‹ Rétif de la BretonneChapitre 14 sur 28 · FILLE GALANTE AVANT LE MARIAGE · texte numérisé non relu

FILLE GALANTE AVANT LE MARIAGE

Un second dimanche de septembre, jour auquel la moitié de Paris va s'étouffer à Saint-Cloud, deux hommes étaient assis sur le quai du Louvre, attendant une compagnie qui leur plût, pour entrer dans un batelet. Tandis qu'ils regardaient s'embarquer les pèlerins, et surtout les aimables pèlerines du plaisir, il en vint une très bien mise, et très jolie. Elle paraissait embarrassée, et regardait d'un œil avide le monde qui s'entassait dans les batelets. Un des deux hommes dit à Tautre. — Parbleu, je crois connaître cette femme-là ! c'est une ]y[me Pocimon, cette jolie mercière du Quai de Gèvres; elle est seule ; peut-être attend-elle son mari : je vais l'aborder, et nous prendrons le même batelet. L'homme se leva, et fut à la jeune dame de l'air le plus poli, pour lui faire sa proposition. Elle l'accepta, et les deux hommes lui tinrent compagnie jusqu'à ce qu'elle voulut partir. — Je crains, dit-elle au bout d'une demi-heure, que la personne que j'attends ne m'ait devancée : entrons dans le premier batelet ; je la rejoindrai à Saint-Cloud. Celui des deux hommes qui la connaissait, en fut ravi : depuis très longtemps il était amoureux d'elle, sans jamais avoir trouvé l'occasion de lui découvrir ses sentiments.

Il est vrai, que lorsqu'on nourrit dans son âme une passion contraire aux bonnes mœurs, on doit rougir de la montrer. Cet homme, qui se nommait Fistcr, donna la main à la jolie mercière, et ils entrèrent tous trois dans le batelet, [qu'il fît partir sans attendre que les seize places fussent remplies. Ce furent en chemin les propos les plus agréables, les compliments les plus flatteurs. L'aimable marchande les méritait ; car non seulement elle était jolie, mais elle avait toutes les grâces qui peuvent rendre une femme attrayante. Fister en éprouvait plus que jamais tout le charme. Enfin, dans la crainte oii il était de s'en séparer, il trouva qu'on arrivait trop tôt à Saiiit-Cloud. Ils débarquèrent, et l'amoureux Fister pria la jeune dame de permettre qu'il l'accompagnât, jusqu'à ce qu'elle eût rencontré la personne à qui elle avait donné rendez-vous. La jolie mercière se rendit à ses instances, quoique avec quelque embarras ; car elle n'aurait pas voulu qu'on vît celui qui se faisait indécemment attendre. On parcourut les auberges et le parc, sans trouver l'homme. — Si ce n'est pas une affaire indispensable, madame, qui vous amène ici, lui dit le complaisant Fister, il n'y a rien de malheureux dans votre aventure ; nous serons enchantés d'avoir l'honneur de vous conduire ; vous ferez l'agrément de notre promenade.

Il fallut bien que la jolie mercière en passât par là. On retourna dans le parc ; on vit jouer les eaux ; l'appétit vint ; on parla d'aller se rafraîchir. Fister commanda un excellent dîner, et en attendant il redoubla d'attentions pour la jolie mercière. Enfin on servit. Ce fut après que l'agréable parfum des mets, et la sève d'un bourgogne réjouissant, eurent fait circuler la gaîté dans les veines, que la belle parut entendre avec quelque plaisir les douceurs du passionné Fister. Elle en fut dix fois plus belle ; un aimable cnjoiiment prêta son

charme à sa ligure arrondie, el elle aelieva de tourner la tête à son adorateur. Enfin, comme si le sort eût voulu mettre le comble aux vœux secrets de Fister, son ami fit rencontre d'un mercier de la rue Galande, qui avait amené à Saint-Cloiid sa femme et sa belle-sœur, toutes deux très aimables : cette trouvaille fut d'autant plus heureuse, que la dernière de ces deux dames était aux yeux de Blnct (c'est l'ami de Fister) ce qu'était la jolie Pocimon à ceux de son camarade. On se réunit avec empressement à une compagnie que Binet était sans doute venu chercher ; cet heureux amant donna la main à M"^ Geofrin ; chacun eut sa chacune ; on s'égara seul à seule dans les allées les plus solitaires, et lorsqu'on fut las de la promenade, on s'assit sur la pelouse en un groupe, mais pas si serré que chaque couple ne pût jouir de l'aparté, quand il le jugeait à propos. On s'amusa là jusqu'à la chute du jour. Alors on regagna lentement le rivage, pour se rembarquer. M'"*^ Pocimon dit qu'elle avait peur de l'eau le soir. Un fiacre vide se trouva par hasard ; on eut le bonheur de l'avoir, à cause du mercier qui en connaissait le cocher, son voisin : on y monta, et l'heureux Fister eut le plaisir de tenir sur ses genoux celle qu'il adorait.

On partit à la barbe de dix-mille jaloux, d'autant de jalouses, et on roula gaîment. Tout alla bien, jusqu'au bas de la montagne des Bonshommes. Le galant Fister ne se sentait pas de joie, et il se félicitait, avec son ami, d'avoir eu la pensée d'aller à Saint-Cloud : mais au bas de la montagne des Bonshommes, le malheur voulut qu'une des deux rossinantes s'abattît; il fallut descendre pour la faire relever ; et son maître, qui vit bien que c'était la fatigue, pria qu'on laissât prendre une demiheure de repos à ce pauvre animal, auquel il donna du pain trempé dans du vin. Pendant que tout cela se faisait, les trois couples, sûrs de leur voiture, se promets

naient le long de la rivière, en se tenant de doux propos. M™^ Pocimon s'appuyait mollement sur le bras du tendre Fister : la jolie belle-sœur du mercier en faisait à peu près de même sur celui du tendre Binet ; tandis que le mari et la femme, laissés à eux-mêmes, se côtoyaient froidement. Une voiture bourgeoise vint à passer, dans un moment où la jolie mercière riait assez haut. La voiture s'arrêta ; une voix en sortit : — Mais, je crois que c'est elle ! c'est M"^^ Pocimon ? Silence : la jolie mercière interdite, ne pouvait, ou ne voulait pas trouver de voix pour répondre. Un homme ouvrit la portière, sauta de la voiture, et vint à Fister, qu'il regarda sous le nez, ainsi que sa compagnie. — Quoi ! Madame, dit-il à la dernière ! vous me promettez, et vous allez avec d'autres ! — Je vous ai attendu. Monsieur ; ces deux messieurs en sont témoins, et je suis partie avec eux, comptant de vous trouver à Saint-Cloud

— Vous avez été à Saint-Cloud, Madame ? — Oui, Monsieur : nous attendons ici notre voiture, qui a été forcée de s'arrêter. Pendant cet entretien, les deux autres couples s'étaient approchés ; de sorte que M^^^ Pocimon se trouvait entourée de deux jolies femmes, à qui elle avait beaucoup plu, et qui la connaissaient pour l'avoir vue dans sa boutique, et de trois hommes. Ce fut au milieu d'un cercle aussi respectable, que l'homme du carrosse bourgeois prit la jolie mercière par le bras, en lui disant : — Montez dans ma voiture, Madame la

b ! fil lâcha ce mot grossier, où les ss sifflent si

rudement). M™^ Pocimon avait l'air de vouloir s'excuser.

— Ce monsieur est-il votre mari, Madame ? lui demanda Fister. — Non, Monsieur. — Quoi ? vous n'êtes pas le mari de Madame, et vous vous donnez de ces airs-là ! Remontez vous-même dans votre voiture, mon ami, ou vous allez voir qui nous sommes. Un soufflet fut là réponse du brutal. Heureusement on n'avait pas d'épées.

Trois bras levés ropoussèrcnt vigoureusement rinjurc. LMioiiinic du carrosse boui'gcois, forcé de se retirer, vomit des horreurs contre la jolie mercière. Fister la voulait venger : mais ses amis, et M'"*^ Pocimon ellemême le retinrent. Alors un ami de l'insolent, qui était dans la voiture avec une femme, accourut à son secours: la dame elle-même descendit, et vint faire à la jolie mercière les reproches les plus amers, accompagnés par ci par là d'expressions qui ne marquaient pas une éducation distinguée. Cependant l'homme qui avait souffleté, se réclamait d'un prince [Condé). — Tu devrais rougir, lui dit Fister, de profaner un nom illustre, en le faisant servir de titre à ta brutalité ! Gomme les deux hommes n'étaient pas les plus forts, ils remontèrent dans leur voiture avec leur dame, et la jolie mercière resta parmi ceux qui venaient de la défendre. Le fiacre se trouva prêt ; on partit.

Cette journée était destinée aux événements malheureux pour la jolie mercière. Le reste du chemin elle fut triste, et tout ce qu'on put lui dire pour l'égayer ne fit aucune impression sur elle : auparavant elle répondait aux serrements de main de Fister ; mais depuis ce moment, la sienne demeura comme morte. On descendit à leur porte le marchand et la marchande de la Place Maubert, ainsi que leur aimable belle-sœur, et les deux amis remenèrent la jolie mercière. Mais comme ils allaient arrêter à la porte, elle aperçut les deux hommes dont on l'avait débarrassée en chemin ; elle s'enfonça dans la voiture, et ne fit pas le signal d'arrêter, de sorte qu'on passa outre : elle n'en dit la raison que lorsqu'on fut à quelque distance. — Gomment ! s'écria Fister, cet insolent empêche?*ait Madame de rentrer chez elle ! Il descendit de voiture avec son ami, et ils revinrent à pied à la porte que la jolie mercière leur avait indiquée: ils y virent effectivement les deux hommes, qu'ils écar-

tèrent pour entrer dans la maison. L'amant de M*"^ Pocimon les reconnut pour lors, et il voulut se fâcher. Mais les réponses vigoureuses de Fister, le monde qui s'amassait autour d'eux, et la force de la raison, l'obligèrent de quitter la place. Fister fut chercher M^^ Pocimon, qui gagna enfin son appartement.

Les deux amis, en sortant, rencontrèrent à la porte le mari de la jolie mercière, et le galant, qui rentraient ensemble. — Les voilà ! dit ce dernier. — Il est vrai, nous voilà : qu'en est-il ?... Vous agissez en enfant, mon cher, et de la manière la plus ridicule. Sans attendre la réponse de cet homme, qui se voyait forcé de contraindre les mouvements de sa rage, à cause de la présence de Pocimon, Fister expliqua au mari comment les choses s'étaient passées. Celui-ci qui ne vit rien là qui dut beaucoup le satisfaire, traita la femme si mal, qu'elle fut obligée de s'évader. Fister avait les yeux sur tous les mouvements : il la suivit, et la vit entrer dans l'allée d'une maison voisine, oii il eut le temps de lui dire un mot. Il revint ensuite se montrer au mari, qui se disposait à courir après sa femme. Dès que ce dernier se fut éloigné, Fister alla joindre M'"^ Pocimon, qui le pria de la conduire chez sa mère.

La bonne dame était au lit, mais la fille de boutique et une jeune sœur étaient debout. M'"^ Pocimon ne désirait que le repos ; elle prit congé de Fister, que la fille de boutique reconduisit. Par un hasard assez heureux, Fister connaissait un peu cette fdle, qui lui demanda tout bas par quelle aventure il se trouvait avec M™e Pocimon ? Il répondit à cette question en deux mots. La fille de boutique se mourait d'envie de parler ; mais elle n'en avait pas le temps ; elle dit à Fister de revenir le lendemain, savoir ce qui s'était passé. C'était bien ce qu'il demandait ; et la fille de boutique ne faisait que prévenir son désir.

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Le lundi vers les trois heures, Fister passa devant la boutique de la jolie mercière : il l'y vit parée, l'air content. Il la salua, elle lui sourit. Sa surprise fut extrême : mais il ne la témoigna pas, il se contenta de la féliciter sur la tranquillité où il la voyait. — Ce sont de petits nuages qui se dispersent , lui réponditelle, je me suis réconciliée avec mon mari, et avec M. de Bourbonnais; ils ont tous deux goûté mes raisons, je ne suis jamais plus forte contre ces gens-là que lorsque je suis seule avec eux. Fister lui témoigna sa joie de cette heureuse tournure qu'avaient prise les choses, et lui demanda permission de la voir. « Je le veux bien, répondit-elle, mais il ne faut pas que ce soit ici, vous en sentez la raison; faisons mieux : nous nous verrons chez vous. Fister, ne pouvait manquer d'accepter ; mais tout ce qu'il entendait lui donnait une singulière idée de M*"*^ Pocimon. Il la quitta, parce qu'elle parut inquiète, et il alla trouver la fille de boutique de la mère.

Cette' bonne dame était mercière comme sa fille, et fort dévote. Ce jour-là, elle se trouvait indisposée ; elle gardait la chambre et sa fille cadette, jeune personne d'environ treize ans, était auprès d'elle à lui faire de pieuses lectures ; de sorte que la fille de boutique se trouvait seule au comptoir. Elle fut charmée de voir Fister, qu'elle estimait beaucoup. Il s'assit à côté d'elle, en lui témoignant sa joie et sa surprise d'avoir trouvé M™^ Pocimon aussi gaie que s'il ne fut rien arrivé I « Elle est accoutumée à ces scènes-là, lui répondit M'^^ Petite elle en a de pareilles au moins une fois par semaine. Je veux vous la faire connaître : après cela, vous vous lierez avec elle si vous le jugez à propos. D'abord, je vous dirai que nous sommes brouillées. Madame, lorsqu'elle était fille, m'empruntait tantôt pour avoir un colifichet, tantôt un ruban, et jusqu'à des

chaussures. Car en courant pour ses allures, elle usait le double d'une autre, et sa mère, qui est avare, aurait ouvert les yeux, mais au moyen de mes suppléments, Mademoiselle, après avoir abîmé une paire de chaussures à courir les bals, se montrait le lendemain avec ceux que j'avais payés, qui n'ayant été mis qu'une ou deux fois, paraissaient neufs. 11 avait été convenu entre nous, que me gênant pour elle, et m'ôtant tout ce que je pouvais de mes profits, elle me rembourserait après son mariage, qui se mitonnait dès Iprs, et me ferait un petit présent. Mais à peine ai-je pu ravoir mon avance ; car elle me redoit encore. Mais c'en est trop là-dessus : je vais vous faire l'histoire de M"^ Julie.

« Je suis entrée chez sa mère en qualité de fille de » boutique, il y a environ six ans. Julie était alors de » l'âge de sa petite sœur, que vous venez de voir auprès )) de la mère. Elle était jolie comme vous pouvez vous » l'imaginer, et moi-même je pris de l'inclination pour » elle ; j'aurais voulu être jeune homme, je n'en aurais » jamais eu d'autre. Mais la figure est bien trompeuse ! » M'^'' Julie était chatte, fainéante, menteuse, qualités » qu'elle devait en partie à l'éducation de madame sa » mère, toujours préchant, toujours grondant, épar- » gnante avec lésine, et laissant manquer du nécessaire : » ce qui obligeait à la voler pour se donner quelque- » fois le superflu. En grandissant M'^^ Julie montra des » dispositions assez décidées pour le petit métier qu'elle )) fait aujourd'hui ; elle souriait à tous les hommes qui » venaient à la boutique le matin, avant le lever de sa » mère, et pour peu que ce fût une figure passable, elle » avait des façons qui donnaient des espérances. Aussi » avions-nous un monde le matin, et souvent personne » dans le reste de la journée. Tous ces gens-là n'ache- » taient pas toujours, mais cependant ils prenaient de » temps en temps quelque chose, et c'était là que Julie

» faisait ses coups, de mon consentement, car elle ne » pouvait rien faire sans moi . Un jour nous manquâmes » d'y être prises ; la maman avait compté un certain » article que nous avions vendu ; de sorte qu'elle » s'aperçut que sa fdle ne lui rendait pas un compte fi- » dèle ; ce qui nous attira une algarade assez humi- » liante. Nous prîmes un autre biais : comme ceux qui » achetaient le matin venaient pour voir la jolie mer- » cière, nous crûmes devoir mettre un prix à leur curio- » site, en leur vendant plus cher. Nous ne nous en » tînmes pas là : tandis que la demoiselle faisait la belle » conversation, je feignais de prendre de l'humeur, en » disant que tout ce monde-là n'achetait rien : ce qui fut » cause que pour me contenter, on faisait toujours » quelques emplettes, sinon tous les jours, au moins de » deux l'un. Je vendais bien mes coquilles, comme vous » pensez ! et comme c'était par mon industrie, j'avais » soin de ne pas mettre dans le comptoir le fruit de mon » travail. D'ailleurs, consciencieuse comme elle l'était, » madame aurait trouvé fort mauvais que je survendisse » journellement. Ce fut par ce moyen que nous survîn- » mes à mille petites dépenses que M^^^ Julie était » obligée de faire pour être mise un peu passablement, » avoir des bijoux, des odeurs, pour payer les fiacres, » quand elle voulait aller au loin, etc.

» Ce qu'elle aimait le plus, était le bal ; en second » lieu le spectacle ; puis la parure ; venait ensuite la » friandise, après laquelle marchait l'envie de courir et » de se montrer aux promenades. Mais il y avait un » embarras ; on ne pouvait se mettre à son gré, sous les » yeux de la maman, qui, outre qu'elle ne l'aurait pas » souffert, aurait découvert le fond de nos ressources. » Il vint à Julie une excellente idée ! Ce fut de louer )) une chambre dans la nouvelle Italie^ que nous meu- » blâmes : je lui avançai, à cette occasion, presque toute

» ma part de nos petits profits. Julie sortait de chez sa » maman les dimanches et fêtes proprement mise, sous » prétexte d'aller à l'église, chez son frère, chez sa » sœur, etc. ; elle se rendait à sa petite chambre, où elle » mettait une robe garnie en gaze ou en dentelles, sui- » vaut la saison ; elle relevait son teint, un peu pâle, )) avec une idée de rouge ; elle sortait charmante, et non » reconnaissable, pour aller briller au Palais-royal, au )) bal, à la foire, etc. : elle était conduite tout par là par » ceux de ses adorateurs qu'elle préférait, et à qui nous » avions confié le secret de la petite chambre. C'est » ainsi qu'elle a passé les trois plus belles années de sa )) jeunesse, nageant dans les plaisirs, tandis que sa )) bonne mère la croyait retirée, tranquille, ou à l'église : » car j'oubliais de vous dire que, lorsque M^^® Julie allait » passer la nuit au bal, je la faisais sortir, et rentrer ; » le lendemain, je la disais malade, et elle dormait jus- » qu'à l'heure du dîner, que je lui portais un bon potage » dans sa chambre, avec soit un poulet, soit une per- » drix, qu'elle m'avait fait commander chez le rôtis- » seur.

» Cependant son mari actuel, qui ne savait pas ses » petits déportements, et qui la croyait toujours sous les » ailes de sa mère, commençait à lui faire l'amour pour » le mariage. M"® Julie le ménageait pour le besoin, » quoique au fond, elle s'embarrassât très peu de lui ; » car j'étais sa confidente : elle lui tenait la dragée haute, » au point que jamais il ne lui touchait la main que par » dessus son gant; et lorsqu'il voulait quelquefois l'em- » brasser, elle le repoussait avec une sorte de frayeur, » en lui disant : « Eh ! mon Dieu, Monsieur ! vous êtes » donc un libertin ? Le pauvre Pocimon se retirait à )) quelques pas tout honteux.

» M"*^ Julie, la dernière année qu'elle a été fille, se » voj^ant un amoureux prêt à l'épouser, fut beau-

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» coup moins retenue qu'elle n'avait encore été : mais » pour ne pas nuire à notre pelil commerce du matin à » la boutique, elle s'y monlrail plus sévère que jamais : » nous avions eu la précaution d'en écarter ceux qui » devaient la voir dans la chambre particulière qu'elle » avait louée. J'eus ma part des peines qu'il fallut pren- » dre pour les empêcher de s'y remontrer : M"e Julie » me promettait alors monts et merveilles ; mais je n'ai » eu que la peine. Cependant la chambre de la nouvelle » halle ne suffisant plus, nous en louâmes une autre » derrière Saint-Jean~en-grève ; et ce fut là que M"° Ju- » lie donna ses rendez-vous à son plus cher favori, un » certain homme que vous devez connaître, le plus grand » scélérat de Paris, puisqu'il fait lui-même ce ({u'il est » chargé d'empêcher. Ce tut celui-là qui fendit la glace » comme on dit ; après quoi ceux de la nouvelle halle » eurent leur tour. Mais dès qu'il y en eut eu cinq ou » six de favorisés, tous les autres voulurent l'être ; » de sorte que la pauvre Julie eut fort à faire ! et ce ne » fut pas le pis : c'est que les amoureux de la boutique » en eurent vent, il fallut les ménager, et autant de favo- » risés, autant de perdus pour le profit ; ils n'achetaient » plus rien : en trois ou quatre mois, nous n'eûmes plus » de pratiques.

» Voyant comme Mademoiselle allait, par l'intérêt que '. je prenais à elle, je veillais à sa taille, ou plutôt à ce » qui pouvait la déranger ; tous les jours je m'informais: » car quand on a un peu vécu, on fait un peu de tout ; » je vis les choses à temps, et je dis à M"'' Julie : — Vite » au mariage ! il ne faut pas ici barguigner : avez-vous » quelqu'un de prêt que vous aimiez mieux que Poci- » mon ? — Eh ! mon Dieu non ! répondit-elle, par mal- » heur : — Est-ce que vous n'en voulez pas ? — C'est » un nigaud. — C'est bien là un défaut pour un mari ! » allons, déterminez-vous ! il faut le prendre, il est

» temps. Elle voulut auparavant sonder les plus nouveaux » de ses amoureux, mais pas un ne mordit à la grappe : » si bien qu'elle fît entendre à Pocimon, qu'elle se ma- » rierait avec lui, s'il l'en priait bien fort. Le mariage » se fit donc ; et il était temps de toutes façons : la bourse » était vide, et autre chose s'emplissait à vue d'œil. » Elle accoucha au bout de sept mois, et l'enfant res- » semble à son père comme deux gouttes d'eau.

» M"'' Julie avait une assez jolie dot; son mari en » apportait une pareille : ainsi madame brilla tout à son » aise. Je crus qu'elle allait me payer, mais elle ne me » donna que des espérances. Son mari était marchand » mercier ; elle leva une boutique de modes, où elle se » pavanait tous les jours, avec du rouge, des mouches, » etc. La dot, et le bien du mari ont duré deux ans : le » pauvre Pocimon, à ce terme, s'est trouvé à sec. Il a » cru que la boutique de madame était fournie ; point du » tout ! mais, en place, sa garde-robe l'était assez bien. » Il y a eu des querelles dans le ménage ; la dame a » cherché des ressources, et elle a trouvé l'homme d'hier, » auquel elle a exposé ses petites affaires. C'est lui qui » l'a soutenue, et qui lui a conseillé de quitter le com- » merce des modes, qu'elle sait très bien porter, qui lui » vont à merveille, car il faut lui rendre justice, mais » qu'elle n'entendait ni à faire, ni à vendre, et lui a levé » une boutique de mercerie. Mais après ce qu'elle a fait » étant fille, vous croirez facilement que, malgré cette » connaissance, elle a continué ses allures. Elle dispo- » sait sa marchandise dans sa boutique, avec le plus » d'avantage qu'elle pouvait, et elle trouvait chaland de » temps à autre. Elle me confiait toutes ses petites » affaires, et je lui faisais quelquefois des remontrances, » pour son intérêt ; car elle s'exposait beaucoup, soit » pour la réputation, soit pour autre chose. Je vais vous » en donner une idée. Il y avait alors à Paris un vilain

» homme, assez bien nommé Nà^ret ou Regret y car il » était presque mulâtre, et on était toujours fâclié de » l'avoir connu ; il passait journellement devant la bou- » tique, et lorgnait Julie d'une manière très affectée ; la » mine ridicule de cet original la fit d'abord rire aux » éclats : il s'en aperçut, et il s'enhardit par ce qui au- » rait dû le rendre honteux ; il entra, en riant de lui- )) même, et débita, sinon des galanteries, du moins des » obscénités assez crues. M™® Pocimon en rit. Elle dit » qu'elle aimait à lire : il offrit de lui prêter des Romans » d'une lecture piquante, tels que la Capucinade, Lucette, » les Mille et une folies, etc. Elle accepta, et les livres » furent apportés le lendemain. M"^® Pocimon, à qui la » lecture avait un peu formé le goût, trouva ces bons » livres misérables, et les rendit sans les achever : il » se trouva par hasard que ce jour-là Nègret ou Regret » avait sous son bras, les huit volumes de M*"*^ Riccoboni ; » pour se sauver du naufrage, où l'avait exposé son » mauvais choix, il pria la jolie mercière de vouloir » bien essayer de ces nouveaux ouvrages. Elle les prit » nonchalemment. Le lendemain, à peine daignait-elle y » jeter un coup d'œil : mais elle n'y eut pas plutôt mis » le nez, qu'elle ne put les quitter ; elle les acheva tout » d'une haleine. Ils lui plaisaient tant, qu elle renvoyait » les galants, et ne voulait pas se déranger tant que la » lecture dura ; c'est-à-dire environ huit jours.

» Regret ne reparut que le huitième, tout tremblant, » Mais quelle fut sa joie et sa surprise de voir M'"^ Po- » cimon, enchantée, prête à lui sauter au cou ! Il lui en » demanda le sujet : — Ces livres sont charmants ! Ha! » monsieur Regret ! que je vous remercie. Si une fille » les lisait, ils lui feraient regretter de n'être plus hon- » nête. — Ce n'est pas là mon compte, répondit Regret; » je prête des livres pour attendrir le cœur, et disposer » une belle à m'écouter. — Ha bien, ceux-ci ne remplis-

» sent pas votre but. — Mais je les ai lus ! je n'y trouve » rien de si merveilleux! de petites aventures, contées » dans un petit style simple, naturel, assez correct, » mais qui n'a pas ce que vous avez dû trouver dans » Lucette^ et surtout dans la Capucinade. — Ha ! fi » donc ! c'est une horreur ! un plat rabâchage d'une » mauvaise brochure que j'ai lue autrefois sous le titre » de la Confession de la vie voluptueuse entre les eapu- » clns et les nonnes ; d'ailleurs, à quoi servent toutes ces » saletés, qui n'ont rien de vrai ? — Saletés ! madame ! » ha ! je vois bien que je suis perdu ! vous êtes une » prude ! — Faut-il être prude, pour ne pas aimer les )) platitudes indécentes?... — Laissons cela, interrom- » pit Regret. Aimez-vous le spectacle? — Passionné- » ment, surtout les Italiens. — Voilà pourtant un bonheur » qui m'arrive ! C'est justement nw:^ Italiens que j'ai des » billets quand je veux; ainsi, vous n'aurez pas la crainte » de me mettre en dépense. ]\'P"<^ Pociraon fut si enchan- » tée de cette nouvelle offre, qu'elle pria Regret de lui » rapporter ses premiers livres, qu'elle voulait relire ; » ensuite elle prit jour pour aller au spectacle. Dès le » lendemain, Regret rapporta sa pacotille, augmentée » d'un petit ouvrage intitulé : Ainsi va le monde.^ dédié » par l'auteur à une fille tapissière nommée Rose., qu'il » a depuis fait mettre à l'hôpital. M'"^ Pocimon promit » de méditer ces livres si vantés, qu'elle lut, comme elle » put, afin d'en citer quelque chose au prêteur sur le )) ton admiratif, ce qui lui fut très difficile ! Enfin elle » nota deux ou trois passages des plus révoltants, qu'elle » exalta le jour de la comédie. Elle eut soin aussi de » rabattre de son admiration pour l'auteur qu'elle avait » loué, ce qui fit dire à Regret que son goût commen- » çait à se former. Ils partirent dès les trois heures pour » aller aux Italiens, et comme il fallait passer devant la » porte de Regret, il engagea M^"® Pocimon à monter

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» chez lui. Ce fut là qu'elle fit une chose qui rn'a donné » d'elle la plus mauvaise opinion! elle eut... une fai- » blesse avec cette espèce de monstre, plus approchant » du singe que de l'homme. Elle ne me l'a pas avoué ; » mais je l'ai su de la manière que je vais vous dire. Un » homme de la connaissance de Regret et de la mienne, » rencontra M*"^' Pocimon quelque temps après cette » partie de spectacle, dans la rue Saint-André-des- » Arts, comme elle venait de chez son amant en titre. Il » la connaissait de vue; et, comme elle sait bien semet- » tre, il la trouva si charmante, qu'il la suivit, pourvoir » ce qu'elle deviendrait. Elle traversa le pont Saint- » Michel, le pont au Change, prit ensuite la rue Saint- « Denis, et entra aux Innocents. Cet homme savait )) l'aventure de Regret, et voici comment : Il était allé, » par hasard, chez ce petit ogre le lendemain de la co- » médie. Regret, transporté, lui conta qu'il avait eu » la veille une aventure charmante, dont il lui fit le plus » ample détail; mais il tut le nom de l'héroïne, plutôt » par crainte que par discrétion. Quelques jours après, » le même homme eut affaire chez Regret qui était ab- » sent. Mais il y avait à la maison une grosse fille, j> nommée Louison qui, d'un mauvais lieu, était passée » dans le domicile de Regret, où elle était servante- » maîtresse, dans toute l'étendue qu'on peut donner à » ces termes réunis (1). Cette fille était fort jalouse de- » puis la visite de la belle dame. Regret avait éloigné sa » chambrière le jour de la comédie pour avoir plus de » liberté. Mais, au retour de cette fille, la domestique » de l'hôte de Regret avait dit à sa camarade qu'il était » venu chez son maître une femme mise comme une co- » médienne. La servante-maîtresse, furieuse à ce récit, » voulut avoir un aveu sincère ; Regret le fit, sans con-

(1) Elle est redevenue matrulle, rue d'Orléans, après le départ de Regret, qui a quitté Paris. (Il y est revenu).

» venir du point principal. Mais comme il l'avait dit à » l'homme de ma connaissance, et que la servante-maî- » tresse, qui se mourait d'envie de parler, avait raconté » l'aventure à ce dernier telle qu'elle la savait, en nom- » mant la dame, de ces deux récits il sortit une lumière » complète. Ce fut d'après les idées qu'ils donnèrent de » M/"^ Pocimon à l'homme qui m'a instruite, qu'il » l'accosta aux Innocents. Il la salua, lui fit quelques )) compliments, et la laissa ensuite tranquille jusqu'à la » sortie. Lorsqu'elle fut hors de l'église, il l'aborda de » nouveau, et lui demanda si elle pouvait disposer du » reste de la journée, qu'il avait une infinité de choses à » lui dire, et qu'un entretien long et circonstancié leur » ferait un égal plaisir à tous deux. M™*^ Pocimon s'ex- » cusa d'abord ; mais, un peu pressée, elle convint qu'elle » n'avait aucune affaire. Un fiacre se trouva là, l'homme » l'y fit monter et la conduisit hors de Paris, du côté de » Ménilmontant, dans un endroit agréable et tranquille. » Ce fut là qu'il lui exposa ses sentiments. Elle voulut » faire la prude. Il lui détailla l'aventure de Regret, l'as- » surant qu'elle ne pouvait en nier la moindre circons- » tance. Il fallut bien céder de toutes façons. Le lende- » main, l'homme vint me raconter cette aventure. Tant » il est vrai que, quand une fois on a commencé à se » fourvoyer, un écart en nécessite un autre et conduit » une pauvre femme, qui ne voulait avoir qu'un galant, » à devenir presque publique; ce qui est le cas où se » trouve M™e Pocimon. J'ai su depuis que son galant en » titre avait eu des renseignements au sujet de l'aven- » ture avec le petit Regret, et qu'il lui avait fait une que- » relie terrible. Mais elle lui jura que rien n'était plus » faux, lui offrant toutes les preuves de son innocence » qu'il pouvait désirer. Elle eut soin de faire paraître » Regret, qui, flatté de l'espoir de nouvelles complaisan-, » ces, employa toute sa mauvaise logique à la justifier.}

» Le galant, qui dans ce temps-là songeait à se marier, » et qui voulait garder sa maîtresse, s'adoucit peuàpeu, » charmé cpi'on voulût bien le persuader. Il n'aimait pas » la jolie mercière, mais sa possession et sa beauté le » flattaient également toutes deux.

» Je ne suis pas au bout ! Une autre fois M'"^ Poci- » mon traversait en joli déshabillé le Pont-Marie avec » une de ses sœurs et deux fdles de boutique. Sa grâce, » qui est vraiment enchanteresse, certain tour volup- » tueux qu'elle a dans sa marche, frappèrent un amateur » de jolies jambes qui passait en fiacre. Il survint un » embarras, parce que l'amateur avait fait arrêter pour » la considérer. La belle Pocimon, que les voitures » avaient séparée de ses compagnes, ne savait où se ré- » fugier. L'homme ouvrit obligeamment sa portière et » lui proposa de monter. Elle accepta. Le galant se féli- » cita d'abord de son bonheur ; ensuite il l'assura qu'elle » était pâle^ et qu'il fallait qu'il la ramenât jusque chez » elle, parce qu'elle se trouverait mal en allant à pied, » Il disait cela d'un air si naturel et si pénétré, qu'il y » aurait eu de l'impolitesse à le démentir. Elle se laissa » persuader. Arrivée à sa porte, l'inconnu lui certifia » qu'elle avait besoin de son bras dans l'escalier : — » Vous êtes si délicate, Madame, qu'un rien pourrait » vous causer un évanoui&.sement. Elle se laissa presque » porter chez elle. Il n'y avait personne. L'inconnu avait » fermé la porte. Il se mit aux genoux de la belle, et lui » dit des choses si tendres, qu'il fallut bien qu'elle en )) parut touchée; d'ailleurs, il était bel homme, ce qui » donnait un grand prix à ce qu'il disait! Il lui jura qu'il » était épris pour jamais, qu'il l'adorait; il fit plus, il » jeta une bourse sur la table. M"^^ Pocimon, toujours » aux expédients, y portait furtivement la vue pendant » les tendres discours de l'inconnu, qui, l'ayant remar- » que, ne la ménagea plus

» Ce dernier trait VOUS paraîtfort! Un inconnu!... Le » lendemain il lui écrivit, qu'il la remerciait de sa faci- » lité qui le garantissait d'une passion durable^ et il lui » proposait de renouveler quelquefois le même impromptu. » Telle fut la firi de cette aventure, digne d'une fille » plutôt que d'une marchande. Et la preuve de ce que )) je viens d'avancer sur le compte de M'"^ Pocimon, » c'est une autre aventure très scandaleuse qu'elle a eue )) tout novissime.

» Vis-à-vis chez elle, il y a un jeune marchand gan- » tier dont la femme est aimable mais simple dans sa )) mise. Le mari^ qui aime le faste comme la plupart des » maris parisiens (qui par là détruisent souvent eux- » mêmes leur maison, et rendent leurs femmes catins), » le mari citait tous les jours à la sienne M'"® Pocimon, » comme un modèle de grâces et d'élégance. Il la cita » tant, il l'admira tant, qu'il en devint amoureux, qu'il » le dit, qu'il fut écouté, que sa femme le sut, qu'elle » alla quereller M™^ Pocimon, et la traiter comme une » malheureuse. Ce qui fit que celle-ci s'en plaignit au » mari qui gronda sa femme, qui la battit, laquelle le » lui rendit autant qu'elle put ; ensuite alla se plaindre, » demanda séparation, et fît tant de bruit, qu'elle a » déshonoré la jolie mercière (comme on appelle )) M'"^ Pocimon), et l'a rendue la fable de tout le quar- » tier. Son galant en titre n'a pas tardé à savoir cette » équipée. 11 est accouru chez elle pour l'accabler de » reproches et de mépris. Mais M™^ Pocimon est si inté- » ressante quand elle demande pardon à genoux la larme à » l'œil, qu'on ne peut lui résister. Il lui a donc par- » donné ; ensuite elle s'est justifiée , comme pour la » première fois, au sujet du petit Regret, mais elle n'a » pas quitté le gantier; elle l'a seulement agrégé à ses » autres galants.

» Jugez à présent, Monsieur, si vous devez vous lier

LA JOLIK MEIICIÈKE 233

» avec M"e Pocinion, et en faire votre amie, Tobjet de » votre affeclion vl de vos complaisances ? »

Fister n'entendit pas ce long récit avec peine. La beauté de M"^® Pocimon faisait bien plus d'impression sur ses sens que tout le mal qu'il apprenait d'elle ne pouvait en faire sur son esprit ; au contraire, comme il n'avait en vue qu'une intrigue criminelle, il était dans le cas de tous ceux qui commencent à séduire une femme : ils ne demandent pas mieux que de trouver la besogne à demi faite. Insensés, qui ne songent pas qu'après leur liaison, le penchant au vice, qui les avait flattés, leur ôte toute assurance et les met souvent au désespoir ! Il résolut donc de se lier avec la jolie mercière, et, en quittant la fille de boutique, il alla écrire ses propositions, qu'il dressa de manière à être acceptées. Elles le furent en effet. On trompa, pour le favoriser, l'amant en titre et le mari, on le trompa lui, pour en favoriser d'autres ; il s'en aperçut, et se vit embarqué dans une intrigue sans délicatesse. Malheureusement il avait pris de l'amour pour la sirène, et sans l'estimer, il l'adorait ; une illusion flatteuse le séduisait, lorsqu'il était avec elle, soit en particulier, soit au spectacle, soit à la promenade : dans le premier cas, elle était tendre, et donnait les plaisirs du cœur, autant que ceux des sens ; dans le second, elle enchantait par ses propos obligeants, qui étaient entendus des voisins, et qui flattaient la vanité ; dans le troisième, son amant avait la satisfaction d'être avec une jolie femme, que tout le monde admirait, et de voir envier son bonheur. Mais la réflexion causait de cruels retours ! La jalousie de Fister devint bientôt pour lui un supplice insupportable, surtout dans une occasion que voici.

Un samedi soir, il alla savoir de sa maîtresse si elle pourrait lui donner la journée du dimanche, ou du moins l'après-midi ? Elle l'assura que c'était l'impos-

sible ; qu'elle était malade à mourir, et qu'elle aspirait après un jour de boutique fermée, pour se reposer. Fister la crut, et il s'arrangea le lendemain pour aller se promener avec son ami Binet, la belle-sœur du mercier de la rue Galande, le mercier lui-même et sa femme. Il leur dit la raison pour laquelle il était privé de son amoureuse colombe. On partit et on fut au Pré- Saint- Gervais^ qui, vu la saison, était une promenade enchantée ; car on sait que le Pré-Saint-Gervais n'est qu'un vaste jardin-verger, rempli de fontaines, d'arbres, d'arbrisseaux, et dont les sites sont infiniment variés. Fister conduisit les deux couples dans le vallon le plus délicieux ; on s'assit auprès d'une fontaine, et l'appétit aiguisé par la promenade et le bon air, fut l'assaisonnement le plus efficace d'un repas champêtre. On commençait à manger, lorsqu'à quelque distance, entre des arbustes chargés de fruits, on entendit un rire argentin. Fister prête l'oreille : on parle, et ses camarades, ainsi que lui, reconnaissent la voix de la jolie mercière. — C'est M"^^ Pocimon ! dit la belle-sœur. Fister rougit, pâlit ; la honte et la douleur se peignent sur son visage. Il n'a plus dappétit ; la confusion qu'il a d'être joué l'irrite ; il se lève, et va regarder entre les branches ; il voit la jolie mercière avec le marchand gantier son voisin, que sa femme avait quitté à cause d'elle, et deux autres jeunes gens, dont chacun avait sa chacune. Il revient auprès de ses amis, et leur expose sa chance. — Parbleu ! dit Binet, il ne faut pas ici perdre la tête ; c'est notre ami, servons-le : que ces dames aillent rejoindre la compagnie, qu'elles se félicitent de la rencontre, qu'elles nous appellent, nous nous réunirons, nous feindrons de croire que Fister, que nous venons de rencontrer, était avec M°^^ Pocimon, nous nous plaindrons qu'il ait voulu nous le cacher ; de son côté, il ne se fâchera pas ; au contraire, il affectera la plus

LA JOLIE MERCIÈIIE 235

grande gaîté : nous no manquerons pas de parler de noire jolie partie de Saini-Cloud] nous affecterons de vanter la bonne intelligence qui est entre M™^ Pocimon et Fister ; nous les réunirons ; nous les engagerons à venir avec nous de préférence ; nous les entraînerons, et pour mieux réussir, nous persuaderons à ^me Pocimon que la gantière est au Pré -Saint - Gervais. — Les dames consentirent à ce que Binet leur proposait ; elles se levèrent, entrèrent dans le bocage qui recelait la jolie mercière, lui firent mille caresses, appelèrent l'une son amant, l'autre son mari, qui tous deux accourent, et débutèrent par des compliments. Ils dirent ensuite au marchand gantier, qu'ils le félicitaient sur sa réconciliation avec Madame son épouse, qu'ils venaient de rencontrer à deux pas. — La partie que vous faites ici ensemble, ajouta Binet, indique un raccordement complet, et prouve la fausseté des bruits qu'on avait fait courir contre vous et madame ; puisque votre femme et elle se trouvent ensemble en partie de plaisir. — Le marchand gantier pâlit, la jolie mercière fut encore plus troublée. Pour achev^er de la déconcerter, une des dames dit tout bas à la belle Pocimon : — Nous allons gronder M. Fister, que nous voulions engager hier à venir avec nous , et qui ne nous a pas dit un mot de votre partie ; nous venons de le voir à deux pas d'ici, qui sortait avec M™® Rigeant (la gantière) ; mais nous avons passé fièrement, sans le regarder, et il sera bien surpris de nous voir I — A cette confidence, la pauvre Pocimon manqua de se trouver mal ; sans y faire attention, la maîtresse de Binet dit à son galant d'aller chercher M. Fister, qu'elle ne voulait pas le bouder plus longtemps. — Non ! Non ! — s'écria la jolie mercière. Mais Binet était déjà hors du bosquet où il rentra un instant après, tenant Fister par la main, Binet l'avait prévenu sur ce qui venait de se

passer : ce qui fit qu'après s'être assis à côté de ]y[me Pocimon, il lui dit à l'oreille : — On nous croit' ensemble, ne faites pas voir le contraire, venez avec nous, sans faire semblant de rien, et donnez-moi le bras, sans quoi vous seriez déshonorée dans leur esprit, surtout si vous étiez rencontrée en leur présence par la femme du marchand gantier, qui est ici, et qui peut-être n'y est venue que pour vous faire une scène, car elle est avec quatre hommes. — Ce long colloque étonna fort la compagnie de M"^® Pocimon, et on le fut encore bien davantage, quand on la vit, à la fin du repas, se lever en même temps que Fister, dont elle prit le bras, et avec lequel elle sortit seule, sans attendre le reste de la compagnie ; le marchand gantier surtout ne pouvait revenir de son étonnement. Les amis de Fister lui firent entendre, que c'était la crainte d'être rencontrée avec lui par sa femme , qui faisait agir ainsi jYjme Pocimon ; ce qui le calma. On sortit tous ensemble, et on suivit la route qu'avaient prise la jolie mercière et Fister.

Mais à peine cet amant outragé s'était-il vu hors de la portée de la voix, qu'il avait montré toute son indignation à sa maîtresse. M"^^ Pocimon s'excusa sur les menaces que lui avait faites son voisin. — Vous êtes son esclave ! reprit Fister; c'est que vous avez été sa complaisante ! Elle le nia et pour faire admettre sa justification, elle fit de lui le portrait le plus hideux ; le représentant comme un méchant homme, capable de la déshonorer. Malheureusement la compagnie s'était rapprochée, tandis que des buissons la dérobaient aux deux amants : de sorte que le gantier entendit le portrait que la jolie mercière faisait de lui. Furieux, il s'élance avant qu'on puisse prévoir son dessein et il l'aurait souffletée, si Fister, d'abord, ensuite toute la compagnie, n'en avaient empêché... Mais il l'accabla

d'invectives et répéta devant tout le monde à Fister ce qu'elle avait dit contre lui, le jour même. Ce trait de noirceur, qu'elle ne put nier, révolta les deux compagnies : on se réunit pour engager les deux hommes à l'abandonner sur-le-champ. — Non ! dit Fister (avec une générosité qui se trouve rarement dans une passion criminelle), non ! je n'abandonnerai pas seule ici une femme avec qui je n'ai fait, durant quelques instants de ma vie, qu'un cœur et qu'une âme : si elle est coupable je le suis comme elle, mais il faudrait être un monstre,

une sorte de suicide, pour la livrer au désespoir

Julie, je cesse de vous aimer de cette passion illégitime, qui ne produit que des fruits amers : vous venez de me convaincre, qu'il ne peut rien résulter de bon d'un attachement qui viole celle des lois de la société, singulièrement faite pour le bonheur des deux sexes : ne soyez plus qu'à votre mari, cachons-lui votre honte, mais ne le trompons plus désormais : venez, Julie, et si ma fortune peut contribuer à vous rendre la vertu praticable, la moitié de ma fortune est à vous, à compter de cet instant. Je veux plus faire pour la femme qui rentre dans son devoir, que pour celle qui s'en écarterait avec moi. Donnez-moi la main. Julie, ou M'"^ Pocimon, toute en larmes, se laissa glisser aux genoux de Fister; mais il ne l'y souffrit pas. — Vous m'ouvrez les yeux, lui dit-elle, et je sens que vous avez raison; si vous persévérez dans la résolution que vous venez de me montrer, vous me ferez adorer la vertu. — Oui, Madame, répondit-il, j'y persévérerai : je sens qu'il est avec vous un plaisir plus grand que celui de l'amour ; c'est de rendre à son devoir une femme charmante, de ramener dans son cœur la paix et le contentement : ma passion change, mais comme elle était plus tendre que sensuelle, elle se change en attachement, je veux que vous deveniez estimable, pour vous estimer ensuite : ce sera

le plus doux de mes plaisirs. — Ha ! Fister ! s'écria Julie en pleurant, vous êtes le seul homme qui m'ayez aimée !

La compagnie applaudit à ces sentiments, et le brutal gantier lui-même fut forcé de louer ceux de Fister. On s'en revint à Paris. Fister avait le bras de M"*" Pocimon, qui, pénétrée de ce qu'il venait de lui dire, ne cessait de lui marquer la plus vive reconnaissance. Le lendemain, elle se mit de la plus grande modestie dans sa boutique ; elle en bannit tous les étourdis ; elle rompit avec son premier amant, avec son voisin, avec l'homme qui lui avait parlé aux Innocents^ avec toutes ses anciennes pratiques qu'elle avait revues et elle s'en tint à Fister qui partagea sa fortune avec elle.

Cet amant d'une nouvelle espèce, a tenu sa résolution, que le succès a couronnée: M'"^ Pocimon est vertueuse, mais l'attachement de Fister n'est pas sans danger pour tous deux. On leur a fait entendre que leur intimité devenait trop grande ; ils le sentent et ne peuvent se séparer : à mesure que la jolie mercière devient plus régulière, son ami s'attache davantage, mais il respecte sa vertu. On le voit tous les jours auprès d'elle, enchanté de son ouvrage ; la joie brille dans les yeny. de Julie, la fraîcheur de son teint annonce la tranquillité de son âme. Elle respecte son mari, Fister le considère, et, si quelquefois il vient auprès d'eux, l'ami se lève et fait place au mari. — Pourquoi donc vous déranger ? lui dit un jour M™® Pocimon.. — Lorsqu'on oublie les signes extérieurs de considération, répondit Fister, on en perd bientôt la réalité ; vous et moi nous devons respecter les droits de votre époux ; il faut donc en donner des marques : c'est votre premier ami ; la première place lui est due. Qu'est-ce donc que le véritable amour, s'il est capable d'un effet contraire à luimême ? C'est une vertu ; mais elle côtoie le vice de si

près, qu'un rien les contond. Et convenons aussi, que ^me Pocimon doit être bien aimable pour inspirer un pareil attacbement !

Depuis la publication de cette Nouvelle^ la jolie mercière est devenue veuve avec trois enfants. La première fois que Fister la vit, après la perte qu'elle venait de faire, il se contenta de lui offrir le secoursde seslumières et de sa bourse, pour arranger ses affaires. Julie éplorée accepta les offres d'un ami vertueux, qui la servit avec activité pendant treize mois sans lui dire un seul mot de ses sentiments. A la fin du deuil, et lorsque Julie ne le porta plus, il vint la trouver le dimanche matin : — Mon amie, lui dit-il, (durant son deuil il l'avait appelé Madame) ! Voudriez-vous venir à Saint-Cloud avec moi ? La jeune veuve y consentit. En route il ne lui dit rien. Arrivés dans le parc, il la divertit de son mieux ; ils firent un repas très agréable sans qu'il s'expliquât. Mais au retour il la mit sur ses genoux dans la voiture. — Ma chère Julie ! lui dit-il, il y a quatre ans qu'à pareil jour, nous fîmes connaissance : vous étiez engagée vous ne l'êtes plus ; je vous offre un époux dans votre ami et un père tendre pour vos enfants. — Ha ! dit Julie, quel bonheur ! Mais je n'osais plus l'espérer !

(Les Contemporaines, tome XIX, ou tome II des Contemporaines Co/nmii/œs).

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