‹ Rétif de la BretonneChapitre 3 sur 28 · SOUVENIRS D'ENFANCE · texte numérisé non relu

SOUVENIRS D'ENFANCE

Je vis le jour en 1734, le 22 novembre, clans le village de Sacy, en latin Saxiacus^ a saxo^ disait Messire Antoine Foudriat, pasteur du lieu. En effet, tout le finage de mon pays natal est hérissé de pierres calcaires, aisément exfoliées par le labourage sur un sol oii la terre végétale n'a que deux à trois pouces d'épaisseur.

Mon père s'est marié deux fois : la première avec Marie Dondène, dont il eut sept enfants ; la seconde, avec Barbe Ferlet-de-Bertrô. Il en eut également sept enfants, dont je suis le premier.

Ma mère réunissait au même degré la vivacité de l'esprit, la bonté du cœur, et la beauté du corps. Quoique blonde, elle était vive jusqu'à la pétulance ; mais elle savait se réprimer jusqu'à la douceur et la complaisance jamais démenties. Mon père avait également travaillé sur lui-même : il était irascible, et se montrait le plus doux des hommes ; mais il était ardent au travail, et dans toutes les occupations utiles. Je fus ainsi formé de trois parties de feu, sur une des autres éléments ; à en juger par les passions extrêmes, l'amour, l'audace, la crainte, l'impatience, la colère, l'indignation, le zèle, la compassion, qui toutes eurent en moi une inconcevable énergie. Je fus sans doute conçu dans un embrassement chaud, qui me

donna la base de mon caractère : s'il eût été accompagné de dispositions vicieuses, j'étais un monstre ; la preuve de la pureté du cœur de mes parents, c'est ma candeur native... Pour achever d'embraser mon sang et mon caractère, j'eus pour nourrice la femme la plus temperamenteuse du canton (car ma mère ne put m'allaiter ; mon père s'y opposa, sans doute par de bonnes raisons). La bonne Lolive, femme Lemoine, sevra sa fille Nannette, déjà forte, en me recevant : mais cette chère femme ne put résister aux désirs de son mari, contraints depuis dix-huit mois ; on se crut obligé de me sevrer à six... Mon tempérament en a souffert ; mais je n'en veux pas à ma nourrice ; elle m'a toujours si tendrement aimé, que je serais un ingrat, si je manquais au respect dû à ma seconde mère !

J'avais neuf mois, quand on me porta chez M. Collet, ami de mon père, et notaire à Vermenton, au beau dimanche de la fête patronale, c'est la mi-août. On dit que deux petites filles, l'une de cinq ans, l'autre de trois ans et demi, s'y disputèrent vivement le titre de ma femme ! On me les a nommées depuis, et c'est une bien grande singularité ! je n'ai pas été leur mari ; mais je les ai adorées toutes deux (1).

Je me rappelle que j'étais frappé des louanges qu'on donnait à ma figure ; mais je n'étais sensible**à la louange, qu'à proportion de l'amabilité de la personne qui ine la donnait, surtout si c'était une jeune fille. L'instinct me parlait pour le sexe différent dès la plus tendre enfance ; tandis que d'un autre côté, les femmes mariées et le tracas du ménage m'inspiraient le plus grand dégoût !... Les jeunes filles que j'ai préférées, étaient celles dont les couleurs ressemblaient à la rose. Thomas Piôt, l'associé de mon père, dans la r-ecette du

(1) Jeannette Rousseau et Colette Colet, depuis Madame Parangon.

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village, pour les anciens Évêques et Chapitre d'Auxerre, avait quatre grandes filles : Marie, la seconde, avait de l)elles couleurs ; ^ladeleine, la troisième, était blanche et potelée ; Nannette, la dernière, régulièrement jolie. Je préférai Marie, ayant un beau fichu des Indes à i)0uquets rouges, qui rehaussaient encore l'éclat de son teint. Devenu plus grand, c'est Madeleine que j'aurais trouvée mieux que sa sœur. Enfin, dans la grande force de l'âge, je courais après les femmes sèches et maigres, comme Agathe, l'aînée des quatre sœurs... Revenons à la rosiforme Mario Piôt.

Je m'échappais, les dimanches, dès que j'avais dîné, pour aller chez ma belle, moins pour- les chatteries qu'on me prodiguait, que pour recevoir les caresses, fort vives ! de Marie, et pour être porté sur ses bras, en allant aux vêpres. Je me crois obligé de spécifier ici ces caresses, qui ont été préjudiciables, non seulement à mes mœurs, mais à ma santé, en donnant, par la mémoire, avant le développement des forces, trop d'élan à mon imagination brûlante. Marie me l^aisait sur les joues, sur les lèvres, que j'ai toujours eues appétissantes. Elle allait plus loin, quoique tout de sa part fût de la grande innocence ; elle mettait sa main sous mes petits jupons, et se plaisait à me fouetter en chatouillant. Enfin, elle allait plus loin encore,... et alors elle me dévorait de baisers (1)... Je le répète, Marie était innocente autant que moi-même ; mais elle s'abandonnait à un penchant aveugle : témoin du goût que ses sœurs et toutes les autres filles avaient pour moi, elle se trouvait si flattée de la préférence qu'elle obtenait, que le sien devenait passion. Ma figure délicate,

(1) Pour exprimer ceci, j'emploierai une langue savante, que les hommes seront forcés de traduire décemment aux femmes : Mentulani testiculosque titillabat, quoadusque erigcrem ; tune

efféminée, plaisait infiniment dans un pays où le sang est grossier, à raison de l'air marécageux qu'on y respirait autrefois : j'y étais un phénomène ! Lorsque Marie me portait, en allant à l'église, les plus jolies filles l'environnaient pour me baiser chacune à leur tour.

Un autre trait, qui date de la même année, achève de prouver combien les libertés que prennent ensemble deux époux, sont dangereuses pour les enfants, fût-ce dans l'âge où ces innocentes créatures n'y comprennent rien. Je me trouvais un jour chez un homme appelé Gornevin, qui venait, depuis peu, d'épouser Nannette Bèlin, une joHe fille. Ils occupaient une petite maison, que leur avait louée mon père. Le mari préparait des échalas, et à chaque fois qu'il en avait appointé un, il venait embrasser sa femme, et prendre d'autres libertés, qui me causaient un naïf étonnement ! Ma petite mine était si comique, aux yeux de la jeune femme, qu'à chaque fois que son mari la caressait, elle éclatait de rire, en me regardant. Je riais de la voir rire, et ses éclats reboublaient. Le mari lui tenait des discours singuliers, qui me déplurent, sans doute à cause de leur effronterie, ou peut-être plus encore par ce sentiment de jalousie naturel aux mâles, et qui se montre, dans l'espèce humaine, même avant le développement de la faculté. La haine que m'inspira Gornevin dure encore. Je sortis avec dépit, à une caresse plus décisive. Le rire de la jeune femme me paraissait charmant ! mais je trouvais l'homme si laid, que je ne concevais

subridebat velatis oculis humorc vilrco, et aliquoties deficiebat... Et moi, je lui rendais ces caresses, avec un rire d'aise désordonné. C'est ainsi qu'une suite de petites causes contribuaient à développer et à fortifier ce tempérament erotique, qui va étonner, et qui me précipitera dans tant d'écarts!... Grande leçon pour tous les parents qui ont des enfants d'une agréable figure !

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pas comment Nannetto pouvait souffrir et rendre ses caresses ! Les images de cette scène lubrique ne se sont jamais effacées, et elles ont eu, dès ma plus tendre jeunesse, des effets terribles sur mes sens à peine développés ! surtout après une répétition que m'en donna, dans une grange, Thomas Carré (1), avec sa prétendue, la fille à la Polic^ femme ainsi nommée par antiphrase.

Je me rappelle qu'alors , ma confiance dans les femmes et dans les filles était absolue ; je les regardais comme les seuls êtres bons, compatissants, incapables de me tromper, de me persifler ; l'ironie étant une figure de rhétorique avec laquelle on était toujours sûr de me mettre en fureur ; en un mot je considérais les femmes comme d'excellentes créatures, infiniment éloignées de me faire du mal, et prêtes à me faire tout le bien qui pouvait dépendre d'elles. J'avais des hommes une idée diamétralement opposée, mon père seul excepté: je les regardais comme des êtres durs , sévères , moqueurs, méchants : ils m'effrayaient; je les craignais, je les fuyais presque avec la même horreur que j'avais pour le chien. Quelle en était la raison ? j'avais avec

(1) Thomas Carré arrangeait la paille en bottes, et sa maîtresse riait avec lui ; je trouvais ce bon accord très agréable et je m'amusais à l'écart, quand tout à coup Thomas renversa la fille à la Polie sur la paille fraîche. Je le regardai comme un traître : mais comme la fille riait, je m'en inquiétai peu. Bientôt les choses devinrent sérieuses ; la fille se défendait , Thomas la contenait: enfin j'entends des soupirs... Alors la compassion s'éveille dans mon cœur : armé d'un brin de sarment, je vais sur le traître, que je frappe de toutes mes forces, en disant : « Veux-tu la laisser, vilain ! — Ha ! le petit diable » (s'écria la fille en syncopant), «il est là!... » Je ne fis qu'accélérer sa défaite. Après la crise, elle me caressa, en me défendant de dire que Thomas l'avait battue... Je vis complètement l'acte, sans y rien comprendre alors, mais ce fut le germe de mon aventure avec Nannette Rameau, et de celle avec Marguerite Miné.

eux l'air sérieux ; ils me croyaient raisonnable, et ne me passaient rien. L'isolement de la Bretonne me rendit ensuite sauvage comme les petits chats élevés à l'écart. L'orgueil et mon incapacité sentie m'éloignaient encore des hommes ; enfin mes deux frères aînés, alors séminaristes, m'épouvantaient par leur sévérité janséniste. Je fus mis, pour la première fois, en pension chez ma sœur Anne, établie à Vermenton. Miché-Linard, son mari, élait un personnage singulier, bizarre. Le tort qu'il fit à mon caractère, en parlant inconsidérément de mon père et de ma mère, a sans doute été irréparable ! Moi, qui les [regardais comme des dieux sans défauts, je leur entendis attribuer des faiblesses. Miche, grand parleur, se plaisait à détailler devant moi, malgré les signes de sa femme, des calomnies,... que je ne dois pas rapporter... Je me plus assez chez ma sœur, à ce premier séjour, n'étant pas encore devenu absolument sauvage. J'allais à l'école de M. Gonvers, beaucoup plus savant que maître Jacques. La tendresse de ma sœur, les caresses que je recevais de tout le monde, à cause de ma gentillesse, surtout chez M. Collet, notaire et juge, ancien ami de mon père, et qui avait plusieurs filles charmantes (1), me donnèrent alors les plus beaux

(1) Ce fut à ce premier séjour ù Vermenton, que j'y fus vu et caressé par Celle que je nommerai par la suite Colette, et Madame Parangon : il est à présumer que ce fut dès lors qu'elle prit son premier goût pour moi. Je mo rappelle confusément qu'elle avait un air angélique, qui me donnait plus de confiance en elle, que dans toutes les autres Belles. Elle avait alors douze ans: c'était sept plus que moi, et à cet âge, elle était déjà raisonnable, sensée et sensible. Ses caresses étaient tendres et touchantes, au lieu que celles des autres étaient de jeunes folles... Colette est la première qui m'ait baisé sur les lèvres, et j'éprouvais alors un doux frémissement. Je puis certifier néanmoins que ses caresses n'ont porté aucune atteinte à mes mœurs, parce que jamais leur souvenir n'a excité, dans mes sens, un trouble voluptueux.

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jours de mon enfance. Il n'en sera pas de même au second séjour : mon caractère aura changé : j'aurai eu le temps de sentir mon existence et ma liberté sur le sol natal ; je m'y serai attaché ; j'éprouverai la tentation cruelle de la transportation : sentiment si douloureux, (fu'il suffît pour retenir les hommes libres et les animaux dans le canton où ils sont nés. Devenu moins aimable, je me verrai moins aimé, et ma sauvagerie en augmentera. Il se peut que mon père, en m'ôtant à maître Jacques, eût senti les conséquences que j'ai exposées, de sa conduite envers moi ; mais, sans le savoir, il me livrait à un péril plus grand.

Ce fut à mon retour de Vermenton, et peu de temps après une incongruité non volontaire commise sur Ursule Rameau, jolie fille dont la perte a causé tant de douleur à sa mère, que j'eus le premier accès de cette orgueilleuse et sauvage timidité, qui a fait le tourment de ma vie. Ma mère m'envoyait chercher une voisine, appelée la Grand' Jeanne^ qui demeurait à la Groix-du- Cimetière. Après avoir fait vingt pas hors de notre avant-cour, je vis beaucoup de monde sur la place du Terrehaut; je jetai un coup d'œil sur moi-même, et je me trouvai mal habillé. Je revins demander mon fourreau rayé. On m'en vêtit, et je gagnai la rue. Vis-à-vis la porte à la Polie, j'aperçus une grosse chenille à longs poils. Je n'osai passer. Une poule se promenait auprès; je me rappelle que je pensais : a Si elle la mangeait donc ! » Il me vint cependant une réflexion raisonnable : « Je suis plus gros que cette poule, qui n'a pas j^eur de la chenille, et moi, j'en ai peur!... » J'eus honte de ma pusillanimité, qui m'était inspirée par ma sœur Margot, la plus sotte petite créature qui ait jamais existé. Je passai, non sans précaution. Je triomphais, lorsque le chien favori se fît entendre à la porte du presbytère. Je frissonnai! Mais comment faire? D'un côté, l'épouvan-

table chenille était parvenue au milieu du chemin ! de l'autre, le redoutable épagneul gardait le passage!... Je restais immobile, pâle et tremblant... Une jeune fille, cet être aime dans lequel rien encore n'avait altéré ma confiance, parce que c'était le seul encore dont on ne m'eût pas dit, et qui ne m'eût pas fait de mal (1), vint à passer : elle vit que j'avais peur du chien; mais elle ne devina pas mon autre sujet d'effroi; je lui montrai le monstre, qu'elle écrasa, sans se moquer de moi ; puis elle me conduisit par la main jusqu'à la place publique. Ce fut là que j'éprouvai un sentiment d'embarras devant les hommes; je rougissais... La jolie blonde Pieine Miné, qui m'avait emmené, m'embrassa en me remettant à celle que je demandais.

Un trait de peu d'importance, mais qui prouve une extrême sensibilité physique, c'est que ma sœur Margot, en m'habillant, s'étant avisée de me chatouiller, je m'évanouis absolument. On pensa qu'elle m'avait donné un coup, et l'on ne me crut pas moi-même, quand je la disculpai. M. le Curé, à la sollicitation des sœurs aînées Marie, Marianne, Madeleine, toutes trois grandes puristes, fut employé pour découvrir le prétendu mensonge de Margot, par la confession ; car la confession sert à tout, dans les campagnes ; la jeune fille se justifia, et

(1) Hélas ! mon ignorance native, telle qu'on suppose que l'avaient, dans l'Eden, Adam et Eve, n'a pas longtemps dui'é ! Mathron (Mai'the) Belin devint grosse étant fille ; les grands garçons firent contre elle une chanson dans laquelle ils attribuaient la grossesse au Curé... Cette chanson grossière fit baisser la vue à toutes les filles, et profana leur sexe dans mon esprit. Malheur toujours irréparable pour les mœurs ! Et la perte que je fis ici fut double, puisqu'on portait également coup à mon respect et à ma confiance pour le pasteur !... Voilà comme la jeunesse se trouve petit à petit sans aucun frein, avant que les parents y aient songé ! Gomment empêcher la corruption des enfants ? Peut-être faudrait-il leur inoculer le vice !

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mes parents n'en furent que plus inquiels ; ils se dirent entre eux : « Il ne vivra pas ! »

Si Margot se justiGa pleinement ici par la confession, j'ignore comment elle se sera tirée d'une autre imprudence, presque inconcevable, mais qui néanmoins atteste son innocence. Elle nous prit un jour, Marie- Louison, qui avait à peu près mon âge, et moi; elle nous conduisit dans des chènevières fort hautes, et là, disposait nos i<^iw/'(mtissinic, qnc/nqncni nostriim scdentem e rcgionc, diccndo : « Hem ! coite !... » Maria-Ludovicella, pro sua intelligentia, obediebat ; ast ego nec voluntatcm. ncqiic facultatcm Jiabebam^ et ni/iil nisi conatus inertes efficiebani. Eriib ait tandem MargariteUa, et nos dimisit intègres, fando : « Stulti vos: abitel... » Je n'ai jamais pu concevoir quel avait été le but de Margot, alors âgée de treize ans. Sans doute un garçon lui avait tenu quelques discours, ou elle avait vu quelque scène comme celles que j'ai rapportées... Et l'on dit que l'innocence est au village î Partout où se trouvent des hommes et des femmes, il y a fermentation et corruption.

Ma première amitié date de ma sixième année... Sentiment délicieux , auquel je fus toujours aussi sensible qu'à l'amour, puisses-tu lui survivre dans mon cœur, comme tu l'y as précédé !... Mon premier f ami fut un enfant, mon voisin, né le même jour que moi, appelé Edme, ou, comme on dit clans le pays,M'lo Bérault. Mon attachement pour lui était extrême ! mais j'entrevoyais qu'il y répondait faiblement, et que son âme engourdie n'était pas sensible et délicate comme la mienne. J'en étais peiné. Pour me le concilier, je lui faisais des présents : faible moyen qui ne réussit pas mieux avec les amis ingrats, qu'avec ces femmes, vils simulacres de leur sexe... Je commençais à aimer la solitude, par un sentiment que je puis expliquer aujour-

d'hui ; c'était l'orgueil. Je sentais que je ne pouvais briller par mon mérite : j'ignorais le prix de ma beauté, dans, un pays oii celle des fleurs n'est pas sentie, et où l'on n'estime les animaux qu'à raison de leur force et de leur utilité ; aussi la mienne ne m'avait-elle attiré, dans Sacy, que des désagréments ; je me sentais faible, ignorant, incapable. J'étais le jouet des grandes filles, qui m'embrassaient pour se divertir, ou plutôt pour exciter les grands garçons ; ceux-ci m'étaient insupportables, par leur air de moquerie et de méchanceté : les hommes me paraissaient durs. J'aimais assez les vieillards des deux sexes, parce qu'ils me louaient, me parlaient raisonnablement, et ne se moquaient jamais de moi. Mais la compagnie de mon camarade d'école était délicieuse! Avec lui, je me trouvais à l'unisson, et je goûtais le charme de l'égalité. J'affectais de lui parler en homme, copiant ce que mon père racontait quelquefois de sa conduite avec les compagnons de son enfance. Si, comme certains parents, il n'eût raconté que des prouesses immorales, mon caractère était faussé à jamais, et mon jugement vicié sans retour... Je ne sais où j'avais entendu parler de caverne, ou si le goût d'un repaire nous est naturel ; mais il y avait près de la maison paternelle une petite carrière d'argile, que je pris en affection ; j'y fis une sorte de banc; j'y portai des brimborions de ma mère et de mes sœurs ; j'y composai un petit ménage, avec mes ustensiles d'enfant, sans oublier le prie-Dieu et son crucifix. Lorsque tout fut à mon gré, je pris M'io Bérault par la main, et je l'y menai. Je voulais jouir de son étonnement et de sa reconnaissance, en lui déclarant que je le mettais de moitié dans la propriété de ma cargniote ; car on ne dit pas caverne dans le pays. Il fut peu surpris, peu sensible ; mais l'asile lui plut, à cause de sa fraîcheur... Il fut convenu que nous y viendrions tous les jours, sans en parler ^

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personne. J'étais transporté de joie ! Je me fis une jouissance d'y donner à goûter journellement à M'io. Les mets n'étaient pas coûteux, ni difficiles à se procurer; le petit paysan ne mangeait que du pain bis ; chez nous on mangeait du pain blanc, et c'était un régal pour lui. J'y joignais tantôt des noix, tantôt des pois ronds crus, ou en grôlce, comme on en donne le premier dimanche de Carême; tantôt des lentilles, et les jours où l'on cuisait le pain, de la galette, ou de la fouasse ; ce dernier mets était pour nous 'délicieux ! Quelquefois ma nourrice, qui avait beaucoup d'abeilles, me donnait du miel, d'autres fois du raisinet, des raisins secs, des noisettes > je portais le tout à la grotte, et Edralot, en les partageant, doublait le plaisir de manger ces chatteries. (C'est ainsi que depuis, je doublerai les plaisirs de l'amour, en les racontant à mon ami Loiseau)... Je m'attachais par mes dons, et j'étais le plus content.

Un jour, en mangeant des pois crus, nous jetions sur la terre éboulée de la cargniote, ceux que les vers avaient endommagés. Il plut le lendemain, et toute la semaine ; ce qui nous empêcha d'aller à notre retraite. Au bout de huit jours, le beau temps étant revenu, nous y retournâmes, et, ô merveille ! nous y trouvâmes un champ de pois levés î Notre surprise égala notre joie, et celle-ci fut la plus grande que nous eussions jamais éprouvée, surtout lorsqu'un de ces pois, non entièrement recouvert de terre, nous eût fait reconnaître que c'était un de nos verreux ! — « Ce sont nos pois ? » nous demandions-nous avec admiration. Des plantes nées par notre moyen! c'est une sorte de paternité : quelle gloire ! Non, un général d'armée, après une éclatante victoire, n'a pas aussi haute opinion de lui-même : nous contemplions notre production première, avec une incessable ivresse ? Ce fut notre champ, notre jardin, notre parterre, notre verger, notre domaine, notre

royaume ; nous éprouvâmes le désir impuissant de l'entourer d'une clôture... C'est ainsi qu'est né l'esprit de propriété, source des vices et des malheurs des infortunés Mortels, et il était impossible qu'il ne naquît pas... Nous vîmes tous les jours notre champ : chaque développement de feuille était un épanouissement de notre existence. C était un trop grand bonheur, pour le renfermer en moi* même : — « Papa ? dis-je un soir, j'ai semé des pois, » et ils poussent, comme si vous les aviez semés vous- » même ! — Ho, ho ! tant mieux ! si notre champ man- » que nous aurons recours au tien. — Mais c'est qu'il » n'est pas à moi seul ; Edmlot Bérault en a la moitié ! » — Nous partagerons les fruits. » Quelle JQÎe ! Dans le fond du cœur, je désirai que le champ de mon père manquât, afin que le mien servît. Car dès lors la seule véritable gloire à mes yeux, était d'être utile, et c'est à cette rectitude de vues que j'ai dû tout ce que j'ai montré d'activité.

Quelque temps après, le lendemain de deux jours de pluie, nous trouvâmes nos pois en fleur : nouvelle extase ! Tout nous étonnait ! tout était extraordinaire et jouissances pour nous... Les gousses se formèrent; elles se remplirent; le temps de sla récolte approchait, quand un jour, n'ayant pas trouvé M'io, j'allai seul à notre domaine. Quel ravage, grand Dieu ! quelle dévastation ! Les pois étaient arrachés ! les gousses, fraîchement ouvertes, paraissaient vidées par un gourmand qui venait d'en faire son déjeuner ; car je voyais sur la terre des miettes de pain bis. Peu s'en fallut que je ne m'évanouisse. Je m'en revins les larmes aux yeux et le cœur oppressé... Ah ! si j'avais été homme et roi, quelle guerre cruelle n'aurais-je pas fait aux brigands qui m'avaient ravi la récolte du premier champ que j'eusse semé !

L'école sonna. J'y allai : j'y vis M'io, qui tint ses

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j^cux collés sur son livre : j'étais trop franc pour le soupçonner ; je n'ai su la vérité que dix ans après... Cette malheureuse aventure me guérit pour longtemps de la manie de la propriété; elle s'éteignit absolument en moi, pour ne renaître que fort tard.

J'approchais de ma septième année. Je fus alors témoin d'une chose qui surprendra, et qui ajoute à la preuve que l'espèce humaine, réunie en nombre, se corrompt à la campagne presque autant qu'à la ville ; sans compter que la corruption de celle-ci s'y communique, par les domestiques des deux sexes, par les miliciens qui reviennent à leurs villages après s'être corrompus au loin... Une douzaine de garçons, qui avaient le double de mes années, c'est-à-dire qui étaient à l'époque de la puberté, faisaient au soleil, à la porte Là-bas (celle d'Orient s'appelait la porte Là-'haut]^ faisaient, dis-je, une montre^ ^î^cje ne puis expliquer (l)..- Je ne rapporterais pas ce trait, sans une raison importante. Est-on instruit par la nature, pour le physique de l'amour, à la fin de l'adolescence, ou seulement par ce qu'on a vu et entendu ? Je crois que la nature serait fort tardive, et quelle instruirait par les songes. Un seul mot suffit d'ailleurs, et les parents fussent-ils isolés à la campagne, sans domestiques, ce mot est toujours prononcé. Les éclaircissements étant inévitables, que fera-t-on ? 11 faudra imiter la nature, qui donne les lumières avec les forces. — Mais si les lumières sont accidentellement données, doit-on parler aux enfants ? — Oui, pour les épouvanter par les inconvénients physiques. Un ami sage me préservera de la débauche, par

[1) Omnes, sine uerecundia^ nientulas exhibentes^ ad retractionem prœputii certatim ludebant. An ad emissionem usque seminis eruperunt, non potui, pro œtate mea, distinguere : sed erubescerç vidi neminem.

l'effroi, entre vingt-un et vingt-cinq ans. Retarder la première explosion, avec la jeunesse, c'est tout gagner, parce que le danger consiste principalenaent dans le discord des forces avec les désirs prématurés... Pour retarder les lumières précoces, il faudrait que les parents de campagne éloignassent, comme autrefois, les enfants de leur table, quand il y aurait des étrangers ; qu'ils les occupassent sous leurs yeux aux travaux rustiques et à la garde des troupeaux. Quant aux parents des grandes villes, ils n'ont peut-être que la triste ressource d'instruire eux-mêmes, pour donner le contrepoison avec le venin.

Une année s'était écoulée depuis que mes parents demeuraient à la Bretonne : j'avais environ neuf ans, et mes dispositions naturelles, senties dès la première enfance, devenaient plus marquées avec l'âge : si je différais de les exposer, on pourrait prendre le change, au moins pour quelque temps. Une passion, la plus noble de toutes, couvait dans mon sein, et jetait, par intervalle, des étincelles, avant que les facultés y pussent répondre. Elle était l'effet de la conformation physique et par conséquent insurmontable : aussi se changeaitelle alors en un sentiment actif et douloureux, tel que celui qu'éprouvent habituellement les eunuques. Ce fut encore cette passion impuissante qui me rendit sauvage. J'étais beau : mes cheveux, alors châtain-doré, se bouclaient, et me donnaient l'air de ces anges, enfants de la riante imagination des peintres d'Italie. Ma figure délicate était ennoblie par un nez aquilin, par la beauté de mes yeux, par la fraîcheur de mes lèvres, qui m'ont valu tant de bonnes fortunes ! J'étais pâle et d'une blancheur de lis ; mince, fluet, dans un pays où la taille est épaisse; ce qui me donnait un air futé, comme on disait... Les grands garçons, trouvant mauvais que les fdles embrassassent aussi librement qu'un enfant, un

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bellot très avancé, m'en faisaient honte, en criant: « lia une fille à la joue ! » Ils ne réussirent que trop bien à m'inspirer de la vergogne ! mais les filles qui les pénétrèrent, furent piquées de leur motif. Un dimanche, en sortant de la messe, je me trouvai entouré de Reine Miné, des deux Jeanne et Madeleine Ghampeaux, Agathe Tilhion, Madelon Blondin, Marie Menant, Mathron ou Marthe Hérault, Ursule Lcdme, Nannon P'ouard, sœur aînée de Marie, en un mot de toutes les filles à marier. Elles m'embrassèrent à gogo^ sur les joues, sur la bouche, et même me claquèrent légèrement. Ma résistance multipliait et rendait plus vives leurs attaques. Je souffrais tout à la fois et j'avais du plaisir... Quand elles me laissèrent, les grands garçons se mirent à hurler : « Il a dix filles à la joue ! » Cette huée me couvrit de honte, je m'enfuis. Depuis ce jour, je ne pouvais sortir, que les garçons ne courussent après moi, pour me faire mettre une fille à la joue. N'osant pas embrasser les filles eux-mêmes, à cause des j^arents et du curé, ils avaient du plaisir à les voir me fourrager. Je m'échappais ; les filles me poursuivaient. Il fut du bel usage, à Sacy, d'embrasser par force \e petit Monsieur Nicolas... ce qui me mortifiait beaucoup, et ôta le dernier asile à ma confiance dans l'espèce humaine. Mais la contrainte exercée sur moi, la publicité des caresses, qui révoltait ma pudeur naturelle, retardèrent sans doute l'explosion du volcan qui m'aurait consumé. La contrainte et la moquerie m'éloignaient de ce que naturellement j'aurais désiré.

Je roulais quelquefois dans ma petite tête des idées fort avancées ! Mais ce qui doit étonner, c'est queje me figurais que j'aurais eu du plaisir à embrasser une fille malgré elle, à lui inspirer de la timidité; à l'obliger à fuir, et à la poursuivre : je sentais que c'était là mon rôle, et je brûlais de le remplir. Loin d'être orgueilleux

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de ma beauté, elle ne me paraissait qu'une efféminisation dégradante, contraire à mes vues de montrer un air mâle, qui me fit respecter des filles, Une anecdote de ce temps-là va faire ressortir avec expression cette idée, qui paraît bizarre.

Il venait souvent à la maison une mercière à banne de Noyers, appelée Madame Geneviève. Elle avait, pour conduire sa voiture, un homme qui n'était pas son mari (et ce fut ce qui me donna la première idée des mauvaises mœurs) : c'étaitungrosetfort Comtois, très grêlé, ayant l'air fier, et le chapeau toujours sur l'oreille. L'air de M. Comtois me convint ; il me parut celui de l'homme, et je me le désirai. Je me figurais comment, avec son imposante laideur, les filles fuiraient devant moi ; et cette pensée me faisait tressaillir d'aise. Car il fallait voir comment mes sœurs et les deux servantes se sauvaient du redoutable Comtois, qui cependant les attrappait toujours ! Je voyais l'air de timidité qu'elles avaient avec lui, quand il les tenait : c'était un héros, un vainqueur effrayant ! Que son rôle me paraissait beau !... J'en faisais la triste comparaison avec le mien : « Ha ! quand serai-jè grêlé ! » m'écriais-je... Je témoignais à tout le monde mon désir d'avoir la petite vérole, afin de ressembler à M. Comtois. Et l'on en riait; car c'était un des hommes les plus laids qu'on puisse rencontrer; mais grand, carré, fait au tour. Aussi plaisait-il à M""^ Geneviève, qui ne me déplaisait point à moi : double raison d'envier son heureux sort, d'être laid et aimé !

Mes idées sur les femmes s'éclaircissaient petit à petit : je sentais qu'elles étaient tout ce qui est aimable; j'aurais seulement voulu les embrasser, non qu'elles m'embrassassent ; le second rôle me déplaisait. Et cependant prendre le premier aurait été ridicule dans un petit garçon de neuf ans. Ainsi tandis que mes parents

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étaient dans une sécurité parfaite, persuadés que leur Ilippohjte détestait les femmes ; tandis que le bruit de son antipathie pour le sexe se répandait aux environs, à cause du monde que recevait mon père, et que le petit ^lonsieur Nicolas passait pour un Narcisse, ses idées, dès qu'il était seul, la nuit, le jour, n'avaient d'autre objet que ce sexe qu'il paraissait fuir ! Les fdles les plus soigneuses sur elles étaient, comme de raison, celles qui lui plaisaient davantage ; et comme la partie la moins facile à conserver propre est celle qui touche la terre, c'était à la chaussure qu'il donnait machinalement sa plus grande attention. Les filles déjà nommées, Agathe Ti- Ihien, Reine Miné, surtout Madeleine Ghampeaux étaient les plus élégantes d'alors ; leurs souliers soignés, recherchés, avaient, au lieu de cordons, ou de boucles, qui n'étaient pas encore en usage à Sacy, de la faveur bleue, ou rose, suivant la couleur de la jupe. Je songeais à ces filles avec émotion; je désirais... je ne savais quoi ; mais je désirais quelque chose, comme de les soumettre. Ce fut à cette époque que je- vis à Sacy une demoiselle. Elle était chaussée délicatement comme à la ville, en souliers de couleur, avec des boucles à pierres; c'était en outre une charmante personne ! Elle m'éblouit, et je crus d'abord que c'était cette jeune et ravissante Colette, qui m'avait,, dans mon enfance, fait tant de caresses à Vermenton : mais j'entendis dire chez nous que c'était une demoiselle de Noyers, parente de M. le Curé, nommée Suzanne Colas... A la vue de ses attraits délicats et frais, je la pris pour une fée, ne connaissant pas encore les déesses. Je ne rêvai plus qu'elle ; M"'' Colas me rendit infidèle à mes robustes beautés de Sacy, sans doute parce que, frêle et débile moi-même, il me semblait que j'aurais plus de facilité à la soumettre. Suzanne disparut ; elle fut oubliée : mais elle avait augmenté le charnu qui m'attachait aux filles, et préparé l'impres-

sion profonde que devait me faire une femme céleste ! Je doute que les petits nègres, sitôt formés, puisqu'à neuf ou dix ans ils peuvent être pères, désirent les femmes plus tôt que je ne les désirai. On verra bientôt que j'eus la même puissance, et ce phénomène ne sera pas le moins frappant ni le moins intéressant de ma vie... Mais ce goût pour la beauté des pieds, si puissant en moi, qu'il excitait immanquablement les désirs, et qu'il m'aurait fait passer sur la laideur, a-t-il sa cause dans le physique, ou dans le moral ? Il est excessif, dans tous ceux qui l'ont ; quelle est sa base ? Serait-ce ses rapports avec la légèreté de la marche ? avec la grâce et la volupté de la danse ? Le goût factice pour la chaussure n'est que le reflet de celui pour les jolis pieds, qui donnent de l'élégance aux animaux même ; on s'accoutume à considérer l'enveloppe comme la chose. Ainsi, la passion que j'eus, dès l'enfance, pour les chaussures délicates, était un goût factice basé sur un goût naturel : mais celui de la petitesse du pied a seulement une cause physique, indiquée par le proverbe, Parvus pes^ barathrum grande ! la facilité que donne ce dernier étant favorable à la génération... Je vais essayerde me faire mieux entendre dans la note (l)-..

(1) Aperta vuU'a seniper facilitât introiuissioneni ac projectiun seminis in uterum. Voici une autre observation qui n'a trait qu'à la belle forme du pied : J'ai connu, dans l'âge d'homme, deux femmes, entre les autres, dont la beauté du pied et de la jambe étaient la perfection : la première est Rosette, de la rue des Fossés-'Saint-Germain, qui a long-temps servi de modèle aux élèves d'un peintre fameux ; la seconde, c'est la jolie Harris, fille d'un layetier, rue de la Vieille-Boucherie. Des circonstances particulières m'ayant mis en relation avec ces deux femmes, je me suis convaincu qu'elles avaient, de la tète aux pieds, un degré de beauté peu commun, prœsejtim ad manimas et ad concham Veneris ; cujus t>enustas pi-xcellebat super quasquas venustates qux f/idi passant in cseteris viulieribus. Elles n'étaient pas belles de

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Lorsque j'entrais clans quelque maison, et que je voyais les chaussures des fêtes rangées en parade, comme c'est l'usage, je palpitais de plaisir : je rougissais, je baissais les yeux, comme devant les filles ellesmêmes (1). Avec cette vivacité de goût, et cette volupté d'idées inconcevable à l'âge de dix ans, je fuyais, par un sentiment involontaire de pudeur, ressemblant beaucoup à Celui naturel aux jeunes personnes, ces filles que, nouvel Anacréon, j'adorais jusque dans leur insensible parure ! Trompés par mon extérieur, deux vieillards, M. Restif, de Noyers, grand-père des Restif de Grenoble, et mon cousin Droin, des Villages de la rivière, me voyant, aux moindres louanges, baisser des grands yeux à longues paupières, dirent à mes parents : « C'est une fille modeste que votre fils; êtes-vous surs de son sexe ? » Je crois que les hommes les plus violemment portés pour les femmes (2), ont tous, dans leur jeunesse impubère, la même timidité, la même pudeur, les mêmes goûts factices : c'est qu'ils sentent déjà ce que les autres ne sentent pas encore. Aussi doit-on regarder la fille la plus pudente^ la plus rougissantey comme la plus disposée aux plaisirs de l'amour... Une observation

visage, mais elles étaient infiniment aimables. Leur pied n'était pas le plus petit, mais le mieux fait possible : loin qu'il déforméit leur chaussure, l'on aurait dit, au contraire, qu'il la perfectionnait. Ce sont les pieds petits, ronds et courts, qui seuls indiquent un barathre... Et qu'on ne l'oublie pas : ce sont les barathres qui facilitent la jouissance à la jeunesse nouvellement pubère.

(1) Ayant vu, dans la suite, à Courgis, une jolie chaussure, chez un cordonnier, et quelqu'un ayant dit qu'elle était à Jeannette Rousseau, je rougis, et fus prêt à m'évanouir... J'adorai les chaussures de M'"*" Parangon...

(2) Ob amplituclinem testicuïoruin^ longitudinemque gracilis veretri... Et telle fut aussi la cause de cet indomptable crotisme, qui tourmentera les plus belles années de ma vie,

va confirmer la vérité du motif de mon impuissance, qui me faisait fuir devant les jolies filles : c'est que je n'évitais ni les vieilles, ni les laides, et que je ne rougissais pas avec elles d'être mal habillé, ou de tomber dans une faute. Souvent les plus laides de Sacy s'avisaient de me poursuivre. Je restais. Elles en témoignaient leur étonnement ! et tout le monde en concluait que j'aimais les vieilles et les laides. J'ai entendu mon père lui-même s'étonner de la bizarrerie de mon goût, et en redouter la dépravation, surtout après que ma conduite eut donné quelques sujets de plainte : car je voulais toucher atout, tout réformer; et le plus souvent je gâtais : ce qui me fit donner le surnom peu honorable de Gdte-tout. Un jour, mon père me fit adroitement demander les raisons de ma singularité par Germain, le garçon de charrue : « Non ! lui répondis-je, je n'aime pas les laides ; mais c'est que je ne les crains pas. » Ceci rassura Edme Restif.

J'avais pour camarades d'école les jeunes Rameau : Edmond, François, Charles et Louis ne prenaient, ainsi que leur sœur Madelon, d'autres leçons que celles de maître Jacques ; leur mère me haïssait, et cependant me mangeait de caresses, etc. Ses fils avaient la tête dure ; ils avaient peu d'esprit ; on les mettait au-dessous de moi dans les conversations du village, quoiqu'ils fussent plus riches; leur mère le savait, et sa tendresse pour eux en souffrait. Elle avait taché de me détruire dans l'esprit de Messire Antoine Foudriat, et elle eût réussi avec tout autre homme ; mais celui-ci lisait dans son cœur. Et néanmoins chez elle, les compliments, les égards m'étaient prodigués. On sait encore qu'elle n'en agissait ainsi que pour me faire tomber dans quelque faute, dont elle espérait tirer avantage pour me décrier. C'est une des singularités de ma jeunesse, que la haine maternelle que me poi'-

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tait cette femme ! Elle ne me lit d'autre tort que d'empocher Messirc Antoine de me donner les principes du latin, comme il en avait envie. Mais il est impossible d'imaginer combien ce préjudice qu'elle me causa, fut décisif et irréparable ! Messire Antoine était un philosophe qui m'eût formé rapidement...

]\Imo Rameau avait, au mois d'Auguste de cette même année, une jolie moissonneuse du pays de son mari, Percy-le-Sec : car ce ménage, quoique très d'accord, était séparé d'habitation ; la mère, avec les enfants, demeurait dans le bien de Sacy, et le père faisait valoir celui de Percy, encore plus considérable. Cette moissonneuse, grosse dondon de bonne mine, avait le tour si voluptueux, qu'elle excita la jalousie de M""® Rameau, bien à tort ! je puis le dire ; l'automate qu'elle appelait son mari avait épousé ses champs ; il couchait avec la fortune de sa femme, et ne jouissait que de cela. Le mari et l'épouse changèrent de moissonneuse ; une grosse Mathron de Sacy, laide comme la conscience d'une prêteuse sur gages, fut envoyée à Percy, et l'appétissante Nannette vint chez la femme de son maître. J'aperçus Nannette à l'église le jour de la Vierge, où toutes les filles sont en blanc. Sa vue me frappa, mais d'une manière jusqu'alors non éprouvée ! ce furent des désirs, et non de l'amour, que je ressentis : un feu brûlant circula dans mes veines ; Nannette fut la première femme pour moi. J'étais ébahi de cette impression nouvelle, prodigieuse!... Etait-ce l'effet de son genre de beauté, qui ne parlait qu'aux sens, comme celle de tant de femmes que j'ai rencontrées depuis, pendant les trente années de ma parfaite humanité?... Lorsque Nannette sortit, je la suivis, pour la mieux voir, et elle acheva de m'enflammer l'imagination : c'était quelque chose de lascif, que je n'avais pas encore vu... Je la suivais par derrière, le

plus près possible, jusqu'à la porte des Rameau, me pénétrant de volupté. Quand ensuite je fus dans l'enclos de la Bretonne, je me rappelai cette montre, dont j'ai parlé plus haut, que faisaient les garçons de quinze ans à la porte Là-bas, et je portai sur moi une main,... non pollutrice encore, mais qui cherchait la cause d'un phénomène nouveau, aliœ ingidœque ercctionis... Le lendemain, en allant à la messe, j'entrai chez les Rameau, malgré la pudeur, pour les prendre, ainsi que leur sœur Madelon, et y aller ensemble. J'entendis que Mlle Rameau disait tout bas à la belle moissonneuse : — « Tiens, Nannette, tu vois bien ce grand Dadin-là ? si tu le voulais embrasser, il s'enfuirait !... » Nannette se mit à rire ; mais comme nous étions pressés par l'heure, nous sortîmes tous. Au retour de l'église, l'envie de revoir Nannette me fit surmonter cette pudeur naturelle qui m'a porté longtemps à fuir, avec un plus grand soin, l'objet qui me plaisait davantage ; je cédai aux pressantes invitations de mes camarades, et à l'espèce de violence polie qu'employa Madelon. J'étais d'ailleurs toujours si bien reçu dans cette maison, qu'elle dcA^ait un peu m'apprivoiser. Dès que nous fûmes dans la cour, je m'aperçus que Mlle Rameau parlait à loreille de la provocante moissonneuse. Madelon était bien différente ! C'était un de ces êtres sans sexe, qui n'ont ni beauté , ni laideur , sans grâce , et de la plus grande nullité ; car les femmes ont la leur, comme les hommes : celle des femmes consiste à ne rien avoir qui plaise. Je jouai avec mes camarades : dans un instant où j'étais seul caché au fond de l'étable aux mules, animaux que le père Rameau employait à son labourage, Nannette vint doucement derrière moi, me surprit, et me prenant les deux mains : — « Il faut que je vous embrasse à mon aise », me dit-elle en riant. Je feignis de vouloir me débarrasser : ce qui redoubla

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son envie. Elle me pressa contre son sein, le plus beau que j'eusse encore vu... Vivement ému, je l'embrassai moi-même. Alors, Nannette parut comme saisie d'une fureur utérine ; elle me serra, s'empara de tout mon être, et me fit palper tout le sien. Il paraît cpie cette lille était tempéramenteuse à lexcès... Elle pâlit, ses genoux fléchirent ; elle me pressait et repoussait tour à tour... Enfin, il lui prit un tel accès d'érotisme, qu'elle voulut être possédée, et elle en prit les moyens ; nouvelle Sapho, elle aida la nature, la fit agir, et causa en moi un bouleversement inconnu... A ce moment terrible ! de la première crise de la reproduction,... je m'évanouis! En revenant à moi-même, je me trouvais

inondé ; mes camarades m'environnaient. Madolon disait à Nannette : « Mais, tu l'as donc chatouillé? J'ai oublié de te prévenir qu'il ne fallait pas ; car je sois de sa sœur Margot qu'il se pâme dès qu'on le chatouille. » Nannette rougit, en balbutiant : — « 0 ne m'en doutes pas ! » Toute l'explication finit là. Je n'avais moi-même qu'une connaissance confuse de ce qui s'était passé. Treize années s'écouleront avant que j'en voie les suites : c'est par l'effet cjue je saurai un jour, cjue j'ai été homme à dix ans et demi (i). Je me rendis chez nous triste, toujours prêt à m'évanouir, enfin dans une situation qui vérifiait le proverbe, en démentant la moitié de son exception : Omnc animal post coituin triste ; excepta gallo-gallinaceo, et scJwlastico futuente gratis.

Au mois d'octobre, je retournai à l'école sous maître Jacques. J'avais appris à Vermenton à faire la faitainc j je manquais souvent la classe, ce qui donna occasion aux Rameau de me décrier dans l'esprit de Messire Antoine : j'eus le fouet ! humiliation profonde qui fit

(1) Voir page 126.

triompher leur mère ; elle vint en faire un compliment de condoléance à la mienne, qui fut beaucoup plus mortifiée que moi. Je n'écrivais pas encore; je ne lisais que le latin : usage que j'approuve, loin de le blâmer ! excellent, si l'on y avait joint les principes de cette langue, mère de la nôtre. Je n'éprouvais que des dégoûts, tandis que je trouvais le plus grand plaisir à bondir librement dans les prés des Ros, c'est-à-dire des Raies ou Rigoles, pour en faire écouler les eaux. Ma conduite me rendit moins agréable à mes parents ; les dispositions que je montrais n'annonçaient rien de favorable ; Miche Linard m'avait aigri le caractère : je paraissais ennemi de toute application. Je fuyais les hommes; dès qu'un étranger arrivait à la maison, j'en sortais, pour n'y plus rentrer qu'après son départ. Mais peutêtre était-ce l'effet d'un instinct heureux, vu que les étrangers qui venaient chez nous ne pouvaient que me donner l'idée du vice, absolument inconnu dans la maison paternelle. En effet, j'eus alors un exemple des mauvaises mœurs encore plus clair que celui donné par Comtois et dame Geneviève. Les deux Piestif de Joux, Jean et Bénigne, venaient souvent à la maison ; ils ne m'effrayaient pas comme les autres, à cause de leur bonhomie et de leur habit de paysan ; je demeurais pour eux. Ils racontaient des nouvelles de ce qui se passait à l'orient de mon village, à Lille-sous-Mauréal, où une princesse de Nassau menait, dans une sorte de château-fort, la vie la plus scandaleuse. J'écoutais les récits qu'on en faisait, et les réflexions de mon père : je pris en horreur le nom de Nassau, comme si j'avais été destiné à devenir Hollandais. Je me ra2:)pclle confusément qu'on voulut arrêter cette princesse pour dettes : elle resta, et soutint un siège dans son château contre ses créanciers et leurs recors. Tout cela commençait à me donner une sorte d'immoralité, en m'habituant à

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l'existence du vice, dont l'idée entrait ainsi dans mon âme neuve.

J'avais eu deux frères et une sœur, depuis les jumelles, Baptiste et Charles, avec Elisabeth, qu'on a vue religieuse à Crisenom, aux Bernardines d'Auxerre, enfin gouvernante du frère aîné de tous, curé de Gourgis, et maîtresse d'école. Marie avait été à Paris, où elle venait de trouver un époux. Ce nouveau gendre, après les premiers arrangements de son établissement, était venu chez nous. Il ne put me voir une seule fois ; je fuyais dès qu'il paraissait ; couchant dans les greniers à foin, et ne mangeant que ce que m'apportaient à la dérobée les deux jumelles... Tel avait été l'effet de la pension à Vermenton. Je fuyais, plus que tout autre, l'abbé Restif, mon frère, qui me donnait le fouet, à chaque visite, pour effacer le péché originel par la douleur. Il n'est rien de plus inepte qu'un séminariste ; rien de moins propre à être un jour ce que l'on veut qu'il soit, un pasteur éclairé : ces jeunes gens n'ont la tète remplie que, de fadaises mystiques. Mon frère parrain, à son arrivée chez nous, se croyait obligé de s'enquérir à ma mère des petits écarts où j'avais donné. Il ne m'épargnait pas les instructions ; puis, le plus bénignement du monde, il tâchait de me faire entendre que, « pour le bien de mon âme, il fallait que je reçusse le fouet ; que par cette peine salutaire, ma faute punie serait effacée aux yeux de Dieu. » Cela devait être excellent pour un zélé, un béat de l'âge de l'abbé Restif : mais il y avait de la folie à tenir ce langage à un enfant. J'eus le fouet ; l'air bonasse du fouetteur me fît d'abord penser que c'était pour éprouver ma docilité ; mais la réalité me détrompa. Je fus surpris une seconde fois ; les autres, jamais l'abbé ne me tint ; dès que je l'avais entrevu, je m'échappais. Un jour, j'allai me cacher au milieu des prés des Rôs dans un trou à rouir le

chanvre, où je restai plongé dans l'eau jusqu'à son départ. Je ne m'enfuyais ni de mon père, ni de ma mère, ni de ma bonne tante Madelon de Nitry, ni de messire Antoine Foudriat, parce qu'ils avaient une conduite convenable avec moi. Je m'enfuyais de tout ce qui paraissait me surpasser : tout ce qui était Monsieur ou Z>a//^e me faisait peur, à cause de la supériorité. J'aimais les pauvres ; je leur donnais ce que je pouvais, jusqu'à mon déjeuner ; j'allais prier pour eux chez nous. Apparemment je ne voulais être environné que des êtres que je pouvais dominer.

Vers la fin de juillet, après que le regain était assez poussé pour faire paître les chevaux, les adolescents et les adolescentes qui les gardaient, se réunissaient dans la prairie, et s'y amusaient à différents jeux, capables de donner une idée de la vie des anciens bergers. Il est certain que dans les temps d'innocence et d'égalité, où les enfants des riches faisaient les mêmes choses que ceux des pauvres, les troupeaux étaient gardés par les fils et les filles de la maison; parce que c'était l'occupation la plus douce, comparée à la charrue, au travail de la vigne, au battage dans la grange, etc. Il suit de là que les bergers et les bergères des peuples agricoles, étaient réellement au-dessus des autres cultivateurs ; que leur emploi était moins pénible, plus noble, et plus considéré ; que les pâturages d'alors étant moins coupés de champs cultivés, les troupeaux y erraient à volonté; les pasteurs n'avaient d'autre soin que de les préserver des bêtes féroces et des voleurs. Le loisir des bergers était continuel, sans néanmoins être une oisiveté : ce qui donnait plus de sel à leurs amusements. Car j'éprouvai, dès l'âge où j'en suis actuellement, cette sensation, que l'inutilité est un honteux supplice ; au lieu que l'occupation loisireuse est une jouissance réelle. Ainsi les bergers et les bergères se livraient sans scrupule et sans honte,

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à des jeux innocents, à observer les astres, les oiseaux, le temps ; à composer des contes et des chansons ; enfin à faire l'amour, après l'avoir chanté. Ce ne sont point ici des conjectures de savants ; c'estce que j'ai fait, moi, né de parents aisés : ce n'étaient que les enfants comme moi, les jeunes Rameau, les Disson, les Piôt, les Fouard, les Dumont, les Bérault, les Dondène, les Daugis, les Roard, les Miné, les Gauthier, les Ghanjpeaux, les Tilhien, etc., cpii allaient en été garder leurs troupeaux : les enfants des habitants plus pauvres, comme les Paulo, les Couchât, les Lcmme, les Blaizot, etc., étaient employés à des travaux plus rudes et plus nécessaires. On ne raconte jamais la vérité, dans les ouvrages que l'on publie sur les anciennes mœurs, faute d'aller la chercher où elle est, dans les villages éloignés des grandes villes et des grandes routes, comme le mien, où le riche et le pauvre, quoique inégaux en moyens, étaient encore égaux en considération. Je laisse à penser avec quel mépris, j'ai lu, par la suite, le prétendu ridicule jeté sur les bergeries! Ces écrivains renommés étaient applaudis, dans leurs impérities, par des lecteurs, superficiels, qui les uns et les autres n'avaient vu de bergers que ceux des bouchers de Paris (1).

Je disais que les adolescents se réunissaient pour jouer le soir dans la prairie. Je n'avais encore aucun emploi dans la maison paternelle : ainsi, en tout temps j'étais libre dans les intervalles de l'école, et je l'étais absolument pendant la moisson et les vendanges. Mais j'avais l'inutilité en liorreur; elle était pour moi une iionte insupportable : dans la journée, je m'occupais à soigner les abeilles, les agneaux, les différents oiseaux de basse-cour ; à sarcler le jardin, dont je portais les

(l)La Fontaine lui-même à fait cette faute, qu'il aurait évitée, s'il fût né paysan de Sacy.

mauvaises herbes aux vaches. Fatigué je lisais du latin que je n'entendais pas, mais que j'aimais à chanteràl'église ; je ne savais pas encore lire le français, et je m'en mourais d'envie : mais mon père, par une saine politique, renfermait les livres de cette langue, qu'il nous lisait le soir après le souper, heure à laquelle toute la famille était rassemblée. A la chute du jour, attiré par les cris et les ris de la jeunesse, je courais à la prairie où je trouvais à jouer à V escarpolette^ à la cJièvre, à la belle-mère^ ensuite à la piicelle, et dès que l'obscurité empêchait d'y voir, au loup, quand il y avait de grandes filles. Tout le monde connaît V escarpolette : la nôtre avait pour appui un vieux pommier sauvage ; plusieurs licous de cheval noués ensemble, formaient la brandilloire: les filles et les garçons élaient brandillés tour à tour ; mais les premières éprouvaient quelquefois certains désagréments quand il se trouvait, dans le jeu, des vauriens comme le Grand-Colas, qui cherchaient à les mettre dans des points de vue immodestes...

La chèvre ressemble au tirage de l'oie, tel qu'on y joue à Paris. Originairement une chèvre en était le prix; elle se tirait dans les vendanges ; on la tuait à coup de bâtons, lancés de cinquante pas, et on s'en régalait: celui qui avait porté le coup mortel était franc de toute dépense. De mon temps la chèvre n'était qu'un bâton fiché en terre, qu'il fallait renverser, en lançant de cinquante ou soixante pas celui qu'on avait à la main.

La. pucelle était un jeu fort amusant, qui affectait les formes dramatiques. On couvrait une jeune fille, qui était la pucelle , des tabliers de toutes celles qui étaient du jeu, ainsi que des chemisotes ou vestes des garçons, jusqu'à ce que le tout formât une sorte de pyramide. On assiégeait ensuite la tour, c'est-àdire les garçons ; les filles l'entouraient et la défendaient.

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« Les portes Dondcne sont-clle' ouverte^ ? » A-t-eUe sa rohc i'erte ?

» — Non elle est encliée,

» La tant c pi orée .

» Nous la voulons épouser,

» Par friariai^e !

» — Non, non, mariée, » Vous la batterez avec ra^e ! »

L'adresse des garçons consislait à enlever, sans qu'une fille les touchât, tout ce qui couvrait la pucelle. Alors elle leur appartenait ; et les filles se lamentaient en disant :

» Comme la rose effeuillée,

» Elle sera bientôt ; » Comme la prune secouée, )) Elle sera mangée, » Par le ravousio !

» Za pauvre infortunée !

» Elle sera fanée, » Comme la fleur de c/ioquerio, » Çui teint les roulée' ? »

Puis elles la livraient aux garçons... On laissait un espace entre les deux sexes: la pucelle était amenée au milieu. Elle joignait les mains en suppliant, et regardant les filles :

« — O I m' abandonnereZ'Vous ?

» Et suis-je livrée ?

y) — C'est votre destinée ^ )) // faut suivre l'époux :

» Mais vous serez pleurée, » Toute l'année, y> En entendant les coups . . . »

Elles poussaient ensuite des cris de douleur, et l'une d'elles éparpillait les cheveux de la pucelle. Alors les garçons s'avançaient, l'environnaient. Elle se mettait à genoux, en élevant les mains: ils feignaient de se laisser fléchir, et ils lui disaient :

« Viens, viens, mieux te garderons ^ » Que ces filles à cotillons, » Qui te garder ne pouvont. »

La pucelle se levait, et donnait la main à celui des garçons qui lui plaisait. C'était son mari et le jeu finissait là. Le garçon choisi remettait ensuite poliment la jeune fille au milieu de ses compagnes. Il paraît que l'origine de ce jeu est l'ancienne cérémonie de mariage chez les Gaulois du canton, avant et même depuis le Christianisme. Ce jeu à absolument cessé aujourd'hui, ainsi que tous les autres.

Celui de la belle-mère était encore plus dramatique On s'assemblait indistinctement, garçons et filles. On choisissait trois de ces dernières ; l'une était élue tante maternelle, sœur de la mère défunte ; la seconde devait faire la belle-mère ; la troisième était la bellefille. La tante arrivait d'un village voisin. En approchant de l'endroit oii la belle-mère était assise avec la bellefille, qu'elle faisait travailler, sans lever les yeux, elle s'informait de droite et de gauche, comment sa nièce était traité par sa belle-mère ? Les uns disaient :

— « Elle ne lui donne que du pain de son moisi', les autres :

— « Elle ne lui fait manger que des pommes sauvages » demi-pourries . » La tante, à chaque mot, répondait :

— « Oh! ma pauvre nièce, fille de ma pauvre sœur, que » fai tant aimée ! » Elle arrivait auprès de la belle-mère qui prenaitun air doux : — « Bonjour ma sœur. . . Allons, » petite fille, quittez l'ouvrage ; c'est assez travaillé. »

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La belle-fille se levait ; mais elle avait eu la tête si longtemps baissée, par l'applicalion au travail, qu'elle ne pouvait la relever : — « Redresse-toi donc, ma nièce. — » Hélas \ Je ne saurais: mon cou est plié, ne se dépliera » Jamais ! » La tante tournait la tête pour cacher ses larmes, et la belle-mère redressait sa belle-fille par deux bons coups de poing par devant et par derrière...

— « Allons, ma sœur, » reprenait la méchante, « i^ous » venez de loin : cous mangerez bien un morceau ; Je vais » mettre la nappe. » La belle-fille lui présentait la nappe, dans laquelle était enveloppé du pain noir moisi, qui tombaità terre. La belle-mère disait tout bas : « Chienne, » ramasse ton pain . » Et tout haut : — « On ne manque » pas de pain ici ; on le laisse moisir. » On se mettait à table, et la belle-mère servait des œufs, du fromage. La tante disait à sa nièce : — « Mange donc^ ma fille ! » Mais pendant qu'elle ne regardait pas, la belle-mère lui ôtait ce qu'elle avait sur son assiette, pour le donner à ses enfants du second lit, qui élaientautour delà table. La belle-fille se levait, sans avoir rien mangé; elle ramassait à l'écart un morceau de pain moisi qu'elle dévorait. — « Qu est-ce que tu manges donc là, mon enfant?» disait la tante.

— « C'est quelque chatterie quelle m'a volée ! » disait vite la belle-mère, « car elle est friande, et Je la gâte un « peu. )) Mais la tante avait tout vu, sans en faire semblant, et elle éclatait en prenant à sa nièce le morceau de pain moisi, qu'elle montrait au père qui entrait. Elle lui débitait ensuite en pleurant la kyrielle qu'on lui avait dite à l'arrivée. Le père battait la belle-mère et donnait la belle-fille à la tante, qui l'emmenait et qui la gardait chez elle. En s'en allant, elle disait aux deux rangées qui étaient sur son passage tout ce qu'elle allait lui donner : . — « Je la nourrirai de pain blanc, d'œufs » frais et de fromage à la crème. Je la vêtirai de toile fine

» et de siamoise rayée ; ses jupons de dessous seront de » molleton; celui de dessus^ de colon fin à fleurs hro~ » dces ; ses corsets de basin ; ses bas de laine blanc/te » â coins rouges ; ses souliers auront de hauts talons, et » ses cornettes seront de mousseline à dentelle bien » plissée. » Le but de ce jeu était d'éloigner du remariage les veufs qui avaient de grands enfants.

Quant au jeu du loup, toujours réservé pour l'obscurité, il était sans but moral, au moins apparent. On plantait un piquet en terre, on y attachait une longue corde formée de plusieurs chevêtres de cheval. On choisissait le premier loup : ordinairement ce titre était ambitionné ; on l'attachait à la corde ; on lui bandait les yeux, puis on s'écartait. Alors, on lui jetait, les garçons leurs chapeaux ou leurs bonnets ; les filles, leurs tabliers ou leurs fichus roulés, et jusqu'à des camisoles et des corsets. Le loup devinait à qui appartenait le chapeau, le tablier, le fichu, ou il le mettait au pied de son piquet, s'il ne devinait pas ; on tâchait alors de les reprendre. Mais s'il avait deviné un garçon, celuici était loup à son tour ; au lieu que si c'était une fille, elle nommait un garçon pour le remplacer. Si le loup saisissait un garçon personnellement, il le rossait ; si c'était une fille, il la mangeait ; c'est-à-dire, qu'il la fourrageait assez librement. On n'était guère attrapé qu'en voulant reprendre les gages amoncelés autour du piquet du loup. Ce jeu était fort innocent entre des enfants tels que j'étais, malgré mon aventure avec Nannette ; mais quelquefois les garçons de quinze à vingt ans s'en mêlaient, et alors il s'y passait des choses peu décentes. Cependant Messire Antoine Foudriat ne voulut jamais ni le défendre, ni recommanderdeladécence dans ce jeu ; il disait que depuis plus de cinq cents ans, on n'avait pas ouï dire qu'il y fût rien arrivé d'essentiel, et qu'il suffirait de le défendre pour qu'il devînt criminel...

SOL'VENIKS d'kNFANCE 33

Ce sage pasteur mourut ; son successeur, Messire Louis Jolivel, défoiulit le jeu, qui devint criminel; il fallut que \c pouvoir civil le proscrivît. Depuis ce temps il n'y a plus de j(>ux à Sacy ; on y végète tristement, comme ailleurs : le purisme a toujours été le plus grand ennemi du genre humain. Lorsquej'allai jouer au loup pour la première fois, nous n'étions que des enfants, et tout s'y lit avec innocence ; j'y trouvais un plaisir inexprimable. Je craignais d'abord enfantincment d'être loup, mais ayant élé deviné, je trouvais tant de plaisir à mon rôle, que j'aurais voulu le faire toujours. Le jeu du loup me familiarisa promptement avec les filles ; car mon premier acte de virilité, dont j'ai rendu compte, avait été un effort de courage (1).

A cet âge, et après tout ce qu'on vient de lire, je ne connaissais pas encore la douceur d'un baiser. Voici à quelle occasion j'éprouvai pour la première fois cette sensation délicieuse, de la part d'une fille, dont je puis dire avec le poète :

Tani tremulum crissât, tam hlandinn prurit, ut ipsum Mastupratorem fecerit Hippolytum.

Mari. ep. 203, lib. XIV.

(1) Dans l'ancien régime, on avait cru remplacer les jeux par la pédante et plate institution des Bosières. Mais ces tristes fêtés ne sont pas un jeu ; elles sont une source de petites cabales, de petites intrig-ues, de petites vertus d'ostentation, et de vices réels. Les villag-es à rosières, loin d'être aujourd'hui les plus innocents, sont les plus licencieux ; le vice s'y caclie comme à la ville, et les filles y sont libertines sans faire d'enfants. D'où vient cela? C'est que les dames qui allaient présider ces ridicules solennités, menaient avec elles leurs valets, leurs amants et leurs vices. Je tiens du constituant Glerinont-Tonnerre, que sa femme ayant fait une rosière à Ghamplàtreux, un seigneur de la cour se donna le plaisir piquant de la déflorer deux heures avant la cérémonie du couronnement. On ne doit jamais donner de récompenses ni de couronnes au devoir rempli ; et surtout, jamais le vice ne doit couronner la vertu !

Un soir, en arrivant de l'école, j'entendis qu'il y avait à la maison deux de mes cousines Gautherin d'Aigremont : c'étaient les filles d'une sœur de mère de mon père. La blonde Marie, l'aînée, se mariait ; elle venait en prévenir son ohcXqV Honnête homme, et labrune Nannon, sa sœur cadette, l'avait accompagnée. Marie était d'une belle figure, suivant ce que je me rappelle, ne Tayant jamais revue ; aWe ressemblait à cette jolie Guéant, qui n'a joué que peu d'années sur le Théâtre-Français. Nannon, sa cadette, n'était que jolie ; un peu de son noir, loin de l'enlaidir, rendait sa figure plus piquante ; elle avait les yeux souriants et mignards d'Aurore Marie Parizot, dans la boutique où jadis était le café Baptiste^ et son cythéréique sourire, ou celui de l'aimable Filette, cette jeune et jolie horlogère, à trois boutiques au-dessus de la rue d'Orléans ; elle était brune comme Aurore, la seule différence était dans l'embonpoint : ma cousine en avait davantage. J'étais alors sauvage à l'excès ; ce fut avec peine que j'entrai : mais la vue de mes deux jolies parentes, leurs caresses, surtout les petites attentions de Nannon, me mirent à l'aise. Marie, après m'avoir embrassé, m'avoir donné des dragées, me remit à sa sœur, qui me garda près d'elle et ne s'occupa que de moi. Elle m' embrassa enfin , mais d'amitié , après avoir fait connaissance. Jamais des joues si douces n'avaient approché les miennes ; je sentis un frémissement de volupté ! Ce baiser m'est encore présent, et lorsque mon imagination mêle retrace, je crois le sentir. J'osai le renouveler sans que ma jolie cousine s'y opposât; au contraire elle paraissait charmée et redoublait ses caresses. Il y avait alors à la maison une servante de Nitry, excellent sujet et assez jolie, appelée Catherine Panneterat, qui m'avait quelquefois défendu quand les filles me poursuivaient ; elle dit tout bas à ma cousine qu'elle avait bien du privilège ! — « Je le sais », répondit Nannon ; « je n'en

SOUVENIRS n'RNFANCE 3S

>i aime que mieux mon petit cousin ». Je fus flatté : mon jeune cœur nageait dans une volupté d'autant plus vive, qu'elle élait })his pure. Cependant, quelque plaisir que je trouvasse aux caresses de Nannon, je me rappelle que mes yeux étaient secrètement attirés par le joli [)ied de jNïarie. Ce petit événement fait époque dans ma vie, par le développement dune faculté nouvelle, le savourement du baiser. Ah ! l'on acquiert sans cesse à cet âge, et l'on perd irréparablement à celui où je suis parvenu. Tout ce qui me semble extraordinaire, c'est que cette sensation ait suivi au lieu de précéder \ écurie aux mules ! C'est sans doute parce que cette autre crise fut forcément amenée.

Lapremièrefoisquc je retournaijouer dans la prairie (i), après la visite de mes cousines, je fis plus d'attention aux fdles de mon âge qui avaient la peau douce comme Nannon Gautherin. Il y en avait deux très jolies : l'une se nommait Marie Fouard, l'autre, Madeleine Piôt, cousine et non la sœur de cette rouge Marie qui me portait à vêpres dans mon enfance. Marie Fouard avait de beaux yeux noirs, des sourcils bien arqués et fournis;

tout en elle annonçait la force et le tempérament;

c'était elle que je préférais. Madeleine avait plus de blancheur dans le teint, l'air plus doux, plus tendre^ plus naïf; elle partageait mon cœur... On joua au loup. Mon ami Etienne Dumont en fut : c'était un enfant d'une grande innocence, quoiqu'un imprudent l'eût exposée, à peu près comme Margot avait exposé la mienne avec Marie Louison : mais les excellents principes que lui donnait sa mère le garantirent. Il fut loup le premier. Il était mon rival pour Marie Fouard, et il tâcha de la prendre. Il y réussit ; mais il en agit conformément à son caractère ; il ne ravit pas même un baiser ; il se

(i) Au jeu du loup.

contenta de presser la main et la taille de sabien-aimée. Je me laissai attraper ensuite : — « Mon camarade » me dit tout bas Etienne, « si tu crains d'être loup, » quoiqu'il m'ennuie fort de l'être, je ne vous devinerai » pas. — Ah ! je veux l'être ! », lui répondis-je, « afin » de manger ma cousine Madeleine Piôt comme vous » venez de manger Marie Fouard ». La passion me rendit politique, c'est-à-dire menteur ; car c'était Marie que je voulais manger. Etienne me devina tout haut et je fus loup. Marie Fouard se laissa prendre très facilement ; car elle me préférait à Etienne. Quand je latins, je me rappelai toutes les sensations voluptueuses que j'avais déjà eues ; soit par le tact non volontaire sur Ursule Rameau ; soit par les baisers enflammés de Nannette la moissonneuse, soit en dernier lieu par le contact des joues douces de ma cousine Nannon Gauthcrin et je cherchai à les renouveler sur la brune Marie. En feignant de la manger, je l'embrassais ; je me laissais embrasser; maniis insertœ pertractabantinguina^impubcremque concham ; l'innocente se prêtait à tout et le désir de la jouissance se fit sentir... Je lui disais cependant: — « Marie !... Etienne mon camarade vous aime bien, » moi aussi : lequel aimeriez-vous le mieux ? — C'est » vous. Monsieur Nicolas ; Etienne n'est qu'une mau- » viette. » En effet, cet enfant avait une petite stature, | et ses bras n'étaient guère plus gros que mes doigts. *■

Je fus enchanté de cette réponse, mais je craignis de faire de la peine à Etienne en retenant plus longtemps Marie, et je tâchai, avant de me donner un successeur, d'attraper Madeleine ; ce qui me fut facile : elle était jalouse de Marie, et se mourait d'envie d'être mangée comme elle... J'observe ici que dès lors, et ensuite pendant mon séjour à Gourgis, brûlé par les yeux de Jeannette Rousseau ; que même à la ville, éperdu d'amour jusqu'à la fureur pour Madame Parangon, et

SOUVENIRS d'enfance 37

toute ma vie, je n'ai jamais été absolument monéraste^ indÀs polyéraste; h. moins qu'on ne trouve bonnes les raisons que je me propose de donner dans le temps, pour prouver que je n'ai aimé qu'une femme. — « Ne » craignez rien, ma chère Madeleine, » dis-je à la jolie Piôt, en la saisissant ; « je ne serai pas un méchant » loup pour vous; je ne vous ferai pas de mal ! » Je l'embrassai plusieurs fois au lieu de la mordre (ce qui arrivait quelquefois aux loups mes confrères) ; je la traitai comme Marie, et de plus, me souvenant que Nannette m'avait livré sa gorge, je cherchai celle de

Madeleine, sans en trouver Je la laissai aller enfin

Je n'avais plus envie d'être loup ; Etienne m'avait bandé les yeux fort négligemment ; j'y voyais : je devinai un chapeau et je fus remplacé.

A parler sincèrement, je crois que j'aimais la seule Marie Fouard... Mais peut-on avoir de l'amour, à l'âge que j'avais alors ? Je le crois ; car j'ai senti dès lors le goût inspiré par la diflérence du sexe; j'ai senti un' trouble secret, à la vue de Marie ; je l'ai trouvée la beauté qui était d'accord avec mon cœur. A la vérité dans la suite, j'ai trouvé cet accord plus vivement senti; mais c'est peut-être uniquement parce que j'étais plus formé...

Cependant les occupations à la maison paternelle étaient si multipliées, qu'on fut obligé de me laisser conduire le troupeau, quoique les jours s'accourcissent ; on ne s'informait pas même des pâturages que je fréquentais. On avait soin seulement, à cause du loup, de me faire accompagner par les trois gros chiens, Pinçard, f Babillard et Friqueiie. (Cette dernière était un trésor de fidélité, d'intelligence). Le Grand-Pré, pour lequel j'avais pris goût, fut le pâturage que je préférai : je m'y rendais en droite ligne. Les gens de Nitry, toujours pressés de jouir, vendangent de bonne heure ; de sorte

que j'eus la liberté de grappiller dans les vignes, à mon aise, abondamment, en véritable propriétaire ; car les négligents Nitriates avaient laissé de toutes les productions, raisins, pêches, poires, pommes, coings, le tout meilleur que la récolte non mûre des cultivateurs. Les habitants de Nitry, ou Ire leur insouciance, ont une sorte de grandeur et de générosité ; leur récolte n'est pas faite avec exactitude, comme à Sacy ; le Nitriate dit : « Il en faut un peu laisser au pauvre qui n'a pas de vigne, afin qu'il puisse goûter au raisin ; car autrefois, quand il n'y avait que des fruits sauvages, tout était à tous. Il faut donc laisser au pauvre, qui ne possède plus rien, un peu de fruit cultivé, pour se préserver de vol et du désespoir, pour désaltérer le passant ou le pâtre qui abordent ces collines écartées... » Je trouvais donc des fruits en abondance dans les vignes de Mont-Gré, tandis que mes brebis, mes porcs et mes chèvres paissaient dans le Grand- Pré ou dans le champ de Jean Simon le mansier (1) abondant en serpolet et autres herbettes de coteau excellentes pour les moutons. Gomme je sentais ma vie sur ces collines élevées ! Ah ! quels moments délicieux, et combien je les ai regrettés ! Combien aussi j'en ai joui depuis parle seul ressouvenir ! La journée s'écoulait trop tôt ; c'était avec chagrin que je retournais à la maison paternelle... Oh ! que ne connaissais-je ces bergers des Apennins, qui passent leur vie à la suite de leurs troupeaux dont ils ne rendent compte qu'une fois l'année !

(1) Ou le faiseui' de manscs. C'était un homme à qui la religion avait tourné la tête, par la crainte de l'enfer. Il avait cessé d'aller à la messe, il travaillait les dimanches et fêtes à ses vignes. Il faisait des manses, ou petites boules de terre argileuse, pour éloigner le diable, qui lui apparaissait sous la forme d'une araignée. On fit enfermer cet infortuné au bout de dix ans, quoiqu'il n'eût causé aucun trouble. On fit mal. Mon père refusa de signer le mémoire.

SOUVENIRS d'enfancr 39

Hélas ! j'ignorais que mon bonheur existait quelque part ; je jugeais de tout l'univers par mon village : Tullo il mondo c coiue nostra famiglia. Cependant j'agissais à peu près eomme ces bergers d'Italie. Arrivé le soir, je soupais seul, et dès le matin je faisais sortir le troupeau.

Il prospérait entre mes mains ; je ne le ramenais que rassasie, et grâce à Friquctte, les loups n'en diminuaient pas le nombre ; cette excellente gardienne poursuivait quelquefois à elle seule deux loups et les obligeait à fuir. Ce qu'il y a de singulier, c'est que moi, qui craignais les chiens jusqu'à la pusillanimité, j'attaquais les loups en téméraire; je les poursuivais sans aucune autre arme que des pierres c[ue je lançais contre eux ; et comme j'étais preste à la course, je les harcelais, les fatiguais, et souvent je les blessais à sang.

Vis-à-vis les vignes de Mont-Gré, derrière le bois du Bout-Parc, était un vallon plus solitaire, où je n'avais encore osé pénétrer ; la haute lisière du bois lui donnait quelque chose de sombre qui m'effrayait. Le quatrième jour après les vendanges de Nitry, je me hasardai à y passer avec tout mon troupeau. Il y avait au fond du vallon, sur le bord d'une ravine, des buissons pour mes chèvres avec une pelouse où mes génisses pouvaient paître comme dans le Grand-Pré. En me voyant là, j'éprouvai une secrète horreur, causée par les contes d'excommuniés changés en bctes que me faisait Jacquot ; mais cette horreur n'était pas sans plaisir. Mon quadruple troupeau paissait ; les cochons trouvaient en abondance une espèce de carotte sauvage, que les paysans nomment échavie^ et ils labouraient la terre, tandis que les plus gros, et surtout leur mère, s'avançaient du côté du bois. Je les suivais pour les empêcher d'y entrer, lorsque j'aperçus sous un vieux chêne à glands, un énorme sanglier. Je tressaillis d'horreur et de plaisir, car cet animal augmentait l'aspect sauvage

qui avait tant de charmes pour moi. Je m'avançai le plus qu'il me fut possible. Le fier animal m'aperçut et, dédaignant un enfant, il continua de se rassasier. Par un heureux hasard, la truie était en chaleur, elle s'approcha du sanglier qui courut à elle dès qu'il la sentit. J'étais ivre de joie du spectacle qu'ils m'offîrirent, et je retins mes trois chiens en laisse pour ne pas troubler le sanglier. Dans le môme moment parurent un lièvre et un chevreuil : je me croyais transporté dans le pays des Fées; je respirais à peine. Je m'écriais inarticulémcnt quand un loup parut. Je fus obligé de lâcher les chiens contre cet ennemi public ; la crainte qu'il n'attaquât le troupeau détruisait le charme de sa présence (car tous ces animaux sauvages augmentaient à mes yeux celui de cette solitude). Mes chiens effrayèrent et lièvre et chevreuil et sanglier ; tout disparut et rentra dans les bois : mais le charme resta. Il fut même augmenté par une belle huppe qui vint se percher sur deux gros poiriers dont les paysans appellent le fruit poires de tniel, parce qu'elles sont si douces et si sucrées dans leur maturité, que les guêpes et les abeilles les dévorent. Je connaissais déjà ce fruit; les parents de mon ami Etienne Dumont avaient un poirier de miel au bas d'un champ très voisin de la maison paternelle, et il m'avait quelquefois mené en manger les poirettes tombées. Mais que je trouvais celles-ci délicieuses, à moi, et dans une terre de liberté ! Ajoutez qu'elles étaientplus mûres, mieux nourries, et que je n'en avais obligation à personne : car les poiriers étaient dans la pelouse inculte qui bordait la ravine... J'admirai la huppe, oiseau que je voyais pour la première fois ; je mangeai des poires et j'en remplis mes poches, afin de régaler mes jeunes frères et sœurs. 11 me vint alors une idée: « Ce vallon n'est à personne : » je le prends ; je m'en empare ; c'est mon petit w royaume. Il faut que j'y élève un monument, comme

■ftOUVExiRS d'kmance 41

» mon père lit dans la Bible, pour qu'il me serve de » titre. ))Je mis aussitôt la main à l'ouvrage. Lorsqu'il fut achevé, je montai dessus pour contempler mon empire, car ne voyant personne, je me trouvais maître; je sentais, avec mon imagination vive et réalisante, ce que l'on n'a peut-être jamais senti en Europe, la situation de rhomnic avant les rois, avant toutes les entraves et toutes les lois — Cette heureuse journée finit trop tôt...

De retour à la maison paternelle, j'étais triste et taciturne : le tracas , le tumulte , la subordination m'impatientaient. Ma bonne mère me crut malade : elle me prodigua ses soins. — « Je me porte bien ! » lui dis-je un peu durement ; « mais je voudrais être » chevreuil ou sanglier, car je ne voudrais pas être » loup, à seule fin de vivre tranquille dans les bois, » et surtout dans le vallon où j'ai été aujourd'hui. — » Et où donc as-tu été, mon Nicolas ? — Au delà du » Bout-Parc. — ■ Oh ! si loin, mon enfant ? — Fut-ce » plus loin encore !... Oh! si vous saviez comme c'est » joli !...)) Et je me tus, manquant de termes. Ensuite, je distribuai mes poires de miel à mes petits frères et à mes petites sœurs, qui se récrièrent sur leur bonté ; ma mère même en mangea, ce qui redoubla ma gloire et mon contentement. A souper, j'eus envie de causer ; j'appris à mon père que la truie avait été couverte par le sanglier: ce qui parut lui faire plaisir. lime conseilla lui-même de retourner à mon vallon (comme je le nommais).

Le lendemain, je partis dès la pointe du jour, muni de mon petit sac de provisions, d'une bouteille d'eau rougie, du pain des chiens, etc., le tout chargé sur les deux plus gros moutons (car les brebis entrant alors en chaleur, les deux béliers qui portaient ordinairement les deux besaces devaient être parfaitement libres).

J'avais un briquet pour allumer du feu : car Jacquot en allumait souvent avec des broutilles, soit pour faire réchauffer son halte, soit pour faire cuire des œufs d'oiseaux, ou les cailles et les alouettes qu'il prenait ; car il était friand. Je l'imitais en cela, et je faisais du feu entre deux pierres.

Muni de tout ce qui m'était nécessaire, je regagnai allègrement mon vallon sauvage. Ce fut avec transport que ]"'}' revis ma pyramide, élevée sur le plus haut merger. (On appelle ainsi, dans le canton, les fréquents tas de pierres tirés de nos arides campagnes). J'y adossai une sorte d'autel sur lequel je trouvai bon d'allumer mon feu, à cause de la fraîcheur de la matinée. J'avais à peine terminé tous ces arrangements, que j'aperçus dans les airs un oiseau de proie qui tournoyait et qui finit par se précipiter dans un buisson. J'y courus : il plumait une alouette. Un coup de bâton lui cassa une aile au moment où il voulait s'enlever, et je l'assmomai. L'alouette palpitait encore. Il me vint une idée : j'avais entendu dans la Bible, que mon père nous lisait le soir, parler des sacrifices d'Abraham, etc. Il me sembla qu'étant roi de mon vallon, je pouvais bien en être le prêtre, un être libre, tel que moi, devant se suffire à lui-même comme roi , pontife , magistrat , berger, boulanger, cultivateur, chasseur. Je considérai l'oiseau de proie comme un coupable qui troublait la paix de ce séjour d'innocence; sa mort était juste, et je résolus d'en faire hommage à Dieu par un sacrifice. Cette idée me parut très belle ! Midi arriva.

C'est l'heure à laquelle les bêtes de trait sont conduites au pâturage après le travail. J'entendis des cris de pastoureaux et de bergères. L'homme est né pour aimer son semblable. Malgré mon goût pour la solitude, je ne pus entendre ces cris sans un mouvement de joie. Je suspendis mon sacrifice dans l'espoir d'y

souvENiiis d'iînfance 43

avoir des assistants. Je poussai inoi-même un cri qui me

fit reconnaître. Et aussitôt j'aperçus Etienne Dumont,

Edme Droin, Laurent Tilhien, Marie Fouard, Madeleine

Piôt et quelques autres filles et garçons de mon âge,

qui gardaient soit leurs brebis, soit les bœufs et les

vaches de trait. Je poussai un second cri auquel ils

répondirent. — « Venez, venez par ici ! » criai-je,

« dans une bonne vaux ! » (expression du pays , qui

signifie un endroit abondant en quelque chose que ce

soit) ; « il y a de la belle herbe ! il y a des poires de

» miel !» A ce mot décisif toute la troupe toucha vers

moi. Je fis les honneurs de mon vallon qui les ravit

moins que moi ; mais ils le trouvèrent agréable. Pour

moi, en y voyant Marie Fouard et Madeleine Piôt, je le

trouvai plus féerique encore. J'exposai mes droits de

propriétaire à la troupe, en montrant ma pyramide et

son autel : ces titres étaient sacrés ; mes droits furent

reconnus pour inviolables par mes camarades. Je les

invitai ensuite à mon sacrifice, dont les victimes les

émerveillèrent. Tout étant prêt, je commençai l'acte.

J'arrangeai le bois en bûcher, et quand le feu fut très

vif, j'y jetai les entrailles de l'oiseau que j'avais

préparées, car j'avais entendu dire que les prêtres juifs

jetaient ainsi dans le feu les entrailles de leurs victimes.

Je mis ensuite le corps sur mon autel, et je voyais avec

des élans de dévotion tourbillonner la fumée de mon

sacrifice que j'accompagnais de quelques versets de

psaumes. J'étais debout, très grave et réellement pénétré

de la grandeur de mon action. Je fis en môme temps

rôtir l'alouette au moyen d'une brochette de bois ; je

retirai l'oiseau de proie, de ceux qu'on nomme bondrée (1)

dans le pays, lorsque je le vis cuit à propos ; j'en

mangeai le premier et je partageai le reste aux assis-

(1) Autour.

tants, qui m'imitèrent. Les trois chiens ne furent pas oubliés, nous leur donnâmes les os et les endroits musculeux ; l'alouette termina la raanducation de mon sacrifice. Je conduisis ensuite la troupe à mes poiriers pour achever de la rassasier en lui faisant manger des poires de miel avec du pain blanc. Je pus même leur montrer m<2 huppe, et j'eus bientôt le bonheur de pouvoir leur dire : « Voilà mon sanglier ! » car le terrible animal revint auprès de la truie. Il effraya tous mes camarades et surtout les jeunes filles. Ce fut alors que je triomphai : j'approchai très près de Tobjet qui les épouvantait, et je fis le Rodomont tant que je voulus : le sanglier, tout occupé à ses amours, ne jugea pas à propos de se déranger pour moi. Cependant Etienne Dumont, plus timide que les jeunes filles, les exhortait à s'ensauver, et il dirigeait doucement ses vaches de trait du côté du Grand-Pré. Je le retins en lui disant que je ferais partir le sanglier quand je voudrais. — « Je veux aussi, » ajoutai-je, «vous montrer mon chevreuil et mon lièvre : » mais il ne faut pas faire de bruit ! et peut-être verrez- » vous encore mon loup: tenez-vous tranquilles. » On s'assit sur le fnerger, au pied de ma pyramide, afin de découvrir les troupeaux. C'est de là que je montrais, en propriétaire enivré, ?Jies buissons, ?7îa pelouse, .,mon ravin, mes ronces, couvertes de mûres sauvages dont on alla aussitôt se rassasier, car l'air est dévorant sur ces collines.... Pour mettre le comble à ma gloire, le, lièvre ayant paru, Friquette, que je lâchai à propos, l'attrapa et vint le déposer à mes pieds, suivant son usage. Que j'étais fier ! Je n'essuyai qu'une petite mortification : ni mon chevreuil, ni mon loup n'eurent la complaisance de paraître, mais j'en étais bien dédommagé par la prise de moii lièvre. Je m'occupai ensuite du soin de mon troupeau que je m'enhardis à conduire plus loin dans des pâturages vierges, par conséquent

SOUVENIHS D ENFANCE 4y

plus gras, et que je n'avais pas encore abordés, me défiaiU de mon loup. Ils étonnèrent mes camarades ! Enfin, les troupeaux rassasiés, et lesbei'gers au contraire recouniieiiçanl à sentir la faim, nous desceudîmes dans le Grand-Pré pour aller de là grapiller raisins, pommes et poires dans les vignes de Mont-Gré, où nous trouvâmes une véritable terre promise. Après une courte recherche, nous nous réunîmes. On déposa sur le sainfoin un ample grappil ; j'envoyai prendre sui' mon gros mouton, mon second bissac encore plein ; nous y trouvâmes du petit-salé; le régal fut plus complet qu'à mon vallon, moyennant notre abondant dessert. Au coucher du soleil, je fus ramené comme en triomphe à la maison paternelle.

[Monsieur Nicolas , ou le Cœur humain dévoilé. Première époque.)

J'étais à Courgis depuis trois mois et demi, c'est-àdire aux fêtes de Pâques, et je n'avais encore rien vu, parmi les jeunes filles, capable de^ me faire oublier entièrement Julie. Pendant cet intervalle, mon corps avait achevé de se former, et mon imagination, qu'une faculté nouvelle rendait brûlante, avait plus travaillé que jamais. Comme elle était neuve et pure encore, elle me traçait un modèle aimable, auquel elle donnait toutes les perfections de l'esprit et du cœur, et elle me le présentait sans cesse comme la source de mon bonheur. Ce modèle ne ressemblait à aucune des filles que j'avais encore vues ; mais il avait quelque chose de Marie Fouard, de Julie Barbier, d'Edmée Boissard, d'Ursule Simon, et surtout d'une nouvelle beauté de Laloge, Marie-Jeanne ; seulement il était plus parfait que chacune d'elles... Le jour de Pâques, mon âme était exaltée par la grandeur de la solennité. Les jeunes filles avaient leurs plus beaux atours ; le temple était parfumé de l'encens prodigué ; la grand'messe, célébrée avec diacre et sous-diacre (le bon chapelain et l'abbé Thomas), avait une majesté imposante ; j'étais dans une sorte d'ivresse. A l'offerte, je vis défiler les jeunes communiantes, dont les plus jolies me parurent une jeune Nolin, fraîche et colorée comme la rose, fille dune

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jolie mère, une femme mariée, sans enfants, nommée M'"^' Chevrier, et une jeune personne, filleule et cousine de Marguerite, appelée Marianne Taboue ; celle-ci me fit tressaillir: elle approchait de mon modèle. Enfin, le moment de la communion arrivé, je vis, après que les hommes se furent retirés, avancer les femmes, puis les jeunes filles, et, parmi celles-ci, une que je n'avais pas encore vue et qui les effaçait toutes. Elle était modeste, belle, grande ; elle avait l'air virginal, le teint peu coloré, pour donner sans doute plus d'éclat au rouge de la pudeur, et marquer davantage son innocence ; elle était faite comme les Nymphes, mise avec plus de goût que ses compagnes, et surtout elle avait ce charme tout-puissant, auquel je ne pouvais résister, un joli pied. Son maintien, sa beauté, son goût, sa parure, son teint virginal, tout me présenta la réalité de l'adorable chimère de mon imagination... « C'est elle! La voilà ! » dis-je assez haut ; car je le pensais trop vivement pour ne pas le dire ; elle s'empara de toute mon attention, de tout mon cœur, de toute mon âme, de toutes mes pensées, de tous mes désirs; je ne vis plus qu'elle... J'ignorais son nom. La messe finit. Je sortis. La céleste beauté marchait quelques pas devant moi ; Marguerite Paris l'aborda , et lui dit : « Bonjour , » mademoiselle Rousseau ! » Et elle l'embrassa, en ajoutant : « Ma chère Jeannette, pour l'âme comme pour » le corps, vous êtes un ange... Vous n'étiez pas à » l'offerte ? — J'étais allée ^donner à boire à ma grand' » mère, » répondit une voix aussi douce que la jolie figure.

Concitoyen lecteur ! cette Jeannette Rousseau, cet ange, sans le savoir, a décidé mon sort. Ne croyez pas c{ue j'eusse étudié, que j'eusse surmonté toutes les difficultés, parce que j'avais lame forte et du courage. Non, jamais je n'eus qu'une âme pusillanime ; mais j'ai

senti le véritable amour ; il m'a élevé au-dessus de moimême, et m'a fait passer pour courageux ! Je me suis appliqué ; j'ai dévoré les dégoûts, surmonté tous les obstacles, parce que Jeannette Rousseau venait de mettre dans mon sein un amour immortel ! J'ai tout fait pour mériter cette fille, que je n'ai pas eue, à qui je n'ai jamais parlé ; dont le nom me fait tressaillir à soixante ans, après quarante-six années d'absence, sans jamais avoir pu prendre sur moi d'oser demander de ses nouvelles ; que je sens que j'adore toujours, malgré ce que vous allez lire ; dont je crains, comme le plus grand des malheurs, d'apprendre... la mort!.. Oui, sa mort éteindrait le reste de mon énergie ; j'aime à croire qu'elle vit, qu'elle entend quelquefois parler de moi, et que jamais elle ne s'est mariée ! J'espère... (hélas! puis-je m'en flatter !) qu'elle verra quelque jour ces Ressorts dévoilés de mon cœur... et qu'elle dira : « Il m'aimait ! il m'a toujours aimée !...» Mon lecteur ! plaignez-moi ! des barbares m'ont ravi le bonheur ! ils ont empoisonné ma vie d'un poison lent, que je porte encore dans mon sein ! Oui, à cet instant, mon âme, affaissée dans un corps faible, s'élance encore vers la fille dont l'âme fortifia la mienne !... 0 Jeannette adorée, qu'avez-vous dit, qu'avez-vous pensé d'un homme qui jamais ne vous parla, et dont vous ne connûtes les sentiments que par ses regards dévorants, et une lettre... Mais vous les connaissiez, ces deux hommes qui mettaient les sentiments naturels au rang des crimes; qui, bourreaux du sang de leurpère, l'eussent anéanti, pour en faire un sacrifice à l'idole de leur folle superstition!...

Depuis l'instant où j'eus vu Jeannette pour la première fois, je ne fus plus occupé que d'elle. Le reste de la journée, au catéchisme, à vêpres, je la cherchai des yeux, et je la trouvai à Tencensement du

JKANXET'IE lUUSSKAlî 49

Magnifient, où ceux qui sont dans le chœur se rctournenl vers la nef. Sa place était du côté du bénitier de la porte latérale qui regarde le presbytère. A la prière du soir, où toujours il y avait une exhortation, je me tournai du côté du prédicateur, et je ne vis que la modeste et belle Jeannette... Le lendemain, l'impression était encore plus forte. Je fis deux choses. Je me promis à moi-même de me rendre digne de Jeannette par mon application à l'étude ; ensuite, à l'église, ma prière la plus fervente fut celle-ci : Unani petii a Domino^ et hanc requiram omnibus diebus vitse meœ ! (Je n'en demande qu'une au Seigneur, et je la rechercherai tous les jours de ma vie). Je ne croyais pas dire si vrai ! Car il ne s'est peut-être pas écoulé un jour, depuis quarante-six ans, où le nom de Jeannette Rousseau n'ait été prononcé, avec un douloureux soupir, par l'homme qui l'aima plus qu'il n'est possible d'aimer ; cjui ne lui parla jamais, qui toujours ignora ce qu'elle estdevenue, si elle est restée fille, ou si elle existe encore, ou si elle a payé le tribut à la nature (1)...

(1) Le 4 juin 1788, j'ai enfin eu des nouvelles de Jeannette Rousseau, par ma sœur Margot, qui avait séjourné près d'une année à Courgis, après qu'elle a eu perdu son mari et quitté sa boutique de bijoutière au Quai de Gèvres. Voici ses détails : Mlle Rousseau n'a jamais été mariée. D'honnêtes gens de Glermont-en-Auvergne l'engagèrent à être institutrice de leurs enfants, qu'elle a élevés. Ces honnêtes gens, qui étaient riches, eurent pour elle mille égards ; mais étant morts, les élèves ne se sont pas montrés aussi reconnaissants qu'ils le devaient : ce qui a donné du dégoût à cette bonne demoiselle, et lui a fait prendre la résolution de venir terminer ses jours à Courgis. Ainsi, tandis que je courais d'écarts en écarts. Jeannette fournissait une carrière innocente ; tandis que je tachais d'acquérir quelque gloire, elle pratiquait de paisibles vertus. Elle a cependant ouï parler de moi : une lettre reçue d'Auvergne, relative à la Vie de Mon Père, où Jeannette est nommée, fut écrite, je crois, à sa sollicitation, par un élève de mes frères. Je ne répondis pas,

J'allais tous les jours à l'église ; mes yeux n'y cherchaient que Jeannette : j'étais heureux dès que je la voyais. S'il se passait plusieurs jours sans qu'elle parût, mon courage s'amollissait, mon goût pour l'étude se ralentissait ; je devenais moins concentré, plus disposé à jouer avec mes camarades, moins chaste dans mes pensées. D'autres jeunes filles du pays, comme Marianne Taboue, Nannette Bourdillat, Agathe Adine, et la jolie Chevrier femme, etc., excitant en moi, non de la tendresse, mais des désirs, comme avait fait la Nannette de Percy-le-Sec ; mon imagination embrasée s'égarait dans des idées de jouissance... Mais Jeannette venait-elle à reparaître, telle qu'un soleil radieux, elle chassait toutes ces images impures, et ne laissait dans mon âme qu'un sentiment tendre à l'excès, vif, impétueux, mais pur comme son cœur : mon esprit reprenait aussitôt son essor ; je rougissais de mes négligences... 0 Jeannette ! fille du Ciel 1 (car la beauté est l'ouvrage de complaisance de la Divinité), si je t'avais vue tous les jours, que la bonne volonté de mes maîtres eût secondé le courage que tu m'inspirais, je serais devenu aussi grand que Voltaire, et j'aurais laissé Rousseau loin derrière moi ! Tu m'agrandissais l'âme : ce n'était plus moi ; c'était un être actif, ardent, qui participait du génie des dieux!... Cet [effet de la vue de Jeannette fut constamment le même durant tout le temps de mon séjour à Gourgis.

Mais si j'étais trop longtemps privé de sa vue, il suffisait qu'on la nommât devant moi, pour renouveler ma vertu. Ce fut ce qui m'arriva plusieurs fois de la part de Marguerite Paris, qui, aimant beaucoup Mlle Rousseau, en parlait assez souvent. La première

comme je l'aurais fait si j'avais su que Jeannette... Je n'ai point eu de ses nouvelles depuis 1788,

JKANNRTTE IIOL'SSEAU bl

fois que je lui entendis nommer Jeannette, je n'avais pas encore parfaitement éclairci mes sentiments. Marguerite, l'ahbé Tiioinas et la sœur Pinon citaient difterenles personnes : la gouvernante, après avoir dit de sa lîlleulo, que, bien que la plus grande fille du bourg, elle n'avait que seize ans, ajouta : «Je tiens par quelque » endroit aux deux plus aimables filles de Courgis : » Marianne Taboue est ma cousine et ma filleule , etj'au- » rais pu être la mère de Jeannette Rousseau, puis- )) que son père m'avait recherchée en mariage... » J'entendis à peine le nom de Jeannette ; je rougis et ne savais que devenir... Heureusement j'étais seul à ma petite table auprès de la fenêtre qui donnait sur la cour, et personne ne fut à portée d'apercevoir mon émotion. J'aimais assez Marguerite, toujours propre, mais ses rapports possibles avec Jeannette doublèrent son prix à mes yeux. J'écoutai le reste de la conversation, non pas avidement, mais avec crainte et palpitation ; je craignais que le nom de Jeannette ne fût répété, comme on craint le retour d'un plaisir trop vif. Mais, dès c{ue les trois causeurs furent séparés, je sentis une ardeur brûlante pour le travail : il semblait que je me disse à moi-même : « Allons ! du courage ! rendons- » nous digne de cette fille-trésor ! Quel bonheur si Je » pouvais un jour, devenu son mari, l'intéresser, lui » être cher, la voir trembler pour mes jours ! » Et je travaillais, je m'appliquais comme un homme de quarante ans.

Le lendemain, me trouvant seul, dans un instant de la journée où le curé, l'abbé Thomas et mes deux camarades avaient été au champ de la cure, qu'on ensemençait, il me vint dans l'esprit de chercher dans les registres de la paroisse Vextrait de baptême de Jeannette. Je jugeais de son âge par la douceur de sa physionomie, plutôt que par son air formé ; j'avais quatorze ans, je lui en

52 RÉTIF DE LA BnETOXXE

supposais deux de plus ; mais j'allais en remontant de 1732. Je ne tardai pas à trouver ce que je cherchais, et ce fut (le croirait-on ? ) une jouissance délicieuse, que la lecture de l'acte suivant : Le 19 décembre 1131 est née Jeanne Rousseau, fille légitime de Jean et de Margueî'ite Stallin, ses père et mère : laquelle a été baptisée le même jour, par moi prêtre soussigné, curé de Courgis, diocèse d'Auxerre^ jurisdiction de Villeneuve'le-Roi. Le parrain Jean-Ambroise Stallin, ayeul maternel; la marraine Jeanne-Genevièvre Denèvres, grand' mère paternelle . Lesquels ont signé : J.-A. Stallin ; J.-G, Denèvres.

Je répétai vingt fois cette lecture, elle avait pour moi un charme... inexprimable ; j'en pesais tous les mots, toutes les syllabes; tout m'y paraissait curieux et surtout intéressant; le 19 décembre devint un jour sacré pour moi... Un bruit que j'entendis me fit cjuitter précipitamment mon cher registre, que je me promis bien de revoir... Mes frères et mes camarades arrivaient : je me remis au travail avec ardeur, mais une malheureuse idée qui me vint pensa tout gâter en m'alarmant ; elle anéantit ma joie : Jeannette avait près de trois ans plus que moi, qui n'étais né que le 22 novembre 113k ; elle était grande, jolie (à mes yeux elle était la beauté même; avec une couronne je l'aurais faite souveraine) ; elle était fille d'un père estimé : ne pourait-on pas la demander et me mettre au désespoir ?

...Medio de fonte leporum Surgit amari aliquid^ quod in ipsis faucibus angat.

C'est ainsi que tous nos plaisirs sont mêlés de peines... comme pour consoler le néant et la mort !... J'écrivis sur des tablettes la date précieuse, en ces termes : Félix dies decimanona Decembris 1731, natalis fuit pulcherrimœ puellie Johannse Russicœ mihi carrissimœ. (Voilà mon premier thème). Ces tablettes furent pour

moi une sorte de talisman tant que je les conservai : elles excitaient mon courage dès qu'il se ralentissait ; j'allais me cacher pour les ouvrir, et le nom de Jeannette me donnait une nouvelle énergie pour le travail, pour l'élude et pour toutes les vertus.

Pendant mon séjour à Gourgis, j'allais souvent en

campagne pour des commissions dont mes frères me

chargeaient. En outre, nous allions tous les dimanches

matin chercher à Saint-Cyr, à tour de rôle, la provision

de viande jDOur la semaine. De tous les petits voyages

que j'ai faits, celui de Saint-Cyr était le plus agréable.

En hiver, je le faisais dans l'après-dînée du samedi, et

il terminait ainsi les travaux de la semaine, mais en été,

je partais le dimanche à deux heures du matin... En

sortant de Courgis, à lorient duquel est Saint-G}^", je

voyais l'aurore ouvrir avec ses doigts de roses les

portes du jour. J'avais le temps de traverser un

profond, mais étroit vallon, dans lequel le père de

Jeannette avait des peupliers arrosés par le ruisseau de

la fontaine froide. J'aimais passionnément les grands

arbres; ceux-ci étaient à Jeannette, je les saluais; ils me

pénétraient de son idée, et je remontais l'autre colline

;; plus escarpée, l'âme pleine d'une douce mélancolie. Je

l respirais plus facilement à mesure que je montais ; et

\ parvenu au sommet, à cet instant de ravissement, le

I plus beau du jour, où toute la nature qui s'éveille sourit

^ à son auteur et semble, pour s'exprimer, emprunter le

V chant des oiseaux, je le voyais, ivre d'amour, de jeu-

; nesse et d'espérance, je le voyais, encore, également

f coupé par l'horizon, m'offrir la moitié de son disque

f lumineux ! Emu, palpitant, je tombais à genoux, frappé

■ de trop de sensations à la fois ; et je m'écriais : « Unam

» petii a Domino^ et Jianc requiram omnibus diebus vitse

» meœ\... » 0 Soleil! que tu es beau! Œil de Dieu!

que tu es beau!... Et je restais immobile quelques

instants, puis je me relevais en sautant d'allégresse : a Ah ! si Jeannette était là ! j'y verrais tout ce qu'il y a » de plus beau dans la nature !... » Le délicieux moment! il faut être jeune et amoureux pour sentir tout le charme d'un beau lever de soleil !.. En achevant ma route, je faisais ce que j'ai depuis appelé, dans mes Ca/iiers, une agréable chimère: je m'occupais de Jeannette, je me figurais que j'avais dix ans de plus, que j'avais travaillé, que j'avais un état, et que devenu pour elle un parti avantageux, je me présentais pour la demander en mariage. Je l'obtenais... Mais la chimère que je faisais avec elle n'était pas comme celle quelquefois ourdie avec d'autres filles (car dans mes fréquents accès de désespoir d'obtenir jamais Jeannette, je me rabattais sur d'autres, comme Marianne Taboue, la rosée Nolin, une Adine, la jeune Bourdillat ; j'allais jusqu'à supposer veuve M"°® Ghevrier, et que je l'épousais...) Toutes ces chimères finissaient au mariage; et, bien qu'elles eussent eu quelque douceur, elles ne laissaient que lassitude, dégoût et remords. Mais celles dont Jeannette était l'héroïne devenaient encore plus délicieuses après le mariage : j'étais l'époux dune fille chérie, je l'aimais, j'en étais aimé; nous avions des enfants charmants comme elle. Quelques faux soupçons, quelques brouilles légères ne faisaient que ranimer notre tendresse, parce que les torts n'étaient jamais réels. Je travaillais, je réussissais et je leur faisais un sort heureux qui comblait de joie leur mère. Ainsi, je conduisais les chimères avec Jeannette jusqu'à la vieillesse. Pvien n'affaiblissait ma tendresse pour cette épouse chérie ; je l'adorais, la caressais jeune ; je l'adorais, la respectais âgée; je me représentais nos filles belles comme elle ; je les établissais, après avoir joui, avec elle, des hommages de nos gendres futurs. Nous mariions également nos garçons, et je me satis-

.IKAWETTK ROUSSEAU hVt

faisais encore en me donnant pour brus les filles de celles qui m'avaient plu davantage, après Jeannette — Arrivé au presbytère de Saint-Cyr (car le prieur envoyait chercher à Irancy notre viande avec la sienne, par son domestique à cheval), je me distrayais avec peine de ma chimère. En revenant chargé, elle se renouait; une autre sorte d'ivresse s'emparait de moi en approchant de Gourgis : j'allais voir, à la grand'messe, cette Jeannette qui venait d'occuper si délicieusement mon imagination.

Avec quel plaisir, quelle ivresse, quelle indicible volupté je devais revoir dans le temple celle qui avait si délicieusement rempli mon cœur toute la matinée ! dont l'image s'était amalgamée avec tout le charme de la Nature oriante et commençant un beau jour !... C'est ainsi que mon ivresse se fortifiait ; que l'amour, Jeannette, le bonheur, le mariage, la paternité, l'illusion se confondaient ensemble et ne formaient qu'un seul objet, Jeannette ; elle seule réunissait tout, et le charme qu'elle a répandu sur la nature entière ne cessera qu'à mon dernier soupir !

Un autre voyage que je faisais quelquefois, plus agréable encore, s'il est possil)le, que celui de Saint- Cyr, était celui de la maison paternelle. J'aimais, je chérissais mes parents et j'en étais aimé ; l'amour inspiré par Jeannette n'affaiblissait pas ces sentiments ; il fallait que celle qui en était la source inspirât toutes les vertus... Non, je ne l'ai pas oubliée! Colette, la céleste Colette, avait la même âme, la même beauté ; ce fut toujours la Femme de la nature que j'adorai ! — A mon premier voyage, je ne la connaissais pas encore ; ainsi, ma joie, mon ivresse, qui s'accroissaient à mesure que j'avançais du côté de Sacy, n'avaient qu'une cause. Mais au second, seul, libre, le cœur dilaté par l'amour, j'éprouvai les sensations les plus vives dans les solitudes

qui sont entre le Puits-Debond et Sacy; elles devinrent attendrissement à la vue des coteaux où j'avais été berger. Je m'écriai, non en homme, mais comme les animaux, par des sons inarticulés, et me prosternant, je baisai la terre natale. Je me relevai le visage baigné de larmes, répétant d'abondance: aUnam petii a Domino, et » liane requiram omnibus diebus vitœ mcœ. »

Arrivé à la Bretonne, je jouis enfin de ma patrie, dans la belle saison : je m'en donnai ! Le soir fut pour mon père et ma mère ; je leur racontai ce qu'ils ignoraient. Le lendemain, je sortis après déjeuner. J'allai d'abord à l'église, où je me rappelai les années de mon enfance ; chez le curé, Messire Antoine, qui me fit beaucoup de questions sur mes frères, un peu refroidis avec lui. Je courus ensuite chez la bonne Lolive, ma nourrice, qui me revit avec transport ; ensuite, je fis presque le tour du finage, visitant tous les endroits où j'avais eu des sensations agréables, songeant à Jeannette, mais non d'une manière suivie, m'attendrissant sur tout, larmoyant de joie ou seulement d'émotion... Je n'allai cependant pas jusqu'à mon ancien domaine, ce vallon chéri où j'avais régné ; il était dans mes destins de ne le revoir jamais.

[Oh ! si j'y retrouvais un jour les débris de mes pyramides ! que je réunisse sous mes poiriers ce qui reste de mes anciennes amies, j'y expirerais d'attendrissement !... — 14 juin 1793.]

C'est à ce vo^^age que j'eus une aventure, que j'ai annoncée avec une voisine de la Bretonne : aventure que je ne puis taire, quoiqu'elle doive m'attirer l'accusation d'être immoral; mot nouveau, que j'entends aujourd'hui retentir de tous les côtés ; mais je dois être vrai, ou nul. J'ai dit un mot d'une fille, appelée Marguerite Miné , qui habitait la dernière maison du bourg, du côté de la Bretonne. Nous nous

étions toujours parlé en bons voisins. Gomme j'étais à Sacy pour plus de huit jours, parce qu'on m'y faisait un habit complet, j'eus occasion de .voir Marguerite. On m'avait dit chez nous qu'elle se mariait avec Govin, le milicien, grand drôle bien bâti, faraud, faisant le beau parleur. Marguerite était jolie ; M. Govin la prenait jpar inclination , car il était plus riche qu'elle ; c'est-à-dire que Marguerite avait environ pour cent vingt livres de terres labourables, et que Govin avait pour six cents livres, tant prés, que vignes et terres ; ce qui, à vingt francs le journal^ lui faisait quinze ou dix-huit journaux, un arpent de vigne, et quelques quartiers de prés dispersés dans la prairie : c'était six journaux de chaque façon, six en blé, six en orge ou ' avoine, et six en sombres ou jachères. Ge qui devait rapporter à peu près pour les nourrir, en travaillant : l'arpent de vigne devait payer les tailles, abreuver et mettre quelques sous dans la poche du mari ; pour la femme, elle avait le profit de son filage, la laine de sept à huit brebis, les œufs d'une dizaine de poules, et le lait d'une vache, avec le beurre et le fromage qu'elle pouvait en tirer : Govin avait sa maison et son jardin. Je n'entre dans ce détail que pour donner une fois pour toutes une idée de la fortune du paysan ordinaire de Sacy, ainsi que de toute la Basse-Bourgogne, et montrer combien il m'eût été facile d'être heureux dans leur état. Il en est d'un peu plus pauvres, et d'un peu plus aisés ; mon père, par exemple, possédait pour cinquante mille francs de fonds de terre, tant à Sacy qu'à Nitry et Accolay (j'ai eu six mille livres pour mon treizième, les valeurs étant augmentées, lors de son décès) ; M. Rameau, pour plus de cent cinquante mille livres ! Thomas Piôt pour environ six mille livres), etc. Mais le général ressemble à Govin : avec cinq cents livres de fonds, un cultivateur vit, chez nous ; avec

moins, il souffre ; avec le double, il est aisé. Mais Covin était en outre tisserand, sa femnae avait du travail auprès de lui ; son sort devait par conséquent être assez agréable. Ajoutez qu'il avait une sœur gouvernante du pasteur, laquelle possédait autant de fonds que lui, et qui amassait un petit pécule, dont il était l'héritier naturel : Covin était un excellent parti pour Marguerite Miné. Aussi fut-elle un peu jalousée ! Ce fut dans le moment où elle était dans lajoie et l'espérance, ,deux jours avant son mariage, que je l'abordai.

— « Bonjour , Marguerite ! Vous allez donc vous » marier? — Oui, Monsieur Nicolas. — Vous êtes bien 0 contente ? — ■ Mais je ne suis pas fâchée ! — Margue- » rite?... vous savez que nous avons toujours été A amis? — Oui, Monsieur Nicolas, et que nous le » sommes encore. — Je voudrais bien que vous me » voulussiez faire un plaisir ? — Volontiers, Monsieur » Nicolas ; je suis votre voisine la plus proche. — Vous » allez vous marier ; vous saurez ce que c'est que le » mariage ;... il faudra me le dire ? — Je ne le dirais » pas à un autre,» répondit Marguerite ; « mais à vous, je le dirai.» Nous changeâmes ensuite de conversation... Marguerite se maria le surlendemain, en noir ; car tel est l'usage dans toutes les campagnes, que l'habit des noces, sans aucun changement, y sert pour le deuil, si l'un des deux vient à mourir ; toute la différence, c'est que la mariée a des rubans à sa bavette, et une ceinture rose ; au lieu que les jeunes fdles, ou nymphes, n'en ont qu'à leur bavette, et qu'elles sont en couleur, ou en blanc, suivant qu'elles ont des habits. Je vis marier Marguerite, et je la trouvai très jolie !

C'était le mardi. Je restai à Sacy jusqu'au mercredi suivant. Le dimanche, on fena et serra le foin du pré de l'enclos de laBretonne, fauché du vendredi et samedi. C'était l'usage que Ton invitât loule la jeunesse au fenage et

serrag'o dans les chaffauds (1), qui tenaient à l'enclos même, cl celle partie de plaisir se faisait le dimanche après les vépi'es, que le pasteur avait la i)Onté d avancer; ma mère, qui s était préparée pendant toute la semaine, régalait de lait battUy auquel elle joignait àd'À galotcs^ petits morceaux de pâte pétris au lait et cuits dans une sorte de bouillie ; mets excellent, parce qu'il rassasie, dans un pays où l'appétit est dévorant! Le fenage avait fait remettre au suivant le beau dimanche de Marguerite, qui vint avec toute la Jeunesse : je lui tins fulèle compagnie. Lorscjue l'ouvrage fut achevé, j'allai lui chercher une écuelle de lait, et une terrinée de galotes ; je m'assis à côté d'elle dans le chafTaud ; elle mangea et nous causions. Je lui répétai la demande que je lui avais déjà faite. — « Volontiers, » répondit-elle comme la première fois, avec une innocence qui m'étonne encore ; « car je vous ai toujours aimé : vous n'étiez pas fait » pour moi, ni moi pour vous. Voyez s'il n'y a » personne dans le chaffaud ?... — Personne ; les » garçons, les filles, votre mari, sont tous à manger. » I Nous étions dans un endroit retiré. — « Je veux vous \^ tout apprendre, « me dit-elle. (Je suis sûr qu'elle était fe dans une parfaite innocence ; j'en ai eu depuis les j preuves ; mais moi, avec ma feinte ignorance, ma piété, I et un autre amour dans le cœur, j'étais triplement I coupable)... J'attendais un détail purement oral, et l c'était un détail pratique que Marguerite commençait de I me donner! Je fus surpris ! mais les sens l'emportèrent. Ce fut avec un commencement de corruption, que je me laissai conduire pas à pas dans la carrière de la volupté. Mai'guerite me mena de détails en détails, jusqu'au dénouement, qui fut pour moi plus heureux que tous les précédents. Je fus transporté de joie, le croirail-on?

(1) Grenier à foin.

en songeant à Jeannette ! « Je suis homme enfin ! et je » n'aurai plus à rougir de moi-même ».

Je ne pus cependant recevoir qu'une leçon. Dès que je fus remis, elle descendit par l'enclos, et moi par la cour ; elle rejoignit adroitement son mari, au moment où, rassasié, il commençait à s'inquiéter d'elle. Marguerite lui dit qu'elle avait achevé d'arranger quelque chose avec moi, et qu'elle avait goûté.

Je n'avais cependant pas eu tout le plaisir qu'on imagine ; la secousse était encore beaucoup trop violente, et ce que j'avais éprouvé ressemblait encore à de la douleur. Aussi, loin que ces actes de virilité précoce me portassent au libertinage, je crois qu'ils m'en éloignaient. Je n'en trouvais pas les femmes moins désirables ; le cœur fut seulement plus affecté que les sens, surtout pour Jeannette, que je n'avais jamais aimée comme une femme, mais adorée comme une déesse. Ce n'était pas de l'amour seulement qu'elle m'inspirait, c'était de la tendresse, de l'attachement, de l'adoration... (Colette m'inspirera tout cela et, de plus, du respect, de la reconnaissance)... Voilà le récit vrai, naïf, de mon aventure essentielle avec Marguerite , préméditée sans dessein, réalisée sans corruption. Je ne me charge, ni ne me justifie ; je raconte les choses telles qu'elles sont arrivées ; et une preuve que je n'avais pas eu de mauvaises intentions, c'est que je n'eus pas de remords ; je ne crus avoir manqué ni à la morale, ni à Jeannette. Marguerite pensa n'avoir manqué ni à son devoir, ni à son mari ; mais elle eut quelques doutes apparemment dans la suite, où le confesseur l'interrogea (usage dangereux le plus souvent , puisque l'oubli malicieux est seul coupable), et elle sut enfin qu'elle avait fait une faute...

[Monsieur Nicolas^ IIP Epoque).

Représentez-vous une grande femme (1), admirablement proportionnée, sur le visage de laquelle on voyait également fondus la beauté, la noblesse, et ce joli, si piquant, des Françaises, qui tempère la majesté ; ayant une blancheur animée plutôt que des couleurs ; des cheveux fins, cendrés et soyeux ; les sourcils arqués, fournis, et paraissant noirs ; un bel œil bleu qui, voilé par de longs cils, lui donnait cet air angélique et modeste, le plus grand charme de la beauté; un son de voix timide, doux, sonore, allant à l'âme; la démarche voluptueuse et décente ; une belle gorge, dont chaque demi-globe était presque horizontal avec ses épaules ; la main douce, sans être potelée ; le bras parfait ; la jambe aussi bien que la plus belle jambe d'homme, et le pied le plus délicat, le mieux conformé, qui jamais

ait porté une jolie femme

Elle se mettait avec un goût exquis, toujours admiré : il semblait qu'elle donnât à la parure la plus simple, ce charme vainqueur de la ceinture de Vénus, auquel on ne pouvait résister ; elle aurait pu mettre à la mode l'étoffe la plus bizarre. Un ton affable, engageant, était

(1) Elle n'avait pas cinq pieds quatre pouces ; mais son air noble, et sa tête, admirablement portée, lui donnaient l'apparence d'une grande taille, en lui laissant toutes les grâces de la moyenne.

le surtout de ses charmes ; il la faisait chérir, quand l'identité de sexe ne forçait pas à l'adorer.

Telle était Colette, à son arrivée de Paris. J'étais resté à l'admirer, après l'écoulement de tout le monde, immobile . ne voyant , n'entendant qu'elle. On [ne m'apercevait pas ; j'étais appuyé dans le passage obscur entre la boutique et la salle... Madame Parangon dit à Tiennette, qui l'aidait à se déshabiller: « Ce que tu m'as » dit de mon jeune compatriote me fait beaucoup de » plaisir ! Je vois que c'est un sage garçon, plein » d'honneur. — Ho! Madame! jamais il n'en fut d'aussi » sage, d'aussi honnête ! — Je m'intéresse doublement » à lui, comme élève de la maison, et parce que mon » père est l'ami du sien... Où est-il?» Je revins à moimême, à ces mots, et j'entrai. L'on crut que je venais de la boutique. «Monsieur Nicolas, » me dit la maîtresse, « approchez ! Vous êtes le fils d'un ami de » mon père ; méritez d'être le nôtre... Mon mari est » content de vous ; le prote aussi; cela me flatte: vous » n'en douterez pas, quand vous saurez que c'est moi » qui ai fait proposer à vos parents de vous mettre en » apprentissage ici... J'ai su vos petites querelles avec » vos frères ; peut-être avez-vous bien des torts ! Mais » vous êtes jeune ; et il faut, je crois, que la jeunesse )) fasse quelques folies pour être sage ensuite plus » sûrement...» En parlant ainsi, elle souriait et cherchait quelque chose... J'ai reçu la lettre que vous » m'avez écrite pour Edmée ; c'est par elle seulement » que j'ai su que vous étiez ici...» En achevant ces mots, elle trouva une montre en argent, qu'elle me donna en me disant : « Un bon travailleur comme vous « sera bien aise de savoir l'heure : tenez.» Je ne savais que devenir ! Une montre à moi !... J'étais ivre de joie, et du présent, et surtout de le tenir de Madaine Parangon ! Quelle gloire pour moi ! quel plaisir pour

MADAiME PARANGON 63

mes parents ! (et cette idée ne fut pas celle qui me flaila le moins). Mes remerciements se sentirent de ma vive émoi ion ; ils furent si extravagants, si peu suivis, qu'ils firent sourire Colette. Tiennette achevait de la déshabiller ; elle était en corset, en simple jupe ; je l'admirais ; je dévorais tous ses charmes ; mais d'un air de naïveté, d'innocence, qui n'était cependant que dans mon air; mes sens bouillonnaient. Dans un moment où Tiennette était occupée à ranger quelque chose, Colette me donna sa respectueuse à poser sur ses autres habits ; je me cachai, pour la baiser ; mais Tiennette me vit... Je m'aperçus enfin, de moi-même, qu'il convenait que je me retirasse.

En voyant Madame Parangon, je l'adorai : si j'avais connu Colette la première, au développement parfait de mon cœur, au lieu de Jeannette Rousseau, c'est Colette C** que j'aurais seule adorée. Mais ne l'ayant qu'entrevue, et toujours trop loin de moi, pour ne m'en rapprocher que lorsque j'avais déjà le cœur effleuré, non seulement par l'amour, mais par la jouissance, et surtout par les vices de la ville, Colette, ma divinité, fut adorée moins purement ; le désir se mêla au sentiment de la tendresse ; je vis plus ses charmes que ses vertus, parce que mon cœur ne désira pas toujours que le sien fût pur : au lieu que j'avais toujours désiré à Jeannette autant de vertu que d'amour ; et la cause, mon lecteur, n'est pas dans le mérite moins grand de Colette ; c'est quelle était mariée et que Jeannette était fille ; toutes choses égales, j'aurais aimé plus vivement, plus ardemment, plus purement Colette C**. Et la preuve, c'est que souvent j'ai respecté sa vertu de femme, quoique ce titre de femme me mît quelquefois en fureur, et qu'il m'inspirât tantôt de la jalousie, tantôt des désirs irréprimables... A présent que j'ai fait comprendre la nature de mon attachement pour cette

femme céleste, vous allez me suivre mieux, ô vous qui me lisez, et vous ne serez étonnés de rien.

Je commençai par être jaloux contre M. Parangon ; il me sembla qu'il était indigne d'un bonheur qu'il ne sentait pas comme je l'aurai senti. Dans tous les romans que je lus, ou relus, je vis Colette ; c'est elle qui en fut l'estampe, et qui prêtait à l'héroïne un charme au-dessus de l'imagination ; je concevais, par Colette, combien elle devait avoir été aimée. Si mon cœur n'avait pas été un peu entamé par les exemples que j'avais journellement sous les yeux, l'image de Colette aurait été un talisman, qui m'aurait garanti de la corruption du vice. Mais outre que j'avais déjà goûté du fruit de l'arbre défendu, mon imagination me représentait sans cesse Colette dans les bras du vigoureux Parangon, qui jouissait de tous ses charmes (ma pensée était : profanait) ; mes sens s'allumaient, et leur effervescence offusquait les vertueux sentiments de mon cœur honnête, tendre, et plus sensible qu'on ne Ta communément avec un tempérament fougueux. Ces élans étaient quelquefois si orageux, lorsque je lisais une épreuve avec le maître, en présence de Colette, que j'étais obligé de quitter la lecture ; de sortir courbé, ne pouvant me tenir debout... Une colique presque toujours supposée, et dont j'avais eu des attaques dès ma première jeunesse en jouant inutilement avec les fdles, était mon excuse... Ce qui me rassurait, c'est que M. Parangon ne me paraissait pas éperdument aimé... Insensiblement donc je m'enflammais pour Colette, à un excès dangereux... Mais quelle apparence de rien obtenir contre le devoir, d'une femme aussi vertueuse et ma protectrice ?... Brûlé de désirs, je jetai un coup d'œil sur les objets environnants , qui pouvaient tempérer une ardeur devenue insupportable.

Ma conduite antécédente avec Tiennette me servait

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de frein auprès de cette jeune fille : mais nous avions pour voisines de très jolies personnes : à droite, les trois sœurs Baron ^ Madelon, Berdon et Manon ; à gauche, cette jolie PiMidhot, fille d'un épicier, dont il a déjà été question. Ma vigueur, ma jeunesse, ma conslitution particulière, aidées des mœurs de la ville, ne me permettaient pas de voir journellement de près ces jeunes personnes, sans désirs ; et bien loin de vouloir garder mon cœur pur et fidèle à celle que j'adorais, comme j'en formais le dessein, en lisant les romans, j'allais au contraire au-devant des sensations voluptueuses, pour adoucir, par les faveurs de beautés plus humaines, le tourment de ma passion secrète. Mais d'un autre côté, j'étais retenu par ma timidité ! Gomment exprimer et satisfaire mes désirs, avec des jeunes personnes que je ne voyais que sur leurs portes, à qui je ne pouvais parler que devant tout le monde ? J'étais consumé... Ah! sans ma première vertu avec Tiennette!... J'étais d'ailleurs dans une mutabilité continuelle d'idées : en voyant mes voisines ou Tiennette, je les désirais ; mais dès que Madame Parangon venait à paraître, j'étais plutôt charmé que fâché des obstacles qui m'avaient retenu à F égard des autres ; je ne soupirais, je ne respirais plus que pour ma déesse. Avec quel plaisir j'exécutais ses moindres ordres ! Comme je volais au-devant d'un signe I Comme je tâchais de la deviner!... Ce n'était pas étude, contention, c'était goût délicieux. Il existait tant de motifs, qui devaient me faire penser ainsi, que l'aimable femme ne pouvait guère soupçonner le véritable...

Mon goût pour la lecture, mon éloignement pour le jeu, le vin, pour toutes les dissipations ordinaires de mon âge, augmentaient l'estime de Madame Parangon : elle m'admirait comme un sujet unique, qui devait un jour faire des choses merveilleuses, puisqu'il était déjà

un homme sensé, dans la saison de la folie. Elle ignorait que ce n'était pas de la vertu, en moi : ce n'était que penchant pour les femmes : penchant, à la vérité, mieux raisonné que dans les autres hommes, puisque pour le satisfaire plus complètement, je lui sacrifiais tous les autres goûts, tellement anéantis en moi par la force d'un seul, que je n'avais aucune peine à les surmonter. Ainsi, la chose même qui devait exposer M""^ Parangon, et la rendre sévère, fut ce qui lui donna de la sécurité, ce qui la rendit indulgente, bonne, confiante... Mais il faut mettre de l'ordre dans cet important récit.

Le goût dont je parlais, pour la lecture, pour toute espèce d'instruction, avait la même cause qu'à Gourgis; j'étais né pour tout devoir aux femmes, plaisirs, peines, et la mort même ; je voulais, par un mérite réel, me rendre digne de leur tendresse ; cela n'était pas raisonné en moi sans doute ; c'était un instinct. Je restais donc à la maison les dimanches et fêtes, pour traduire, étudier. Je donnais généreusement congé à mon petit camarade Bardet , au domestique , à la cuisinière ; je prenais tous les tours pour moi. Cette conduite devait me faire aimer des deux premiers ; car pour Tiennette, cette jolie fille, autant par inclination que par les ordres de sa maîtresse, était pour moi une sœur attentive. Lorsque M'"^ Parangon rentrait, elle me trouvait toujours dans la boutique, ou dans la salle ; je répondais aux villageois, qui venaient chercher des livres, et je rendais compte de la recette à la maîtresse. « Gela ne vaut pas la peine que vous restiez, » me disait-elle quelquefois ; « fermez et allez vous dissiper.» Je répondais avec reconnaissance, et continuais à rester sédentaire. Je n'aurais pas donné pour une couronne le plaisir de la voir, lorsqu'elle rentrait seule dans la journée.

Il est des jours dont le retour semble fait pour

amener des jouissances : Ici sera le 8 décembre. Celui de 1751 fut le premier où je parlai à Manon Prudhot, ma jolie voisine au nord. Elle rentrait au moment oii j'étais venu respirer sur la porte coupée. Elle me sourit obligeamment, et resta sur la sienne ; ce qui fit que j'osai lui aller parler. Elle m'accueillit, et me pria de lui prêter des livres, de ceux qu'on donnait à lire. Je lui fus chercher Villedieu, Telle fut notre première entrevue. M"^*^ Parangon arriva, comme je quittais ]y|iie Prudhot. Je la suivis dans la maison. Elle se mit auprès du feu, et parut se complaire à m'interroger sur mon travail littéraire et sur mes lectures, les dimanches et fêles ; à mes heures de relâche, les autres jours, comme le soir, à l'heure du dîner. Je répondis que je traduisais Térence : j'étudiais la Prosodie, la Logique de Port- Royal. — « Que lisez-vous par amusement? — Les » romans de M"® Villedieu m'enchantent ; je leur pré- » fère cependant la Princesse de Clèves. Je n'aime pas » Don Quichotte, cela me fatigue, mais les épisodes sont » charmants ! J'ai dévoré Robinson jusqu'à ses Dialo- )) gués, et je n'ai pu supporter ses Visions... » M™^ Parangon souriait, en m'entendant raisonner, et je lui vis prendre un air de bonté familière, qui m'enchanta. — (^ Vous ne lisez pas de livres... libres? » Je rougis, en répondant : — « Maisj'ai lu les Contes de La Fontaine... » Une fois que j'y ai eu mis le nez, je n'ai pu m'empê- » cher de poursuivre ; j'étais emporté. — Il ne le fallait » pas ! On doit se vaincre... Si j'en étais la maîtresse, » il n'y aurait ici aucun de ces livres-là... D'ailleurs, » j'ai ouï dire à M. Parangon lui-même, que cela blase » le goût; ceux qui s'adonnent à ces sortes de lectures, » ne trouvent plus que de l'insipidité dans celle des » livres honnêtes et sérieux. — Ho ! Madame, cela )) n'est pas vrai de tout le monde ! » m'écriai-je, avec » une vivacité qui plut à Colette ; a car je n'en lis pas

» avec moins de plaisir les bons ouvrages. Je sens » même une sorle de mépris pour les auteurs lilires, » comme Grécourt et Vergier, que j'ai lus aussi. — )) Vous ferez bien de ne plus lire de ces auteurs-là. — )) Non, Madame ; je vais m'occuper à traduire les poètes » latins, en même temps que je lirai nos meilleurs » poètes français, comme Racine, Boileau. — C'est » bien. Voudriez-vous me lire quelque chose, de votre » traduction de Térence?... » Je courus chercher mon cahier, et je lui lus les deux premiers actes entiers de VAndrienne. Elle en parut très contente, et surtout flattée que je continuasse mes études chez elle, sans négliger mon état. — « Vous avez trouvé, » ajouta-t-elle, » le vrai moyen de conserver les mœurs ; et si vous » continuez ainsi jusqu'à la fm, vous aurez surpassé » mes espérances... Je vous connais depuis longtemps ! » et vous m'avez toujours intéressé : Mais... différents » écarts m'ont donné des inquiétudes. Voilà comme il » faut les dissiper. »

Jamais encore je ne m'étais trouvé aussi heureux, et ces doux moments n'avaient point encore eu leurs semblables ; jamais ils ne les eurent, si ce n'est par elle... Mais M*"® Parangon était trop voluptueusement belle, et j'avais les sens trop inflammables, pour qu'une pareille familiarité ne devînt pas extrêmement dangereuse ! Cette jeune personne réunissait tous les charmes de la nature, d'une parure provocante, et d'une exquise, d'une virginale propreté...

Après cet entretien, elle me fit lui lire la Zaïre ^ de M. de Voltaire (auteur que je ne connaissais pas encore, ses ouvrages n'étant pas à la maison; M"® Parangon avait vu représenter cette pièce à Paris, pendant son dernier voyage, et elle était encore dans l'enchantement que Zaïre et Gaussin lui avaient causé). Je lus : jyjme Parangon me suivait des yeux, son bras appuyé

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siii' le dossier de ma chaise, et elle me donnait quelque fois le Ion de l'acteur ou de ractrice qu'elle avait enlen dus. Un de ses bras portait un peu sur mon épaule; ce bras me brûlait et donnait à ma voix le timbre sonore et tremblotant de l'émotion. Ma fée et moi, nous étions tout en larmes... La pièce achevée, je la mis sur la table : j'étais dans une situation d'esprit qui m'eût donné, deux ans plus tard, la hardiesse de parler. Mais ([uand la force de ma passion serait devenue assez puissante pour me délier la langue, Manon Bourgoin, la plus intime amie de M™*^ Parangon vint à entrer. « Je X suis encore' tout attendrie, » lui dit la belle dame... « Monsieur Nicolas vient de me lire Zaïre. — Il lit » donc bien ! — Il sent ! — Tant mieux ! il nous lira » un petit poème manuscrit dont mon papa vient de » recevoir six chants; il y en aura dix-huit; mais on ^» n'a encore que ceux-là. C'est du même auteur... » Bourgoin a voulu lire ; mais il débite ça comme un » cochon... Voyons donc, Monsieur Nicolas, comme )) vous lirez ? » Elle mit la main sur un petit in-4o, qu'elle ouvrit : c'était le Cld., et elle me présenta le monologue de Don Diègue :

O rage ! ô désespoir ! ô vieillesse ennemie !

J'avais déjà lu cette pièce, que j'avais trouvée, à mon goût d'alors, la meilleure de Corneille, et je savais ce monologue par cœur; de sorte que je le lus avec chaleur. Manon Bourgoin fut enchantée ! « Il nous lira la » Pucelle ! il nous lira la Pucelle /... »

La conversation fut ici coupée par l'arrivée du prote, cousin de Manon. M. Parangon arriva lui-même à sept heures et demie, et moi, je courus me renfermer à l'imprimerie jusqu'à huit heures un quart, où Ton était à table et en train de souper ; j'avais encore fini avant tout le monde. Je ménageais ainsi les moindres instants

pour ma chère traduction de Térence, qui, bien qu'elle lie fût qu'une malheureuse version d'écolier, venait de me valoir plus qu'un bon livre ne rapporte à de très bons auteurs... Mais ce n'était pas le seul avantage que je retirasse de mon travail : j'avais non seulement pour but de ne pas oublier ce que j'avais appris, mais d'épurer moiï langage et mes idées, par l'étude d'une langue qui, étant la source de la nôtre, contient les racines de tous nos mots. Rien de plus inconsidéré que ce qu'a depuis écrit J.-J. Rousseau, du peu d'importance de l'étude des langues grecque et latine ; tous les jours de ma vie, j'ai senti combien ces deux langues nous sont nécessaires pour nous entendre parfaitement nousmêmes, en parlant les jargons informes, barbares, que nous appelons langues française^ italienne^ espagnole^ et l'idiome anglais lui-même, bien qu'issu du tudesque, par la grande quantité de mots grecs et latins qui y sont passés, soit de l'ancien jargon français, lors de la conquête, soit immédiatement, depuis l'introduction des arts et des sciences dans cette île... Je ne pus travailler : les charmes de M'"'' Parangon, ses bontés, ses discours remplissaient ma mémoire et mon imagination. La soirée que je venais de passer avec elle rendit ma passion extrême et plus confiante; j'entrevis la possibilité de la faire partager (et cependant, qu'elle était encore loin de l'excès où elle doit parvenir !) Funeste idée, qui sera fatale à tous deux !... Mais, je le proteste, nous ne fûmes coupables ni l'un ni l'autre... ou je le fus tout seul... Mais, non, je ne le fus pas, moi l'agresseur; moi... Ce qui est au-dessus des forces de l'homme, ce qui lui ôte la raison, son pouvoir sur lui-même, ne peut le rendre coupable ! Cette maxime est dangereuse, je le sais; mais je suis obligé de dire ici la vérité : je sens intimement que je ne le fus pas dans tout ce qui est relatif à ma passion pour Colette. Jamais je ne fus

libre ; je fus toujours emporté malgré moi ; je fis tout ce qui me fut possible pour me surmonter, pour vaincre ma passion, pour éviter ma chute, pour effacer Colette de mon cœur, par Timpression qu'y ferait une autre ; et cela, parce que lidole de mon cœur était mariée, et que désirer la femme d'autrui me paraissait le crime le plus contraire aux mœurs. Je recherchai des filles non engagées ; je m'efforçai de m'altacher, et je réussis quelquefois à me faire illusion, comme on le verra bientôt. Mais il semblait qu'une fatalité me poursuivît...

L heureuse après -dînée du 8 décembre ne fut pas répétée de longtemps ! On aurait dit que Colette ne cherchât à creuser une impression profonde, que pour lui laisser ensuite tout le temps de s'effacer.

Je commençai donc à penser plus librement ; le désir et la jouissance remplacèrent le sentiment de la tendresse, qui, jusqu'alors, avait dominé dans mon cœur. M™*^ Parangon possédait un charme auquel je n'ai jamais pu résister, un pied mignon ; et ce charme ne produit pas de la tendresse. Ajoutez que cet attrait était plus puissant en elle que chez toutes les autres femmes qui me plaisaient alors ; la chaussure de M""® Parangon, faite à Paris, et avec ce goût parfait qu'y sait donner une jolie femme, avait cette élégance voluptueuse qui semble j y communiquer l'âme et la vie. Tantôt Colette avait un soulier de droguet blanc uni, ou à fleurs d'argent; tan- , tôt rose à talon vert, ou vert à talon rose : son pied souple, loin de déformer sa chaussure, en augmentait la grâce et en rendait la forme plus provocante...

En rentrant à la maison pour étudier, je vis M°^® Pa^ rangon élégamment parée, chaussée en souliers roses à languettes, bordure et talons verts, attachés par une jolie rosette en brillants. Comme ils étaient neufs, ils la gênaient apparemment, ou bien, après avoir été à la grand'raesse, où elle avait rendu le pain bénit, elle vou-

lut les conserver; elle prit, des mules vertes non moins provocantes, à talons et falbalas roses. Je restais immobile, la dévorant des yeux. Toinette mit les souliers do sa maîtresse sur une tablette, à côté de la porte ; et toutes deux montèrent au premier, en me recommandant de rester jusqu'à leur retour. Emporté par la passion la plus fougueuse, idolâtre de Colette, je croyais la voir, la toucher, en palpant ce qui venait de la porter ; mes lèvres pressèrent un de ces bijoux, tandis que l'autre, égarant la nature, et trompant son but sacré, remplaçait le sexe par excès d'exaltation... Les expressions plus claires se refusent... La chaleur qu'elle avait communiquée à l'insensible objet qu'elle avait touché subsistait encore, et y donnait une âme ; un nuage de volupté couvrit mes yeux.

Calmé, j'écrivis dans un des instruments de mon bouillant écart : Je vous adore l en petits caractères, et je remis l'élégante chaussure à la place où je l'avais prise.

Tandis que je m'étais livré à cet égarement, je ne m'étais pas aperçu, malgré mon oreille alerte, qu'on était entré presque à côté de moi. La naïve Toinette m'avait vu ; mais ne comprenant rien à mon action, elle était doucement remontée avertir sa maîtresse. M™^ Parangon, surprise, était descendue, et heureusement! n'était arrivée qu'au moment où j'écrivais. Un léger mouvement entendu me fit passer dans la cour. On lut pendant ce temps-là sans doute, car j'entrevis, en rentrant, le bas de la jupe de Toinette, et le dérangement de la

chaussure était frappant Cette bizarre et frénétique

jouissance, le dirai-je ? sembla m'aplanir la route qui conduisait à Colette elle-même... Je devins concentré, taciturne, sauvage, furieux de luxure ; mais l'unique objet de ma frénésie était Colette, adliuc virgo a mdlo tacta viro. Je baisais avec transport, avec rage d'amour tout ce qui l'avait touchée, et mes désirs n'en flagraient

que davaniagc; surtout un jour que, me trouvant clans l'endroit ou cette femme modeste faisait serrer le linge ([u'elle quittait, je saisis avidement ce qui avait touché ses charmes, portant une bouche altérée de volupté sur

son tour de gorge, sur ce que j'imaginais vêla se-

cretiora penctra/ium, iwcc un emportement... qu'on ne peut exprimer. Si, dans les excès de cette frénésie, je l'avais trouvée seule, j'aurais emplo^J'é la violence... j Puisse ce que je raconte ici être utile à quelcju'un ! car si j'avais eu lu un livre tel c|ue celui que je publie, vertueux comme je l'étais encore, il m'aurait salutairement effrayé; j'aurais pu réprimer, par la réflexion, des mouvements impétueux; j'aurais fui le péril, en évitant les occasions auxquelles mon inexpérience me conduisait, comme le papillon à la lumière qui doit le brûler.

Après cet état violent un peu calmé, je me proposai r de découvrir ma passion à Colette, et de la conjurer de ! la manière la plus touchante, de m'indiquer les moyens d'en triompher, ou de m'accorder de l'indulgence. Mais j'appuyais peu sur cette seconde alternative, parce qu'un seul regard de Colette rappelait dans mon cœur le respect et la timidité... Lecteur, où en étais-je ?... Je m'égare souvent; je suis emporté malgré moi : abyssus abyssum invocat... M*"^ Parangon redescendit avec Toinette; je me levai, honteux comme si j'eusse été deviné, pour remonter à mon étude. En ouvrant la porte vitrée, je m'aperçus que Colette relisait le mot écrit... Je tremblai ! Je me hâtai de fuir...

Arrivé à mon petit bureau, au lieu de travailler, je m'occupai de Colette, et, me trouvant plus hardi, loin de ses regards, je m'applaudis qu'elle eût vu le mot : Je vous adore!... — Elle le sait du moins 1 pensai-je. Mais i; quand la sonnette avertit pour le dîner, ma timidité re- ! vint. Je descendis comme un criminel qui vient devant son juge.

Nous dînions seuls, la maîtresse et moi : M. Parangon et leprote,tous deux francs-maçons, étaient en loge" dans la campagne, et Manon Bourgoin profitait de l'absence de son père, chef de loge, pour manger, etc., avec Gaudet d'Arras, en tête-à-tête, ne se cachant pas de sa mère... Je baissais les yeux et restais debout. M™® Parangon me dit, mais d'un ton intéressant, que je crois encore entendre : — « Placez-vous. » Elle était assise. Je me mis de côté. — « Nous ne sommes que deux; mettez-vous en face. » Elle me servit. Je mangeai en silence. Elle ne parla pas. J'étais dans une situation difficile à rendre : presque fâché de ma hardiesse, dont j'étais dans quelques instants bien aise... Enfin, M™^ Parangon me dit : — « Vous rêvez? — Oui, Madame... je » rêvais... — Mangez, puisque vous êtes à table. j> Je répondis : — « Oui, Madame, » sans savoir ce que je disais. — « Etiez-vous à la grand'messe ? — Oui, Ma- )) dame. — Avez-vous eu du pain bénit? — Vous savez » que le distributeur n'en donne pas derrière le chœur. » — Non, je l'ignorais... En voilà donc un morceau... » Elle me le montra sur un plat d'argent; mais elle fut obligée de me le donner. — « Vous êtes concentré ? — » Ho ! beaucoup. Madame ! » Et j'enveloppai le morceau de pain bénit dans du papier. — « Vous voulez le » donner? — Moi, le donner! le Ciel m'en préserve! » — Qu'en voulez-vous faire ? — Le garder. Madame, » comme on garde... ce qu'on tient des personnes... » qu'on respecte infiniment. » Elle sourit et rougit, en me disant : — « Ce n'est pas une chose comme celle- » là... » Ho! que j'étais tenté de lui dire ce que j'avais écrit : Je vous adore ! et de courir ensuite exhaler mes transports sur Vile d'amour^ la même où j'allais quelquefois, les dimanches, faire des vers, lire les romans de Villedieu, ou causer de littérature avec l'aîné Deschamps.

Il faut dire que, depuis que j'adorais Colette, je m'étais prouiis de uie livrer sur celle île heureuse aux transports de ma joie, après ma longleuips méditée, pénible et formelle déclaration d'amour à Madame Parangon : car j'ai toujours consacré les endroits où j'avais eu du plaisir ou de la douleur; ils me devenaient chers, ils étaient pour moi connue les temples de la Divinité. Le plaisir, je le goûtais plus vivement que les autres hommes, dans le rapide instant de sa durée; mais cet instant n'était souvent pas le plus délicieux; trop d'ivresse m'offusquait : au lieu que me trouvant seul, après l'extase, je me la retraçais par la réflexion, et la savourais. Quant à la douleur, une fois passée, elle était une source de volupté : chaque octave, chaque pareil jour du mois, chaque anniversaire, je me félicitais du péril échappé; je comparais ma situation plus heureuse, et je m'attendrissais : ou, par aventure, elle n'était pas meilleure et, alors j'adoucissais la peine présente par le souvenir de la peine passée, je pleurais celle-ci, en me roidissant contre la nouvelle. [Dans la suite, j'eus un troisième genre de jouissance particulière, qui n'eut lieu qu'avec mon ami Loiseau : il consistait à la goûter une seconde fois, plus délicieusement que la première, ^n la lui racontant, en la lui voyant partager. C'est ce cjui me console aujourd'hui de certains écarts, en me prouvant que je n'eus jamais le cœur entièrement corrompu, puisqu'il fut toujours si sensible à l'amitié.] Revenons,

Au moment où je voulais dire à Madame Parangon, /e vous adore ! je me rappelai que nous étions au 22 octohre^ jour de la naissance de Colette. Il me vint dans l'idée de lui faire mon compliment. Que j'aurais voulu avoir un riche bouquet à lui présenter! Mais je n'avais rien, pas même mon cœur, qui était à elle. Au lever de table, j'ouvris la bouche, en palpitant : — « C'est au- » jourd'hui que le chef-d'œuvre de la Nature a vu le

La jeune Berdon presque nue dans sa chambre, un soir que j'étais rentré de bonne heure, cherchait scrupuleusement ses puces, sans avoir tiré le rideau. Je m'étais mis sans lumière à une fenêtre, guettant si ]y[me Parangon rentrerait seule, lorsque j'aperçus la potelée Berdon, atteignant alors dix-huit ans, trois moins que sa sœur aînée, qui me montra successivement, sans rien omettre, des charmes arrondis et d'une perfection achevée... Mais, au fort de mon admiration, je m'aperçus que M*"® Parangon était rentrée seule, c'està-dire reconduite par des amies, qui s'en étaient allées sur-le-champ. L'envie de lui parler l'emporta sur un spectacle bien séduisant pour un jeune homme de mon âge, et je courus auprès d'elle. Ma venue parut l'em-

76 RETIF DE LA BRETONNE j

» jour pour la premier^ fois ! » me dis-je tout haut à | moi-même. Et je regardai Madame Parangon, qui se disposait à sortir pour aller à vêpres. Je restais muet, mais je m'agitais. Elle me dit : — « Vous êtes bien » troublé? — Je... sais. Madame, que c'est aujourd'hui » le jour de votre naissance : c'est votre fête plus que le )) jour de sainte Colette... — Oui! vous avez raison! Je » suis née à deux heures après midi; je serai à l'église » à cet instant, et j'offrirai à Dieu le vingt-troisième » anniversaire du premier moment de mon existence. » — Ha ! Madame! et moi aussi ! — Vous n'êtes pas né » aujourd'hui ? — Le vôtre. — Je vous en remercie. — )) Ho! si j'avais un bouquet! » Elle sourit: — « Le » désir me suffit. — Madame, si j'étais un dieu, je vous » donnerais la plus belle étoile : on dit que c'est Vénus. » Toutes les fois que je la verrai, je penserai : Voilà le » bel astre de Mademoiselle Colette ! » Elle rougit. — » C'est bien. Monsieur Nicolas! et très joli! » Elle sortit contente de moi.

l)aiTasser, et j'allais me retirer. — « Non, » me dit-elle, » vous pouvez rester. Voilà un livre nouveau » (les Lettres du Marquis de Rosellcs) ; « lisez-le moi, je vous >) en pi'ie. » Je me plaçai près d'une table : la lecture m'intéressa vivement ! Je lisais avec rapidité, quand j'éprouvai une sensation nouvelle, inconnue, délicieuse ! Par hasard, le pied de M'"° Parangon s'était posé sur le mien, que je tenais immobile, de peur de l'en faire apercevoir. J'eus ce plaisir durant toute la lecture, qui ne finit qu'à onze heures. Personne n'était encore rentré. La journée, quoique nous fussions au 6 septembre, avait été très chaude ; la soirée était la plus agréable que l'on eût encore eue, et l'on en profitait. M"^® Parangon, en se levant, sentit qu'elle appuyait sur moi : la crainte de me faire mal dérangea l'aplomb, et elle retomba sur mes genoux. Ivre d'amour, électrisé par ce contact imprévu, je ne fus pas le maître d'un mouvement audacieux : je pressai de mes deux mains sa taille légère, et je fixai un instant sur moi ma Déesse, en lui disant, d'un son de voix altéré : — « Ho ! Madame ! ne » vous êtes-vous pas fait mal en tombant ? » Elle rougit, en se levant avec vivacité, sans me répondre. J'observai le ton qu'elle prit ensuite avec moi : sa voix était plus douce, plus harmonieuse, presque tremblante ; Colette m'égalait davantage à elle, par les choses qu'elle me disait : elle avait l'air de demander mon avis, par quelques confidences assez indifférentes au fond, mais qui ne sont pas faites ordinairement par une femme, à ceux qu'elle n'estime pas... L'espérance brilla dans mon cœur ; et dès que je pouvais intéresser Colette, tout le reste de son sexe n'existait plus pour moi qu'en elle. Je sentis mon courage plus fort que jamais. J'allais oser lui parler de Fanchette, et en lui témoignant mes sentiments pour sa jeune sœur, laisser entrevoir qu'ils n'étaient fondés que sur ceux qu'elle m'inspirait ; j'allais

(car toutes ces idées me venaient ensemble) la remercier d'avoir pris le seul moyen de conserver mon innocence, en lui avouant que je l'adorais, malgré moi ; qu'il était impossible d'éteindre mes sentiments, mais que je pouvais les faire changer de nature, les rendre innocents et dignes d'elle, en lui demeurant attaché sous un titre légitime. Tels étaient mes petits projets, et peut-être aurait-il été utile que je les remplisse : Colette aurait su parfaitement à quoi s'en tenir sur mon compte. Mais le mari survint ; sa présence m'était odieuse, insupportable, surtout le soir, et je m'enfuis dès qu'il se fit entendre.

Le lendemain, je courus à mon poste pour voir rentrer M™*^ Parangon, et un peu rappelé par mon épuceuse. Au lieu de Berdon, ce fut Madelon qui tenait la place. Elle ouvrit la fenêtre, et après avoir observé s'il n'y avait de lumière nulle part, elle prit encore moins de précautions que sa sœur. Quelle perfection! Cette vue produisit un effet dont les suites auraient décidé mon établissement, si le sort funeste qui m'a toujours poursuivi n'avait renversé tout ce qui m'était favorable. Je quittai cependant Madelon, par le même motif qui m'avait arraché la veille à un spectacle non moins séduisant. M™^ Parangon était rentrée ; je lui demandai le second volume des Lettres du Marquis de Bosclles, et je lus. Colette était vis-à-vis de moi, un peu renversée dans son fauteuil, les jambes croisées, l'une très haute. Elle écoutait avec attention, je lisais avec chaleurJ Colette avait les yeux fermés. Apercevant son pied à la hauteur de mon genou, une de mes mains chercha un léger contact. J'y parvins... Comment se peut-il qu'une matière insensible, parce qu'elle touche l'objet aimé, électrise l'âme, et la remplisse d'une surabondance de feu I Je brûlais ! j'étais dévoré !... Je fis un mouvement pour in'approcher ; j'aurais voulu pouvoir faire toucher

ses genoux aux miens. J'y réussis. Je ne fus plus luaîli'e de moi-même, la voix me manqua, s'éteignit je n'avais plus quune prononciation sourde et tremblotante. — « Vous êtes fatigue, » me dit Colette en ouvrant les yeux « vous lisez avec trop de chaleur... Arrêtez-vous » là. » Je fermai la brochure ; mais je ne m'éloignai pas, et Colette étant adossée au mur, son pied touchait ma jambe...

— « Celte Seconde Partie, » dit-elle, « me plaît davan- » tage ; la Première m'avait attristée. — Et moi, je m'in- » téressais vivement à cette Léonore ; mais je suis à )) présent pour M"^ de Ferval... Ha I quelle diffé- » renée !... Je le vois, toutes les femmes intéressent, » toutes peuvent être aimées ; mais... il en est qui sont )) des Déesses... c{u'il faut adorer!... » Je baissai la tête... En vérité, je cherchais la main de M"*^ Parangon... Quelqu'un entra dans la boutique : je me levai précipitamment, et je courus voir qui c'était. Je trouvai M"'' Manon Bourgoin, qui, après avoir poussé la porte coupée, disait adieu à quelqu'un qui lui baisait la main. Je la laissai libre, et je revins l'annoncer à Madame Parangon, qui se leva. J'osai la retenir par la robe, en lui disant : — « Madame ! n'allez donc pas ! elle dit » bonsoir à quelqu'un très tendrement; et... caserait »^\me indiscrétion ! » Colette rougit mais resta. Elle ne me dit pas un mot jusqu'au moment oia Manon entra.

C'était fête : Madame Parangon était parée, mais avec un goût, une élégance que je ne lui avais jamais vus. Elle s'était aperçue de mon admiration à dîner. Il gelait. Elle sortit dès qu'on eut quitté la table, et je la vis entrer chez sa sœur Madame Minon, la procureuse, avec laquelle elle fut à vêpres. Je restai ; je renvoj^ai tout le monde : on ne demandait pas mieux, Toinette elle-même, qui avait une visite à rendre à la

belle Villetard, femme du commissionnaire de vins, amie de sa famille. Je fis grand feu dans la salle, et je me mis à lire. L'ouvrage qui me tomba sous la main fut le Cicl^ de Corneille. Je le lus pour la première fois, et ce fut avec enthousiasme. J'étais réellement amoureux de Chimène, en le finissant. Je tisonnais, en savourant ma lecture, je rêvais, quand j'entendis ouvrir la porte coupée. Je fus presque fâché d'être interrompu... On pousse la porte verte, et je vois, à travers la porte de toile, une dame qui s arrête, comme si elle eût hésité cf entrer... Je me lève: c'était Madame Parangon ! Je tressaillis... Je débarrassai un petit fauteuil cramoisi, que je lui présentai. — « Vous avez bon feu, heu- » reusement 1 car je suis transie. » Je vis qu'elle avait froid aux pieds, mais qu'elle craignait, ou de gâter sa jolie chaussure ou de l'ôter devant moi... Elle était si belle, j'étais si transporté, que sans réfléchir, je tombai sur les deux genoux, et lui ôtai ses souliers sans les déboucler... — « Au moins, donnez- » moi donc mes mules ? » Elles étaient sur la tablette, et je n'eus qu'àtendrelamain. Je les présentaiàson pied; mais elle le retira. Je me levai pour placer ce que je venais d'ôter... «Asseyez-vous donc.» Je m'assis. Unprofond silence. « Vous lisiez ? Je vous ai dérangé. — Je » venais d'achever le Cld... Ha ! que Ghimène fut mal- » heureuse I mais qu'elle était aimable ! — Oui ! elle » était dans une cruelle position ! — Ho ! bien cruelle ! » — Je crois en vérité que ces cruelles positions-là... » augmentent... l'amour ? — Bien sûrement. Madame ! » Elles l'augmentent à un point... — Hé! comment le » savez-vous, à votre âge? » Je fus embarrassé ; je rougis... Un moment après, je pris sur moi de dire : — « Je le sais aussi bien cjue Rodrigue. — Gela ne se » peut pas ! — Je vous l'assure, Madame. — Vous » n'avez jamais eu d'amour... malheureux. — Madame

MADAME PAUANGOX 81

veut dire heureux. — Heureux, ou malheureux... Vous

êtes un enfant. — Par hi l'aison, non par le eœur. —

Il dit cela diin ail' pénétré... Pauvre garçon !...

Trouvez-vous que le Ciel soit une bonne pièee ? —

Madame, si elle est mauvaise, je n'en sais rien ; je

ne m'en doute pas ; je suis aussi bête que l'auteur. »

Ce mot fit éclater de rire Madame Parangon : — « Ha !

' dit-elle, si l'on vous entendait ! aussi bête que Corneille,

' qu'un grand homme ! — Je m'en suis douté que

> c'était un grand homme, au plaisir que m'a fait sa ) pièce. — Qui vous a plu davantage, de Chimène, ou ) de Rodrigue ? — Ha ! Chimène... Et vous. Madame? ) — Rodrigue.» Je réfléchis un moment: une idée umineuse se présenta. — « Je sais pourquoi. — Pour-

> quoi? — Mais... » Je n'osais pas le dire. Je me fis ongtemps presser. A la fin, je dis : — « J'aime mieux

Chimène, Madame, parce qu'elle est de votre sexe. En vérité, à chaque fois qu'elle parle, je lui donne votre air, votre ton, vos traits, votre parure., votre., beauté...» Elle rougissait ; je m'enhardis; « Tenez! vous êtes l'Estampe de la pièce, comme celles qu'on a mises dans les Epitres amoureuses cV Ovide . — Cette idée est jolie. — Je ne sais pas si Madame voudra me dire la sienne? — Mais moi, quand je lis... Rodrigue... je me le représente jeune, naïf... ayant le cœur tendre et pur... non sans défauts, mais n'en ayant que d'excusables. — Ha ! Madame !... » Et je m'arrêtai. — « Vous alliez dire quelque chose ? — Oui... Madame. — Je voudrais le savoir ? — Ce n'était rien, Madame. — Ha! voilà un demi -mensonge!... Allons! — Puisqu'il faut le dire, car je vois bien que vous commandez..., je voulais dire : Que ne ressemblé-je à Rodrigue ? — Mais on se ressemble de plus loin... Je vous souhaite les vertus de Rodrigue, et surtout son bonheur... Mon Dieu ! qu'il

» fait chaud ici ! — Ouvrirai-je la porte, Madame ? — » Non. Je vais ressortir...» [Se levant.) « Ecoutez-moi, » Monsieur Nicolas. Il faut être appliqué, comme vous » l'êtes, économe, laborieux... Ne pourrait-il pas se » trouver une Ghimène?... Vos parents sont honnêtes » gens, estimés ; votre père est ami du mien — » — Ho ! Madame ! mon père respecte infiniment le » vôtre! — Et... mon père aime bien votre père 1... » Elle fit quelques tours dans la salle, m'envoya lui chercher une pelisse rose toute neuve à l'appartement, sans doute pour se chausser en mon absence, me donna la bleue à reporter, et quand je redescendis, elle sortait... 0 Dieu! que de grâces!... Je l'admirais transporté, quand je la vis revenir. — « J'ai oublié quelque chose.» Elle monta rapidement au premier, en me laissant son manchon. Gomme elle redescendit très légèrement, elle me trouva en adoration devant tout ce qu'elle avait quitté. Elle feignit de ne rien voir, et, parvenue à la cheminée, elle me dit : « Si l'on me demande, je suis » chez Manon Bourgoin... Songez un peu à la Ghimène dont je vous ai parlé. » Elle souriait, en sortant. — « 0 » femme adorée ! » m'écriai-je, qu'elle n'était encore qu'à deux pas. Je crois qu'elle entendit ; car elle ralentit sa marche. Mais aussitôt elle la redoubla... J'étais en extase, quand Toinette revint. Je rentrai avec elle, et je me mis derrière le paravent, pour travailler jusqu'au soir... 0 l'heureuse après-dînée, qui me fera verser de douces larmes à Paris, en 1756 !

Le dimanche matin, 20 janvier, j'avais été fort ému par la vue de Madelon, à qui je n'avais pas encore vu de tournure aussi provocante. En passant devant moi, tandis que j'étais sur la porte coupée, elle me dit : « Vous n'allez pas à la grand'messe, indévot ? » Et elle ^'éloigna rapidement, sans attendre ma réponse. Ses

MADAME l>AHAN(;ON 83

grâces, sa marche voluptueuse, qui avait je ne sais quoi d'embarrassé, ainsi que sa taille, excitèrent en moi une orageuse tempête de désirs. Je pensai : « Qu'elle est » aimable ! Quel bonheur d'être l'unique et chéri pos- » sesseur d'une fille si belle !...» J'oubliai, comme cela m'arrivait souvent, tous les projets que l'on fait; l'objet présent m'occupa seul, comme un véritable sauvage. Je courus travailler à mes vers pour elle, avec une exaltation que je n'avais pas encore éprouvée. Je ne sortis de mon enthousiasme qu'à l'appel pour le dîner.

Après la levée de table, tout le monde s'en alla, et je me trouvai absolument seul, vers les deux heures. Je me rappelai que la fête des filles était le lendemain et que Madelon en était la coryphée. Il me vint dans l'idée de lui faire des vers de circonstance. Je cherchai une mesure, afin qu'elle pût les mettre sur un air qu'elle aimât ; je n'en vis pas de plus agréable que celle de sa chanson, si flatteusement amplifiée, de l'automne précédent : Je cherche un cœur plein de franchise. Il me vint en idée d'y faire une sorte de réponse sur le même air, par une acrostiche, avec un vers intermédiaire , dont Agnès serait le mot apparent. Je m'assis devant la petite bibliothèque de Madame Parangon ; ma tête se monta et je rimai.

Le dernier mot n'était pas encore écrit, lorsque j'entendis ouvrir la porte coupée. Il était environ trois heures ; les vêpres de la paroisse, où Madelon avait quêté pour sa Sainte, venaient de finir, et l'on allait à ceux des Cordeliers ; je crus que Toinette rentrait ; je ne me dérangeai pas ; j'achevai d'écrire... On était derrière ma chaise, comme je relisais, en chantonnant, pour voir si rien ne manquait à la mesure. Je me retourne : c'est Madelon, plus belle encore que le matin. Je fis un cri de joie et de surprise ! « Quoi ? vous » n'avez pas été à vêpres ? — En vous y voyant si belle

» j'aurais été trop ému... Mais je ne m'occupais que de » vous. — Que relisiez-vous là ? — Voj^ez ! » — Je lui remis mes vers, avec ce titre : A Mademoiselle Madelon Baron: Acrostiche, pour le jour de la fêté des filles^ sur l'air, etc. Madelon rougit, en lisant. En achevant, elle me rendait le papier. — « Mais... il est à son » adresse. — Je n'y songeais pas... » Elle le plia et le serra. Je lui pris les mains ; je l'embrassai. Elle se défendit faiblement. — « Je vous adore ! » lui dis-je, après un baiser ravi sur ses lèvres. — Je n'en crois » rien ! — Je vous adore, repris-je après deux nouveaux » baisers. — Non ! je ne vous crois pas ! — Je vous » adore, je vous aime plus que ma vie... Vous le verrez » dans peu de jours... — Non ! » (d'un air charmant), » je ne vous crois pas ! » A chaque assurance d'incrédulité je prenais un baiser sur ses lèvres... Enfin je la pressai dans mes bras... Puis la quittant, à l'instant où ses yeux se couvraient d'un nuage de volupté, je courus fermer au verrou le dessus de la porte coupée. En un clin-d'œil, je la rejoignis, et la pressant vigoureusement dans mes bras nerveux, je comprimais tout ce beau corps. — « Je vous adore ! répétais-je. — Non! » non! volage!... vous ne m'aimez pas!... » Avec quelle adorable langueur elle s'exprimait !... Sa bouche n'évitait presque plus la mienne. Madelon n'avait jamais été si belle, et ses soupirs répétés gonflaient son tour de gorge. Un profond soupir s'échappe de ma poitrine. Les lèvres de Madelon pressent les miennes... Nous restâmes unis ; nous ne parlions pas, nous jouissions l'un de l'autre... Les désirs cependant excités parles charmes, par les caresses, par la parure provocante de Madelon étaient parvenus au comble... Si j'avais paru quelques instants dans l'immobilité de l'extase, c'était que mon bonheur était assez grand; je ne désirais rien. Mais cet état ne peut se prolonger ; le bonheur est

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comme réclair : un désir satisfait, un autre lui succède, pour ne briller qu'un instant... Mon imagination était alors, depuis plusieurs jours, toute occupée de Madelon ; cette Belle y était vivement empreinte, avec tous ses charmes, sujet de mes vers actuels... Pressée avec une tendre véhémence contre ma poitrine, elle me dit, d'une voix mourante : — » Laissez-moi... si vous êtes... un » séducteur. — Ton amant te jure un amour éternel ! » m'écriai-je hors de moi... « Comble mes vœux ! fille » adorée ! et ne crains rien ! en triomphant, je deviens » ton esclave à jamais !... » Madelon soupira ; elle me rendit un baiser, et n'apporta plus que les obstacles d'une pudeur expirante... Que je fus heureux !

Les vêpres des Cordeliers ne duraient que trois quarts d'heure, Il fallait prévenir le retour du monde, et cependant Madelon bis terna Venerc fuit locupletata, dans ce court intervalle !... Je ne pouvais la quitter. Mais les filles, dans ces occasions, plus soigneuses de leur réputation que de leur vertu, ont la puce à l'oreille. Le grand horloge sonne douze petits coups, avant l'heure; Madelon se déroba, dès qu'elle l'entendit, et lorsque le marteau frappa quatre fois la grosse cloche, elle était dans sa chambre... Elle me laissa plus amoureux d'elle qu'auparavant. C'est à cette heureuse disposition naturelle, qui me rendait plus tendre par la jouissance que par le désir, que j'ai dû quelquefois la possession d'un cœur ; mais, qu'y ai-je gagné ? La perte de ma fortune...

Après le départ de Madelon, je m'assis, pour réfléchir à mon bonheur... Aucun remords... je n'en éprouvai pas : « Elle est fille », pensais-je, « et moi garçon, je » l'épouserai. Mes parents verront en elle un parti » avantageux et convenable à tous égards ; elle est » charmante : ils l'adoreront ; elle m'aime, et je serai » le plus heureux des hommes... » Puis faisant un

triste retour sur moi-même : « Ah ! si elle pouvait » effacer de mon cœur une passion funeste !... » Je m'applaudis de m'être lié (car j'étais alors assez honnête homme pour croire que les faveurs de Madelon venaient d'en faire ma femme).

Mes rapides mouvements étaient passés ; je commençais à me calmer, et je marchais concentré, m'occupant délicieusement des dernières ondulations du plaisir, quand j'entendis sonner le salut. La cloche me rappela Madeleine, qui allait y briller... pour la dernière fois !... et je courus à la maison, afin de tenir ma parole à Toinette. Je la laissai partir : mais aussitôt je fermai la porte, et j'allai voir quêter Madelon...

Ce n'est point une idée ; elle était au-dessus d'ellemême, et jamais je ne vis rien de si beau dans la nature ! Son teint était la plus belle des roses ; ses yeux avaient l'éclat... du bonheur!... Elle vint auprès de moi... J'étais seul heureusement, dans la chapelle de la Vierge ; je lui baisai une main, sans doute exprès abaissée de mon côté. Elle me dit : « Ha ! que je vous )) aime là ! Demandez-lui pardon ! — Hé non ! je la » remercie... » Ha! quel souris charmant me valut cette réponse !... Après le salut, j'attendis Madelon sur notre porte coupée. Elle me dit, en s'arrêtant à peine : » Délicat, modeste, spirituel, sensible, faisant tout à » propos ; voilà mon amant. » Et elle rentra. Je n'eus que le temps de lui dire, comme elle fermait la porte coupée : — « Et votre époux. »

Rentré, je me mis à traduire, jusqu'à sept heures ; car le travail ou l'étude était un besoin pour moi : le soir, je ne pouvais me souffrir moi-même, lorsque j'avais perdu le Jour, comme disait Titus ; je voulais voir, à chaque journée, un petit progrès, un petit avancement; c'était la source de mon contentement intérieur. (Gomment, avec ces dispositions naturelles, n'ai-je pas

M Al) ami: PAIIANCJON 87

valu niiciix ?)... A sept heures, content de moi, puisque j'avais fait quelques pas dans l'instruction et dans mon ouvrage, je sortis un instant ; j'allai jusqu'à la porte de M"'' Blonde ; je revins sur mes pas, comme poussé par un pouvoir secret. J'aperçus Madelon, qui sans doute m'avait entendu sortir, appuyée sur sa porte coupée. Je courus à elle ; je saisis sa main, que je baisai avec transport ! « Ha ! Monsieur Nicolas ! Nous avons fait...

» — Femme adorée ! vous avez fait mon bonheur...

» Je l'avouerai ; j'étais indécis ; je suis fixé, depuis tan- » tôt;... je le suis à jamais !... — A jamais , » me ditelle, « je suis à toi. — Jurons-le par Dieu même ! » repris-je, en mettant sa main sur mon cœur. — « Je te » le jure par Dieu même ! — Et moi, par Dieu même ! i) je vous jure ma foi, ma constance, mon absolue I) fidélité. Je suis votre adorateur; celle qui m'a donné

le bonheur, est ma divinité 1 — Va, » dit-elle, « et ) sens combien je te dois ! Tu m'empêches de me ) repentir !... 0 mon aimable ami ! je t'avais jugé, en I) te voyant dès la première fois, et je m'étais dit : Je

ferai son bonheur, par l'amour, ou il ne le voudra

pas !... Tu as toujours eu mon estime ; tout mon ) cœur, tout moi-même est à toi... Mais ma bonne

appelle. Adieu!... » Je la quittai, plus heureux encore qu'à l'instant oii je l'avais possédée.

Madelon mourut quelques jours plus tard, brusquement emportée. Cet événement rapprocha Rétif de Madame Parangon.

M. Parangon était parti le 27 pour Vermenton ; je l'ignorais. Gaudet d'Arras était venu me voir, et m'avait dit en riant : « Voilà une belle veuve ! » Je ne fis pas attention à ce inot, J'étais préoccupé dç l'idée (ju'il

avait voulu dire : « Si cette femme charmante avait » perdu son mari, cela ferait une belle veuve !...» Le soir, à souper, je m'étais trouvé seul avec Madame Parangon, le prote ayant été retenu chez son oncle avec Gaudet d'Arras, et peut-être par ce dernier. Bardet était parti avec M. Parangon. On avait envoyé inviter la belle veuve ; mais Gaudet d'Arras, tout-puissant dans la maison, avait retenu la servante. J'ignorais tout cela. Nous causâmes après souper, Colette et moi ; il y avait près de trois mois que nous n'avions eu d'entretien particulier. Colette me dit : « Voilà une grande solitude après avoir eu tant de monde toute l'automne... ) J'avais eu envie d'envoyer mes sœurs à Paris, avec la mère et les sœurs de M. Parangon; ce sont des personnes âgées, sûres, de mœurs excellentes. Une raison m'en a empêchée : elles ont beaucoup vanté Parangon le neveu, fils du frère ; ensuite elles ont affecté de louer Fanchette, qu'elles ont vue à leur voyage chez mon père, et que je n'ai pas voulu faire ) venir ici, sous prétexte que tous les lits étant pris, Fanchette n'aurait pu coucher dans la maison. Je ne goûte pas l'alliance qu'on paraît désirer dans la ) famille Parangon, par bien des motifs, dont vous 0 connaissez le plus fort... » Je m'inclinai. Toinette ayant desservi, nous nous assîmes auprès du feu.

« Ma belle - mère et mes belles-sœurs , » reprit » Colette, « ne vous aiment pas. Je vous le dis, afin » que vous ne preniez pas garde à quelques brusque- » ries de M. Parangon ; sa mère et ses sœurs l'ont un » peu indisposé contre vous. — Hé mon Dieu! leur ai- » je manqué en quelque chose ? C'est sans le vouloir. » — Oui, vous leur avez manqué... Mais ne soyez pas » surpris de ce que je vous dis là: c'est par vos senti- » ments sur la soumission que les femmes doivent à » leur mari, que vous avez déplu aux deux demoiselles

Parangon ; ce sont des Parisiennes, aux yeux desquelles un iionime qui pense et qui s'exprime comme vous l'avez faiA plusieurs fois en leur présence sur cette niatièi'e, est une espèce de sauvage, de grossier, d'homme sans mœurs. — Je l'ignorais ; je me serais tu. — Vous n'y auriez pas gagné davantage, » dit

Madame Parangon en souriant. — « Ont-elles donc un autre sujet de plainte ? — Non ; du- moins qu'elles aient donné ; mais je présume qu'elles ne vous croyaient pas sincère ; car elles parlaient beaucoup de votre adresse, de votre finesse... Heureusement je vous connais, car elles m'auraient effrayée... Si vous avez quelque mérite, quelque esprit, ce n'est pas l'adresse, encore moins la finesse , je vous crois les défauts opposés. Mais enfin, elle^ vous regardent comme fin, rusé, adroit et dangereux.» (Je me mordis

les lèvres, et j'avoue la pensée qui me vint : « Ha ! si je pouvais leur enlever celle qui fait leur gloire, et qui est si fort au-dessus d'elles par son mérite, sa beauté, leur haine ou leur amitié, leur estime ou leur mépris me seraient bien indifférents ! ») — « Vous rêvez ? » me dit Colette. — Oui, Madame ; je suis fâché d'avoir déplu à ces trois femmes... Mais, qu'y faire ? — Rien ; les voilà parties, sans emporter la satisfaction qu'elles espéraient... de surprendre un entretien, ou quelques marques d'intérêt... qui ne sont pas dans mon caractère... Tâchez seulement de vous concilier un peu M. Parangon; M. d'Arras peut

0 nous y servir, et c'est un homme qu'il faut que nous

) ménagions, malgré le danger de ses principes. — Je n'espère y réussir, Madame, que par les moyens que vous venez de m'indiquer, puiscjue les autres ont été inutiles... Quant à vous, il m'est impossible de ne pas toujours vous marquer le respect et le zèle qui

) sont dans mon cœur. — Et c'est tout le contraire ! »

me dit-elle en rougissant un peu, et je vis par là qu'elle ne m'avait pas dit tout ce qu'elle savait. — « Quoi ! » Madame... Il en sera ce qu'il pourra ; mais c'est » l'impossible... t— Je veux dire que vous... évitiez de )) montrer tant de feu, lorsqu'il s'agira de me louer ;... » et même lorsqu'il faut exécuter... quelques-uns de » mes ordres... Laissez faire Bardet, Tourangeot, Toi- )) nette, quand c'est à eux que je me suis adressée ; ne » renversez pas tout le monde, pour aller où je ne vous » envoie pas ; vous avez un jour culbuté mes deux » belles-sœurs sur leur mère. — Je ne m'en suis pas » aperçu, Madame. — Je le sais. — Je m'imposerai » cette contrainte... douloureuse, Madame... Puisque » vous me l'ordonnez, sans doute il le faut ? • — Oui, il » le faut... Ce n'est pas tout; j'ai un conseil à vous » donner... Mais il me coûte... Je... ne voudrais pas, à » cause de mes vues, auxquelles je tiens... beaucoup... » que vous... retrouvassiez... une seconde Madelon ; » mais un amusement honnête, feint plutôt que vrai, » qui éloignât les idées de M. Parangon au sujet de... » ma sœur Fanchette... Quand il s'agira du mariage, » je saurai comment faire... J'y compte à présent que

)) j'ai l'aveu de mon père, et... qu'Emilie est mariée

)) On ne peut rien regretter quand on a perdu... sans » ressource... Emilie et Madelon... — Emilie La- » loge ?... Hé ! Madame? comment... — Je sais cela... » — Je n'ai jamais adoré que... — Je le sais », interrompit-elle vivement ; « aussi l'objet de votre passion » y réfléchirait-il à deux fois, s'il était à marier. Jamais » la passion, dit mon père, n'a rendu un mariage heu- » reux. Vous l'auriez été avec Madelon, qui n'avait été » que votre confidente et votre amie ; vous le serez » avec ma sœur ; parce que votre passion ayant un » autre objet, le goût qui vous déterminera au mariage » avec elle, est de nature à ne jamais s'éteindre. Et, s'il

SFADAME PAHANGON 91

» faut VOUS le dire, cette raison a déterminé mon père, » auparavant parfailement instruit. — Madame, » répon- » dis-je profondément étonné, « disposez de moi ; je )) jure de vous abandonner sur mon sort la même )) direction qu'à Dieu même. Je suivrai vos intentions, » autant qu'il sera en mon pouvoir ; mais quelque » chose qu'il arrive, soyez assurée qu'un mot me » rappelle à vos ordres, en adorateur dévoué. — Ado- » rateur ? non. — Je ne suis ni vil, ni rampant ; je » suis fier avec les hommes ; mais je suis glorieux » d'être l'adorateur d'une femme que j'... honore. » (C'était un auti'e mot que je voulais dire.)

Toinettc entra ; Madame Parangon la fit asseoir à côté d'elle et continua de me parler. — «Je connais vos » sentiments ; ils sont honnêtes, et ne peuvent m'offen- » ser ; mais Toinette sait tout ce qui s'est dit ? — O )) mon Dieu oui, je le sais, et je ne conçois pas comment » des demoiselles d'âge et d esprit peuvent avoir de » pareilles idées ! jusqu'à dire un jour à Monsieur, là, » tenez, là, que Monsieur Nicolas était amoureux fou » de jNïadame !... Il n'y a pas de sens, seulement! » [Je rougis, en pensant ; « Elles ne manquent ni de péné- )) tration, ni d'esprit ; mais je croyais , moi, que j'en » avais davantage, et que je m'observais mieux ! »] » Aussi Monsieur leur a-t-il dit, » continua Toinette ; » J'ai de trop bonnes preuves du contraire, pour en » rien croire , à moins qu'il ne soit amoureux fou de » trois ou de quatre à la fois ; car je lui sais trois » maîtresses, sans le casuel...» [Ici, Madame Parangon » ferma la bouche à l'innocente Toinette, qui répétait ces expressions, sans en connaître la force.] « Oui, » Madame, elles ont dit ça, et Monsieur leur a répondu » ce que je vous ai dit... Il faut avoir l'esprit bien de » travers!... Et puis, est-ce que nous ne savons pas ce » qui en était avec M"^ Madelon, quand elle vivait ?..,

» Ho ! si je n'étais pas fille, et j'^que j'ôsds parler à » Monsieur, j'sais bien ce que je lui dirais. — Vous » savez. Madame, )> dis-je alors, « quelles sont mes » vues et mes espérances : ainsi, je m'en rapporte à » votre justice ? — Quant à moi. Monsieur; » répondit Colette, « soyez sûr que je sais à quoi m'en tenir... « Mais lisons quelque chose. » Et elle me donna Racine. Je lus Phèdre, qui fit une impression prodigieuse sur la naïve Toinette ! Mais une réflexion, qu'elle tira du fondée son innocence, effraya Madame Parangon : « Une femme... aime donc... un autre que son » mari ?... « D'un autre côté, l'admiration de Toinette pour moi, dont elle croyait tenir tout le plaisir que lui faisait la lecture, m'a fait comprendre depuis combien on aimerait les acteurs et les actrices tragiques, si leurs mœurs étaient plus dignes de leur état, et qu'ils se séparassent à jamais des baladins.... Toinette était si pénétrée, qu'au moment où je me retirai, elle me baisa la main, en me disant : « 0 mon maître ! lirai-je » comme vous un jour ?...»

En passant devant la tremperie, j'entendis quelque bruit... J'allai voir ce que c'était, et j'aperçus Gaudet d'Arras. Je présumai qu'il nous avait écoutés. Mais comme il avait une clef, l'on n'avait rien à lui dire. D'ailleurs, il paraissait entrer. Il me dit qu'il avait quelque chose à me communiquer. Ce ne fut qu'une longue conférence, relative à la belle Hollier ; mais tellement savoureuse que j'en étais tout ému, en le quittant... Je montai, absorbé dans mes réflexions. J'avais cru voir de l'humanité dans les yeux de Madame Parangon ; j'étais enflammé par la vue de ses charmes, et peut-être, sans la présence de Toinette, me serai-je émancipé... Je brûlais... Je m'arrêtai à la porte de mon cabinet... Je pensai à ce que je pouvais faire en l'absence de M. Parangon ;... à mon entretien avec

Colette ;... à la lecture de Phèdre ;... au discours de Toinctte ; aux peintures que venait de me faire Gaudet d'Arras ; . . , à ce mot : « Voilà une belle veuve ! » — Il faut être heureux ! » m'écriai-je ; « elle est trop belle, pour que jamais il me vienne des remords... ) Elle ne veut pas... que j'aie une autre Madelon... ) mais un amusement honnôte... Il n'en faut pas > douter, c'est... elle !... Qui serait-ce ?... Elle ne veut pas d'une nouvelle Madelon... Ha oui ! sa bonté est égale, surpasse... comme Madelon, elle veut me préserver des écarts solitaires et du libertinage... Allons! elle m'attend... Epargnons sa pudeur... pas ) un mouvement qui puisse la blesser... Possédons, avec respect, cet objet sacré... Feignons de croire ) qu'elle ne s'est pas éveillée... » Voilà les réflexions qui me déterminèrent à la plus audacieuse des entreprises...

Je descendis enivré d'amour et d'espoir... Je n'avais pas des idées bien nettes de ce qui allait arriver... Nu en chemise, malgré le froid qu'il faisait, je traversai la cour; je brûlais... Parvenu à la porte de la salle, qui, de ce côté, ne fermait pas en dedans, je tournai le bouton si lentement, qu'il ne fit aucun bruit. J'entrai ; je refermai la porte avec autant de précaution... Guidé par la faible lueur d'une veilleuse, j'allai m'agenouiller auprès du lit de Colette... Je cherchai à la toucher. Mais cette femme modeste, quoique couchée seule (c'est une remarque à laquelle je m'arrêtai), avait la gorge et les autres appas exactement voilés... J'étais dans une terrible situation !... Elle s'éveilla : elle étendit la main, en disant : « CJiat ! Chat /... Qui estce ?...)) Puis, par réflexion, elle dit; « Toinette ? Toi- » nette ?...» Je me couchai sur le ventre, et son bras, quoique étendu vers moi, ne m'atteignit pas... Si elle m'eût touché, que fût-il arrivé ?... J'en frémis encore!..

94 RÉTIF DE LA BnETONNE

Elle m'eût pris pour un voleur ; elle aurait eu peutêtre une frayeur dangereuse ; elle eût crié, au moins sonné! Toureangeot, le prote, Bardet, Toinette, Jean

Lclong seraient accourus ; j'aurais été rencontré

J'étais perdu pour jamais... Ho ! comme mes frères eussent triomphé ! Quelle douleur pour mes parents!... Voilà les idées qui m'effrayèrent ensuite . Mais dans leffervescence de l'action, je n'y pensais pas. [Et voilà comme se commettent les premiers crimes]... Elle se recouvrit. J'attendis qu'elle fut rendormie ; ce que je reconnus à sa respiration, et je cherchai à lui prendre un baiser... Je ne pus y parvenir; je l'aurai éveillée, à cause de sa position... Un peu de calme ramena une étincelle de raison. Je sentis qu'il fallait me retirer, sans tenter une entreprise que je désespérais de voir secondée ; elle me parut folle, impraticable... Je rouvris la porte, et la refermai, sans faire de bruit, et cela par la seule lenteur du mouvement... Il y a beaucoup d'apparence que Colette m'entendit • car elle me donna le temps de remonter, avant de sonner Toinette, qui couchait dans la cuisine, séparée de la salle par une partie de la cour... Cet ange, cette femme adorable ne dit rien à Toinette ; elle la fit coucher avec elle le reste de la nuit.

Cependant, j'étais parvenu à mon cabinet, et je me remettais au lit. Malgré le froid et ma nudité, la sueur s'échappait de chacun de mes pores. Je me couvris. Mais bientôt glacé par la crainte, je tremblai comme lorsqu'on a le frisson : mon tremblement était si violent qu'il donnait le mouvement à mon lit. Que d'idées eff'rayantes se présentèrent alors! Je sentis toute la grandeur du péril que je venais de courir ! Je songeai peu à celle de mon forfait... Hélas ! un degré d'exaltation de plus, ou dans une autre saison peut-êtrCj j'employais la violence, je me perdais, et l'objet infortuné

de mon insurmontable passion... Où ne nous conduisent pas des sentinienls nourris avec trop de couiplaisancc ; exeilés, eitlreleniis par les vers que je composais journellenienl pour les exprimer ! La peine cpi'ils me donnaient semblait se changer en chaleui' ; elle doublait la force de ma passion...

J'élais enlin calmé, et je succombais au sommeil, lorsque j'entendis un crépitement léger, comme lorsqu'en marchant doucement, on écrase des atomes de sable. J'écoule... On ouvre ma porte fermée avec un petit loquet de bois. On entre. La lumière de Toinelle, qui, en ce moment, entrait auprès de Madame Parangon, donna un jet de lumière, qui me fit distinguer une jeune personne de la taille de Colette, en petit corset de basin... On laissa tomber sa jupe, et l'on se mit dans mon lit, en bas et en corset. Je n'étais pas garçon à m'efîrayer d'une pareille visite : mais j'étais dans une étrange perplexité !... Je voyais bien là du d'Arras ; mais avec qui étais-je ? Il m'en passa dix par la tête : mais non pas celle qu'on voulait cjue je soupçonnasse. Je pensai à ]\P"° Linard, à M"^ Hollier, à Toinette, et même à Berdon... Quand elle s'en alla, je reconnus Goton Pouillot^ celte appétissante chambrière de la seconde... 0 Gaudet d'Arras ! tu employais trop de moyens pour une corruption c|ui marchait seule !...

Le lendemain, Colette ne dit pas un mot de relatif à ce qui s'était passé la nuit : si elle me soupçonnait, elle avait trop de pudeur pour en laisser rien paraître... Elle ne fit aucune confidence ni à Toinette, ni à Bourgoin, ni même à^Ianon, son amie. Mais le soir, elle pria cette dernière, devant moi, de venir coucher avec elle, durant l'absence de M. Parangon. C'était encore une bonté de choisir Manon Bourgoin; en cas d'une nouvelle imprudence de ma part, c'était une double amie, inca-

pable d'indiscrétion avec d'autres que Gauflet d'Arras, mon conseil.

Voilà quelle fut la marche et l'issue de mon premier attentat, terrible par ses suites, bien plus qu'il ne le paraît en lui-même. Il me persuada que Colette m'avait reconnu, et qu'elle était indulgente... Et la brèche que Gaudet d'Arras avait faite à mes mœurs, par les plaisirs qu'il m'avait procurés, après mon audacieuse entreprise ? Il me traitait comme un jeune chien ; il me donnait la curée d'amour, pour m'affriander à la chasse.

[Monsieur Nicolas. IV^ Epoque.

ZEPIIIRE

Un dimanche que j'étais allé avec mes trois amis prendre l'air au Bois-de-Boulogne, l'absence du sexe adoré me fit éprouver l'affaiblissement de Cacus, lorsqu'il ne touchait pas la Terre. Je n'y pus tenir ! Je les quittai furtivement, au moment où l'on entrait pour se rafraîchir, et je regagnai Paris, dans le dessein d aller à l'Opéra. Je pris par le premier guichet du Louvre, celui qui aboutit à la rue Fromanteau . J'avais vu au coin de cette rue et de celle Beaiwais à celle Jean-Saint-Denis, des Filles que j'avais trouvées jolies. Elles n'y étaient pas. J'avançais par la dernière rue, pour aller gagner l'Opéra, lorsque levant les yeux, j'aperçus devant moi, de l'autre côté de la rue Saint- Honoré , au troisième, une petite figure, qui me paraissait charmante!... J'allais, j'allais, les yeux fixés sur elle, sans écouter, sans voir les agaceries des Quouines qui bordaient chaque côté de cette rue infâme.. Parvenu dans celle Saint-Honové^ la jeune personne, qui pinçait une harpe, me remarqua. Mes regards lui parlaient. C'était une enfant. Elle me fit signe de monter, par un geste et un sourire charmants !... Je m'élançai dans son allée, curieux de voir une fille publique qui cultivait un talent agréable. Elle vint m'ouvrir elle-même ; et Je fus surpris de trouver une nymphe, qui me parut environ 13 à 14 ans, de la plus séduisante figure !... C'était une

des Grâces, ayant un sourire délicieux, l'air vif et doux, le son de voix mélodieux, enchanteur ; la taille fusée, mais animée par une gorge déjà refluante sous la gaze... Enfin on voyait tout en elle, propreté, goût, et jusqu'à

la pudeur, à jamais bannie de ces abominables lieux

Je tire un écu (taux des Femmes que j'estimais le plusj. Elle me dit : « Maman n'y est pas ; garde ton argent, pour me voir un autre jour »... Elle m'embrassa, s'assit sur mes genoux, et me dit des douceurs. Elle avait refusé mon présent; ainsi je ne pouvais la soupçonner d'adresse avide. J'étais surpris, enchanté, ravi !... Je ne sentais pas de désirs; je n'avais que de la tendresse... j'éprouvais pour cette jeune infortunée, qui me livrait tous ses charmes à peine formés, le même respect que j'aurais eu pour Fanchette Collet en présence de sa sœur... Ma guérison était achevée ; mais je n'en étais pas encore assez assuré ; je m'en tins aux plus vives caresses. L'aimable fille me les rendait de la manière la plus douce et la plus voluptueuse. Elle ne m'avait rien chanté quoique je le désirasse ; c'eût été une distraction. Je lui demandai son âge ? Elle sourit : « Devine ? » Mais 15 à 16 ans ? « Dix-sept, répondit-elle. » Je ne l'aurais pas cru ? (repris-je) ; mais vous êtes sitôt usées, dans votre état, qu'à 15 ans, vous en paraissez 20 ». Une Marcheuse qui rentrait, nous entendit : « Vous êtes connaisseur! me dit-elle aigrement, croyant que j'avais dit que la jeune personne paraissait 20 ans, la petite en a 11, et va sur sa douzième. » Je badinais (reprit l'enfant), je ne veux pas vous mentir : c'est elle qui a raison, à peu près ». La Marcheuse regardait par notre fenêtre. « Voici Madame ! nous dit-elle. A ce mot, voyant l'enfant embarrassée, je sortis... Je m'en retournai sans remords : ce qui ne m'était pas encore arrivé, depuis que je voyais des prostituées. Je fus tranquille, content de moi, après une séance piire^ de

près de 3 heures dans un mauvais lieu ! Un rayon de mon ancienne vertu se fit jour dans l'abîme fangeux de mon cœur ! Je me retrouvai honnête, et ce fut avec étonnenient !

C'était Zéphire î... Le lendemain j'allai travailler avec ardeur, comme si j'avais senti ce que m'était Zéphire : je disais à tout moment à moi-même : « Quel dommage !... si jeune ! .. je Tadorerais !... » La semaine s'écoula dans ces idées.

Le dimanche matin, je palpitais de joie, en songeant que je verrais Zéphire... Loiseau vint me proposer une partie ? « Non ! répondis-je nettement, j'en ai une meilleure. » Et, à cette occasion, je lui dis un mot de Zéphire. 11 sourit de pitié !... Puis il me fit des remontrances amicales. Je lui répondis par ce mot de Borne d'Auxerre à sa mère, qui vint avec un exempt les surprendre au lit, lui et sa maîtresse : « Morbleu ! ne l'appelez pas Catin ! elle ne couche avec moi que parce qu'elle m'aime ; elle est plus honnête femme que vous »... Mon aveu fit que Loiseau m'épia, et c^u'il entrevit le nouvel objet que je préférais à mes amis. A trois heures, je retournai voir Zéphire. Elle me reçut avec transport ; la sympathie avait été réciproque ; mais cependant plus forte en elle. « Ha ! me dit-elle, j'ai parlé à maman comme il faut!... Ma sœur Manon et toutes nos demoiselles ont un ami ; moi seule je n'avais personne, et c'est moi, quoique vierge encore, qui rapporte le plus... j'ai bien dit à maman c|ue je voulais avoir un ami, qui fut un honnête garçon, et non pas un escroc, ni un espion, comme les autres ; que c'était bien assez que j'eusse le plus de peine, et que je reçusse tous les plus vieux ; qu'il fallait m'en dédommager par quelqu'un de jeune et d'honnête ; que je venais de faire la connaissance d'un garçon bien doux, pas ivrogne, pas joueur, pas libertin, pas méchant, pas escroc, pas

espion, bien aimant, et que je le voulais, pour l'aimer de tout mon cœur?... Maman m'a répondu qu'il valait mieux un espion, afin d'être plus sûrement averties en cas d'enlèvement : que c'était un moyen de se faire bien voir de la police, qui nous donne à certains espions, comme on donne à d'autres Vèscroquage de certains billards. Au lieu qu'en ayant un honnête homme, il ne pourrait jamais nous prévenir des polices, ni même se trouver à nos parties, et qu'ainsi j'en serais alors privée. Elle a répété, que la police aimait que nous eussions les espions, parce que c'était un salaire à sa décharge, que ce qu'ils tiraient de nous, et que nous étions soutenus par cette raison, plutôt que pour notre utilité et les services que nous rendons au public . . . Mais j'ai si fort insisté, qu'enfin elle a consenti. Elle va venir. » Zéphire sonna. Je ne savais que répondre à ce discours inattendu!... La maman arriva; car c'était véritablement la mère de Zéphire. J'étais couvert d'un grand chapeau, que je n'ôtais pas, « Voilà mon ami (dit l'enfant) : Dulis (j'avais déjà pris ce nom avec les actrices et Monet), Dulis, voilà ma mère. . Salue-la » ? Je me levai, et m'inclinai si profondément sans parler qu'elle ne vit pas mon visage... Mon air honnête, mon costume, mon silence même, confirmèrent ce que Zéphire

avait dit de moi Mais j'étais honteux ; je n'osais

envisager la monstrueuse Maquassc qui prostituait l'enfance de la fille, et je puis dire que je ne la vis pas. (Hé ! quand je l'aurais regardée, était-il possible que je la reconnusse, changée comme elle devait l'être ?) (( Allons ! me dit la marâtre , puisqu'elle vous veut, qu'elle vous ait donc. Tout ce que Je vous recommande, c'est de ne pas lui faire perdre son temps j de ne la mener ni au cabaret, ni aux guinguettes : du reste, vous ferez tout ce que vous voudrez, et je la laisse maîtresse d'en agir avec vous à sa fantaisie. Mais songez bien que

ZÉPHIHE 101

n'étant pas: un de ces messieurs (les espions, les escrocs, soiilencurs ordinaires des filles un peu au-dessus de celles al)andonnées aux gardes françaises), vous n'avez pas le droit de la faire chanter malgré elle (terme technique, pour signifier, faire eontribuer une fille) : car

j'y mettrais bon ordre le vous laisse ensemble... Elle

est pucelle au moins ! et puisque c'est une satisfaction pour elle que vous ayez sa fiew% vous l'aurez... Comment vous appelez-vous ? Elle a dit Dulis^ je crois?.,. Car il faut que je donne votre nom à M. Maret, notre inspecteur^ afin qu'il ne mette pas Zépltire en acompte pour un de ses gens » ! Après l'assurance que je lui donnai, par signes, d'en bien agir avec sa fille, elle sortit. La matrulle crut m'entendrc : mais je me promettais cent fois plus qu'elle n'espérait. Mon air lui avait plu : elle fut charmée que sa fille, encore si jeune, eût un jeune homme honnête, sans usage, timide, qui ne lui ferait pas venir le goût des liqueurs fortes, et ne la forcerait jamais à passer des nuits dans de crapuleuses orgies. Elle se flatta que je ne donnerais àZéphire que de bons conseils, propres à la rendre et tranquille et rangée...

Resté seul auprès de Zéphire, je sentis croître mon goût pour elle, je lui demandai ses faveurs, avec les expressions les plus tendres ?... Elle me pressa contre son cœur; elle me conta tous les dégoûts qu'elle éprouvait journellement, et combien elle était ravie de s'en dédommager avec moi !... Elle se livra tout entière ; et cette jouissance, cent fois plus donnée qu'arrachée à la jeune vierge, fut délicieuse ! . . . Je retrouvais le bonheur enfin ! mais j'étais étonné de l'asile qu'il avait choisi pour mattendre !... j'oubliais l'univers dans les bras de Zéphire ; j'oubliais son état à elle-même : mais on me le rappela cruellement le soir !

A la chute du jour, on la sonna. C'était l'heure à laquelle tous les Amis, quels qu'ils fussent, devaient quitter

les Filles..., Zéphire me le dit, et ce fut un coup de poignard dans mon cœur... En sortant avec quelque précipitation, j'aperçus un vieillard, ou plutôt un squelette, qui allait me succéder; je fus si désagréablement affecté, que je résolus de ne plus revoir l'aimable enfant, qui venait de me procurer des moments si doux !... je m'en allai pensif, rêveur... je cherchais à m'avilir moimême, pour me mettre au niveau de Zéphire prostituée, et je sentis que ce n'était pas la conscience de ma dignité qui me retenait, mais une jalousie machinale, qui me faisait obscurément désirer que ma maîtresse, quoique fille publique, fût à moi seul, bien que je ne pusse la tirer de son état malheureux. C'est-à-dire, que je voulais l'impossible.

Le dimanche suivant, je sortis, avec la résolution de ne pas aller chez Zéphire. Je marchais dans cette volonté ferme ; et cependant mes pieds me conduisirent au bas de son escalier; ils me montèrent, contre ma détermination raisonnée. Je me trouvai donc à la porte malgré moi ; mes mains me trahirent comme mes pieds ; je frappai, en me dépitant... Et cependant j'entrai... Notre entretien aurait encore été délicieux, si je l'avais cru imperturbable. Mais à tout moment j'imaginais entendre l'infâme sonnette... A lafm, néanmoins, enchanté par ses caresses, l'illusion commençait à [naître, lorsque la détestable sonnette vint rappeler mon amante à l'infamie de sa profession. Je revis le même vieillard... et je sortis l'âme navrée : un objet nouveau m'eût peut-être moins affligé. La semaine s'écoula dans de continuelles incertitudes.

Le samedi, à l'instant où l'on venait de faire la banque, il survint à Claude Hérissant un mémoire pressé du seul avocat pour lequel il imprimât de ce genre d'ouvrages : c'était son ami. Tous les ouvriers à la casse étaient partis ; je restais seul, occupé à finir ma tâche ; et, à cette

ZÉPIUHE 103

occasion, jo vais rendre compte de la manière dont je travaillais.

J'étais ce qu un niaître-iniprinieiir pouvait appeler rangé : c'est que je ne faisais i)as de jours blancs dans la semaine, et jamais de ribnutc. Je venais le lundi à

7 heures ; je corrigeais à la pointe^ mes épreuves, lues et corrigées à la plume par le prote ou par l'auteur : celte journée était toute entière consacrée aux corrections. A 4 heures et demie, ma tâche achevée, j'allais à l'un des deux ou trois spectacles ouverts. Le mardi, je venais au travail à 0 heures ; je composais 8 pages in-12 de ciccrOy caractère gX. format àe cet ouvrage-ci (1), payées

8 sous la page, et j'achevais mes fonctions, c'est-à-dire, corrections d'épreuves, desserrage de lettres, imposition de formes, etc.... Le mercredi, je venais à 5 heures, et je faisais 10 pages, avec quelques fonctions, des secondes, etc., outre une distribution copieuse, c'est-à-dire, la remise en casse des caractères qui composaient une feuille imprimée, pour en recomposer une autre... Le jeudi, je venais à 4 heures, avec mon hôte Sellier, imprimeur à la presse, et je faisais 12 pages... Le vendredi, je venais encore à 4 heures, et je faisais 14 pages ; je ne m'en allais qu'à 10 heures du soir, afin de distribuer... Le samedi, je me levais à 3 heures, avec mon hôte, et je faisais IG ou 18 pages... Je travaillais avec tant d'action les deux derniers jours de la semaine, que j'en avais les mains absolument couvertes de taches rouges... Le dimanche matin, j'avais seul le privilège, chez Claude, de venir remplir ma casse, et j'y faisais entrer ordinairement une feuille, ou 24 pages, en survidant. J'allais ensuite chez mon perruquier Lcbon, beau-frère de mon ami Bouda'rd,

(1) L'édition originale de Monsieur Nicolas, format in-12 coquille, est imprimée en caractères variant du neuf au douze. Le cicéro correspondait au onze.

même rue Notre-Dame. Lorsque j'étais coiffé, j'allais dîner chez mon hôtesse, rue Galandc. Je donnais le reste de l'après-dîner au plaisir... Le lundi, je recommençais. Une fête me faisait toujours perdre 6 francs sur ma semaine, par le dérangement qu'elle occasionnait, quoique je travaillasse le matin... Revenons au samedi soir, et au mémoire de l'avocat. Claude vint me prier de travailler le lendemain, et d'amener avec moi un de mes confrères, qui sût bien lire, l'écriture étant indéchiffrable. Il savait qu'ordinairement les ouvriers qu'on fait travailler le dimanche abattent peu d'ouvrage. Il ne me connaissait pas encore, n'ayant rien eu de pressé à faire chez lui. J'étais en train le lendemain à 6 heures : mon camarade, un Liégeois nommé Colin., depuis marchand fripier, parut à huit. Il fit quelques lignes, et s'en alla. Claude vint me voir à midi, pour savoir où j'en étais. Il fut surpris d'apercevoir la fm de la première copie ! J'avais déjà composé 4 pages in-folio, ou une feuille de gros romain. Il me fit mille caresses. Je lui dis que, lorsque l'ouvrage était pressé, c'était mon usage de me prêter à l'avancer. Il fit monter son dîner à l'imprimerie, et, pour ne me pas déranger, nous le mangeâmes ensemble . Je dînais brièvement : sept minutes environ suffisaient à mon repas. Claude était enchanté ! Il descendit. Colin ne revint pas. Cependant j'eus fini le mémoire à 10 heures du soir, et Claude étant remonté, il emporta les épreuves. L'avocat, encore plus satisfait que son imprimeur, le remercia d'avoir mis du monde, et promit un écu par ouvrier. « J'en ai mis dix (répondit Claude en » riant)... — Eh ! bien, ce sont dix écus : les voilà. Ne )) les donne^ mon ami, qu'à l'instant où l'ouvrage sera » corrigé : mais fais-les voir pour encourager ». Claude m'apporta les épreuves : il fut convenu que je passerais la nuit, pour corriger les 3 feuilles, très chargées de changements. Claude la passa pour m'aider; il me ser-

vait de manœuvre, m'apportant les lettres dont j'avais besoin. A 6 heures du matin, les trois feuilles furent corrigées, et prêtes à mettre sous presse. C'était un coup dor pour les parties. L'avocat parut à 7 heures : on cousait son mémoire. J'étais encore seul à l'imprimerie, les ouvriers n'arrivant que tard ce jour-là. « Je » veux voir les compositeurs^ dit l'avocat, pour leur » témoigner ma satisfaction : j'ajoute 6 francs, et la » partie ne m'en dédira pas ». Claude le conduisait. » Les voilà, lui dit-il. — Je n'en vois qu'un. — C'est » aussi le seul compositeur qui, depuis samedi soir a » fait tout ton ouvrage »... En même temps, Claude me remit les dix écus ; y joignit 12 francs, 9 pour trois feuilles de composition à 3 livres, et 3 livres pour ma nuit. L'avocat donna les 6 francs qu'il venait de promettre. J'eus ainsi 48 livres pour 36 heures de travail, et beaucoup de compliments. Cène fut pas tout; Claude me prit en amitié ; je devins son ouvrier de confiance, son ami : notre intimité fut telle, qu'il me conta les particularités les plus secrètes de son ménage, et jusqu'aux secrets de sa femme... Enumcravit mifii quoties a nocte et quadragliita noctibus sequentibus dUaceraverat Conjugeni'. Nesciebat Qaein alloquebatur ! Addidit^ase Uxor inducias petiisse... Il ne passait pas un jour sans venir causer avec moi, et me faire des confidences.

Il avait deux voisines charmantes, qui occupaient le deuxième de la maison d'à côté, où sont des petits balcons. Je remarquais depuis longtemps la plus jeune des deux sœurs ; j'en avais quelquefois parlé avec éloge à Claude. C'en fut assez; il voulut m'obliger, en me les montrant de près. Il les invita, avec leur maman, à venir voir l'imprimerie; Claude et sa femme les conduisaient: elles arrivèrent au moment où deux jolies grisettes, ^/fUes j7clmée et Reiiie-Giraad^ filles d'un ouvrier à la presse de la maison, venaient d'entrer dans notre

chambre, avec M"® Manon Lavergne, notre voisine, cousine de notre prote et de Bonne-Sellier. Il leur fit parcourir toutes les chambres, et enfin, il les amena dans la mienne. J'occupais un petit cabinet, caché par un rideau de papier. « Voulez-vous voir mon solitaire ? dit-il aux deux belles »? Et il souleva le rideau. Je les saluai, d'une manière qui me distinguait un peu des automates qu'elles venaient de visiter: j'ofTris à la plus jeune de lui imprimer son nom sur le bras, sans lui faire de mal? Après bien des difficultés, sur ce que je lui dis que je venais de l'imprimer à la jeune Lavergne et à ses deux amies, elle y consentit enfin. Je mis le nom, qui me fut dicté par la mère, Julie Du Rumin^ pendant que M™^ Hérissant parlait robes à la petite Lavergne; et j'ajoutai, que j'adore. C'était une imprudence ; mais j'espérais qu'on regarderait cela comme un badinage .J'imprimai le nom sur le satin du plus beau bras. Je poussai très légèrement le que j'adore-, mais enfin il était visible. On ne lut que le nom : j'imprimai celui de la sœur aînée, ^Sop/z/e Z)M/?«mm, mais j'avais ôté le mot fatal: ensuite celui de la mère. Les trois noms imprimés j'étais comblé d'avoir touché le bras de la belle journellement admirée, et que je n'espéraispas de voir jamais de si près. Ma joie fut de courte durée !... Claude, entre autres défauts, avait celui de l'hypocrisie religieuse, et de la plus grande dureté envers son épouse, alors très aimable.

Les dames montrèrent leurs noms à M™® Hérissant, qui les voulut lire. Claude dit, que c'était lui qui les avait imprimés. A bien dire, ce n'était pas un mensonge; le maître fait tous ce que les ouvriers font pour lui : M™^ Hérissant lut d'abord sur le bras de la mère ; ensuite sur celui de la sœur aînée : enfin la belle cadette lui présenta le sien: Julie Du Runiin^ que. . . j'adore, a Que vous adorez, monsieur » ! (dit madame Hérissant à son mari). Gomme il en était quelque chose, Claude rougit, pâlit,

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violit, bleuit do rage etde colère. Ce fut à moi qu'il s'en ])rit. Il me lança un regard terrible ! et de ce moment, il cessa de me parler ; il ordonna au protc Lavergne de me donner des dégoûts : mais comme je l'ignorais, je souffris longtemps ! Enfin, je découvris que j'étais l'objet de sa haine, eL je quittai la maison, pour aller travailler dans celle àAndrcKitapcn... Revenons au dimanche du mémoire, où je ne sortis pas.

Je n'avais pu rendre ma visite forcée à Zéphire. Le lundi, je fis les fonctions de mon labeur ordinaire, et je remplis ma semaine entière. Mais le dimanche, je ne pouvais résister à l'envie de revoir Zéphire. Loiseau, qui avait résolu de m'accompagner chez elle le dimanche précédent, ou de me suivre, pour savoir ce que je deviendrais, et qui m'avait attendu vainement auprès de INI"*^ Zoé Delaport^, me proposa de sortir avec moi. J'y consentis, et je le menai chez Zéphire. Il entra; il la vit. Sa présence contraignit à peine les tendres reproches qu'elle me fit : mais il me prit en particulier, pour me faire des observations amicales sur l'inconvenance de l'amour dans un lieu pareil. Cependant il resta durant toute la séance entre Zéphire et moi. Le soir, à l'heure du maudit vieillard, on sonna Zéphire ; je le vis encore, cet homme abhorré ! Loiseau le vit comme moi, et nous sortîmes.

Nous marchâmes en silence : j'étais concentré Enfin,

près de notre demeure, j'éclatai par ces mots : «Non! je ne la reverrai plus»! « 0 mon ami ! me dit Loiseau, j'attendais cette réflexion ! Quel rôle nous venons de faire ! comme nous venons de sortir de cette maison» !.... Je l'écoutais, dans une sorte d'anéantissement. Nous rentrâmes, et me jetant sur un siège, le visage voilé de mes deux mains, je m'écriai: « 0 Rose! si tu voyais mon humiliation! Gomme tu triompherais!... Fille orgueilleuse, comme tu t'applaudirais de ta morgue impertinente I...

Je suis l'amant... d'une fille perdue 0 Colette! que

j'ai si douloureusement regrettée, qu'avec justice on m'a ôté votre sœur!... Que suis-je, en ce moment, et qui l'aurait prévu! Moi! moi!...» Je me tus : mais ma honte et ma douleur furent telles, que je fus bien aise de la mort de M™® Parangon!... Le blasphème est écrit, je ne l'effacerai pas!... Loiseau voulut me consoler. Il n'y réussit guère en ce moment. Cependant ma confiance en lui se fortifiait... Je le voyais tous les jours : il entra chez André Knapen avec moi; et nous travaillâmes ensemble; nous fûmes inséparables. Un jeune homme appelé Héraut^ depuis comédien de province, se joignit à nous : je quittai la maison de Bonne Sellier, et je me logeai seul dans la petite rue Sainte- Anne-du-Palais , au cinquième, chez un fruitier aflicheur : j'étais un peu plus mal que dans la rue Saint' Julien-le-Pauvre^ puisque ma chambre n'était qu'un grenier, tapissé d'affiches de comédie, collées à cru sur les lattes : mais j'étais plus avili, et moins difficile. Oh ! Colette ! si vous aviez vu votre ami dans ce triste réduit, sur un mauvais grabat, n'ayant, pour tout meuble, que deux chaises et une table brisées ; une vieille cassette sans fermeture, pour serrer les habits ! Une chatière ajourée par deux carreaux de papier huilé, lui servait de fenêtre!... Loiseau devint mon ange titulaire: il épura mes mœurs (mais Zéphire m'avait rendu le sentiment de la vertu!...) ...Je cessai de voir Gaudet,oudu moins de partager ses plaisirs crapuleux; car j'aurais mieux aimé mourir, que de le mener chez Zéphire! Je ne vis plus cette jeune fille elle-même: je m'en crus oublié, au bout de quelque temps ; ou plutôt je ne pensais pas que jamais je l'eusse intéressée.... Dans ma nouvelle situation, je devins triste, mélancolique : mes anciens chagrins, concentrés dans mon cœur, me travaillèrent intérieurement, et détruisirent ma santé.. Je tombai dangereusement malade... Loiseau ne m'abandonna pas;

il me soigna; sa fidèle amante, M''° Zoé, me veilla; tandis que mon unique et vertueux ami prodiguait sa peine et SCS sueurs, en travaillant pour nous deux. Il vendit la moitié de ses habits; il emprunta de M*^*' Zoé Dclaporte, qui alla pour nous jusqu'à l'épuisement. Mais ces deux tendres amis avaient d'impérieux devoirs, et malgré leur zèle ardent, je restais les trois quarts du temps seul et sans secours... Il me survint un étouffement périodique, qui durait vingt-quatre heures. On prétend qu'il était occasionné par les frictions mercurielles que m'avait prodiguées, sans nécessité, le jeune Labadie, l't par les bols pris intérieurement que me prodiguait également mon ami Bonnet l'apothicaire. L'étouffement croissait pendant huit heures ; il était huit heures àlaplus haute période ; et pendant les huit dernières,, il décroissait insensiblement. J'étais ensuite d'une faiblesse à tomber d'un souffle.

Loiseau était désolé de cette attaque singulière, qui les obligeait, lui ou M^'° Zoé, de me garder, tant qu'elle durait. Nous n'avions plus de fonds, ni presque d'habits ; il allait être forcé de m'abandonner, pour aller travailler et gagner; je l'en pressais moi-même, quand il lui vint dans l'idée d'emprunter un louis ou deux à quelques compatriotes, ses anciens familiers, nouvellement arrivés à Paris, et logés rue Sainte- An ne ^hnttQ Saint- Joch. Il y courut, se proposant en même temps de prier Bonnet de venir me voir, et de me procurer quelque soulagement.

Au coin de la rue des Bons-Enfants, il fut aperçu par Zéphire, qui le reconnut. Elle descendit précipitamment, malgré le désordre de sa parure du matin, et le joignit vis-à-vis le Palais-Boy al. « Monsieur? lui dit-elle timidement, savez-vous si M. Dulis est à Paris?» Oui, oui, mademoiselle, il y est. « Ah ! peut-il rester si longtemps, sans me voir ?» Et que voulez-vous qu'il vienne cher-

cher auprès de vous, dans son état?« Dans son état? Serait-il malade? » H y a longtemps :... Mais je suis pressé : il est seul. Adieu, mademoiselle. « Oh! sa demeure? )) 11 n'est pas en une situation... où vous... puissiez le voir. « Je vous en prie ! sa demeure ? Rue Sainte- An ne. » Ah! ce n'est pas loin? c'est vers la rue de Richelieu? Ce

n'estpascelle-la! Adieu ! mam'selle » Et il s'enfuit avec

précipitation, rougissant d'être vu en conversation avec une jeune fille à peine sortie de l'enfance, dont l'arrangement indiquait l'état,

Zéphire ne connaissait pas ma rue Sainte-Anne-, mais elle avait entendu dire qu'il y avait quelquefois à Paris deux et trois rues du même nom. Elle remonta chez elle; s'habilla décemment, quoiqu'en parure, demanda secrètement à Manon, le chemin des deux rues Sainte- Anne, et ayant deviné la mienne, elle prit tout ce qu'elle pouvait avoir d'argent et de bijoux, profita de l'absence de sa mère, et s'échappa seule. Elle arriva par la cour de Lamoignon, traversa les salles du Palais-de- Justice, en demandant à chaque pas, et parvenue dans ma petite rue, elle me nomma. Personne ne me connaissait. Voyez les hôtels garnis! (lui dit quelqu'un). Zéphire me demanda en trois endroits, et parvint enfin au taudis mal garni de mon hôle le fruitier-afficheur-crocheteur (car il cumulait ces trois offices). Elle demanda M. Dulis? «Je n'ai pas M. Dulis. Qu'est-il? c II est mon cousin... malade.» Ah! j'ai un malade là-haut. « C'est lui ! « Eh bien ! montez au cinquième. » Est-il bien soigné? «Non.» Que lui manque-t-il! « Du bouillon. » Voilà six francs: ayezlui un chapon, quatre livres de bœuf, et le reste, faites lui un bon pot-au-feu; et en attendant, si vous en aviez... « Oui, oui. » Elle monta vivement. Arrivée à ma porte, elle y trouva la clef: elle entr'ouvre, elle reconnaît sur une chaise boiteuse, le seul habit qui me reste... Sûre alors, elle entre, sans que je tourne la tête; car les

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moindres mouvomonls iiio causaient de la douleur. D'ailleurs, les huit dernières heures de ma crise venaient de commencer, et mon accablement était extrême. Zéphire s'approche sur la pointe du pied;... elle me voit sale, en sueur, mal arrangé :« Ah Dieu ! dit-elle à demi-bas, connue le voilà!» Elle tira un mouchoir blanc parfumé; elle m'essuya le visage ... Je la regardai; et ne reconnaissant pas l'étoffe de Zoé, qu'une migraine avait retenue chez elle depuis deux jc^rs, je dis faiblement :« Qui est-ce ? » sans me remuer. Une voix douce comme l'harmonie: « C'est ta Zéphire... Quoi, tu es malade, et ta fei/ime l'ignore! Ah! tu ne sais donc pas qu'elle est toute à toi!... Non ! tu ne sais comme elle t'aime!. .. Évite tout le monde... si tu veux !... mais pas Zéphire! elle est si bonne fille!... elle t'aimera jusqu'au tombeau!...» Je baisai ses belles mains, qui me mettaient dans la bouche des bonbons imprégnés de gouttes d'Angleterre, qui changeaient ma coiffe de nuit, qui m'appropriaient. . Que les soins d'une femme sont doux!... Zéphire ne fut tranquille que lorsque tout fut propre autour de moi: elle alla, vêtue en taffetas rose garni de gaze comme elle était, jusqu'à balayer mon galetas... « Tu ne sais pas? me dit-elle enfin), — Qu'est-ce, ma charmante amie? car je venais de reprendre toute ma tendresse pour elle, et au double peut-être). — Tu seras père. » Gomment père? «Oui, je serai mère... je suis grosse... Juge comme

je doist'aimer! toi le seul homme qui (Elle se cacha

dans mon sein) Et tu m'avais abandonnée » ! Je

fus bien surpris! mais je fus charmé...

L'hôte entra, m'apportant un bouillon. Je le pris des mains de Zéphire: elle me rendit tous les autres services nécessaires à un malade. Ensuite elle me dit: « Mon bon ami! il faut que je te laisse; mais je reviendrai dans quelques heures... je reviendrai tous les jours ». Elle alla derrière une vieille tapisserie, qui me formait une

sorte d'alcôve; elle y resta quelques minutes, comme si elle eût arrangé ma table, revint m'embrasser plusieurs fois, et sortit.

J'étais pénétré!... Je pensais, en la regardant aller (car j'étais trop faible, pour employer des paroles) : « Je ne m'y serais pas attendu !... cette enfant m'est attachée, malgré son état!... Son état ne lui a pas ôté l'âme aimante qu'elle a reçue de la nature!... 0 pauvre enfant! à quel métier on t'a condamnée ! et que je suis malheureux de me trouver assez pauvre, pour être forcé de t'y laisser ! »

Mon ami lecteur! cette fille perdue, cette prostituée m'ennoblit assez à mes propres yeux, pour que je te redonne le nom d'ami' tu l'adoreras comme moi ; tu la pleureras avec moi; et... bientôt... tu frémiras, comme j'ai frémi !

Mon hôte vint m'interrompre, en m'apportant, suivant les ordres de Zéphire, un second bouillon, etm'apprendre que ma cousine lui avait donné six francs; que j'aurais deux bons pot-au-feu; qu'il en était payé; qu'il ne prendrait rien pour la cuisson, à cause du bœuf que je laisserais pour lui et ses enfants, tandis que je mangerais le chapon... Je fus vivement touché de cette marque d'amitié de Zéphire, et de la décence qu'elle y avait mise en se donnant pour ma parente. « Mam'selle votre cou- » sine est femme de chambre quelque part? continua » mon hôte; on voit ça... A vous aime ben ! ho! qu'a » vous aime!... A s'en va tout en pleurant ! » Le discours le plus fleuri ne m'aurait pas causé autant de plaisir que ce langage brut et grossier. Le fruitier-afficheur sortit dès que j'eus pris le bouillon. Loiseau arriva un instant après. « Cher ami, me dit-il, voici des gouttes » d'Angleterre et du sucre que m'a donnés Bonnet. C'est » un bon garçon; il viendra te voir dès qu'il pourra » sortir... J'ai été à l'hôtel garni de mes compatriotes

» pour ce que tu sais. Ils sont partis de ce matin. » — » Mon ami, lui reponclis-jc, je puis me passer de la })r('- » sence; je suis mieux : je viens de prendre deux bouil- » Ions; cela me fortifie. » Tandis que je parlais, Loiseau était allé à ma petite table couper du pain pour son dîner. Il allait me demander si Zoé était donc venue, quand il aperçut un gros sac. Il le touche... Un son argentin se fait entendre!... Emu, il me dit : — « Tu ne » m'en parlais pas? » — « De quoi, mon ami ? » Il me montrait le sac de la main. — De quoi ? répétai-je. — » De l'argent! » Et il fit rouler sur la table 1.200 livres en gros cens, contenus dans le sac. — « Ha! tu en as » donc eu, mon ami? Nous ne nous entendons pas: » Voilà tout plein un grand sac d'écus de six francs que » je trouve là, et je te demande d'où ils viennent ? — » C'est toi qui l'apporte. » Je me mis sur mon séant. — » Hé! je le trouve sur ta table, s'écria Loiseau. — Sur » ma table ? » Je détournai la tapisserie pour regarder. Je vis un monceau. — « Ho ! quelle somme ! » Loiseau comptait à dix par pile. — « Quoi ! tu l'ignorais ? — » Oui, mon ami... 0 Dieu ! serait-ce?... — Quelqu'un » est donc venu? — Oui, cette jeune fille chez qui nous » avons été un jour ensemble. — Zéphire!... — Il est » vrai! elle m'a vu... elle m'a parlé... — 0 Dieu! une » fille... — N'ajoute rien, mon ami, crains de blasphé- » mer ? Nous devons la respecter. — Si je la respecte ! . . . » Ha! n'importe où soit la vertu, je me prosterne et je » l'adore. » Il tombe à genoux, et levant au ciel ses mains pures et ses yeux voilés de larmes: « Grand Dieu! » s'écria-t-il, tu es le père de toutes tes créatures, et » chacune d'elles a la bonté que tu as mise dans son )) cœur! mais ici j'admire le chef-d'œuvre de tes mains, » au sein du désordre et de la corruption ! » Et il versait des larmes qui ruisselaient jusque sur sa poitrine. Il recompta l'argent: — « Douze cents livres!... Voilà

» pour te guérir. » Il serra le sac. — « Mais souviens- » toi de ce que cet argent coûte à celle qui te l'a donné. » — Oui, oui, je le sens, et le prix que j'y dois met- « tre... » Loiseau ivre de joie (car il m'aimait plus que lui-même depuis qu'il me rendait service ; il s'attachait à moi par les peines que je lui coûtais), Loiseau retourna au travail. Je le priai d'aller voir comment se trouvait Zoé, et de l'amener dîner avec nous à l'heure où le pot serait fait.

Zéphire reparut avant le retour de mon ami. Elle n'était plus en robe, mais en petit déshabillé indienne. Sa sœur Manon l'accompagnait. J'étais assis sur mon lit. Zéphire vint dans mes bras. » Ha! me dit-elle, j'aime » maman et ma sœur de toute mon âme! Elles m'ap- » prouvent; elles disent que je te dois mes soins, et ma » mère me permet d'être ta garde. » Je baisai les mains de Zéphire et de Manon. — « C'est ta femme^ me dit » cette dernière ; s'il lui arrivait malheur et qu'elle fût » à V hôpital, ne serais-tu pas obligé de la soulager ? » Elle commence, et puisses-tu ne jamais être dans le » cas de le lui rendre!... Mais il 3^ a tant de peines dans » la vie, qu'il faut bien s'entr'aider les uns les autres... » Zéphire est à toi; elle te doit tout; elle se sacrifiera » pour toi; tu n'auras qu'à parler. Je juge d'elle par » mon cœur. Si j'avais un ami bon enfant, et qui m'at- » tachât à lui par de bons procédés, j'en ferais tout au- » tant... Maman, qui a vu comme tu agissais avec ma » sœur, en a été contente, et elle est charmée qu'elle » t'ait de préférence à un autre qui lui donnerait de » mauvais conseils, car Zéphire est bonne et s'attache » aisément. Nous l'avons vu par la manière dont elle » nous aime, qui est au-dessus de toutes les filles de son » âge, dans notre état, où elles sont presque toutes dé- » naturées. » — - « Mon bon ami, me dit Zéphire, puis- » que je puis rester avec toi pour te soigner, tu

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» verras comme je le ferai avec plaisir ! » Les vingtqualrc heures d'étoufFemeiit venaient d'expirer, et j'étais infiniment mieux. Je souris à ce discours de ma jeune amie. « Il est mieux, dit-elle à sa sœur ; il n'est pas né- )) cessaire que tu restes avec moi, comme maman l'avait » dit... » Loiseau parut alors. Il fut surpris de me voir entouré par deux jolies filles!... Enfin, il reconnut Zéphire et se tut, parce qu'elle n'étaitpas seule... Zéphire lui fit un accueil digne de lui ; ses discours, ses actions marquaient l'âme la plus reconnaissante et la plus honnête. Elle répéta ce qu'elle venait de dire, qu'elle suffisait seule; et Loiseau ayant assuré à Manon que la crise était passée, celle-ci consentit à s'en retourner dès qu'elle aurait soupe avec sa sœur et Loiseau. Mon hôte, auquel les deux sœurs avaient donné leurs ordres, parut avec un lit de sangle pour ma jeune cousine, et tout ce qu'il fallait pour la coucher. Il nous annonça en même temps que notre souper allait monter. Loiseau étaya et disposa la table. On apporta le vin. Le traiteur suivait. « Et Zoé? m'écriai-je. » « — Qu'est-ce que Zoé? de- « manda Zéphire. » — « L'amie de mon ami, répondis- » je. » — « Ha ! je l'aimerai ! reprit-elle. » Loiseau nous dit que Mademoiselle Delaporte avait été fort incommodée, mais qu'elle allait mieux ce soir. « Elle est » au désespoir de ce contretemps, pendant ta crise, » ajouta-t-il, mais elle viendra demain... » Loiseau et Manon s'assirent sur le lit de sangle; Zéphire et moi sur le mien. Je sentis, en voyant les mets, une pointe d'appétit. Je le dis à Zéphire, qui en pleura de joie. Je mangeai peu néanmoins, mais je reçus chaque morceau de la main de Zéphire, qui n'avait qu'une assiette avec moi. Il est vrai que Manon avec Loiseau étaient dans le même cas. La joie rentra dans mon cœur; elle étincelait dans les yeux de ma jeune amie, et Loiseau la partageait. — » Après tant de tristes jours, lui dis-je, voilà donc un

» jour heureux. » — « Oui! et nous n'oublierons jamais » celle qui nous le donne. » « Ha! s'écria Manon, les » deux amis sont aussi bons l'un que l'autre. » « Il est » le meilleur, dis-je en montrant Loiseau. Si vous sa- » viez tout ce qu'il a fait pour moi ?... » Et je le racontai. Zéphire saisit la main de Loiseau et la baisa. Ce bon et honnête ami avait l'âme trop sensible pour résister à ce trait touchant. Nous le vîmes fondre en larmes. » Mademoiselle, dit-il à ma jeune amie, songez que » vous avez l'homme autrefois destiné à être le » plus heureux des hommes ; un infortuné qui a perdu » le bonheur par la mort d'une céleste créature ! » Songez, belle Zéphire, à respecter à l'avenir par » vos mœurs, autant que vous le rendrez heureux » par votre tendresse, l'ami de la vertueuse ma- » dame Parangon ! » Je me récriai ! « Pardon, » me dit Loiseau, mais son nom ne peut jamais être de )) trop... )) Je me jetai dans ses bras... puis dans ceux de Zéphire, en disant : « Et voici ma seule consola- » tion... 0 ma fille ! comme tu me consoles... de » tous mes malheurs!... » Ma jeune amie me pressait dans ses bras... Manon elle-même était enchantée. Loiseau ne pouvait revenir de son étonnement, que deux filles partageassent nos plaisirs du cœur !

Le souper fini, Zéphire dit à Loiseau : « J'espère que vous voudrez bien reconduire ma sœur ? car il est tard, et elle serait exposée : des libertins n'auraient qu'à l'attaquer par malice, la Garde la prendrait ». Ce dernier mot parut mortifier Loiseau, à qui la conduite et les propos honnêtes des deux sœurs avaient fait illusion. Cependant il se remit, en disant : « Si un mot, que sa naïveté laisse échapper, ne le rappelait pas, on l'oublierait... »

Loiseau et Manon sortirent ; et comme en revenant, le premier passait devant ma porte, il promit de nous

dire bonsoir... En chemin, Manon proposa son cœur et toutes SCS affections à son conducteur ? Cet honnête et sage garçon était si enchante de ma jeune amie, que la proposition ne lui fit pas l'horreur qu'elle lui aurait

causée dans une autre circonstance. Etre le d'une

fille perdue, lui ! l'honnête, le bon, le pieux, le vertueux Loiseau !... Mais je l'étais de Zéphire, moi, qui n'avais pas moins d'horreur pour ce vil emploi ?... Je ne l'exerçais pas vilement ; ou plutôt, je n'étais réellement pas ce que sont les misérables qui portent ce nom ; j'étais un ami honnête, sous un nom qui ne l'est pas. Loiseau fit ces réflexions, et, par amitié pour moi, par respect pour Zép/iirc, il eut peut-être accepté la proposition de Manon, sans l'attachement vif et vertueux cju'il commençait à prendre pour M"'^ Delaporte, depuis le mariage de Maine Lebègue. Loiseau, à son retour, me dit une partie de ces choses, sans se cacher de mon amie, excepté deux ou trois mots, où il employa le latin, Machseroforus ego!... L'hôte nous rendit une visite, pour nous avertir, qu'il allait fermer. J'eus soin de paraître devant lui, aussi malade que dans le jour, afin de ne pas exciter de scrupules dans l'âme de ce bonhomme. Loiseau partit : il devait être harassé, car il avait passé la nuit précédente.

Nous fûmes enfin seuls, mon amie et moi. Il me fut impossible d'obliger Zéphire à se mettre dans son lit. Elle vint sur le mien, me prit dans ses bras, me dit mille tendresses et me fit dormir sur son sein. Un sommeil long et paisible, précédé par de bons aliments, provoqué par trois morceaux de sucre, imbus des gouttes d'Angleterre de. Bonnet, répara mes forces ; je m'éveillai le lendemain dans les bras de ma généreuse amie, fort et guéri. Elle s'échappa aussitôt, et se mit dans son lit. Nous causâmes.

Mon deuxième mot fut des remerciements vifs et

ri*

pénétrés. La réponse de Zéphire marque plus d'esprit qu'on n'en devait attendre d'une fille de son âge, et surtout de sa profession : « Mon ami, ta main droite remercie-t-elle ta main gauche des services que celle-ci lui rend? Je suis grosse de toi; nous ne sommes plus qu'un seul être en deux corps, puisqu'à nous deux nous aurons fait un seul et même enfant » ?... Elle me dit ensuite comment, malgré sa profession, non seulement j'avais eu sa fleur, mais comment j'étais le seul qui l'eût possédée. Ne connaissant pas l'horreur de sa situation, elle me fit les détails des moyens qu'elle employait pour échapper; et elle ajouta, que ce qui rendait facile l'exécution de son plan de fidélité pour moi, c'était son extrême jeunesse ; elle m'avoua qu'elle n'avait que 12 ans , quoiqu'elle fût absolument formée (sans doute parce que les fellations et les linc" dons des Obsoled lui avaient précoce le tempérament) ; que c'était ce qui lui faisait avoir tous les riches vieillards, pratiques de sa maman. Elle ajouta, que celui que j'avais vu, qui l'entretenait presqu'à lui seul, était incapable de rien entreprendre et se contentait d'exprimer par des paroles dégoûtantes ses impuissants caprices. D'autres, effrayés des doutes qu'elle affectait sur sa santé, s'abstenaient de certaines infamies, dont la bouche est l'organe. Gomme elle avait encore l'haleine pure, au moyen des précautions qu'elle prenait, elle leur en déguisait la pureté, en mordant toujours quelque fruit, orange, citron ou pomme, qu'elle suçait auparavant d'ouvrir ; elle dérobait sa fraîcheur au regard des libertins par des moyens employés par d'autres, pour cacher

leur putréfaction

Cette conversation fut interrompue par mon hôte. Zéphire était presqu'habillée. Il ouvrit, la clef étant restée à la porte. Il m'apportait une soupe. Ma jeune amie me la présenta. Elle lui dit de lui faire du café à la

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crème. Nous causâmes encore, et mon amie me demanda si, puisque Loiscau était engagé, je n'aurais pas, dans mes connaissances, un bon garçon comme moi, pour sa sœur Manon ? Une idée me vint et me rit : « Oui, j'ai un ami, qui aurait été mon frère, par une de mes sœurs, s'il avait dépendu de lui et de moi ; il sera mon beaufrère par ta sœur Manon. La jeune personne parut transportée de joie : « Tes amis, voilà ma famille : ho ! comme nous serons heureux tous ensemble !... » Elle m'embrassa, me desservit et courut donner un coup d'œil à son café.

Seul un instant, je fus agité d'une foule de pensées. Il me sembla que je venais de recouvrer cette ancienne noblesse de sentiments, que m'avait donnée M'"° Parangon, cette pureté d'âme que j'avais eue en aimant Jeannette Rousseau. Je sentis que je la devais à Zéphire, et que c'était un bienfait plus grand que la conservation de ma vie, qui l'avait précédé... Ma jeune amie rentra. Elle me trouva propre. Elle fut gaie, contente. Elle roula mes cheveux, que j'avais alors châtains, bouclés et très beaux, elle me frisa elle-même... Son déjeuner vint: nous le prîmes ensemble. Loiseau parut ; il y avait une tasse pour lui ; et, me voyant bien, il courut au travail. Quoique nous fussions en décembre, il faisait doux et beau temps : nous descendîmes sur le quai des Orfèvres, où luisait un soleil pur et sans nuages, que la nature donnait au monde exprès pour nous. Zéphire sans rouge avait l'air d'une jeune vierge ; son regard doux et tendre n'exprimait que la bonté de son cœur. Une chose dont je m'étais déjà plus d'une fois aperçu, c'est qu'elle regardait son état comme légitime. Je lui disais : )) Mon amie, je ne voudrais pas qu'on nous connût ici ; l'on ne serait pas obligé de savoir que je suis avec la vertu même ? — Qu'est-ce que cela ferait mon ami ? Nous sommes nécessaires, tout comme les autres états,

et c'est bien la raison que maman m'a donnée et qui m'a déterminée, quand elle m'a mise dans le monde : maman assure que nous préservons les autres femmes, et que, sans nous, il se commettrait bien des désordres ? Aussi maman se regarde-t-elle comme une femme à laquelle on doit des égards, et elle l'a bien dit un jour devant moi à notre inspecteur, qui lui avait manqué: Nous sommes dévouées et martyres... Et j'en suis bien aise, car je n'aimerais pas être d'un état vil, comme j'en vois. » ... Il suit de là que si une marchande orfèvre du quai lui avait demandé : « Qu'est Mademoiselle ? » Zéphire lui aurait tout bonnement répondu, « Madame, je suis Fille du monde... » Je n'avais pas encore jugé qu'il fût à propos d'éclairer Zéphire, et parce que je la croj^^ais trop jeune pour m'entendre, et de peur de la rendre plus malheureuse inutilement. Sa conduite, quand elle me quittait pour les vieillards, m'avait paru l'effet de l'habitude. Non ; c'était, dans Zéphire, dévouement à son état, et à ce qu'elle nommait son devoir. L'innocente enfant pensait : « C'est ma profession ; chacun a la sienne, il faut l'exercer... » Sous l'apparence du vice, ma Zéphire n'avait dans le cœur que de la résignation, l'obéissance à sa mère, et l'amour de son devoir... « Juste ciel ! me disais-je à moi-même, en faisant ces réflexions, estil possible qu'il y ait de la vertu dans l'exercice volontaire de la prostitution? » Oui, oui, Zéphire prostituée était vertueuse, et tant d'honnêtes femmes ne le sont pas ! ... Mais je calomnie Zéphire en disant qu'elle était volontairement prostituée ; elle l'avait été depuis l'âge de 10 ans jusqu'à l'instant où je la vis, sans être déflorée ; j'eus la fleur, souvent attaquée, jamais cueillie. Elle le fut par l'amour, non de ma part (j'avais un sentiment plus tendre), mais de la sienne ; elle se donna entièrement à moi, parce qu'elle m'aimait;

et ce fut peut-être ce qui me rendit amoureux à mon tour. ... Depuis notre connaissance, Zéphire n'avait plus laissé essayer une victoire devenue facile ; elle refusait également les caresses qui tiennent à l'âme : on s'en plaignit à sa mère : mais comme les pratiques ne diminuaient pas, celle-ci ne gronda que pour la forme. Quant à l'attachement de Zéphire pour moi, il fut vif, généreux, constant, absolu; elle aurait donné... son repos, sa santé, tout ce qu'elle possédait, et sa vie même... Et elle me la donnera.

Notre promenade sur le quai des Orfèvres^ acheva de me faire connaître le fond de l'âme de Zéphire ; et ce fut depuis cet instant que je l'aimai de cette passion brûlante, égale à celle que m'avait inspirée Jeannette R., et surtout M™^ Parangon ; Zéphire fut la troisième partie de ce tout, mon unique passion. Je sentis la force de mon attachement, en remontant chez moi avec Zéphire ; sa jolie taille, pas encore épaissie, et qui jamais ne perdit sa grâce, ses belles tresses blondes, le son de sa voix, son air vif et souple me ravissaient !... Mais l'idée :

Elle me quittera bientôt, pour cette idée me fît pousser

un douloureux soupir... Nous étions au second ; elle se retourna : « Tu as soupiré ? » Ah Zéphire ? je t'adore ! Tu ne te doutes pas de tout ce que tu vaux, âmes yeux, depuis une heure?... « Depuis une heure ? Mais entrons ici mon ami... » Elle poussa une porte : l'afficheur fruitier achevait d'arranger : « C'est ma plus belle chambre », nous dit-il. Ainsi, au lieu de mon grenier, j'eus la plus belle chambre de mon hôte. Mais je regrettai mon galetas, tapissé d'affiches de comédie; et si je ne l'avais pas tenue de ma Zéphire, cette nouvelle habitation, je l'aurais refusée... « Pourquoi depuis une heure? » reprit-elle ? C'est que depuis une heure, je te connais parfaitement, et que je sais tout ce que tu vaux... « Mais tu m'aimes ? » Je t'adore. « Est-ce plus ? » Oui;

l'adoration est la perfection de l'amour. « Ah que je me trouve heureuse d'être adorée de toi ! » Si tu veux que je sois heureux aussi, ma Zéphire, il faut être inséparables ? ^( C'est ce que je demande : je suis ta femme. » Il ne faut plus que tu fasses ton état ? « A la bonne heure : je ne l'aime guère... Mais tu n'es pas riche? » 0 ma tendre amie ! ce mot fatal, Je suis pauvre^ ne me déchire le cœur, que depuis que je te connais!... Mais il faut quitter ton état; il le faut absolument.

Il était midi. Zéphire entendit monter dans l'escalier. Elle courut ouvrir notre porte. C'était Loiseau : « Ne montez pas là-haut, lui dit-elle ; il demeure ici à présent. — Je viens dîner avec vous, mes amis. — Nous vous attendions, repondit Zéphire.

... Je pris alors la main de Loiseau, et je lui dis, en lui montrant Zéphire : « Vois-tu cette enfant ? Eléonore, Adélaïde et Stanislette (on se rappelle les trois filles du violon de l'Opéra, élèves de M"^ Zoé), ne sont pas plus

innocentes, ne sont pas plus pures » Et je lui

détaillai, devant Zéphire , les sentiments de cette admirable enfant... La belle âme de Loiseau s'agrandissait, en m'écoutant; elle dilatait les fibres de son visage. Lorsque j'eus achevé : « Il faut, me dit-il, que tu sois un être privilégié; le Ciel ne fait que pour toi de ces miracles, dont si rarement il gratifie les autres hommes

O toi, l'ami de M™^ Parangon (et je sais à quel point tu l'étais), comment se fait-il que tu retrouves encore un phénomène, après avoir perdu le prodige de la beauté, de la vertu, de la générosité ?... Je ne m'étonne plus de ce que mon âme s'est attachée à la tienne. Je ne concevais pas la cause de cette attraction violente, qui m'entraînait vers toi ? C'est que tu es un être privilégié... » Il interrogea lui-même Zéphire, mais prudemment, et avec cette décence qui lui était naturelle. Les réponses naïves de l'aimable fille le convainquirent

par lui-môme. Loiseau était déiste, et très pieux : Il se mit à genoux, et remercia l'Eti'e suprême : « Père de tout ce qui est î s'écria-t-il, sois béni. J'adore ton infinie bonté, qui n'a pas voulu que le plus vil des états avilit une âme pure, formée à ton type sacré!... Tu as laissé pour elle de la vertu jusque dans la prostitution : ainsi , jadis les prêtresses de Vénus , qui t'honoraient sous le nom de cette déesse de la beauté, n'étaient pas moins vertueuses, en faisant ce qui est aujourd'hui le comble de la turpitude...» Il se leva, et vint auprès de nous : « 0 mon ami ! O belle Zéphire ! vous n'êtes donc vicieux ni l'un ni l'autre, et je puis vous honorer, vous estimer, sans que rien en vous repousse le sentiment d'estime — Je ne m'y serais pas attendu, et Dieu m'aime aussi, puisqu'il ne permet pas c{ue je sois contraire à moi-même, en aimant ce que je n'estimerais pas. »

Nous instruisîmes ensuite Zéphire, comme à Tenvi, Loiseau et moi, sur l'infamie de son état; sur le vice inséparable d'une profession qu'elle regardait comme légitime... Elle en frémit, et me demanda : « Que faut-il faire, mon ami ? » Entrer en apprentissage de quelque métier de femme, lui répondis-je : la nature et l'amour veulent que tu sois un jour la mienne... A la face du Ciel, en présence de mon cher Loiseau, dont l'amitié m'est sacrée, je te jure que tu seras mon épouse... Mais auparavant, il faut qu'une solitude de quelques années fasse oublier ta jolie figure ; afin que ton mari ne soit pas humilié par le sourire insolent d'un autre homme. Zéphire consentit à tout, avec une promptitude et une confiance qui marquaient combien elle m'était dévouée. Le malheur, c'est que nous n'avions pas d'autre argent que le sien : ma maladie nous avait absolument épuisés, Loiseau et moi : Nous devions à Renaud, à Boudard, à M"^ Zoé. Mais Zéphire m'avait guéri : je résolus de

travailler dès le lendemain. Nous mîmes à part les trois quarts de la somme que ma jeune amie avait apportée ; Loiseau courut chez M'^® Delaporte, pour la prévenir et l'amener dîner avec nous. Zéphire ne démentit pas les éloges de Loiseau. On dîna; puis suffisamment instruite, M"'^ Zoé, à laquelle Loiseau donna le bras, alla parler à une marchande de modes de ses amies, à l'angle des rues de Savoie et des Grands- Augustins^reYaplacée aujourd'hui par un perruquier; elle lui proposa Zéphire, en faisant quelques explications, dont la grossesse de la jeune personne était une. On refusait : mais sur les instances de M"*^ Delaporte, on consentit à la voir. Ils revinrent aussitôt nous prendre. Zéphire avait mis une petite robe de toile, qu'elle avait envoyé demander à sa mère; sous ce costume de grisette, elle était encore plus jolie. Sa vue, malgré ce qu'on savait, leva toutes les incertitudes ; la marchande et les fdles la regardèrent avec admiration : « C'est une fée enchanteresse, que vous m'amenez-là? » nous dit M™*^ Guisland. On lui confia que j'étais le prétendu. « En ce cas, répondit-elle, tout est arrangé; car jamais ce jeune homme-là ne cessera d'aimer une si charmante personne. » Nous conclûmes le marché à 600 francs pour trois ans, et nous voulûmes absolument les donner d'avance...

Mais il s'agissait de parler à la mère, pour avoir la malle et les bardes de Zéphire. Loiseau s'adressa d'abord à Manon ; il ne lui déguisa rien : il lui dit que sa sœur voulait être honnête ; qu'un jour elle serait mon épouse : il lui détailla les raisons qui nécessitaient un changement d'état, qui précédât le mariage de plusieurs années. Manon se prit à pleurer, en disant que Zéphire était bien heureuse. Elle alla tout en larmes, trouver sa tante, qu'elle appelait sa Maman ^ et l'amena près de Loiseau, que cett» femme prit pour moi. Il lui expliqua

sa demande avec ses motifs, préparé à l'assaut le plus violent, pensant qu'une femme de cette espèce, à la seule proposition de rendre sa fille à l'honneur, allait le dévorer. Mais la mère de Zépliire s'attendrit; elle demanda seulement qu'on lui répondît du mariage. Elle donna sur-le-champ la malle, les habits de Zéphire, et même ce qui lui revenait d'argent. Elle voulut que Manon accompagnât tout cela, en lui recommandant de faire mille amitiés à sa sœur, de la part de sa mère...

Loiseau était dans une sorte d'extase d'admiration

« Je suis bien aise, ajouta la mère, que ma délicate Zéphire échappe au malheureux état, où je l'ai mise, par... faiblesse pour ce... Maret, qui avait 6 francs par vieillard... Tout mon désir est qu'elle soit un jour honnête femme, surtout avant que de s'être usée... » Sur ce que lui dit Manon, que Zéphire était enceinte de son ami, elle tressaillit de joie. « O la pauvre enfant, elle fait bien de quitter... Elle m'est bien chère, c'est mon pucelage... car Manon n'est que ma nièce... j'aime bien mieux vendre des étrangères... que mon propre sang, et surtout ma Zéphire... 0 quelle consolation, si je voyais un jour ma fille mariée, estimée, ayant des enfants ! »

[Monsieur Nicolas. Y^ époque.)

Ce fut en attendant le souper que la mère de Zéphire nous raconta son histoire, pour répondre à un mot que je lui dis : « Comment est-il possible que vous ayez pris » un état tel que celui oii vous êtes ? »

— « J'ai toujours été portée pour les hommes ; et » comme j'étais appétissante, tous les hommes me recher- » chaient. Ce fut la vivacité de vos caresses qui me fit » succomber pour la première fois à la fougue de mon » tempérament. Je fus si fort émouvée... Mais je croyais » que cela serait sans conséquence... Quand je » m'aperçus que j'étais grosse, par les suites d'un badi- » nage avec un enfant de dix ans, j'en fus si honteuse, » que je quittai le pays sans parler de mon état à per- » sonne. Je vins à Paris, et je me mis en service chez » un éperonnier du faubourg Saint- Antoine, homme » veuf, nommé Percy. Je me donnai aussi pour une » nouvelle veuve ; mais lorsque je fus familiarisée avec » lui, je lui contai la vérité. Jamais il ne voulut me

(1) Zéphire mourut l'année suivante, avant le mariage projeté (1758). Quelque temps après, Nicolas découvrit que la mère de Zéphire était cette même Nannette qu'il avait renversée dans « retable aux mules », lui faisant un enfant, Zéphire elle-même. Voir page 23. — A cette occasion la mère de Zéphire raconta son histoire à Rétif.

croire, et cela fut prêt à nous brouiller, parce qu'il disait que j'élais une menteuse, comme toutes les putains. — Si j'étais une menteuse, » lui répondis-je, que m'en coûtait-il de vous laisser croire que j'étais une veuve ? Mais j'aime mieux vous dire la vérité : car je suis moi-même si étonnée de mon état, que dès que je me trouve un peu de confiance en quelqu'un, je conte mon singulier cas, pour voir si on me dira qu'on en sait un pareil. » Il me crut à la fin ; et il consulta même son médecin, M. Guilbert de Préval, qui lui dit que ça était possible. Ce médecin me questionna devant lui. Je ne cachai rien. — « Très possible et très naturel ! » disait le médecin, en se promenant ses mains derrière le dos... Je fis les plus grands serments que je n'avais pas vu d'autre homme que l'enfant de dix ans. Ce qui fut cause que mon maître m'aima et s'attacha à moi. Nous avions déjà couché ensemble ; mais après qu'il fut sûr, il m'aima d'amitié, et me fit porter son nom : je fus Madame Percy dans tout le faubourg... J'accouchai au bout de neuf mois juste ; car j'avais dit le jour au médecin et à mon maître ; les priant de s'assurer de certaines choses, en écrivant à madame Rameau, qui s'informerait à sa troisième fille Madelon. Ce qu'ils firent. Et ils reçurent de Sacy, outre un bon témoignage de ma conduite, le dire de mademoiselle Madelon Rameau, qui les assurait que le 15 août, en sortant des vêpres, j'avais couru après le petit monsieur Nicolas, âgé de dix ans, jusque dans l'écurie à leurs mules, où il s'était évanoui ; et qu'elle, Madelon, avait apporté de ) l'eau, dont Nannette avait jeté au visage de l'enfant, ) et qu'elle lui en avait aussi jeté elle-même... Quand je fus accouchée de ma fille, on la baptisa sous les noms ') relatifs à son père que je donnai : Zéphire-Golette- ') Edmée-Jeannette ; mais ce dernier fut donné par

erreur, mon maître m'appelant Jeannette au lieu de Nannette. Le premier nom était à cause de la légèreté de la course du père, et de la délicatesse de l'enfant, que je nourris, parce que mon maître le voulut, disant qu'il l'adopterait. On avait mis : père inconnu, par cette raison... Zéphire fut la plus jolie enfant qu'il soit possible de voir. Je restai chez mon maître jusqu'à ce qu'elle eut sept ans environ. Il me dit qu'il me voulait épouser, en reconnaissant Zéphire comme à lui. Je ne demandais pas mieux. Mais il vint à mourir, après le premier ban. Les héritiers me firent mettre en prison, comme pour... spoliation. Heureusement que mon maître malade ne m'avait pas donné son argent seul à seule, mais en présence du curé de Sainte-Marguerite, et d'une demoiselle Paris, chez laquelle je le déposai, en lui confiant ma fille, plusieurs jours avant le décès. Cette demoiselle savait toute mon histoire, et le nom du père de ma fille, lequel ne lui était pas inconnu. Aussi aimait-elle bien Zéphire ! et pendant tout le temps qu'elle fut chez elle, elle y prit aussi une petite nièce à elle, plus jeune de trois ou quatre ans, afin de les faire jouer ensemble. Eléonore, la petite nièce, était la plus jolie enfant que j'aie vue en ma vie ; car je crois qu'elle passait la mienne... Je le dis un jour à Mademoiselle Paris, qui me répondit, en souriant un peu : — « Dame ! le père les fait comme ça!... » Revenons à moi... Je fus six mois en prison ; au bout desquels mes deux témoins me firent gagner le procès. Je vins chez Mademoiselle Paris, rue de Charenton. Là je me mis à arranger mes petites affaires, avec mon argent. Mademoiselle Paris me conseilla de lever une petite boutique de revendeuse aux environs du Saint-Esprit, afin d'étaler tous les lundis à la petite foire de ce nom. Je suivis ce conseil, et je réussissais assez bien, quand je fis la

» connaissance d'une voisine de place, qui prêtait sur » gages. Nous devînmes intimes, et elle me dévoila ses » secrets. Je fournis quelques fonds qui me rapportè- » rcnt gros ! (J'avais plus de vingt-cinq mille livres en » dépôt chez Mademoiselle Paris, à qui j'avais le bon » esprit de les laisser, ainsi que ma fille). Je lui cachai » mon nouveau commerce ; elle croyait mon gain le » produit de ma revenderie... Un jour mon associée me » dit : — « Nannette, ou plutôt Madame Percy (car » quand je parle de toi, je ne dis que ce dernier nom) ; » tu ne sais pas encore tous mes agios pour gagner de » l'argent ?... » (bien bas) « J'habille des filles. — Com- » ment, tu habilles des filles ? — Oui ; des filles qui ont » besoin d'être jolies, ou belles, pour gagner leur vie... » Ecoute ! J'ai des habits, de toute taille, de toutes cou- » leurs, de toute étoffe, de tout costume pour bien » vingt mille francs ; pour duchesses, marquises, bour- » geoises, actrices et grisettes. On me paye à propor- » tion de ce qu'on gagne. On vient chez moi où j'ai » cinq à six grandes baignoires : je lave, je masse, je » dédurillonne, j'écorce, je désempuantis, je parfume, » je blanchis, je peins. Je t'apprendrai à masser, et le » reste. Le meilleur de mon achalandage est de pouvoir » faire changer d'habits tous les jours. En nous asso- » ciânt, nous les doublerons; car je vois à ton encolure » et à ton économie, cjue tes moyens correspondent aux » miens. C'est une mine que cet état !... Nous ferons, à » nous deux, changer tous les jours d'habits à nos pra- » tiques, sans remettre le même pendant un an... » Je » consentis à m'associer. Je montai ma maison comme » la sienne ; et... je m'aperçus bientôt que son commerce » était encore plus étendu qu'elle ne me l'avait dit. » Nous massions chez nous des personnes des deux » sexes qui... (M^^ Deschamps lui fit signe de sup- )) primer les détails), qui payaient largement... Un

» soir, le lendemain d'un autre où un mari méfiant avait » surpris sa femme massant chez moi, je vis avec » frayeur ma maison environnée de mouchards ! Je ne » savais ce que cela signifiait... Je l'appris à dix heures. » Au moment où je voulais sortir, pour aller consulter » mon associée, je fus arrêtée, et conduite à Saint- » Martin !... Je passai à la police sans être interrogée, » et comme tenant une maison clandestine d'appareil- » leuse ; j'eus trois mois à' Hôpital. Ce fut ce qui me » perdit. Toutes ces malheureuses me gâtèrent : après » m'avoir fait peur, je m'accoutumai avec elles... Un » jour un homme en habit d'exempt me fit demander » par mon nom de Madame Percy, que j'avais caché » pour ne me faire appeler que Nannette. J'allai le » trouver au parloir de la supérieure. Il me fit asseoir » d'un geste. — Je suis, dit-il, Monsieur Maret, » inspecteur de police, chargé par Monseigneur le » Lieutenant Général, magistrat suprême de ladite » police, de la partie concernant les femmes et filles » dites du monde... Je suis surpris, Madame Percy, » qu'une femme comme vous, qui a des moyens (car je » vous connais par votre associée, qui avait demandé » la confiscation de tous vos habits à son profit, étant » parente de feu votre époux), qu'une femme comme » vous ne se soit pas mise sous la protection de la police, » en faisant un état comme celui qu'elle entreprenait!... » Cet état a un beau côté! et c'est ce côté-là quenouspro- » tégeons. Monseigneur le Lieutenant Général de » Police et moi... Vous pouvez. Madame Percy, vous y » faire honneur et profit, par l'exécution de mon plan, » que je vous donnerai par écrit, en vous faisant rendre » tous vos effets. Vous êtes veuve : c'est déjà une grande » décence ! car nous aimons la décence, Monseigneur » le Lieutenant Général de Police et moi !... Je sais que » vous avez des mœurs, a^ant vécu de sept à huit ans

» avec le même homme, sans en changer, sans qu'il se » soit plaint de vous, sans le voler, môme à la mort ; » car ce que vous avez, il vous l'a donné. Vous allez » sortir : j'ai amené un carrosse ; je vais vous réinstaller » chez vous. Vous serez soumise à un petit droit, dcs- » tiné à l'entrelien de notre excellente police, à propor- » tion du nombre de vos demoiselles... Mais mon 1ns- » truction par écrit vous détaillera cela. On dit que » vous avez une enfant fort jolie ! Je vous éclairerai sur » l'usage que vous pourrez faire de cela en temps et » lieu. Partons. « J'allai chercher mon petit paquet, en » me cachant de mes malheureuses, et je partis... En » chemin, il me donna son papier. »

Elle le préseïita, et Loiseau lut :

Instruction pour les Dames-chefs de Maisons publiques^ tenant des Filles.

1. Toute Dame-chef, qui voudra être en sûreté, se mettra sous rinspection de la police, qui la protégera, et maintiendra l'ordre tant à l'égard des filles que des pratiques.

2. La Dame-chef se pénétrera de l'importance de son état, dont le but n'est pas seulement le plaisir à vendre ; mais la santé à préserver; le libertinage à réprimer; la sûreté à procurer aux honnêtes femmes, en acceptant le sacrifice volontaire que font de leur honneur, de leur tranquillité, de leur pudeur, les filles et femmes qui se dévouent à satisfaire la brutalité des hommes.

3. Elle traitera les Filles doucement, mais avec fermeté. Elle adoucira leurs vices, en leur montrant de quelle utilité leur profession est dans l'Etat, non seulement pour empêcher les attaques de Femmes, Filles, Enfants ; faire éviter la Sodomie ; éloigner la séduction et l'adultère des Femmes mariées ; mais encore contribuer au repos public en prenant pour amis nos utiles Espions, et diminuant, par leur chanté, les frais d'une administration aussi coûteuse qu'importante.

4. La Dame-chef doit visiter, ou faire visiter la santé génitale de tout homme qui se présentera pour voir ses Filles. Elle rejettera, ou redingotera, les Syphiliteux et les Pelliculeux, ou même saquera ou épongera l'intérieur et l'extérieur de la Fille ; outre qu'elle ne leur permettra pas le lit. Elle fera vivre sainement, soigneusement traiter ses Filles malades, et leur interdira l'Homme.

5. Elle paiera, par jour, à proportion de la beauté, de la jeunesse et de la fraîcheur, par tête de Fille : 1 liv. 4 sous ; 3 liv. et 6 fr. pour les Débutantes pendant quinze jours. Elle n'aura le droit de défloration, qu'en présentant la Fille-Vierge qui se destine au Public, à Monsieur l'Inspecteur, pour qu'il l'examine, et qu'il fixe son droit pour la défloration, et ce qu'on devra payer à la Police, par chacun des quinze premiers jours : car le Vice ne peut être légitimé, qu'en servant à l'Etat. Si... (Ceci n'était pas écrit ; il me le dit de bouche, et le Si n'était commencé, que pour y faire songer)... Si Monseigneur le Lieutenant Général de Police se réservait la défloration, il ne serait payé aucun droit, et la Fille serait franche pendant six mois. Si c'est Monsieur l'Inspecteur qui prend la défloration pour son compte, soit qu'il la fasse, où qu'il la cède, même exemption ; mais la Fille ne sera franche que pour trois mois.

6. Le droit sur les Filles sera levé moitié sur le profit de la Dame-chef, moitié sur le gain propre de la Fille. Et comme la Dame-chef aura la tenue de la pension, le locage des habits, et le reste outre sa moitié sur la contribution des hommes, elle devra prendre tacitement sur ces objets la portion du droit de la Police sur la Fille, sans lui en parler.

7. L'Espion auquel on aura annexé une fille, la fera seule chanter ; Monsieur l'Inspecteur se réservant très expressément toute Dame-chef...

Ici Loiseau s'arrêta, le reste étant encore moins des détails pour nos dames, que les précédents. Nannette reprit :

« Monsieur Marct me remit chez moi, me fit tout » rendre par ma traîtresse associée, et me laissa, en me » disant de me conformer à son Instruction. Je louai » rue Saint-Honoré. Le premier fut pour le locage des » habits, et le reste. Du second, je fis une Académie de » jeu. Je mis mes filles au troisième et au quatrième; le » cinquième et le sixième furent les chambres à coucher » et le septième pour les domestiques... Mais il faut re- » venir un moment à M"® Paris.

» Elle était morte pendant ma détention ; mais elle » avait étiqueté tout ce qui m'appartenait, et cela me fut » exactement remis. On avait placé ma fille avec la pe- » tite Éléonore chez la femme d'un musicien, parente de » M^'^ Paris. Je pris ma fille chez moi, et voilà mon tort. » Pour qu'elle ne me méprisât pas, je lui fis lire l'ins- » truction de M. Maret; et quand elle me demanda à être » utile, je... la fis badiner avec des vieillards.. . Maret le » sut, et, heureusement I imagina le mal plus grand » qu'il n'était. Il ne crut pas devoir la présenter à Mon- » seigneur le Lieutenant Général de Police, ni prendre » sa défloration pour son compte ; il se contenta de la » faire payer double ; ajoutant, avec menaces, que je ne » manquasse pas de lui présenter la première fleur que » j'aurais. C'est ce qui fit que, toute tremblante, voyant » Manon gentille, et entière, quoiqu'elle gagnât, je la » lui menai. Il me la garda quinze jours, pendant les- » quels il en fit plus de six cents louis... » [Ici les femmes se levèrent, en se couvrant de leur éventail, et nous fûmes très fâchés du récit, Loiseau et moi !] « J'ai fini ! » j'ai fini I » dit Nannette, en nous faisant de la main un signe d'apaisement. « Je la fis bien examiner, à son re- » tour: elle n'était que fatiguée. Ceci me réconcilia par- » faitement avec le bon Monsieur Maret, qui aime un » peu l'argent... Voilà comme les choses se sont passées. » Je ne cherche pas à m'excuser ; je suis coupable; j'ai

» voulu seulement dire la vérité : comme c'est la vérité » que quand Monsieur Nicolas eut commencé à reclier- » cher ma fille, et que je l'eus écouté, je fus bien con- » tente que cette pauvre petite eût pour ami un honnête » jeune homme !... Et quant à ma nièce, je ne saurais » vous dire combien je Tai ménagée ! On ne l'avait jamais à » coucher : j'avais toujours une fille de son âge, de sa » taille, habillée de même, que je lui substituais. Sous )) son lit était une trappe qui descendait dès qu'elle était < » dessus, et on remontait, par la même trappe, une fille » de bonne volonté, qui couchait avec l'homme. Un jour, » elle échappa par là aux cruautés de nos Princes, qui » vinrent boucaner mes filles, et elle aurait été torturée, » ou estropiée, comme quantité d'autres .. Mais depuis )) son apprentissage, elle est exempte de tout cela ; et je » ne saurais vous dire ma joie, de la voir aujourd'hui » mariée avec un si brave garçon que Monsieur Gaudet, » que j'ai vu un peu libertin chez moi, il y a deux an- » nées, mais qui n'en est pas moins un bon enfant, et le » meilleur cœur du monde... Il est si vrai que je ne l'ai )) pas mauvais, moi, qu'en sacrifiant ma fille, tout ce » qu'elle a gagné, tout mon gain à moi-même, a été placé » sur sa tête... J'en ai presque autant pour ma nièce, )) plaçant sur sa tête son gain, avec ce que je gagnais » sur elle. Aussi ai-je perdu doublement par la mort de » ma pauvre enfant, qui, si elle avait vécu, aurait été » riche, et, en reconnaissant son père, se serait don- » née toute à lui, avec son revenu. Je ne me serais rien » réservé du pouvoir de mère, que celui de leur » faire du bien, et j'aurais abdiqué toute autorité, que je » ne méritais plus d'exercer... Je ne suis cependant pas )) gênée : j'ai plus que doublé mon fonds primitif par » mon prêt sur gages, auquel je vais m'en tenir, par » respect pour vous tous, et par amitié pour mon cher » Monsieur Nicolas, auquel mon autre état fait peine,

» ainsi que pour mon cher Monsieur Gaudet, mon neveu )) et consolateur. »

Ce récit ne devait pas nous surprendre : cependant nous restâmes dans un silence d'étonnement, dont je sortis le premier pour demander à Nannette si elle savait ce qu'était devenue Éléonore ? — « Elle a d'abord appris » à dessiner d'une dcmoisollc Laporte, amie de la femme » du musicien... » Je regardai Zoé : — « Qu'entends-je ? » votre élève!... la petite Eléonore ? — C'était la fille » de cette demoiselle Paris, » répondit-elle. — « 0 » Ciel !... » Je ne dis que ce mot: je me recueillis, et je gardai le silence ; mais un mouvement de joie délicieuse ranima mon cœur flétri. J'avais chéri Eléonore, proportion gardée, autant que Zéphire elle-même, et, ce qui excitait mon admiration, ma tendresse, elle m'avait rendu la vie, comme Zéphire... On vit que je renfermais dans mon cœur des mouvements si rapides, que tous mes membres tressaillaient. C'est cjue je pensais : « Eléo- » nore et Zéphire se sont connues, elles ont vécu en- » semble! les deux sœurs se sont aimées !... 0 mes » chères filles ! Vous m'en devenez plus chères I... » Eléonore me rendra Zéphire !... Elle servira de mère » à Zéphirette, qui remplacera ma fille aînée ! Nous nous » réunirons tous trois un jour, et peut-être avec d'autres. . . » que je ne fais encore que soupçonner. J'aurai une fa- » mille... nombreuse!... qui me rendra... tout ce que » j'ai aimé... tout ce que j'aimai... tout ce c{ue je per- » dis !... » Ce fut dans ces pensées que je me mis à table pour le souper. On ne m'interrogea pas, attendu qu'on était parfaitement instruit au sujet d'Eléonore.

Gaudet voulait rappeler la gaîté au premier repas que nous prenions chez lui. Quelcpies gaudrioles partirent. 11 évoqua sur les mots : « Un Gaudet doit dire des gaudrioles ! » répétait-il à chacune. Il attacjua Rosalie et son amant par des apostrophes fort salées! C'est qu'ils

paraissaient très ardents tous deux ! au lieu que l'autre couple, Victorine et sonjeune ami, était enjoué, folâtre... Cependant ni l'un ni l'autre n'avaient entendu le récit de Nannette ; ils folichonnaient, ou causaient entre eux. Si on eût laissé faire Gaudet, il allait leur donner des leçons théoriques et pratiques jDOur faire l'amour.

Renaud, qui vit la tournure de ces prétendus bons mots, et qui avait mangé vite, parce qu'il était curieux des secrets de la Police, s'empara de la conversation, pour interroger Nannette. Elle nous donna des détails hideux, sur la conduite des raaqueraux auxquels on annexait y)Out salaire, ou seulement pour demi-pa^^e, certaines fdles sans appui ; sur la conduite atroce de certains hommes brutaux, et surtout de nos princes, avec les infortunées destinées à leurs plaisirs... On permit, avant ces détails, à la Jeunesse, qui en brûlait d'envie, d'aller causer auprès du feu, notre table étant à côté d'un grand poêle.

« La police, » dit Nannette, «a sans doute ses raisons » pour nous rendre la vie la plus dure qu'elle peut : » Hôpital toujours à craindre, rançonnements de l'Ins- » pecteur, vexation et tyrannie des locateurs, avanies » des passants, tapage et brisements des boucaneurs, » arrestations arbitraires du Guet... Mais le pis, c'est » le fait-chanter des espions. Aussi plusieurs s'aban- » donnent-elles à l'Inspecteur, pour n'en point avoir. » Mais quand une fille en a, il couche avec elle quand il » veut, vérole ou non : on en a vu ne pas laisser à une » pauvre fille un instant de santé, pendant plus de dix » ans, et ne la quitter que quand elle était tout à fait » abîmée ; ils lui salissent dégoûtamment toutes les ou- )■) vertures du corps... Quand Monsieur veut de l'argent, » c'est avec les infamies proférées les plus atroces qu il » le demande : si vous différez un instant, il frappe ; si » vous faisiez des représentations, si vous refusiez, il

HISTOIRE DE LA MEHE DE ZÉPHIHE 137

VOUS estropierait ; il prend lui-même ; si vous lui opposez que c'est l'argent de votre loyer, toujours considérable, il se moque de vous. Si battue, vous le lui rendiez, et que fussiez la plus forte, il vous ferait arrêter le soir ; Maret notre inspecteur, Chesnon notre commissaire, sont dans l'usage de donner toujours raison aux espions: aussi s'abandonne-t-on indifféreumient à l'un ou à l'autre... Une femme arrêtée par eux, fùt-elle honnête comme la Vierge, passe à l'Hôpital sans être entendue, sur la simple lecture de leur jDrocès-verbal... Voici à présent ce que les fdles ont à souffrir des hommes Ijrutaux. Ils viennent ordinairement plusieurs, quand ils veulent tajiager. Alors ils font mettre de force les fdles nues ; ils leur font prendre des attitudes hideuses, repoussantes... Ils les maltraitent, les couvrent d'ordures... Les brutaux en particulier sont quelquefois plus terribles qu'en troupes ; j'en ai vu un assommer une fille d'un coup de poing, pour lui faire plus à son aise tout ce qu'il voudrait ; un autre, dans sa rage de passion, arracher avec ses dents le mamelon d'une fdle dont il jouissait... Vous frémissez! mais tout cela n'est rien, auprès de nos princes... Quand ils arrivent dans un endroit, tout tremble, tout fuit. Mais la porte est gardée. Ils font aussi mettre nues les filles. Ils en font attacher une, qu'ils savent chatouilleuse, par ses compagnes, sur le pied d'un lit, et la font titiller (c'est leur mot), ou chatouiller, jusqu'à perdre connaissance... Ils en attachent une autre par les membres sur une table, et jouent au palet sur son ventre, une bougie allumée fichée au nombril : si la fdle tressaille, ou qu'un palet attrape la bougie, elle tombe, et le cri de la fdle brûlée divertit les joueurs, qui recommencent... Ils s'amusent des plus jeunes, dont l'haleine est encore pure, en s'en faisant teter ; ils les forcent d'avaler ce qu'ils

» nommentleurlait: ensuite ils les saluent du nom de Nour- » rissonnes des Princes. Ils les font lécher par les autres. » Ils font mettre l'urine des jeunes à part... Ils fouettent » les filles nues, à grands coups, ou les font fouailler par » leurs coureurs... Ils terminent ordinairement par » obliger ces infortunées à se... servir d'hommes les )) unes aux autres, lardant les récalcitrantes à petits )) coups de pointe d'épée... Ils donnent presque toujours » une jolie collation ; mais elle répond au reste : il y a » toujours de cette urine des jeunes, ou même des princes, » mêlée à quelque liqueur ; il faut la boire de bonne » grâce, et sans en rien témoigner, sous peine d'être » forcée, par tous les tourments imaginables, à manger » d'une tourte à l'ail cru, qui ferait peler la langue... Et » je ne dis pas la moitié de leurs horreurs, comme de » repuceler des filles... Les dames lui firent signe de » s'arrêter. « Taisons-nous donc là-dessus, et revenons )) à la Police, qui est nécessaire, mais qui ne peut rien » sur ces gens-là, et qui, ce me semble, fait, pour le » reste, autant de mal qu'elle en empêche. »

(Monsieur Nicolas, V^ époque).

Il n'est point de routes inconnues à la véritable amitié ; elle emploie toutes les manières ; elle prend toutes les formes. Telle est celle de M. Gaudet et du P. d'Arras envers moi, mon frère, comme tu le verras dans un instant.

Il n'y a plus de difficultés pour le double mariage ; nos parents peuvent venir quand ils voudront ; le vieillard Scrvigné est prêt à terminer, et ses deux filles y consentent. Je me charge de tous les préliminaires d'usage nécessaires ici; comme bans, dispenses, etc. Mais apprends, mon ami, que M. Gaudet, persuadé qu'un mariage avec la jeune Edmée nuirait à mon avancement, avait quitté la Capitale, pour venir secrètement ici demander ma maîtresse pour lui-même, dans la seule vue de faire manquer cette affaire; que, sacrifiant tout à mon intérêt, il devait employer pour m'enlever M^'® Servigné des moyens que je n'approuve pas, et qui te révolteraient : cependant, comment refuser de la reconnaissance à un zèle si vif, que rien n'effraie et ne rebute ? Une lettre que je lui écrivis, il y a quelques jours, l'a mis à son aise ; on la lui a renvoyée de Paris, où je l'avais adressée. Il m'est aussitôt venu trouver, et m'a tout découvert. Sa vue m'a surpris, et m'a réjoui en même temps. J'avais mille choses à lui dire. En

vérité, mon Pierre, il ne manque à cet ami précieux que des mœurs plus pures : faut-il qu'une âme si généreuse ait des taches qui ternissent tout l'éclat de ses vertus ! Je n'ai pu m'empécher de laisser entrevoir ce regret au P.d'Arras, qu'il avait chargé de m'entretenir relativement à mes idées de mariage. Voici comme il m'a répondu : — C'est le vice de notre éducation ; nos instituteurs prétendent élever leurs disciples au-dessus de l'humanité ; rendre l'homme indifférent à lui-même ; l'occuper d'un bonheur idéal ; le faire renoncer à l'amour personnel, et à la faculté essentielle et constitutive de notre être, à vouloir. Qu'en arrive-t-il ? une chose très naturelle, et précisément ce qui suivrait le projet insensé d'arrêter le cours de l'Yonne ; les eaux accumulées rompraient bientôt leurs digues, et causeraient des ravages que la contrainte aurait seule occasionnés. Une éducation, pour être bonne, ne doit tendre qu'à régler les passions, à les modérer, à les tenir dans un juste équilibre ; leur flux et reflux est aussi nécessaire à l'âme, que la circulation du sang et des humeurs l'est au corps ; elles sont le résultat de la sensibilité, la perfection de l'ouvrage de Dieu ; chercher à les détruire, serait aller contre les vues de l'Être suprême ; ce serait tenter l'impossible. Le médecin, pour guérir son malade, détruira-t-il le sang et les humeurs, parce que c'est d'eux que viennent toutes les maladies ? Soyons hommes, et ne soyons que cela ; aussi bien c'est une entreprise absurde que de vouloir être davantage. Tous les jours l'on tourne en ridicule la sotte gravité d'un petit magistrat, la semillance des marquis, l'afféterie des abbés, la coquetterie des femmes sur le retour ; et l'on fait très bien : pourquoine joue-t-on pas le ridicule plus dangereux des gens qui prétendent sortir de la sphère humaine pour affecter un désintéressement d'honneurs, d'aises, de plaisirs, qu'ils ne quittent d'un côté, que

pour se les procurer plus avantageusement de l'autre ? Ils ne renoncent à la considération, que pour s'attirer la Yoncration ; aux richesses, que pour se mettre audessus de l'opulence même, qui n'exécuterait pas ce qu'a fait la besace de certains dévots ; aux voluptés mondaines, pour jouir des délices de l'estime de soimême et des autres, de cette admirable prééminence, que le plus humble des dévots ne sent que trop, en voulant peut-être ne pas la sentir...

Mon ami, quoique je vous aie porté à votre premier mariage, n'allez pas croire que je me contredise, en m'opposant à celui-ci. Pour vous rendre heureux, vous autres gens éclairés et libres , il faut, ou qu'une femme réunisse tous les avantages, et que votre esprit soit assez mûri pour les apprécier et s'en contenter ; ou que vous soyez déjà sur le retour, et qu'alors vous preniez une jeune personne, dont l'âge et la naïveté vous inspirent de l'indulgence. Or, on ne peut l'avoir cette indulgence, que lorsqu'on a beaucoup vécu ; on ne l'a qu'après avoir philosophiquement apprécié tous les penchants et toutes les faiblesses humaines. Etendons cette idée.

Dès qu'une fois vous avez perdu votre première innocence, ou que vous vivez dans un monde où il est presqu'impossible de la conserver, vous n'avez plus qu'une route à prendre ; c'est de. ne pas vous engager trop tôt à n'aimer qu'une seule femme, à la préférer à toutes les autres, à la voir tous les jours sans dégoût : il faut attendre que les fumées de la jeunesse commencent à se dissiper ; que votre caractère ait commencé d'acquérir une certaine consistance, qui vous rende moins avides de nouveauté. Or, l'âge où l'habitude commençant à exercer son pouvoir doit vous aider à être constants à l'égard du même objet, c'est environ quarante ans, plus ou moins, suivant que le tempéra-

ment fut tardif ou précoce. Cette disposition à devenir habitudlnaire , a plusieurs causes : Ton a goûté de tout, et la fleur de la sensibilité est ôtée ; l'ambition, le goût des affaires en émoussent encore la pointe ; une certaine paresse s'empare alors de l'homme, il préfère les plaisirs sous sa main; au lieu que la jeunesse active, préfère les plaisirs difficiles, etc.

C'est une grande sagesse d'assortir l'âge de ceux qu'on marie ; mais c'est la plus grande des folies de prétendre que cet assortissement soit l'égalité dans notre climat. Une fille de dix-huit ans n'y est presque jamais faite pour un homme du même âge, et encore moins pour un plus jeune, si ce n'est dans le cas où le mariage ne serait pas indissoluble ; car alors on pourrait, on devrait même faire comme les Othomacos d'Amérique, assortir les jeunes gens avec les femmes faites, pour lesquelles il semble que la nature leur ait donné un goût plus marqué. La disproportion augmente du côté du Midi, et elle diminue à mesure qu'on avance vers le Nord. En Espagne, en Italie, il faut une fille de quinze ans- pour un homme de trente ; en France et en Angleterre, on est assorti de quinze à vingt-cinq, etc. Mais une chose fort extraordinaire, c'est que tout le contraire existe au Pérou, qui est sous la ligne ; les hommes y deviennent incapables des devoirs du mariage à trente ou trente-cinq ans, et le tempérament des femmes entre alors dans sa force : il faut par conséquent, dans ce pays, donner aux garçons de quinze ans, des femmes de trente ans, etc. En Turquie, où c'est tout le contraire du Pérou, il faut marier les filles de quinze ans aux hommes de quarante ; et c'est ce qu'on fait. La raison de cette gradation, c'est qu'en touttemps, la femme, pour être heureuse, doit avoir un protecteur, un guide dans son mari ; c'est un sentiment naturel à son sexe, que l'orgueil y obscurcit quelquefois, mais

qui ne laisse pas d'y subsister en dépit qu'elle en ait. Le mari doit voir dans sa femme uu être confiant, inférieur, tendre, soumis, sur lequel il l'emporte seulement par la force du corps et la vigueur de la pensée ; mais auquel il le cède en douceur, en grâces, en talents agréables, et même, s'il faut le dire, en presque toutes les vertus sociales. Or, si dans tout climat vous admettez l'égalité d'âge entre les époux, je vous demande si chacun aura son lot, et s'il en sera content ? ils pourraient souvent, à certains égards, avoir ou désirer tout le contraire. Au lieu qu'en suivant les vraies convenances pour chaque pays, il en résultera les plus grands avantages, et pour les époux et pour la société. Un Français de trente ans, trouvera dans une fille de dix-huit à vingt (comme je le disais tout à l'heure), une épouse confiante, qui profitera volontiers de ses lumières et de ses conseils, pour gouverner sa maison : ses charmes, à peine formés, seront en état de le fixer, tant qu'il sera dans l'âge où l'amour est encore la première passion. Si la jeune épouse a des caprices (eh I qui est celle qui n'en a pas !) l'homme séduit par sa beauté, porté à l'indulgence pour sa jeunesse, les excusera comme des enfantillages, les satisfera en riant, et n'en souffrira pas. Pourrait-il en user de même avec une femme de son âge, dont il aurait droit d'exiger à peu près autant de raison qu'il en a lui-même ?... La jeune épouse, de son côté, n'aura-t-elle pas moins de peine à se soumettre, et à céder aux volontés d'un mari, dont elle sentira qu'elle doit en croire l'expérience et les lumières ? L'obéissance lui sera plus agréable et moins pénible.

A la vérité, ces précautions ne seraient pas aussi nécessaires qu'elles me le paraissent, si l'éducation qu'on donne à nos filles n'était pas aussi mal pensée qu'elle l'est. Toujours entretenues des égards et des attentions

que nous leur devons, elles n'entendent pas un mot (du moins de la part de leurs mères) du respect, de l'attachement qu'elles nous doivent. Qu'arrive-t-il ? De grands malheurs : une jeune personne entêtée de sa fausse prééminence, gâtée par les fades adulations des galants intéressés qui lui ont fait leur cour, épouse enfin un homme : c'est-à-dire un être fort imparfait l'illusion oii elle a toujours vécu se soutient huit jours environ; le mari prend ensuite assez brusquement la route de tous les maris, qui est celle de la nature ; et voilà notre jeune épouse outrée, au désespoir : elle se plaint; on dit comme elle, et i3is encore; elle se croit lésée dans ses droits les plus inviolables, la plus malheureuse des femmes ; et, faute de connaître ses véritables devoirs et les droits de son mari, elle s'écarte des premiers, et porte atteinte aux seconds de toutes les manières : les esprits s'aliènent ; l'amour s'éteint, et, qui pis est, l'estime, l'amitié. Respecterat-on beaucoup le droit essentiel d'un mari qu'on n'aime plus, que l'on croit injuste, qu'on méprise, et contre lequel tout le monde dit qu'on a raison ?

En efîet, nous avons sans cesse les oreilles rebattues que les deux sexes sont égaux, et que si le mari est infidèle, la femme peut l'être à son tour. Laissons le fond, qui ne regarde que le physique ; il serait aisé de prouver que les besoins des hommes passent ceux des femmes; que les grossesses, etc., sont encore des cas oii le mari n'est pas assujetti à la privation comme la femm.e. Mais supposons tout égal : vous, femme, vous répandez des nuages sur ma paternité ; je n'en répands aucun sur votre maternité. Eh! quelles suites n'a pas cette incertitude dans la société civile ! Le mari n'a plus ce goût d'amasser pour sa postérité; et, loin d'amasser, il dissipe, il court à sa ruine, pour ne rien laisser à des adultérins : une foule de citoyens, qui ont des rapports avec

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