‹ Résumée de l'histoire de RussieChapitre 7 sur 21 · TROISIÈME ÉPOQUE · texte numérisé non relu

TROISIÈME ÉPOQUE

La Russie secoue le {oug des Tatars. — Destruction des souverainetés particulières , et rétablissement de l’empire par Ivan III Va^iliéwitch, surnommé le Grand, et par Ivan IV Vassiliéwilcli son petit-fils.

DE 1462 A i584.

Cette force secrète d’agrégation qui 1462. forme les grands empires et les rétablît avait commencé à réagir au coeur de la Russie , lorsque Ivan III Vassiliéwitch monta sur le trône avec l’intelligence et la vigueur nécessaires pour Jirofitcr de * ^ce mouvement. La plupart des principautés formées des démembrements de l’empire de Rourik étaient retombées dans les mains des héritiers de sa maison , soit par conquête , soit par fraude , soit enfin par un elTet de la fortune et du temps qui avaient ^uiséet éteint les familles apanagées; Tel avait été le sort des villes de Souzdal et de Nischegorod sous l’aïeul et- le père d’Ivan III , et tel

fut pendant son règne le destin de Pleskof, ville libre et commerçante comme Novgorod, de Twei , deTchemigof, de Severesk etdeRiœsan. Ce mouvement, qui nivelait le terrain pour un trône unique et despotique , descendit progressivement des princes indépendants qt apanages , aux vassaux du grand prince , et sous Ivan IV atteignit jusqu’aux nobles qui formaient l’aristocratie secondaire .Du quatorzième au quinzième siècle , la Russie éprouva donc une révolution analogue à celle qui changeait, à la même époque , la face de tous les autres états de la chrétienté. Cette marche de la société politique , en associant la Russie aux destinées de l’Einope, contribua peut-être plus à i’éinpécher de devenir totalement asiatique que sa religion , croyance faiblement et tardivement plantée , et trop contrebalancée par scs moeurs.

Cependant le principe de la succession au trône par droit de primogéniture s’était sauvé et , chose singulière , fortifié au milieu de toutes ces révolutions ; enfin les Talars , usés par leurs dissensions intes-

tiues , et ayant jeté vers les régions du Midi la plus grande part de leurs hordes conquérantes , n’offraient plus une cause imininenle de péril et de teiTCur. Supérieurement organisés pour parcourir le monde et le dévaster , ces peuples étaient peu propres à fonder une puissance durable. Le sol de la Chine , foulé et vaincu par eux , neutralisa leur vertu belliqueuse, et ils reçurent par les mœurs et par la paix le joug qu’ils avaient imposé par la guerre et la violence.

En portant ses regards autour de lui , Ivan pressentit sa grandeur future. Il comprit que la gloire qu’il pourrait acquérir contre les ennemis extérieurs le mettrait hors de pair avec les princes indépendants qui subsistaient encore sur le vaste héri- . tage de Rourik; en conséquence ce fut parles Tatars qu’il commença. Selon quelques auteurs, il n’aurait osé qu’en X477 refuser au khan de Kaptehak le tribut payé par ses prédécesseurs (i); mais, il est sufiisamment attesté par d’autres que

(0 Eichhorn, Spitzicr.

Dt . ‘ — i by - . -

depuis son avènement au trône jusqu’en 1^65 il leur fit une guerre acharnée.

Après huit ans de malheurs et de défaites, le khan Ibrahim demanda la paix au grand prince. A la même époque , des troubles suscités dans Novgorod par l’ambition >47»* et l’amour d’une femme fournirent à Ivan l’occasion d’anéantir à son profit l’antique liberté de cette république de marchands. Cette femme , que Thistoire nomme Marpha , éprise d’un seigneur lithuanien , avait voulu faire passer sa patrie sous le joug de la Pologne ; et , pour plaire à son amant, sa frivole audace hâta la ruine de son pays. Devenue sujette , Novgorod~la~ Grande perdit tous les jours de son domaine , de sa popula- ’’ lion , de son commerce et de ses richesses.

Son asservissement au grand prince fut consommé en

La même année , Akhmet , Khan de la horde dorée , envoya des députés au ï47^grand prince pour lui ordonner de payer le tribut. Ivan , pour toute réponse , fit mettre à mort les ambassadeurs du Tatar , à l’exception d’un seul , réserve

pour aller annoncer à son maître que les temps de la servitude e’taient finis.

De 1475 à 1480, le khan fit de vaines tentatives pour ressaisir le bout de la ^ chaîne que le courage d’Ivan venait de briser : toutes ses incursions furent malheureuses. Une alliance avec Casimir IV , roi de Pologne , et avec deux frères d’Ivan , André' et Boris , ne lui rendit pas le sort des armes plus favorable , dans cette joute avec un prince qui avait le talent de la guerre autant que le génie de la domination. Il n’est pas besoin de dire que cette guerre se faisait d’une manière affreuse contre les anciens oppresseurs de l’empire : l’on massacrait tout, femmes,

enfants et vieillards.

Les Nogais, ennemis de ceux de la horde dorée , entrés sur leur territoii e pendant qu’ils étaient aux prises avec Ivan , exterminèrent ce qui était échappé au fer des Russes , et mirent fin à cet empire, subsistant sous des tentes depuis laSj.

Les succès du grand prince allumèrent des haines et suscitèrent des conspirations contre sa vie. Le prince Loukamtki ,

' DE l’histoire de RUSSIE. lOl

iustruraent d’un de ces complots , ourdi par Casimir IV , roi de Pologne , et qui avait pour but l’einpoisonneinent d’Ivan, fut train , et brûlé dans une cage de fer.

La Pologne , à la suite de cet eve'henient, soutint contre la Russie une guerre malheureuse. Au nord de l’empire, les chevaliers porte-glaives furent également battus et humiliés. Enfin Mikhail, prince de Twer et gendre d’Ivan , ayant mécontenté son beau-père et recherche l’amitié du roi de Pologne , ses états lui furent ravis et réunis à ceux du grand prince , deux ou trois ans après la révolte.

La horde de Kasan, relevée, reparais- ,^gg^ sait dans une attitude menaçîinte. Ivan marcha, la soumit, et investit d’une ombre de royauté le frère du prince qu’il venait de détrôner. Chassé par ses sujets, qu’il opprimait, puis remonté sur le trône, ce khan fit égorger un jour tous les marchands russes qui se tiouvaient dans ses e'tats , appela les Nogais à son aide, et, s’avançant dans les pays de la domination russe , se livra à ces affreuses dévastations si familières aux peuples qu’il commandait.

Mais, parvenus sous les murs de Nijni- Novgorod , les Nogais et ceux de Kazan s’entre-battirent, et le terme de leur con- » corde fut celui de leur succès : ainsi tous* les ennemis comme tous les voisins d’Ivan éprouvèrent les effet de son ambition ou ceux de son bonheur.

La pauvreté des nations qui vivaient le long de la mer Glaciale ne put les soustraire à l’ambition d’Ivan. Les Vogoules ou Vogoulitches , peuplade aujourd’hui méprisable et avilie , étaient alors de courageux brigands , dont les incursions infestaient les rivages de la Kama , ou la Permic , pays qui tire son nom de l’ancienne Biarmic. Lés Ouigres ou Igoures, habitants des montagnes qui marquent les limites de la Sibérie, furent également soumis. C’était peut-être le même peuple qui , sorti de ses antres , à la fin du neuvième siècle , s’était enfin arrêté dans l’ancienne Pannonie , et lui avait donné son nom. Des vestiges de sa langue se retrouvent encore en Hongrie.

<t Les Ouigours ou Igours sont les premiers peuples de race turque qui aient

DE l’histoire de RUSSIE. Iü3 cultive les sciences , et ce sont eux qui

' les ont communiquées , aussi bien que l’écriture , aux autres nations de la même famille , et peut-être à la plupart des na- ^ lions. Peut-être devons-nous à ce peuple ces observations astronomiques qui , faites sous un climat plus septentrional que celui des anciens peuples qui nous les ont transmises , ne peuvent être leur ouvrage. Elles prouvent que, dans les siècles reculés , le Nord contenait une nation savante, dont on a perdu le souvenir en jouissant de ses lumières et de ses bienfaits. Ainsf cette nation qu’on croit perdue , cette nation à laquelle on doit tant de reconnaissance , maintenant dégénérée , barbare , méprisée , méconnue , occupe peut-être encore une grande partie du globe ; révolution terrible que les peuples aujourd’hui les plus florissants peuvent éprouver à leur tour (i). »

. (i) 3’ai emprunté textuellement à Lévesque

ce passage , qui renferme des réflexions si philosophiques et si intéressantes; mais, quant à l’opinion par laquelle il attribue une haute anti-

.jfcsiiXi*—

1 o4 RÉSUMÉ

A Ju fin dn règne d’Ivan III , la Russie avait cpmmencc à redevenir un objet d’altenllon cl d’inte'rêt pour l’Europe. Les Moscovites étonnés virent arriver dans leurs murs les ambassadeurs de l’empereur d’Allemagne , du pape et de la républiquc de Venise , de la Pologne et du Danemarck. Ivan signa des traités d’alliance et d’amitié avec tous ces princes. Les arts, l’cnaissanls en Italie, pénétrèrent sous les glaces du Nord à la suite de ces premières relations ; et venus de la Grèce à travers les contrées de l’occident , ils trouvèrent dans le septentrion des vestiges de civilisation qui avalent découlé

quité et ane ancienne civilisation aux Igonrs ou Ouigours, et qu’il appuie sur l’autorité de M. Deguignes, je dois dire qu’elle est combattue par l’un de ses savants annotateurs, M. Dep* ping, lequel s’appuie à son tour de l’autorité plus imposante de M. Klaprotb (voyez Hist. de Hutsie, t. II, p. 341^). An reste, il paraît peu probable , en raisonnant d’après les données les plus généralement convenues, que la lumière^ et la civilisation aient surgi dans le Nord avant que de briller dans le Midi»

DE l’histoire de RUSSIE. lo5

de la même source. Des artistes et des ouvriers italiens , architectes , orfèvres , fondeurs de canons, inge'nieurs , furent invites à cette transplantation lointaine par l’attrait des grandes récompenses.

Alors la capitale de la Russie s’enlbellit , et les grands princes , qui prirent désor- • mais le titre de grands-ducs , commencèrent à dormir sous des lambris inconnus à leurs rudes ancêtres. L’aigle noire à deux têtes ne remplaça que sous Ivan Vassilicwitch IV le saint Georges à cheval qui jusque là avait été le type armorial des souverains de Kief et de Volodimer : on le retrouve encore sur plusieurs monnaies.

Vassili IV Ivanoveitch suivit le cours des prospérités de son père contre les Tatars de Kasau et contre la Pologne , alors gouvernée par Sigismond , à qui il enleva la ville de Smolensk. De i5o5, époque à laquelle il monta sur le trône , jusqu’en i534 , il consolida les bases de cette grande restauration qui devait s’accomplir , mais au prix de sanglants sacrifices , par les mains d’un prince auquel

l’histoire doit une mention toute particu> lière dans ses pages les plus profondément burinées.

IVANJV, VASSILIÉWITCH,

PBBHIER IZAB,

Surnommé par les Russes le Terrible, ei par les étrangers le Tyran.

L’extrême jeunesse des enfants de Vassili IV livra la Russie à tous les troubles et tous les malheurs qu’entraîne ordinairementune régence. Hélène , mère des jeunes princes , gouvernant par ses’ favoris , ouvrit une large porte aux mécontentements et aux ambitions d’une noblesse inquiète. Cette princesse galante et cruelle fit crever les yeux à son oncle , dont les représentations l’avaient offensée. Puis elle mourut, laissant son bis à l’âge de sept ans , entouré de factieux , de Corrupteurs et d’ennemis. Tant que le prince ne fut point en âge de se faire respecter , on ne vit parmi les grands qu’usurpatious , complots et rivalités anarchi-

qucs. Une invasion du khan de Crimée fut à peine capable de les réunir un instant pour la défense de la patrie. Heureusement cette faiblesse de l’enfance à laquelle ils insultaient dans leur maître futur, cessa plutôt pour Ivan que pour les autres hommes. A peine âgé de quatorze ans , il étendit à la fois sur la tête de ses sujets le sceptre du roi et la grilTe du tigre ; car il y eut deux êtres dans ce prince, le grand homme et la bête féroce. Parlons d’abord de l’un , il nous restera toujours assez d’espace pour faire connaître l’autre.

Depuis que la Russie était remontée au rang de nation indépendante , les Tatars se vendaient habituellement à la puissance la plus offrante parmi scs ennemis , et quelquefois aussi devenaient les stipendiés des grands princes contre la Pologne. Sous les deux règnes précédents ils avaient été, par suite de ce système , dans une alternative continuelle d’alliance et d’inimitié avec la Russie. Les Tatars de Crimée , non moins mobiles et changeants , cessèrent de reconnaître la suze-

108 RïisUMÉ

raincle de la Russie après la mort du khan Mili Guerey , qui avait jui'é la plus rigoureuse fidelité à Vassili IV. Il fallut, les soumettre une seconde fois. Plus d’une campagne et plus d’une victoire furent nécessaires pour les réduire , quoiqu’ils fussent aussi dégénérés de leur ancienne valeur que leurs khans eux,-mèmes étaient dégénérés de la fierté des enfants de Dschingis. On avait vu l’un d’eux, Chikh-Alei , tiré de la prison dans laquelle il avait langui, venir à Moscou sous la régence d’Hélène , et de son front frappant la terre , implorer du jeune prince et de sa mère le pardon de la rébellion qui lui avait fait perdre sa liberté.

Lorsque Ivan , grâces à une formidable artillerie , eut fait tomber les remparts de Kasan, dernier asile de la domination tatare , et exterminé l’immense population de cette ville , il se tourna vers les boyards qui l’environnaient , et leur dit : Enfin Dieu m*a fortifié contre vous !

Dès 1545 , Ivan avait établi la milice des strélitz , depuis si fameuse. Avant l’organisation de celte milice permanente , ou

Jigitized ;

we connaissait pas en Russie de troupes reglees. G étaient les nobles <jm étaient obligés de servir. Les principaux d’entre eux faisaient , sous le nom de Voiévodes , les fonctions d’officiers généraux, ou bien ils étaient chefs , ce qui répondait

au. rang de colonel ; tout le reste était simple soldat. Les plus riches servaient à leurs frais; les autres recevaient une faible paie en argent et des fiefs nommés pomesiîé. On mettait dans les derniers rangs de la noblesse les dvoriane gorodskié , ou nobles de ville , et les diéti hoiarskiéy enfants boïards , ainsi nommés pareequ’ils servaient en campagne sous les ordres des boïards , comme les fils reçoivent les ordres de leurs pères ; leur rang était inférieur à celui de la petite noblesse. Les possesseurs des fiefs étaient suivis de leurs paysans, mal vêtus, mal armés, privés de toute discipline. Chaque noble était obligé d’amener avec lui un nombre d’hommes de pied et de cavaliers, proportionné à sa fortune en fonds de terre. Les cultivateurs , les habitants des villes , et surtout les marchands , ne ser-

lO

lio RÉSÜMÉ

valent que dansl.es grandes exlrémite's ; mais quand l’e'tat était menacé d’un danger pressant , ils prenaient les armes , et l’église même fournissait des hommes et des chevaux. Ces usages furent longtemps ceux de l’Euiope entière. La noblesse fiisait communément seule toute la force des armées ; elle combattait à cheval (i).

C’était le viéovovode, ou gouverneur de chaque ville, qui levait les troupes qu’elle devait fournir. Elles étaient composées de gens qui n’étaient pas engagés , qui exerçaient différentes professions , et ne pouvaient rester long-temps sous le drapeau. Tous ces hommes , rassemblés à la bâte, étaient armés à leur volonté ; ils ne savaient que se battre, et n’avaient aucune connaissance de l’art militaire (2).

On sent assez tous les défauts que de-

(1) Lévesque. ,

(2) 11 en a été de même en France : c’est ce qu’on y appelait les troupes des communes ; elles étaient à pied , et l’on daignait à peine en tenir compte.

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DE l’hiSTOIAE de RUSSIE. 1 |1

vait avoir une telle milice ; Ivan les reconnut et voulut les corriger. Dans ce dessein , il établit la milice des sirêlitz , qu’il serait plus correct d’appeler strelsi (i). Il les fit exercer, les soumit à la discipline militaire , -et remplaça l’arc, qui jusque là avait été l’arme de trait favorite des Russes , par le fusil. Une portion de ce nouveau corps était attachée à la garde du prince ; le reste servait dans les armées. Telle est donc la première e'poque de l’organisation des troupes régulières en Russie , et en meme temps celle que l’on peut considérer comme le point de départ des accroissements de sa puissance au dehors , et des empiétements du pouvoir monarchique aii dedans. On verra bientôt ce pouvoir , dénaturé dans son principe et meme dans sa forme , offrir le spectacle assez fréquent d'ailleurs dans l’histoire, mais nulle part assez re- Tnarqué , d’une nation qui perd à la fois

(i) Au singulier, slreletz, houmie qui tire du fusU. LivESQUB. — SpiTLBfi éctit stritltzi , et traduit par le mot gardes. ’ '

112 RESITME

son caractère primitif et sa'liberté , à mesure qu’elle grandit en civilisation et ea influence politique.

La lutte que le père et l’aïeul d’Ivan Vassilie'vitch avaient soutenue contre les Tatars d’Astracan et de Crime'e recom- 5^ mença avec ce nouveau règne. Ces derniers profitèrent du moment où le monarque russe faisait contre les chevaliers porte-glaives de la Livonie une guerre très laborieuse. Les Nogais s’offrirent comme auxiliaires par haine de ceux de Kazan, et, grâces à leur assistance, Ivan s’avança en vainqueur jusqu’à Izlam-Kermen et Oczakow. Les Tcheremisses et les Tschouvasses furent réduits à la même i55i. époque et tenus en respect par une forteresse que le tzar fit bâtir à l’embouchure de la Suinga , qui se. jette dans le Volga.

L’aïeul d’Ivan IV avait , comme nous l’avons dit , tenté de soumettre les cheva-^ liers porte-glaives , et de réunir à ses état^^ un pays que leur dure administration rendait trop malheureux pour qu’ils y fussent solidement enracinés; mais le courage du grand maître Furstemberg,et la formida-

DE l’histoire de RUSSIE. 1 1 5

ble artillerie qui hérissait les remparts de ses forteresses, neutralisèrent l’effet d’une considérable disproportion de forces numériques. Enfin , après une sanglante dé- . faite essuyée par le prince russe , ce dernier, qui était venu en conquérant, s’es- ! tima heureux de pouvoir souscrire , avec les maîtres de la Livonie , un traité de paix pour cinquante ans (i). Dans ce traité , le tzar s’était réservé l’ancien tribut que 'les paysans livoniens payaient à Novgorod. Ce long armistice entre deux voisins dont l’un devait nécessairement détruire' l’autre finit en i554 '

renouvelé , et le tribut cessa d’étre payé.

Tandis que des négociations' étalent entamées pour savoir si l’on paierait ou si l’on ferait la guerre , le grand maître de Livonie s’était ménagé une alliance avec

(i) J’ai suivi Eichhorn dans ce qui touche h cette guerre de Livonie, parcequ’il m’a paru beaucoup plus véridique que Lévesque : ce dernier incline un peu trop à traiter favorablement les Russes dans la plupart de ses récits. Karamsin est plus préveuu encore , ainsi que cela doit être.

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la Suède. Gustave Vasa rompit avec la Russie; mais à peine fut-il en marche que le nouveau grand maître , Henri de Galen, fit lâchement la paix avec la Russie , et restant en' arriére, déclara sa neutra- 1557. lité. Gustave Vasa , indigné, ne tarda pas à faire la sienne , et abandonna à leur mauvaise destinée de si déloyaux alliés. Il ^ faut ajouter que ce grand homme avait trouvé dans le monarque russe un jouteur assez rude et digne de lui. Délivré des Suédois, ce dernier se retourna vers la Livonie, plein de l’espoir de reculer les limites de sa domination du côté de la Baltique. C’était l’un des vœux de son ambition (i).

Le successeur de Henri de Galen , dans le poste alors si périlleux de la grande maîtrise, obtint des secours de la Pologne , comme son devancier en avait obtenu de la Suède. Il avait de môme , mais " inutilement, sollicitél’appui de l’cmperelu'

d’Allcmague. Les Polonais , sous la conduite du prince Radzivill , se battirent

(r) Eichborn.

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DE l'AISTOIRE de RUSSIE. 1 1 5

avec la vaillance accoutume'c des hommes de cette nation, sans rendre pour cela meilleures les affaires du grand maître, Gothard Ketier, homme du tout dispro- 'portionne à un'si lourd fardeau, et d’ailleurs contrarie' par ses évequès , dont la • turbulence ambitieuse déchirait le payl. Sentant avec effroi toute sa faiblesse , au moment où le tzar rentra en campagne , ce chef de Tordre des porte-glaives donna la Livonie à Sigismond Auguste , et se réserva seulement , à titre de fief relevant "de la Pologne , les provinces de Courlande et de Semi-Galle, jdont il fut le premier duc. La^ ville de Revel gt TEsthonie. se mirent en méme^temps sous^ la protection de la Suède. Arensbourg et l’île d’OEscl furent rendus par l’évèqué , prince souverain de ce petit pays ,au roi de Da- ^nemark, qui en fît un apanage ppur le duc de Holstein , sbii frère.

' Des écrivains allemands, qui trouvaient apparemment’ pénible , pour quelque rai-^ son d’honnenr national , d’avouer dà con-‘ duite , si^ peu honorable dans eette lutte des chevaliers porte-glaives prétendent

H 6 RKSÜMÉ '

que le grand maître Gothard Ketler avart seulement engagé quelques, châ4;ea^x et’ quelques districts au roi de Pologné > pour garantir le paiement- des, frais e de la guerre ; et ils avancent que Sigismond se pre'valut de sa position pour exiger la c“bssion absolue des pays qui lui avaient ' été confiés (i). Quoi qu’il en soit, il paraît que,victorieuse ou vaincue^ laraalheureuse Livonie devait subir une dislocation po- . litique , soit qu’elle succombât sous l’ambition d’Ivan , ou qu’elle • demeurât en ' proie à l’avidité de ses alliés et de. ses ’ amis. Erik, successeur de Gustave Vasa,' mit son assistance au même prix que Sigismond , c’est-à-dire qu’il demanda la ville de Revel et tout l’Estlànd. Ces deux pays se détachèrent en effet de la cause commune, et jurèrent obéissance et fidé-, ^56i. lité au gouvernement suédois. .

Ainsi se termina dans la Livonie le règne d’un ordre jadis fameux, et dont «, l’antique existence est maintenant, tombée d^ns la classe des traditions les plus ué>

, . (i) Eichhorn» ’ ” . ..

0£ l'hISTOHIE ' DE RUSSIE. 117

gligées par rhistoire''(i). Ce fut une dé ces puissances fondées par la force dans le chaos du moyen âge, et que la force fiétruisit de même , lorsque le pouvoir monarchique , ou la centralité despotique, se dégagea audacieusement de tous ces

<• ' (i) L’évêque Albert, qui bâtit, vers 1200, là ville de Riga , oii il établit le siège de son évê* ché qui devint dans la suite archevêché et métroRple,de toute la Prusse et de la Livonie, fonda, à la même époque, VovàtQ des chevaliers de la milice du Christ, ou porte-épée, auquel il céda le tiers des conquêtes qu’il venait de faire. Gét ordre, conGrmé^en i3o4 par le pape Innocent III, SC Prouvant trop faible pour soutenir les efforts des païens de la Livonie, prit le parti de s’unir,* en, laSy, à l’ordre teutonique, qui nomma alors des généraux ou maîtres provinciaux dans la L|vonie , sous Jes noms de heert méisles ou /andmê(>fes. L’union de ces deux ordres les rendit si puissants , qu’ils étendirent peu à peu leurs conquêtes par toute la Prusse, la Livonie , là Gourlande et la Semi-Galle ; mais ils n’y réussirent qu’en assujettissant les peuples à un dur esclavage, sous le prétexte de leür 'i conversion. (Kqcb, Tableau des tévotutions de'

■' l'Europe. ) ' . .

i 1 8 ' . RÉStIMÉ

ëlëmeoCs d'oppression et de tous ce%.débris féodaux au Inilieu desquels -elle s’était lentement forme'e. ' '

La souveraineté des chevaliers porteglaives se partagea entre cinq maîtres.

Ivan Yassilieviteh , Érie XTV de Suède , Sigismond Auguste de Pologne, le' duc Magnus de Holstein èt Gothard Ketler , fait duc* de CSourlande et de Semi-Gaüe pour prix de sa renonciation. - ~

Mais Ivan prétendait à la part du liôù sur cette dépouille. Il commença par signer One trêve de deux ans avec la Suède, afin de pouvoir tomber du poids de toiUes ses forces sur la Pologne. La guerre coittinua jusqu’en i5yi t avec des succès variés , et plus épuisants que décisifs. Au bout de ce terme , le tzar et le roi de Pologne , également '«fatigués , convinrent d’une trêve de trois ans. 11. paraît même qu’Ivan abwdonna sa part de. la LivoOie au duc Maj^us de Holstein ', avec l’espoir sans ddute que 'dans des circonstances plus favorables il ne manquerait pas de prétexte pour dépouiller de la totalité de ses états te souverain, auquel il voulut re-

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D£ l’histoire RÜSSIE.

connaître le titre de roi , >^ous la protec^ lion imme'diate de la Russie. Cet arrangement satisfit les peuples : ils se livrèrent /-• aisément à l’espoir d’étre, sous un seul maître, indépendants de la Pologne, delà'’ Suède et de la Russie , sans prendre garde au - droit d’intervention , déguisé sous le nom de protection ',l^ue se réservait cette . dernière puissance. >* > . .

Les .causes qui avaient forcé Ivan d’ajourner ses projets sur la Livonie étaient de nouvelles' incursions des Tartares de Crimée , qui • s’avancèrent' ravageant les villes et les campagnes jusqu’à Moscou , et réduisirent en 'cendres cette résidence royale. La Livonie fut pourtant subjuguée tout entière deux ou .trois ans plus tard.

La Suède et la Pologne reprirent aussitôt 1575. les armes de concert, pour maintenir l’acte antérieur, de partage , et leurs préparatifs furent tellement imposants aux yeux du tzar , que dans son effroi il eut recours à la médiation du pape , Grégoire XIII. C’est alors que, le jésuite Possevin fut envoyé à Moscou par le saint pète- afin de négocier la paix qui se conclut éntre les trois puis:^

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ou

sances du Nord. Ivan ne l’obtint que par le sacrifice douloureux de toutes ses conquêtes. Mais la Livonie resta ruinée et dépeuplée; Ivan avait profite' de ses premiers succès pour traîner dans ses états les hommes comme les richesses de cette malheureuse contrée. Le pape seul eut à la fin perdu totalement les frais de cette guerre , car cette promesse d’un retour au giron de l’e'glise laUne , dont Ivan l’avait flatté pour obtenir sa médiation , eut tout l’effet qu’elle devait naturellement avoir, c’est-à-diie qu’il ,n’en ‘fut plus question lorsque l’heure du danger fut passée. Au reste, Ivan. aurait pu alléguer , pour excuser son manque de parole , que la me'diatiori'du très saint père avait manqué d’efficacité ; car l’ambassadeur russe ayant été outragé et empoisonné à Stockholm, la guerre recommença bientôt entre les deux puissances. Elle se termina , après des pertes également onéreuses de part et d’autre, par une ^ nouvelle paix , pierre d’attente d’une' querelle. futurc. ' / • ’ ■ ,

, L’organisation civile de son empire n’occupa pa*s< moins Ivau qiie ses guerres avec

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DË l'histoire • DB RUSSIE. 12 L

les puissances du Nord ses voisines , et , sans doute c’est plutôt comme législateur que comme conquérant qu’il a mérité l’attention de l’histoire. A la vérité il l’a bien plus méritée par scs cruautés affreuses ;.ét chez'^les écrivains de l’histoire du Nord qui appartiennent à sqn époque , il est fameux sous le nom du tyran Basilides. Mais pour être impartial, il faut mettre en relief les bienfaits même d’un tyran , ou du moins ses vues utiles.

Ivan III avait appelé des étrangers, et ■ tracé la route que Pierre . I*' suivit depuis, non pas avec plus d’habileté, mais dans des circonstances plus favorables. Il avait fait venir^ d’Allemagne et d’Italie des architectes , des fondeurs de métaux, des orfèvres , des ingénieurs , des mineurs , et enfin des ouvriers dans tous les genres. VassililV etlvanljV suivirent sesplaps, et affectèrent à l’importation et à l’encouragement des industries étrangères ^||eS sommes considérables.. Mais les soins par lesquels^ce dernier continua l’ouvrage de ' scs prédécesseurs furent- plus vastes. Les premiers n’avaient fait que jeter les germes;

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lui sentit qu’il fallait prdparex’ le terrain. La Russie avait des lois insuffisantes pour elle ; car les codes de Jaroslaf et de Wladimir formaient probablement encore tout'son corps de jurisprudence ; et cet édifice à demi élevé tombait sous l’atteinte du temps. Ivan ne parvint pas à le refaire en entier ; il fallut laisser subsister des restes sauvages des anciennes mpjurs dans les nouveaux établissements , et par exemple l’usage des cornbats judiciaires , qui se trouvaient alors abolis depuis longtemps dans toutle reste de l’Europe. Comme les superstitions dit Nord étaient la source de ce mal, il était assez naturel que le Nord en 'fut infecté plus long-temps. Le recueil de lois qu’Ivan donna à ses peuples ; .après en avoir discuté' les dispositions avec les députés de la noblesse , fut nommé JoucfoèniecA: y c’est-à-dire manuel de s juges.

Ivan IV établit à* Moscou la première imprimerie , et il obtint de la reine Élisa*beth d’Angleterre. les premiers docteurs, médecins et chirurgiens,' qui aient exercé l’art de guérir dans ces vastes contrées ,

DE l’oISTOIÀE DE RUSSIE. 1

OÙ jusque là une espèce robuste *xivait su sq. passer d’eux^^ .

La Russie avait perdu son ancien commerce ; l’invasion ou plutôt les invasions des Tartares avaient brise' les relations avec l’Orient, et^ les routes de la Grèce étant pour ainsi 'dire perdues , il fallait s’en frayer vers ces nations occidentales , héritières de l’antique.civilisalion, repoussée du Midi par l’islamisme. Le hasard servit le tzar Ivan, tandis que 1^ jalousie des villes ansca tiques se préparait à- con- , trarier raccomplissement de ses plans commerciaux. Des Anglais jetés par le naufrage vers les côtes par où la Dwina tombe dans la mer Glaciale de'Vjinreat les négociateurs du premier traité de’' commerce qui ait exislé entre la Grande-Bretagne et la Russie,' C’est au môme événement que doit son origine cçlte ville d’Archangel, depuis si puissante'et si célèbi'e pai* la vaste étendue de ses relations. Vainemenl Gustave I*' , qui voyait avec dou- . leur cet essor de la Russie vers dés entreprises propres. à. accroître la puissance d’une rivale. déjà si redoutable, ‘Voulut

124 “■ BKSÜMB '

mettre obstacle à ses^ amitiés commerciales ; il ne fut écouté ni par le roi de Daneniarck,qui seul pouvait entraver la navigation de la mer Glaciale , ni par la reine d’Angleterre , protectrice trop éclairée du commerce de ses sujets pour vouloir lui prescrire des limites. Enfin Ivan établit à Narva un marché où ne tardèrent pas d accourir les Anglais^ les Français , les Hollandais , les Lubeckois et les trafiquants des autres villes anséatiques , malgré les défenses rigoureuses que ces mêmes villes avaient faites à leurs sujets , quelques années auparavant , de commercer avec la Russie. Le réveil de cette puissance présageait des dangei’s à tout ce qui touchait à ses frontières (i), Il fal-

(i) Les exportations qui se faisaient des ports de la Russie , sous ie règne d’J van j et mCmc avant la fondation d’Archangel , consistaient en poison sec, en caviar, en colle de poisson, cire , suif , huile de poisson , laine ' crin , chanvre, lin, hois de construction, et blé. Le blé était surtout l’objet d’uiî grand commerce avec les pays du Nord, et même av,ec la France.

Digrlized by Gi h i>^Ie

DE l’histoire de RUSSIE. 125 ,

lait pourtant que son dmaDcipation s’accomplît. ' ■ ■ '

Mais 'la Russie pouvait bien se cre'er des rapports avec les nations' occidentales sans répudier pour cela ses' vieilles liaisons avec l’Orient, qui avaient été' pour ‘^elle la source d’immenses avantages. Ivan chercha donc vers le sud-est cès routes depuis 'trop long-temps négligées^, qui menaient dans les riches 'eontrées de la

Perse , de ‘ l’Inde et delà Chine. L’un des principaux . résultats de cette tentative ne fut que la découverte et la con-' quête de la Sibérie événemènt curieux et singulier , dont nous parlerons tout à l’heure. Achevons le’ tableau du règne d^Ivan. ' • ’ . r

Les cruautés de ce prince offrent un terrible revers de médaille p'our ses essais en industrie et en législation. Elles sont ’ si affreuses , elles portent, en m^me temps une telle empreinte de démence , qu’il reste difficile de comprendre com- • . ment elks ont pu sortir du éerveau^d’un homme qui concevait des idées d’ordre ‘ de justiçe ,vdes plap^ vastes de civillsa-

I ii‘.

tîon et de perfectionnement. Ces contrastes dans un caractère n’attestent que la^ faiblesse de l’organisation humaine , et mettent en ddfauttoutcs les règles de la philosophie expérimentale.-.

Ceux qui Ont voulu pallier les crimes du tyran Basilides, ont crû trouver des motifs d’excuse oü du moins des causes d’explication de sa férocité, dans les 'humiliations et les malheurs auxquels l’insolence de quelques grands de la cour de son père avait exposé sa faible minorité'. Mais pour voir le peu que vaut cette apologie , il suffit de- remarquer que dès l’âge de quatorze ans, Ivan ayant osé ressaisir sa puissance , il exerça suisses ennemis, et particulièrement sur Vassili Chouiski., une vengeance terrible, et qu’il commença une longue carrière d’atrocités que Thistoire peut mettre en regard do tout ce qu’elle impute aux monstres qui out le plus déshonoré le diadème et l’humanité.

Ivan avait, à l’âge de seize ans, épousé Anastasie^ fille de Roman lourévitch. Les ' douces T vertus- -de çettq princesse, supérieure à.son siècle , ayant pris un heureux

. Vk *

fis -

Digilized by Golîgle

ascendant sur l’esprit' de son époux , suspendirent cette explosion de son génie sanguinaire , et écartèrent de lui les méchants subalternes qui eiitreienaicnt ses fureurs. Mais après la mort trop prompte de celte femme admirablé , le lion qu’elle enchaînait sur son sein se reveilla plus terrible , et la Russie .trembla de nouveau.

'Le nombre d’hommes , disons mieux j d’individus de tout sexe et de tout âge , qu’Ivan IV fit périr dans les supplices passe l’imagination. .Ce qui doit étonner bienplus encore, c’est qu’au milieu de tant de meurtres et de victimes, la nation désolée n’ait pas enfanté un vengeur, ni laissé un seul monument, un seul vestige d’indignation pour de SI grancjs attentats. Il faut juger parla, je ne dis pas du respect, mais du culte religieux, de l’idolâtre dévouement de cette nation pour ses princes , ou de sa’ profonde servilité. Lorsque Pierre I®"^, de non moins terrible mémoire, extermina les strélitz , cént cinquante- ans ..plus tard, un seul cri, un se'uLvœa de malédiction et de vengeance ne «’élêva pas contré sa couronne et .sa tête du sem

iRÉSOMÉ

de tant d’horreurs. Lorsque Catlierine II empoisonna et assassina tout ensemble Pierre III , son mari , pour monter sur le trône à sa plaçe , les Russes se courbèrent devant son usurpation. Enfin la Russie a eu beaucoup de Mirovitsch , mais pas un seul Thrasybule. Ce ne fut qu’aprés le règne tracassier , inquiet , mais non tyrannique à la mode de ses prédécesseurs, de Paul I®*’ que s’intrpduisit en Russie la maxime que l*on peut tuer un tyTan;e\ y puisqu’il faut être juste envers tout" le monde , ajoutons que ce sont les Anglais qui l’importèrent sur les bords de la Neva.

Retiré dans la retraite menaçante et inexpugnable qu’il s’était fait bâtir audelà de Moscou , nommée Alexandrova Slo- \ boda , entoure de nombreux satellites qu’il avait choisis dans les rangs les plus obscurs, pour deveniè les tiges d’une nouvelle classe de familles puissantes , Ivan dispersait par tout l’empireles ordres sanglants qu’il traçait dans les entr’actes de ses orgies. Ces hommes', nommés opritchni- Âis , lâclies agcnts^provpçateurs , allaient chiui toutes les provinèes exécuter les or-

DE l’histoire ^DE RUSSIE. 1 2Q

dres qu’ils avaient arrache's par 'des délations, et venger les haines qu’ils avaient fait naître par l’oppression et la terreur. • Les 'dépouilles dp victimes étaient pour eux. Une partiel de l’ancienne noblesse pCTÎtpar les calculs odieux des opritchnikis , et ces débris engraissèrent cette nouvelle aristocratie de boue et de sang ,.dont une secréte réprobation poursuit encore la honteuse origine (i);

Les habitants de Novgorod, qui se souvenaient toujours de la liberté qu’ils avaient perdue , furent soupçonnés, pendant la première guerre d’Ivan contre les Tartares de Crimée, de vouloir profiter des circonstances pour se donner au roi de Pologne , et cette antique et opulente cité fut presque dépeuplée par la vengeance du tzar., Ayant fortné le dessein de se rendre dans cette ville (2), il commença

par intercepter toute communication entre 'Novgorod et Moscou. Des soldats emUusqués massacraient tous les voyageurs , ainsi nul avis salütaire ne pouvait parve-

(1) Lévesque. ^

(2) Muller, Hist. univ4 ' . ’ .

i5a aÉsuMB ^

nir aux ip fortunés dônt la ruine était conjurée. Quand le tzar partit d’u^ffexam^roi/a Sioboda, un corps de Tartares le précéda pour lui préparer, par le fer et le feu une roüte hérissée de ruines , et humectée de sang. > ,

11 arrive à Novgorod a^amé de carnage^ et commence par^entendre la messe.' Au sortir de l’église ,^il entre avec son fils dans une enceinte construite exprès, pour servir de théâtre à sa vengeance ^ - et o|i les magistrats avec les principaux habitants avaient été renfermés. Tous, deux , montés sur des chevaux vigoureux , iis se précipitent sur ces infortunés la lance au poing , et tuent jusqu’à l’épuisement de leurs forces. Quand le Ter leur tombe de 1^ main /le reste des victimes est livré aux oprilchnikis /comme les restes d’un festin sont livrés aüx chieps où aux esclaves> Ensuite les glaces du Yblkof sont rompues^et l’oify précipite les habitants parcîmtaines. Une se passait pas de joùr qu^il n’y en eût. ou moins cinq ou; six cents de condaûinés (t),- . - ,

^ ' * • • (i) Mollcr. ; • V

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• DE l'iIISTOÏRE de RUSSIE. l5l

Le massacre ayant dure cinq semaines , • le tzar ddclara- qu’il se trouvait asjez vengé; il fit rassembler ce qui restait d’habitants , leur ordonna de lui rester fidèles , et se recommanda à leurs prières.

Toute la contrée de Novgorod demeura dévastée , et la ville n’a jamais'pu se relever de ce désastre. Cette aùtique capitale, dont le nom seul inspire encore aux Russes une sorte de respect religieux , n’est plus qu’une espèce de village (i).

Les villes de Pleskof et de Twer , également accusées d’être d’intelligence avec la Polo^e , furent aussi châtiées avec rigueur, mais non pas dépeuplées. Sur le bruit de toutes ces fimeurs et de tous ces «Sjo. meurtres, les malheureux habitants de Moscou attendaient le retour du tzar dans le silence de la consternation. Il arrive , il entre, et aussitôt quatre-vingts fourches .

(i) Lorsque Novgorod fut bâtie par les Sl."»vés, les eaux peut-être n’avaient pas encore abandonné le sol sur lequel est fondée ,1a npur’j velle résidence des souyerains, et des barques voguaient où s’élève aujourd’hui le palais des emporeuTs, • , • ,

DigilizK) : ■» r -:jogU

i32 résumé , , ' , »

patibulaires s’élèvent dans la place publique de la capitale , de nombreux instruments de supplice y sont apportés , de ^ands feux sont allumés , et l’eau bouil-' lonne dans de vastes cliauclières d’airain. A cet appareibchacun fre'mit au fond de son asile; mais bientôt trois cents citoyens, tous illustres par la naissance ,^**et même des princes de la famille du tzar, sont tirés des cachots et paraissent portant l’affreuse empreinte des tortures qu’ils ont déjà subies ; traînés-, poussés pai\des Sol- . dats cruels, ils arrivenlâ clemi immolés sur le lieu de ces exécutions’ sanglantes. Le^ courtisans, devenus bourreaux; tirent non

pas leurs glaives, mais leurs. coriteaux, et pièce à pièce emportent la première victime : c’était un secrétaire d’état qui venait d’être suspendu par les pieds à une , potence; Après lui un ancien trésorier de la couronne périt de ,1a manière la plus horrible entre les mains du colonel de la garde et du général de là, cavalerie , chargés conjointement de son exécution^

’ Des femmes , des enfants,. furent sou-^ mis à des tourments divers. On nçttoya la

DE l’histoire DE RDSSIE. l35

place -de leurs cadavres : on rangea devant le prince deux cents accusés , et autant de courtisans leur tranchèrent la-tête en poussant ^des cris d’applaudissement et de joie. Enfin fut amené un vieillard vénérable , que le tzar perça lui-même de sa lance'. Il se promena ensuite avec, une tranquillité féroce ; il examina froidement ses victimes , reconnut la tête du trésorier , l’insulta encore , et la trancha en deux de son épée. Lui-même se.transporta dans les maisons. des malheureux qu’il venait* de fah-e périr,, et fit appliquer devant ses yeux leurs femmes à diverses tortures , jusqu’à ce qu’elles eussent déclaré lés trésors de leurs époux. Trois jours après il fit encore trancher la tête à plusieurs personnages des mêmes familles , et portant encore sa fimeur sur les restes inanimés de sa haine, il les fi’appa de sa hache. Les corps abandonnés sur la place furent déchirés, et les os dispersés par W chiens. Huit cent, femmes furent no jéesJ. C’était un jeu pour Ivan de^’voir lentement couper par morceaux ,7 où plonger à dilFérèntes ‘reprises dans, des chau-

l54 , RÉSUMÉ \ J ■

dières beuiilahtés ceux qui lui étaient suspects. • '* -

Dans la guerre de Livonie , ayant pris d’assaut la Ville de Vittenstein , il '?n fit passer les habitants au fil de l’e'pée ; mais le commandant , et tous ceux qui avaient pu se soustraire à la première fureur du soldat , furent par son ordre embro-' cliés à des lances et rôtis impitoyablement. Quelques anne'es après, et dans la même contrée , il traita avec la même férocité' les habitants de Venden , dont l’héroïsme eût désarmé tout autre vainqueur.

Ils avaient mis le 'feu aux ‘poudres pour s’ensevelir sous les' ruines de leur forteresse. Ivan fit. pendre tous ceux qui u’a'- "vaient pu périr dans ce compum désastre. II. assiégea Volrnar; la place fut prise d’assaut , et ''tous les habitants périrent dans Içs supplices. ‘

Lorsque les Polonais , sous la conduite de leur brave . prince Etiéhne Bathorî , reprirent Polo^sk'én Lithuanie ^ ils apprirentyavec hojrreur les ‘cruautés exercées .par. les soldats d’Ivan, stir leurs prisonniers. Les uns avaient été* déchirés en

DE l’histoire de RUSSIE. 1^5

morceaux ; aux autres, on avait arrache , les entrailles ; d’autres' avaient été plongés dans des chaudières d’eau bouillante, les -mains liées derrière' le dos. G^èst ainsi que, suivant les mêmes auteurs,' les Russes assiégés Sokol remplirent de poudre et de poix le ventre des prisonniers , et qu’après.y avoir mis l^fet^, ils les jetèrent dans le camp des ennemis.

Lorsque pe terrible prince parut plié sous le fardeau des ans , les boïards et la nation entière jetèrent un regard d’espoir sur son héritier ; ils osèrent même conjurer le tzar de remettre à son fils aîné le commandement 'des troupes qui allaient marcher contre la, Polôgne. Ce vœu , si imprudemment exprimé, devint l’arrêt de mort de l’infortuné Tsarévitch ; son père le tua d’un coup de bâton ferréi Ce meurtre, ses causes et ses circonstances ont été racontés diversement; mais le fait qui reste, c’est qu’Ivan tua son fils. Bourrelé par le remords, il voulut , -dit-tm , se fa'ire moine par forme d’expiation ; car' il ne faut pas oublier de remarquer que cet horome.si cruel avait le genre de religion

l56 RÉSUMÉ • •

et toute la religion que les prêtres etisei> gnaient à cette époque, où l’on se rachetait de tout. Api;*ès ce dernier crime , Ivan fit distribuer de l’argent à tous ^es monastères ; il envoya même des sommes consi> dérables aux patriarches de là Grèce^C’est cette combinaison de tous les instincts de la férocité et de toutes'les faiblesses de la bigoterie qui l’a justement fait comparer ' à Louis XI. Au reste ils ont des rapports politiques non moins frappants que. leurs rapports moraux} car si l’un détruisit scs • grands barons , l’autre 'anéantit les knéès ou grands boïards. ' '

Ce prince si cruel était aussi très bouffon : autre rapport avec Louis XI; et l’art facile autant que méprisable d’amuser la table par de gprossiéres saillies fut à sa cour un moyen de parvenir. Mais ces avantages étaient compensés* par des risques fâcheux; et plus d’un boufifbn en titre ayant jtianqué de justesse ou de me-' sure, resta sous la table, tué d’un coup de couteau ; d’adtres en furent quittes pour la perte d’uné oreille. L’un d’eUx, à qüi le tyrah venait d’imposer ce châtiment , se

DE l’histoire de i^ussiE. iSy ,

prosterna sans laisser e'chapjper de plainte, et remercia son maître de cette marque * . de sa faveur. - f ' ' .

Quelquefois , lorsque le ,tzar voyait une • foule de .peuple rassembllé , ^il faisait lâcher les ours les plus vigoureux et les plus .voraces de sa mépagerie. Il riait avec son fils de l’effroi des malheureux poursuivis par ces animaux féroces, de la douleur des époux dont ils enlevaient les femmes , des cris des faibles mères qui voyaient étoufferct déchirer leurs enfants, sans pouvoir les seèourir. Si les parents des victimes de ce jeu barbare venaient se plaindre , on croyait leur faire grâce en leur donnant quelque argent et en les assurant que le prince et son fils s’étaient bien divertis.. •

Souvent, dans sa maison de plaisance, il faisait couvrir de peaux d’ôurs les malheureux qu’il voulait punir , lançait sur eux des chiens d’Angleterre dressés à cette chatee cruelle , et voyait avec joie déchirer ces objets de sa vengeance.

Si le tzar commettait de sang-froid de telles horreurs , quels devaient être le*

i58 . riiisuiviÉ

excès de sa cruauté quand elle ^e’tait anime'e par la haine ou p?ir le soupçon.

Mikail Voi’Otinski , dont to.ut le cHme était déposséder la principauté de Pronok, et de pouvoir sur ce domaine rassembler plusieurs milliers de soldats , périt dans les plus affreux supplices , et tous ses parents, toute sarace, furent exterminés avec lui. Lorsqu’il fut torturé, le tzar s’amusait à pousser lui-méme des charbons ardents sous cet infortuné. Tel fut aussi le »

sort, et pour une cause pareille^ d’un Chéremetef, seigneur de la ville de Kolomna. A défaut de griefs raisonnables et de motifs réels, on prétextait une conspiration contre la personne ou la puissance d’Ivan. C’était tantôt une opération de sorcellerie tantôt quelques vagues discours dont on les accusait. Les témoins et les bourreaux étaient toujours ce qui man-

• quait le moins pour cortsommer la perte des victimes ^ attendu que c’est parmi les

* courtisans qu’on les prenait.

,Dans l’affaire du malheureux Chéremetef , la rage' du tzar ne se borna pas a ^li, Apparemment il était aimé de ses vas>

■ DE L’HIStOrRE. D$ RUSSIE. 1 5g

saux-, et les malheureux habitants de Kolomna furent enveloppe's dans sa ruine.

Après avoir massacre la multitude ou renferma les habitants les plus considérables dans une maison qu’on fit sauter avec de Ja poudre; leurs femmes et leurs filles furent déshonorées avant que d’étres livrées à la mort. Les satellites du tzar dépouillèrent les femmes du peuple , et les chassèrent absolument nues dans un bois; là elles trouvèrent des hommes apostés qui les poursuivirent etjes déchirèrent à coups de fouet: la forêt .retentissait des cris lamentables de. ces infortunées. La veuve de Chércm'etef fut renfermée dans un monastère , et toute sa famille fut détruite. • *'.

-Arrêtons-nous: c’en est assez sans doute^ mais ce n’est pas le quart de toutes les monstruosités que les historiens des plus "impartiaux et les écrivains les plus tranquilles imputenl’à lyan IV, 'La religion', la, pudeur, non plus l’enfance et la vieillesse , rien n’était sacré pour lui. Souvent les fcmipes de ses sujets q'iïï^ avaient le malheur d’être belles , inopinément enle*

l4o . - RÉSUMÉ

vces , après avoir sery^ à scs plaisirs , puis à ceux des commensaux du palais , étaient rendues à leurs maris , si pourtant elles' n’avarent pas succombé aux exèés les plus infâmes ; mais la plupart étaient tuées ou noyées; quelquefois les cadavies de ces. infortunées étaient' suspendus à la porte* > de leurs maris ,‘^ou placés à table devant * eux pendant plusieurs jours.

Quand il rencontrait quelque femme dans les rues, il lui demandait quel était son mari , d’où elle venait , où elle allait ; et quand elle appartenait'à un homme qui ne lui plaisait pas , il lui faisait attacher ses habits et jusqu’à sa chemise autour du , cou , et l’obligeait à rester dans cette situation , jusqu’à ce que lui-même , sa cour, sa garde et tout le peuple fussent passés.

Enfin ce roi perfectionna l’espionnage , ' et dégrada .autant qu’il fut en lui par la terreur ét la bassesse le peuple qu’il voulut, d’ailleurs tirer du chaos de la barbarie. Ces tentatives de civilisation faites, avec succèSj ces* plans d’agrandissements suivis avec cbnstance J ces lois réformées, ces arts étrangers appelés au sein' de la

DE l’histoire de RUSSIE. l4l

Russie, ont paru à la plupart dès écrivains que l’histoire de ce prince a occupe's devoir former la matière «d’unè compensation pour ses inconcevables fureurs, ^ette'^ opinion ne saurait être la nôüe ; si ces fureurs étaient toutes seules dans le règne d’Ivati IV, s’il n’eût été qu’un monstre , ' on dirait qu’il fut un fou furieux , un insensé sanguinaire et la dignité humaine aurait moins à sonSrir de cet aveu : mais il faut reconnaître que toutes ces atrocités sortirent d’une tète qui n’était pas privée de logique, et assez vaste pour que toutes les idées pussent y entrer ,*inéme celles du bien (i). Ce sont les fruits du pouvoir absolu.

(i) sens l.a nécessité d’ajouter quelques observations pour prévenir les reproches de ceux qui pourraient m’aQcuserd’a voir donné trop d’espace au détail des crimes d’Ivan , et voudraient trouver ici l’occasion de ni’acqpser une fois de plus d’être un secret et perfide ennemi de la royauté , ainsi qu’ils l’ont fait déjà à l’égard des portraits d’un Pierre-le-Cruef, d’un Ferdinand V, d’un Philippe II, que j’ai traèés avec beaucoup de sincérité et non saûs quelque '

r tized yG(">glc

l42 RÉSUMÉ

Pour compléter ce tableau du règne d’Ivan , il nous reste à parler de la cqn-

retenue .dans moipt' Résum&^de C histoire d‘E$~ pogne. • : ' ,

D’abord je ''dirai que ce détail sur Ivan I V n’est point hors des proportions voulues. par mon plan , car le règne de ce prince est une des plus importantes époques de l’histoire de Russie ; en second lieu que -je n’offre reritablement ici qu’un résumé des horreurs de ce règne ; et à c'et égard l’exactitude de mon assertion peut se justifier à ^instant en ouvrant Lévesque, à qui j’ai textuellement emprunté tout ce que j’en rapporte.

Le désir de ne point prendre sur ma responsabilité rexposîtion de ces faits, si peu honorables pour les fastes dé la monarchie russe, m’imposait l’obligation de copier fidèlement , non seulement les écrivains qui ont puisé aux sources originales , mais encore ceux dont l’esprit , exempt de passion et d'animositë , inclinerait plutôt à jeter un voile sur les turpitudes de l’histoire de %e pays, qu’à les mettre dans un relief scandaleux* -Or , M.' Lévesque a parfaitement été guidé par cet esprit ; il se montre constamment favorable à la nation russe ét à ses souverains ;*on pourrait même lui reprocher

DE l’histoire de RUSSIE. ï43

quête de la Sibérie. Ce ne fut pas lë moins important dés évènements qiii signalèrent

d’abdiquer un peu trop la Aoblesse et fa sévérité de sa mission d’historien , à mesure qu’il se l'approche des temps voisins de celui où nous sommes. ' . *

LévesqUe cite constament à l’appui de sa narration pour le rë^ne d’Ivan les autorités de Kourbskoi , de Mûllêr, de Possevin, et enfin des manuscrits originaux qu’il avait consultés dans les dépôts de Saint-Pétersbourg.

D’autres écrivains qui ont tracé avec la même ‘Sincérité , mais peut-être avec une indignation trop passionnée , Phistoire de cet épouvantable règne', se sont prévalu du témoignage de Péri, Oléarius , Oderbon et de plusieurs autres écrivains du Nord; et voici comment s’exprime un auteur français de notre temps , quî paraît avoir puisé sa conviction dans leurs ouvrages.

■ Péri , Qléarius , Oderbon ,’et plusieurs au- 'tres écrivains qui n’ont pas encore été démentis avec ' preuves • s’accordent tous à représenter Ivan IV comme surpassant , par sa méchanceté 4 Phalaris:, Néjron , Dotoitien , etc. Oderborn aasare que c'étàit une volupté audcssüs de tout pour ce czar de voir couler du sa'ûg, et d’entendre gémir les nttalheureux

l44 ’v RÉSUMÉ^ •' • ' •

son époque ÿ ni surtout le moins singulier. , Cette conquête , fruit de Pheüreuse au-

qu’il avait coudamnés aux supplices. Pour se délasser des fatigues du siège d’une ville qu’il venait de prendre, a^sis dans la place publique au milieu des morts et'des mourants entassés, il faisait venir de jeunes citoyennes , les plus belles et les plus sages , et les livrait au soldat pour Être déshonorées en sa présence ; puis les mêmes soldats avaient ordre de torturer jusqu’à la mort la jeune fille évanouie dans ces infâmes embrassements.'

a On le vit plus d’une fois arracher lui-nàême du pied des autels l’épouse tremblante , et la déshonorer en présence de sou époux ; puis la lui rendre en disant ; Les ^ujets ne doivent avoir que les restes de leur seigneur et maître.

» Dans la ville d’Ascerad , il livra cinq cents jeunes femmes à la brutalité du soldat avant de leur ôter la vie. Quant aux jeunes hommes , il en mutila lui-même une bonne partie, pour soulager scs bourreaux, fatigués d’exécutions. » {Hist. de Russie réduite , aux faits importanis.)

Eh un. mot, tous ceux qui ont 'parlé d’Ivan sont una voce sur son incroyable férocité. Tous les nationaux , copistes ou abréviatcurs , tiennent sur ce prince le ,mômc langage. Il n’y a

. DE l’histoire de RUSSIE.

dace d’un cbef de voicttjrSÿ oc'pouivait être pure de cruautés ni.de crimes ,

pas jusqu’aux^ Uiaves côtnpilateurs qui ont, donné sons le nom de feaufes, des' ramassis de morceaux' d’histoire f qui n’aient en dépit de’ leur titre, fait profit de ces monstruosités. Ainsi les traits que nous venons de raconter ne forment pas le chapitre le moins remarqnable des Beautés deB^ùstoirede iBussie publias avec tant d’autres par le libraire Eyinery.

Eîchhorn, qïie j’ai cité quelquefois, parait tenir pêu de compte du sang verâé, et-voit plutôt dans Ivan fV le restaurateur de’ son pays que le tyran sanguinaire ; ou plutôt l’un semblé loi faire -otiblier l’antre. Aussi se borne-t‘il à dire,, avec sa froideur et sa briëyetë accoutumée : « Les nombreox-ennemis extérieurs d’Isvqn, et les. mutineries de ses peuples, ou les

• complots de ses nobles, l’obligèrent à préser* » ver-son trône et sa vie par des mesures sévères, » et ces rigueurs lui ont fait donner le nom de> » terriffle:^ 'jnalgré toutes les preuves de dôu-

• cenr et, de clémence qu’il a pu donner d’aM-

lleuvs.» .

11' faut convenis qu’e»^ adoptwt avçc confiance* cetté courte et singuliëfê appréciation, on .prendrait .du reguè cTJltda une idée bien - • i3 ■'

• i46 RÉSCMÉ I

pourtant il serait possible de la iRiire passer pour un exemple de morale à côté des expéditions commandées perSbnnellement par Ivan. *

. Jermak Timofoow , l’un des ataraans ou chefs des Cosaques du Don , avait long-temps désolé par ses déprédationsles bords du Volga et ceux de la mer Caspienne. Les marchands et leS; ambassadeurs étrangers ne pouvaient plus traverser ces contrées. En 1577, des troupes envoyées par le tzar donnèrent la chasse à ces brigands , en détruisirent une partie , et dispersèrent le reste ; mais le' plus < grand nombre de ces fugitifs remonta/ I la Kama, sous la conduite du chefque nous venons de nommer. Arrivé à Orel , petite ville qui appartenait alors aux Strogonoff^

^éloignée de relie qn’en ont les Russes les pins instruits de Thistoire de leur pays. Mais £ichhorn trahit plegmatiquemeot la vérité en bien d'autres endroits, et il faut qu’il ait été placé sons des influences bien redoutables' pour re- ‘ ciller ainsi devant l’obligation de dire ce qui était pibbablement sa véritable pensée.

DE l’histoire de RDSSIE. lî^’j

il obtint de'^ces riches niàrchands qui tra* fiqaaient avec les Tatars de' la 'Sibérie , des guides ét des secours pour y péue'trêr^ et s’en rendit le maître après avoir triomphé par une prodigieuse constance > des obstacles qu’il trouva dans les barrières naturelles qui défendaient cette comtrée, et dans la valeur de s^ habitants.

Le nbm de la Sibérie n’excite ordinairement dans notre ^esprit que l’idée des glaces et des |frimas ; .ou' se figure une terre malheureuse où l’homme , non plus le favori, mais le proscrit de^ la nature , épuise l’Inclémence et le courrqux de tous éléments. Il y a de l’exagération dans ces notions généralement accréditées. La Sibérie n’est point de^ plus misérable de tous les pays. Les. végétaux ne peuvent croître sur un, sol de fer'; mais le renne, supplément aux forces de l’homme , chipme le bœuf et le cheval le sont ailleurs, nourrit de son lait, de son sang et de sa chair le Sibérien dont il porte les fardeaux. Des forêts immenses , abondantes "en gibier, des rivières nombreuses, aboh- ,dantes en poisson , fournissent encore des

» «. • l48 ' RKSUfliÉ.

inoy^is de subsistance inépuisables. Enlin, les plaines méridionales de là Sibe'rie sont d’une étonnante fertilité’.^ ^

Le sein, de la terre prodigue d*autres trésors. Il renferme en grande quantité des dents d’éléphant j c’est l’ivoire fossile débris d’un âge reculé et sans doute de quelque grande^catas'tropbe physique ; des mines abondantes , dont plusieurs fournissent de l’or , et d’autres des pierres précieuses. Ses riches foorriu-és , refusées au reste de la terre , sont l’objet d*une cupidité plus vive encore , et feraient seules la matière d’un vaste et opulent commerce

pour cette contrée , si elle existait comme • 1 • *

état indépendant. ^

Mais où ne pénètre pas la rage ambi- .tiêuse de la domination ? où ne s’étend pas le bras ravisseur du despotisme ? Vainement la nature avait placé la liberté du Sibérien sous la. protection d’un ciel rigoureux ; le gouvernement russe ne pouvant, pas coloniser et peupler ce pays, en lit son enfer. C’en est un pour les condamnés , habitués à d’autres latitudes; et c’est là , c’est aux environs de Tobolsk

Digilized b7 O :i

DE l’histoire de RUSSIE, mjfj

que , de règne ejfï règne , les victimes de leur propre ambition ou des ^rreüi^ et des oppressions ministérielles , d’iHustres exilés ou des criminels vulgaires, viennent expier leurs torts et,ceu\de leur'^ destinée. - *

, On est d’abord frappé, dans rbistoirc ‘ de cette conquête , des é^inguliers rapports qii’elle présenté avec celle des jBspàgnols en Amérique , dont la découverte avait lieu à peu .prés au même temps; comme si le seizième *^siécle avait été privilégié entre toutes les époques , et que le monde ddt alors s’agrandir de' tous les côtés de • vant les pas de, tous ceux qui oseraient marcher. •'

Ici , comme en Amérique', un chef , un Gortez sauvage , suivi de prêtres y ‘ et mêlant comme r£spqgnol les pratiques de la superstition aux actes de la férocité , forçant .des- soldats ivres 'de carnage, et chargés de sanglantes dépouilles, de nir s’asseoir à la table du saint sacrifice de la niesse f sdbjuguedes populations considérables , avec une q>oignée d’aventuriws audacieux.; car Jermak , parti avec six

xSfcO RÉSUMÉ

mille Soldais acheva ses victoires avec moins de quinze ce.nts. il eut , comme les conquéranls espagnols , toutes les ressources du courage , de la ruse , disons même ilu ge'nie , et il trouva dans les Tatprs de plus redouUibles adversaires que les sujets de Montezuma ou ceux des Incas.

Des deux côtés les armes à feu produisent le spectacle d’un grand étonnement parmi les naturels du pays; mais au nord comme au midi , le dévouement le plus énergique et le plus touchant défend le .soi natal, envahi par des étrangers perfides et cruels. Les Sibériens, les Vogoule^, les Kirguis j les Sanioïèdes même', tant la patrie est chère au cœur de l’homme I luttaient pour leurs stçppes infécondes et pour leurs marais glacés avec la même ardeur , avec la mênie intrépidité de désespoir , que les Péruviens et Jes Mexicains pour leurs magnifiques contrées. Le résultat fut le même pour les uns que pour les autres. Quant aux conquérants , leur sort n’a pas été pareil. Cristophe- Colomb et Fernand Cortez , tous deux grands hommes , essuyèrent l’ingratitude et le

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DE ’li’HISTOIRE * DE ^RUSSIE. l5l

me'prft de leurs princes. Jermak , bandit féroce , que ses rapines et ses meurtres avaient destiné au glaive deS lois, alors qu’ij cherchait la Sibérie , ‘ Jermak fut comblé d’honneurs et de grâces par le tiar. Ajoutons pourtant que; ce' chef de Cosaques, après avoir subjugué le pays et établi à Sibir le centre de sa domination ^ dépêcha vers le monarque. russe un’de ses oJQiciers pour l’informer de ses aventures et lui faire hommage de sa conquête. Par cet acte d’uzm sagesse bien digne d’étre remarquée il obtint sa grâce , celle de ses compagnons , et assoira la conservation de sa fortune (i).

(i) Depuis la conquête , la Sibérie avait toujours été un pays très miséfrable et très négligé» Après la bataille de Pultava, Pierre-le-6rand y exila dix mille prisonniers suédois , officiers et soldats'. Ceux-ci, presque tous hommes de cceur et dé mérité, forcés de lutter contre uné nature avare et un climat rigoureux, y déployèrent tant d’industrie et d’énergie, qu’ils vainquirent tous ces obstacles ,, au-delà de ce qui semblait possible. Des colonies de Russes , de Polonais, de Tartares, envoyées depuis parle

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MOEURS ET uSACES DES RUSSES

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