactique du grand Frédéric avaient si souvent échoué. »
Sl6 •" RÉSUMÉ .* »
Après cette victoire, SouworolF répandit dans le pays des proclamations , bizarre mélange de ridicules forfanteries 'et de paroles mystiques. C’est au nom de la foi • et de la doctrine ortliodoxe que ce barbare schismatique invitait les Toscans et les Liguriens à se réunir à lui pour l’extermination des mécréants français : au reste il n’était que trop bien servi dans ses vœux: les Français éprouvaient tous lés malheurs qui suivent les défaites ; et tandis que Moreau se retirait et que’ Macdonald était repoussé , la Lombardie , la Toscane et le Piémont enfantaient à l’envi contre nos guerriers des bandes d’insurgés et de brigands. Si Souwbroffi, profitant chaudement de ses avantages, ainsi qu’il était dans son caractère de le faire, eût .poursuivi les Français, dont le manque absolu de toute sorte de ressources rendait la retraite très pénible , il est plus que probable qu’il eût achevé dans cette campagne la conquête de l’Italie et même pénétré dans le raidi de la France. Il préféra s’ai'rêter à l’investissement des places fortes du Piémont. Les Français firent un dernier effort
DE l’hISTOIRÈ' de RUSSIE. 5 1 7
pour sauver cefles qui résistaient encore , et c’est alors que Joubert s’avança au-delà de Novi avec un corps de vingt mille hommes.
Plein de toute la confiance de la jeunesse, Joubert, contre l’avis des autres généraux, voulut affronter la masse imposante des forces réunies du vieux Souworoffet de l’Autrichien Kray. « C’est un jouvenceau , disait le vieux général saltimbanque en parlant de Joubert ; il vient à l’école ; allons lui donner une leçon.' u
Pour le malheur de nos armes , la fortune voulut justifier cette fanfaronnade; Joubert fut battu, et tomba lui-méme atteint d’un ^ plomb mortel, au moment où, emporté par sa valeur impétueuse , il s’élancait à la tête d’un bataillon , en s’écriant, En avant, grenadiers ! Cependant les Français vengèrent la. mort de leur général. Apres s’être repliés^ adossés contre les hauteurs, et fermes, dans leurs postes, ils profitèrent merveilleusement de kur artillerie, .légère pour farre un horrible carnage des Russes. Souworoff avait conduit quarante mille homines.en; Italie. Bientêt après, lorsqu’il
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rassembla scs débris pour passer le Saint- Gotbard et se réunir à KorsakofF, il ne se trouva plus qu’environ douze mille hommes en état de le suivre en Helvétie. Ainsi trente mille hommes , venus des rives dépeuplées et lointaines du Volga pour engraisser les plaines lombardes , payèrent ce surnom Italique dont le Fé~ roce vieillard fut alors décoré par son maître. Ce fut la dernière de ses victoires; mais il avait vu couler le sang des Français , et ses vœux comme sa renommée étaient également comblés. Paul , non moins ivre de joie, ordonna, en lui déférant le titre de prince, qu’on eût désormais à regarder SouworofF comme le plus grand des généraux anciens et modernes.
Paul P*" fut déterminé par ces succès , si chèrement achetés , à redoubler d’efforts contre la France; Nous avons résolu, dit-il dans son manifeste , nous et nos alliés, de détruire le gouvernement impie qui domine en France. En effet , à la voix de cet^autocrate , quatre années s’élancèrent des confins de l’Asie pour venir , par des chemins différent.s, subjuguer la
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DE l’histoire de RUSSIE. SlÇ)
France , et anéantir sous des ruines le gouvernement républicain. Et cet effort puissant d’un empiijB dix fois plus grand lui seul que la France entière n’était cependant que le secours auxiliaire qui devait soutenir cette seconde coalition. Si
elle eût été' plus heureuse que la première, la plus effrayante révolution s’opérait. La Russie fût devenue l’arbitre *du monde ; et Paul, le restaurateur du despotisme et de la barbarie , eût enchaîné les peuples à la glèbe de la féodalité et a l’autel de la superstition. Les enfants dq la France républicaine repoussèrent par des victoires cet effrayant .%venir j mais il est redevenu possible dcj)uis les malheurs de la France impériale.
Deux des armées russes traversèrent la Pologne, la Bohème, la Moravie, et le sud de l’Allemagne, pour pénétrer simultanément en France par l’est et le midi : les deux autres, portées par des flottes i;e- ( doutables sur les mers opposées qui embrassent l’Europe , devaient reconquérir Içs îles de la Grèce , Najdcs , Malte , et la Hollande.
Di.
L’annee qui marchait sur le Rhin'était forte de plus de quarante mille hommes de l’élite des troupes russes; elle était surtout composée de ces fameux bataillons de grenadiers qu’avait formés Potemkin , et qui avaient livré les sanglants assauts d’OtchakoflP et d’Ismaïl. Le reste était tiré de l’armée qui venait de ravager le nord de la Perse. Ainsi ces derniers étaient partis des embouchui*es de la Néva et delà Dwina deux ans auparavant pour se rendre aux rives de l’Araxe , et de là ils revenaient sur les bords du Rhin.
Cette armée, commandée par Korsakoff, qu’il ne faut pas confondre avec un ancien amant de Catherine qni portait le même nom , avait reçu l’ordre d’agir de concert avec l’archiduc Charles pour le plan général de la campagne. Au moment où elle arriva en Allemagne , Jourdan venait d’être battu à Ostrach par les Autrichiens , et Masséua lui-même, cédant devant l’archiduc victorieux , était forcé de repasser la Limmat. Les Autrichiens , maîtres dé Zurich , se trouvaient déjà au centre de l’IIelvétie , [uirlagée en leur fa-
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veur. Les Russes ayant joint le prince autrichien , voulurent sur-le-champ occuper les avant-postes et parlèrent de livrer bataille. L’archiduc , qui avait éprouvé' la valeur des Français et les talents de Masse'na , justement choque de la pre'somptueuse le'gcrete avec laquelle le général russe s’exprimait sur de tels adversaires , se hâta de lui laisser le champ libre, et marcha aii secours de Philisbourg, menacé d’un autre côté par les Français.
Masséna, ayant sous lui OudinotetSoull, commandait une armée dont le front s’étendait depuis les environs de Bâle jusqu’au pied du Saint-Gothard. Mais comme le général Hotze avec les Suisses , qui s’étaient rangés du côté des alliés, tenaient en échec toute la droite de l’armée , le nombre des Français qui prirent part à l’action ne fut pas égal à celui des Russes , surtout au centre, où ces derniers avaient réuni toutes leurs troupes , et où fut le fort de la bataille.
Il faut lire dans les ouvrages spécialement consacrés à l’histoire des guerres de la j^évolution le détail de cette journée
mémorable de Zurich, où Masséna sauva la France , comme Villars l’avait sauvée à Denain. Les républicains descendirent des plateaux environnant Zurich, dans le bassin de cette ville , pour attaquer les Russes, qui, prêts eux-mêmes à livrer bataille , n’attendaient plus que l’ordre de Souworoff. Les Français passèrent la Limitât, ayant en face les bataillons russes, range's et immobiles comme des remparts sur le bord opposé. Le passage fut si rapide et l’attaque de fi'ont si impétueuse , que les assaillants renversèrent et de'truisireut les premières lignes de l’ennemi. Les Russes, ralliés derrière leurs tentes, épuisant leurs gibernes et combattant sans vouloir se rendre , moururent alignes.
L’aile droite des Russes, du côté de Bade, ayant été également rompue et ses batteries enlevées, Korsakoff, par une manœuvre familière aux tacticiens russes , forma dans la plaine un bataillon carré d’environ quinze mille hommes; mais rartlllerie légère attaqua et mit bientôt en ruines ce bastion mouvant et hérissé d’impuissantes baïonnettes. Des files entières tombaient
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de front, des rangs entiers e'taient renverse's par Jes flancs. Les Russes foulaient aux pieds leurs frères expirants, pour se serrer et se maintenir en ordre , pour recharger par pelotons et par divisions , pour coidhattre avec la même régularité qu’ils faisaient l’exercice , et ils étaient frappés , et ils mouraient sur la place qu’ils avaient occupée (i).
Lorsque le feu destructeur des Français eut, à plusieurs reprises , éclairci et mutilé cette masse d’hommes, les généraux républicains , ordonnant une attaque générale , marchèrent au pas de charge , et la cavalerie aclieva de la rompre et de la disperser. Alors la bataille fut décisive, et la victoii’e complète. .Les vainqueurs entrèrent dans Zurich , en poursuivant les Russes, qui en étaient sortis pour se ranger' et coml)attre dans la plaine. La nuit suspendit le carnage. Cependant les Russes se rallièrent encore le lendemain
(i) L’artillerie, qui contribua beaucoup au gain de cette bataille , était commandée par l’illustre général Foy , alors cbel d’escadron de cc^te arme^ i ^ ,
Dhj-; !.v G*
5 *2 4 RÉSÜMÉ
matiu , et , secondés de quelques troupes fraîches , ils tentèrent d’arracher la victoire à leurs ennemis : et en effet ils la rendirent de nouveau indécise; mais enfin , vers le milieu du jour, enfoncés une seconde fois , ils furent achevés en détail et taillés en pièces par petits pelotons. Leur fureur fanatique refusait quartier , et nul ne se rendit qu’il ne fût blessé, désarmé ou terrassé. L’on en vit plus d’un atteint mortellement se soulever avan t d’expirer, pour tirer une dernière fois sur l’ennemi victorieux , qui bondissait dans la plaine. Chaque soldat, en tombant, saisissait l’impge de son patron suspendue à son cou , pour la baiser, et récitait quelques prières. Ce fut un singulier spectacle, pour les soldats républicains, après le combat, de voir ces reliques sur la poitrine ou dans les mains de leurs adversaires , dont l’attitude témoignait que leur dernier sentiment avait été un acte de dévotion.
Cependant Souworoff, avec son armée d’Italie , avait franchi le SaiiU-Golhard , et il en descendait comme un torrent des-
DE l’histoire de RUSSIE. 520
tructeur. Sa marche rapide fut admire'e des ge'ne'raux français. La division Lecourbe, qui, après sa glorieuse campagne dans l’Engadine , avait été forcée de se retirer en deçà du Gothard , en occupait les débouchés sur l’Italie et sur la vallée du Rhin , depuis la source de ce fleuve jusqu’à la hauteur de Claris; elle passa promptement la Reuss , et vint s’appuyer au pied du mont Rigi. SouworoflT, maître des trois petits cantons , menaçait déjà la droite de l’armée française , lorsqu’il apprit la déroute de Korsakoff devant Zurich. A’ces tristes nouvelles , le vieillard se livra aux transports de la fureur et de l’indignation. Son nom et ses menaces ra- ■ nimèrent les restes abattus de l’armée vaincue , qui , renforcée du corps dit de Condé , arrivé à Constance , osa , suspendant sa retraite, hasarder un nouvel engagement près de Diesenhofen. Un corps de cavalerie russe chargea en plaine deux demi-brigades d’infanterie , commandées par le brave général Lorge, et dépourvues fie cavalerie. Trois fois ce corps, d’environ trois mille hommes, répéta sa charge
5è6 ; , RÉSUMÉ ,
1 furieuse, et, quoique rompu toujours, il se ralliait sous un fei\ terrible de mitraille et de mousquetel’ie qui le de'truisait. Ce combat sanglant et me'morable fut le dernier entre les Russes et les Français.
Cependant Masséna , vainqueur à Zurich, en apprenant rarrive'e de Souworoff, marcha à sa rencontre, et l’arrêta. De'sespérant de passer , avec ses douze mille hommes, sur le corps d’une armee victorieuse, pour arriver jusqu’à KorsakofF mis en fuite une seconde fois , Souworoff dut songer lui - même à la retraite , tandis qu’elle était possible encore. Masséna manœuvra en vain pour l’attirer hors des défilés , dans l’espérance de le faire prisonnier , lui, l’armée qu’il commandait, et le jeune grand-duc Constantin, qui l’accompagnait. Qu’on juge de la situation où dut se trouver ce nouveau Marins , lui qui jusque là avait toujours défendu les feux de retraite, disant qu’une armée sous ses ordres n’aurait jamais besoin de cette honteuse manœuvre ! Mais les généraux français avouent que cette retraite lut digue de sa marche et admirable comme
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elle. Souworoff se retira devant l’ennemi comme un vieux lion qui se retourne, menaçant et terrible, lorsque les chasseurs le serrent de trop prés. Il abandonna quelque bagage , quelque artillerie , ses malades et ses blessés ; mais le ge'néral Mortier , charge de le poursuivre dans le Muttenthal , ne put ve'ritablement entamer que deux ou trois bataillons de grenadiers, qui se dévouèrent pour sauver le reste de l’arme'e. SouworolT ne fut donc pas personnellement vaincu. Aucun genéial ne peut se, vanter de l’avoir battu; et bien peu ont, comme lui , emporté cette gloire au tombeau, après avoir fait, comme lui , la guerre quarante ans , soit aux peuples les plus barbares , soit aiix nations les plus puissantes par leur civilisation (i).
Cependant SouworofFse mon'traen Suisse
(1) Dans.ee jogemenl sur Souworoff, comme dans lés détails précédents, relatifs à cette campagne d’IIelvétie, j’ai suivi, je dois' le répéter , les Mémoires secrets, hie bornant à abréger et resserrer la narration que les continuateurs de M. Levc^aediit-éôpiéedàtis totite son étèndtie.'
tel qu’il avait été en Italie , dévot, superstitieux et hypocrite; il visitait les curés, leur demandait la bénédiction, déclarait qu’il venait, au nom de Dieu et des empereurs, des saints de l’Éternel, réublir la sainte religion, et exterminer les impies.
D haranguait tous ceux qu’il rencontrait, bui;lesque bouffon, qui voulait paraître populaire ! Ces misérables momeries ne trompèrent pas long-temps les habitants; l’indiscipline et la licence étaient à l’ordre du jour dans l’armée de Souworoff; car tels furent les moyens <jont il se servit toujours pour s’attacher les soldats. Les siens se distinguèrent par les excès et le pillage, et les enfants dégénérés de Tell, qui avaient accueilli ces hommes du nord avec empressement, sentirent la différence qu’il y avait encore entre des; cosaques et des soldats français.
Ainsi fut alors détruit, par l’immortelle vaillance des guerriers républicains, le prestige que l’éloignement et une vague renommée avait créé en faveur des armées russes. Quand les prisonniers faits dans ^ ces diverses batailles entrèrent en France,
Di.
DE l’histoire, de RUSSIE. 5‘>f)
au lieu de voir des géants d’un aspect féroce, comme ils s’y attendaient, les habitants jJe nos villes furent touche's de compassion et de surprise , en trouvant dans les Russes des hommes qui avaient avec eux, autant que tout autre peuple de l’Europe, des analogies physiques et morales; mais la surprise du côté de ces pauvres captifs fut bien plus grande en se voyant l’objet d’une humanité attentive et de soins vigilants, inconnus chez eux, même^ pour les malades et les blessés.
L’expédition des Russes en Hollande i-gy, fut aussi désastreuse que celle d’Helvétic.
Les Anglais se servirent de ces braves soldats en guise de gabions mouvants, pour se mettre à couvert de l’artillerie etdes baïonnettes françaises. Après quelques succès dus uniquement à la valeur intrépide des Russes, ils furent taillés eu pièces à Castricuin par le général Brune, et leur chef, le général Hermann, tomba au pouvoir de l’ennemi avec un grand nombre de prisonniers. Le duc d’York, commandant en chef les troupes anglorusses, se rembarqua avec précipitation ,
et cette campagne se termina par une capitulation honteuse pour les armées combine'es de Russie et d’Angleterre, effet, cette capitulation du fils de GeorgesIII, à Alkmaar, a justementété comparée à celle du fils de Georges II , à Glostér - Seven , en 1757. ' -, •; '■ ' ' •"
Quand la nouvelle de ces désastres multiplie's fut parvenue à Saint-Pétersbourg, la colère , l’indighalion et le ressentiment bouleversèrent l’âme de'PaubI**'. Il avait cru, autre Philippe II , envoyer une autre invincible armée , et , combattant pour la servitude et la superstition , il s’était persuadé que le ciel était responsable de ses succès; mais il ne supporta pas les coups de la fortune avec le majestueux sang-froid du monarque espagnol. Son orgueil humilié, la gloire de son'règne et de ses armes compromises , portèrent jusqu’à l’égarement son ressentiment. et sa «fureur.
Il cassa et flétrit en masse tous les -officiers qui manquaient à rarmée,-sans,s’embarrasser -s41s^ étaient':mortS|ou> vivants , tués ou prisonniers i Quant aux. soldats,
il les abandonna coiqme^un butin con-
DE l’histoire de RUSSIE. 55 1
quis , et ne daigna pas même faire une de'marche pour les échanger , quoique ses allies pussent lui éviter l’humiliation de les réclamer auprès de la France. H est vrai qu’il n’avait point de Français prisonniers pour cet échange; mais il avait un droit sur ceux qu’avaient faits ses alliés, Autrichiens', Napolitains et Anglais. Cependant, disposé, par les. rapports unanimes de ses généraux et par le témoignage du grand-duc Constantin, à imputer ses revers à la perfidie o>i à la lâcheté de ses alliés , Paul accabla de reproches et d’affronts les ministres de ces diverses puissances , se permit les sarcasmes les plus sanglants contre la coalition , et abandonna finalement cette grande querelle des rois, avec 'aussi peu de mesure qu’il l’avait embrassée. - < •
Cette catastrophe des armées russes , la disgrâce de tant d’officiers distingués , la mort ou la captivité des autres, la honte qui semblait rejaillir sur la Russie, accoutumée dès long -temps à ne compter dans ses annales militaires que des victoires , augmentèrent de beaucoup les md-
coiiteulements de ce règnç turbulent et hizai re , qui menaçait d’une prochaine décadence l’empire , épuisé d’hommes et d’argent. Nous avons dit que, dès les premiers instants, Paul I" avait semblé conduit dans ses réformes uniquement par la, haine de sa mère et du passé.* Bientôt , égaré par cet odieux sentiment, il multiplia les fausses démarches, les contradictions et les écarts qui servirent plus tard à ses ennemis de prétexte pour l’accuser de folie , et justifier la nécessité de son abdication. Naturellement. humain et juste, il se livra à des actes qui portaient le caractère d’une cruauté réfléchie; et, jaloux à l’excès delà conservation de ses droits, dont la jouissance avait été si long-temps attendue, il exerça jusque dans les moindres détails un despotisme inquiétant et insupportable. Enfin, la noblesse, qu’il avait exaspérée en menaçant ses privilèges , et sa tyrannique indépendance, balança trop victorieusement l’amour que le peuple lui portail. Il avait d’ailleurs réveillé une foule de sentiments odieux, les craintes, les remords et les haines, en remuant les cen-
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4res de Pierre III, qu’il croyait son père, quoique repousse' par lui dés son berceau ; et, à la pompe funèbre, dont il accompagna la translation à la citadelle, du corps de ce. prince infortuné , il força plusieurs de ses assassins de suivre le cortège. Vengeance admirable autant que terrible!
La conduite de Paul P*" envers les puissances naguère ses alliées acheva de lui aliéner l’esprit des grands. Bientôt, séparé de l’Europe , de ses sujets et de sa famille , livré à d’abjectes affections dans la maturité de l’ège , lui dont la jeunesse avait été morale et austère , il ne pouvait se sauver de la haine qu’en tombant dans le mépris.
Cependant une révolution nouvelle s’était faite en France, et l’homme étonnant que la journée du i8 brumaire avait placé tout seul sur le trône chancelant des pentarques conçut l’espoir de détacher entièrement l’empereur de Russie de la cause des alliés. Après la victoire de Marengo, et cette glorieuse campagne dite des trente JourSf qui livra l’Italie à nos armes, étonna et accabla l’Autriche , le mépris de Paul
pour cette dernière puissance , et son estime pour la nation française , se manifestèrent dans ses actions comme dans ses discours. 'Passionne' pour la gloire militaire, il ne dissimulait plus son admiration pour le vainqueur de Marengo , dont le buste, placé dans le palais de l’Ermitage, étaitparlui salue' du nom de grand homme. La politique anglaise, déjà alarmée par ces dispositions , s’irrita profondément lorsque Paul , ayant conclu un traite de neu-
1800. tralité armée avec la Suède, proclama ce grand principe de liberté maritime que le pavillon neutre couOre la marchandise.
C’était une stipulation attentatoire à la suprématie que s’est arrogée depuis si longtemps sur les mers le pavillon britannique. Enfin Paul, qui joignait toujours les elfets aux paroles, mit immédiatement un embargo général sur tous les vaisseaux anglais qui se trouvaient dans ses ports, et en envoya les équipages dans ses terres. Le Danemarck et la Prusse adhérèrent à
' cette convention: et comme au meme in- « '
1801. stant le traité .de paix de Lunéville venait d’étre conclu entre la France , l’empereur
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d’Autriche et le corps germanique , l’Angleterre voyait toute son ancienne influence sur le continent se dissiper devant l’ascendant victorieux de la ’ fortune de Napoléon. Le ministère anglais d’alors , ayant Pitt à sa tête , se retira tout entier, tant il lui parut impossible de concilier les difficultés que présentaient les conjonctures avec' ses anciennes maximes , toutes renfermées dans ces deux mots : Delenda Carthago! ÿ . \ •
Bonaparte ayant renvoyé les prisonniers russes sans rançon , vêtus et équipés à neuf, une si rare générosité acheva de gagner Paul à la France. Des relations amicales se renouèrent entre les deux puissances ; et bientôt le cabinet de Saint- James vit confirmer ses craintes par les armements qui se faisaient dans les ports delà partie la plus orientale de l’empire , projet qui n’était lui-même qu’une partie d’un vaste plan d’attaque dirigé contre la puissance anglaise dans ^l’Inde. Paul se préparait également à faire traverser la Perse à une puissante arme'e. Dès lorS le trépas de ce prince fut résolu ; et le cabi-
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net de Saint-James y comptait sans donte, lorsque ses vaisseaux', sous la conduite de Nelson, eurent la hardiesse, de passer le Sund. , '
Les membres principaux de cette conspiration, ourdie parle machiavélisme britannique , étaient d’abord les trois ZoubofF, le général Beningson , Tatchvrill , le général Ouvaroff, le colonel TatarinoiS*, le prince Werinskoï, lord Whitworth, ambassadeur à Pétersbourg, enfin le comte Palhen , qui méritait peut-être le triste honneur d’être nommé le premier , puisqu’il fut le principal moteur de cette infâme machination. Sa place de gouverneur militaire de Pétersbourg le -soumettait plus immédiatement <^e tout autre au despotisme minutieux du monarque, et l’exposait à des soupçons qui rendaient chaque jour son autorité et son existence phis douteuses. 11 résolut, pour conserver l’une et l’autre, de se donner un nouveau maître , quels que fussent les obstacles ^contraires à son projet.
Gn dit, £t il est' à peu près < certain , que les deux grands-ducs étaient menacés
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de perdre leur libel lé , et peut-être même de toute l’horreur du sort d’Alexis Péti'owitz, lorsque le dessein formé s’acheva. On dit encore que Palhen reçu l’ordre de les arrêter; qu’à la vue de cet ordre, Alexandre resta muet d’étonnement, et que son silence fut regardé comme un consentement tacite au dessein qu’il avait jusque là repoussé , de forcer son père à l’abdication.
Divers avis secrets, des bruits sourds, avaient augmenté la déiiance de Paul, et porté la terreur dans son âme. Une foule de ces frivoles et fugitives circonstances qui entrent toujours dans la composition des plus grands événements , et qui semblent quelquefois accumulées par une irrésistible fatalité , l’empêchèrent d’en profiter.. Mais, poursuivi de sinistres images jusque dans son sommeil , le monarque infortuné revoit sa tombe et ses bourreaux.
Dans son anxiété cruelle^ pressentant la perfidie de Palhen , il avait mandé Aracktcheie£T, ancien gouverneur de Pétersbourg , qui se trouvait à peu de distance de la capitale. «Viens, lui écrivait-
r ogie
» il , je confie a ta fidélité ition trône et » mes jours. )) Leidner fut également appelé pour commander la forteresse; mais l’arrivée de ces deux hommes, généralement détestés , troubla les esprits , et les indisposa plus fortement contre l’empereur, dont le caractère, aigri par d’affreux soupçons et par ses craintes continuelles , s’enfoncait chaque jour davantage dans les sombres agitations de la tyrannie.
Enfin le jour fatal arrive : le a3 mars, l’empereur, qui projetait à cette époque un voyagea Moscou, s’occupa avec tranquillité des apprêts de son voyage, et parut en public avec une sérénité inaccoutumée; soname paraissait dégagée de tout soupçon et de toute inquiétude.
• A onze heures de la nuit, vingt conjurés se présentent à l’une des portes du palais Saint-Michel. Elle leur est refusée. Ils objectent un ordre de l’empereur luimême; et le soldat qui gardait cette porte, trop simple ou trop généreux peut-être pour songer a voir des assassins sous ces vetements brillants et ees décorations qui attestaient les rangs et les dignités , les
DE l’histoire de RUSSIE. 53g laisse entrer. Us montent en silence dans les .appartements de l’empereur. Argamakoff, son aide-de-camp , se présente seul au hussard cosaque qui gardait l^ntichamhre. Celui-ci 1 arrête. L’ emperem' repose j dit-il. Lefçu est à la ville , répond Aj gamakoff,/e dois V éveiller ;.elk ces mots il passe outi'e. Le cosaque yoit arriver les autres ) crie Trahison! et—tombe perce de coups, • ,,
Surpris dans son sommeil, l’empereur saute de son lit, veut fuir, et manque d’issue secrète qu’il cherchaitj. mais , saisissant une epée, il se tourne courageusement vers les conjurés. Quel est ton dessein ? demande-t-il à Zouboff, qui s’offre à sa vue; que veulent ceux qui Caceompa^nent? Que tu descendes du trône , répond celuici; et il veut lire un acte d’abdication. Eh quoi, Platon, lui dit l’empereur, toi que f ai comblé de mes bienfaits !... Tu rües'plus notée madré , réplique Zouboff: la nation Va donné Alexandre pour successeur.he prince indigné lève son épée; et les conjurés, étonnes de son courage, s’arrêtent. Beningson frémit, et s’é-
crie ; Si vous balancez ^ vous êtes perdus. Ranimes parcelle voix brilannique, enhardis par l’exemple de Valérien Zouboff, qui porta le premier 'coup sur son souverain, tous ensemble se jettent sur lui, l’accablent; il tombe sans de'fense , et implore leur pitié : c’est vainement; ils frappent encore , l’injure, l’outrage lui sont prodigués. On le traîne, on le mutile ; la nuit , voilant de ses ténèbres une partie de ces horreurs, semblait exalter leur férocité. Enfin , pour-achever leur victime , dont les cris aigus ont troublé le palais, l’un d’eux lui passe son écharpe autour du cou ; il expire (i).
(i) Le lecteur tronvera'ces détails sur la mort de Paul I«», avec très peu de différence, dans les continuateurs de M. Levesque. Mais ici ce n’est pas pour avoir également puisé dans les 'Mémoires secrets qu’eux et moi nous nous rencontrons. Ils ont profité de l’ouvrage publié par Damaze du,Ila]rmoDd en i8ia ; or, comme je suis l’auteur de la partie historique de l’ouvrage publié sous le nom de Damaze de Raymond , ainsi que je l’ai dit dans l’avant-propos de ce résnmé,|’ai eu^ je crois, très incontestablement
droit de reprendre ce qui m’appartenait.
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