‹ Rétif de la BretonneChapitre 4 sur 28 · ENTRETIEN SI II LH MAMUACJE · texte numérisé non relu

ENTRETIEN SI II LH MAMUACJE

lui, se trouvent compris dans une faillite ruineuse qui en nécessite d'autres. Quel al)us énorme ! et l'égalité fut-elle juste suivant les lois de la nature (ce qui sûrement est faux), ne devrait-elle pas être proscrite par la loi sociale ? Tinfidèle épouse ne devrait-elle pas être sujette à une peine capable de la retenir en l'épouvantant ?

Ce n'est pas là mon seul grief contre les femmes : leur hauteur, leur impêriosiié dans leur maison ; l'autorité qu'elles s'y arrogent, en se mettant au-dessus du chef, sont les sources de tous les désordres que nous vo3^ons dans la société. Ce sexe est fait pour être assujetti; et je prédis aux peuples de l'Europe, qu'ils n'auront des mœurs et de la tranquillité, que lorsqu'ils 1 auront remis à sa place. Je parle d'après l'expérience ; tous les maris seront pour moi, et je n'aurai de contraires que les célibataires, qui trouvent leur compte dans l'indépendance des femmes et dans la licence que leur donnent nos mœurs. Ce sexe est toujours extrême, et ne sait pas assez s'arrêter pour garder un juste milieu : le laisser notre égal, c'est lui donner l'empire. Eh! s'il se

contentait de cet empire ! Mais non, la femme ne

sent son pouvoir, qu'autant qu'elle en abuse. Eternellement enfant, elle n'est raisonnable que par accès ; un instant dément tout ce qu'elle a montré de prudence. Si quelques-unes se sont guidées avec une sorte de continuité, c'est qu'elles avaient des appuis qu'on ne voyait pas. Toute maison absolument gouvernée par une femme ne peut subsister; il y aura des orages, des tempêtes qui la bouleverseront : la même femme que vous venez d'admirer deviendra, si quelque chose la contrarie, une Euménide qui jettera tout par les fenêtres. Voyez les prostituées, elles ont cent fois plus d'audace que l'homme, sans en avoir le courage ; toutes ces furies sont des poltronnes, où l'homme demeure ferme : or,

les prostituées sont des femmes comme les autres ; elles ont seulement un frein de moins.

Reprenons donc notre autorité, retirons-la des mains de celles qui sont incapables d'en bien user : assujettissons-les, autant pour les rendre heureuses, que pour ne pas être la victime de leur incapacité.

Ainsi, mon cher Edmond, vous êtes beaucoup trop jeune pour vous marier, pour gouverner, régir une femme et parer à d'aussi graves inconvénients que ceux que je viens de vous exposer. Votre premier mariage ne vous a rien appris là-dessus : vous aviez une épouse qui, malgré toutes les circonstances, et ce qu'on lui a tant reproché, n'en était pas moins la plus propre à vous rendre un fort heureux mari, eu égard à votre jeunesse et à ce que vous étiez alors : et sans cela y aurais-je donné la main ? Edmée est aussi trop âgée pour vo«s ; mais elle convient à votre frère, comme vous avez eu la prudence de le sentir. Bertrand ne connaît pas le monde, il n'est pas destiné à vivre dans le monde ; Edmée non plus; ils seront constants l'un pour l'autre; ils s'aimeront tant qu'il le faudra ; chacun se tiendra à sa place : car tout ce que je viens de dire est inutile où l'innocence règne. Avec vous, au contraire, le monde aurait bientôt gâté cette gentille Edmée : il en aurait été de même de Laure. Et croyez, mon cher, que sans d'aussi fortes raisons, je me serais fait un scrupule d'honnête homme de vous éloigner d'une union avec la mère de votre fille : mais c'aurait peut-être été vous desservir tous les trois. La petite Laure y aurait pu gagner un état; mais sa mère et vous y auriez bientôt perdu votre tranquillité, et tous trois votre fortune.

Pour être heureux en ménage, il faut plusieurs choses différentes, suivant les personnes et les lieux que l'on habite. A la ville, par exemple, il ne suffit plus dans notre siècle au mari d'être tendre et fidèle, de bien gou-

verner sa maison, do veiller à ses affaires, d'élever ses enlanls avec soin. D'après la connaissance que j'ai des mœurs françaises, j'ai découvert qu'il fallait encore que le mari, pétri de complaisance, cédât à sa femme la place que la nature et les lois destinent au chef; qu'après (juclques mois de mariage, il regardât son épouse comme quitte envers lui du serment de fidélité ; qu'il s'imposât l'obligation de bien recevoir les galants de Madame, de les traiter et de se retirer dans son appartement, où d'aller à ses occupations, tandis que le courtisan favori tiendra compagnie ; qu'au risque de voir le bouleversement de ses affaires, il fallait qu'il donnât à son heureuse moitié les sommes qu'exigent le jeu, la dépense qu'elle juge à propos de faire, etc. A ces conditions, un ménage est bien uni à la capitale; le mari sera quelquefois caressé ; l'on fera plus, au défaut de l'amant, il paraîtra dans le même fond, ou donnera la main à la promenade, et sera reçu dans le boudoir.

Mais si l'époux s'avisait de contrarier les goûts... de borner la dépense;... tout serait perdu: l'humeur, les criailleries le contraindraient bientôt àperdre patience, et à punir, suivant son droit. Alors on voit la femme triompher; si elle est jolie, et qu'elle ait quelque grand à ses ordres^ on brave le mari, ou bien on le fait enfermer ; si ce dernier est d'un certain rang, l'on intente un procès en séparation, on l'obtient, et l'on vit ensuite à sa guise.

Je ne présume pas que le mariage vous tente sous ce point de vue, d'autant que je ne sais pas d'autre remède pour les maris de ce pays-là, qu'une longanimité à toute épreuve ; à moins qu'ils n'eussent assez de fermeté, assez de puissance pour réduire la femme ; avantage qui n'est guère le partage que des rois, des princes du sang et des crocheteurs; car ces trois états sont les seuls à la ville qui puissent régler à leur volonté la conduite de leurs épouses.

Pour nous, le mariage est indissoluble; vous serez peut-être charmé de savoir ce que je pense de cette indissolubilité. Je l'approuve, mon cher Edmond, malgré tous ses inconvénients, parce que la pratique oj^posée en aurait encore de plus grands. Mais je voudrais que l'infécondité relative brisât ce lien, comme l'impuissance absolue, et que dès qu'un homme n'aurait pas d'enfants de sa femme, ils pussent se dégager et prendre, lui une autre femme, elle un autre mari; avec cette précaution, que si sa femme remariée avait des enfants, et que lui n'en eût pas avec sa seconde, il lui serait défendu de passer à de troisièmes noces; et ce, non pas absolument à cause de lui, mais de peur que le libertinage n'abusât de la facilité de changer de femme.

Et voilà ce qui montre bien la sagesse de toutes les lois de décence faites par les hommes en société ; sans ces lois, et toutes celles qui servent à réprimer les fougues de l'amour, cette passion délicieuse perdrait la moitié de ces charmes ; la décence est la tension du ressort : ôtez-la, tout devient lâche et sans activité...

[Le Paysan perverti^ Lettre Lxxvii).

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