‹ Rétif de la BretonneChapitre 5 sur 28 · LE VIOL · texte numérisé non relu

LE VIOL

Ne viens pas, mon ami; j'ai senti la force et la solidité de tes raisons : pardonne : ah ! pardonne l'emportement de ma dernière !... j'étais hors de moi... Je vais te trouver; je cours me cacher dans ton sein... Non, je n'ai plus que la fuite !... Heureux, si je pouvais m'éviter moi-même !... Ecoute, mon cousin, écoute ce que je n'ai pu te raconter l'autre jour.

L'objet que j'idolâtre avait vu ma lettre du 2, et surpris ta réponse. Un billet de sa part, qu'un de la mienne m'avait attiré, foudroyant, et tel que je le méritais, venait de me montrer les dispositions les plus extraordinaires, et les plus capables de me faire rentrer en moi-même (tu en jugeras, je t'envoie cette lettre) : changé, ou plutôt confondu, je volai à ses pieds pour y adjurer tout ce qui pouvait lui déplaire dans mes sentiments. Je la trouvai pâle, tremblante : mes discours la rassurèrent ; je vis couler des larmes de ses beaux yeux. Ah ! qu'elles me touchèrent !... Nous causâmes ensuite. Elle eut pour moi toute l'indulgence qui pouvait s'accorder avec ses principes. J'étais heureux. Il semblait que son entretien, ses avis eussent entièrement ramené l'innocence dans mon âme égarée. Mais

(1) Ce chapitre donne la transposition romanesque d'une aventure réelle de Nicolas et M'"" Parangon.

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notre conversation fut trop longue : les désirs revinrent sourdement, et ils m'avaient enivré avant que je m'en fusse aperçu : mes yeux pétillaient ; mes mains inquiètes, brûlantes, ne touchaient d'abord que ses habits ; bientôt elles s'emparent de sa main ; elles la pressent; elles en sont pressées... Résister après cela n'aurait pas été d'un mortel !... J'ai baissé mon visage sur ses genoux, et je me suis écrié: — Faut-il éprouver avec vous le supplice de Tantale!... Cruelle! vous voulez me voir languir et brûler !... Vous connaissez le pouvoir de vos appas, vous le connaissez trop pour ne pas vous imaginer tout ce que je dois souffrir... Mais (et je le savais bien), la plus vertueuse des femmes n'est qu'une coquette plus raffinée , qui veut que ses victimes se consument devant elle ; qui veut jouir en tyran féroce de leur supplice ; entendre leurs gémissements, et s'applaudir de les avoir causés. Maudite soit la vertu (si c'est en avoir que de vous ressembler) ; le vice est cent fois plus aimable — ... Elle a mis sa main sur ma bouche. Ah Dieu! quelle sensation délicieuse!.. Au bout d'un moment, j'ai continué : — Que voulezvous que je devienne, dans l'état oii vous m'avez réduit ?... Tout me serait bon, si quelque chose pouvait briser mes fers. Il n'est rien que je n'embrassasse, pour m'en délivrer; le vice, le crime,... oui, le crime,... et vous répondrez de mes égarements ! Pour qui me rendez-vous le plus infortuné des êtres? pour un mari,... qui ne mérite ni vos égards ni les miens. Eh ! quels sont donc ses droits ? — Elle me répondit, d'un ton plein de douceur ; — Ceux que vous réclamerez un jour... Ah ! je ne les ai déjà que trop anéantis, ces droits légitimes ! et je ne saurais me cacher à moimême que je suis coupable... 0 mon cousin ! voulezvous changer mes remords en désespoir !... Mais ce n'est pas tout : je vous destine ma sœur : laissons à

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part, pour un moment, la religion et les lois. Mon ami, prétendriez -vous que j'étouffasse aussi les sentiments de la nature, et que j'oubliasse toute idée de décence ? Ne puis-jc vous satisfaire, qu'en devenant vile, méprisable, la dernière, la plus effrontée de mon sexe ! Eh ! soyez donc plus généreux !... Mon cher Edmond, si je me suis permis de vous aimer, c'est en qualité de mon frère ; je ne me suis félicitée des sentiments que vous m'inspiriez, jenem'en suis applaudie, quedepuis que j'ai bien senti que je désirais sincèrement que vous devinssiez le mari de Fanchette. Je veux faire votre bonheur.. Ah ! c'est le plus doux de mes désirs î mais c'est par ma sœur que je veux le faire : toute autre manière me rendrait coupable, et me mettrait de niveau avec ces femmes avilies qui se sont abandonnées — ... Et voyant que je voulais parler : — Attendez, m'a-t-elle dit vivement ! si vous êtes aussi délicat que je l'ai toujours pensé, il est une raison qui doit vous subjuger : elle serait nulle, je le sens, pour d'autre que pour mon cousin ; mais s'il pensait de manière qu'elle ne fit aucune impression sur lui, je ne tarderais pas à le mésestimer : la voici, cette raison ; M. Parangon use quelquefois de ses droits sur moi : une parure nouvelle, un déshabiller seyant ; que sais-je ? les désirs même que d'autres femmes ont fait naître, lui donnent pour moi un empressement momentané... Et vous, Edmond, délicat comme vous l'êtes, vous partageriez... Cette idée me fait horreur, et doit vous épouvanter... Mon cousin, si j'étais à vous, je voudrais y être toute entière... Que dis-je ? ma tendresse délicate exigerait davantage; et je voudrais que vous eussiez été le seul... si j'étais veuve, je me croirais encore indigne de vous... C'est Fanchette, c'est ma sœur qui vous mérite, et dans laquelle je serai heureuse à ma manière... Si vous saviez comme je veux la rendre sensible et tendre à

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votre égard !... L'attente est-elle donc si longue? Elle a douze ans ; dans deux elle pourrait être votre femme : nous vivrions tous trois ensemble, et peut-être tous quatre, puisqu'Ursule, recherchée par le Conseiller plus vivement que jamais, doit passer ses jours avec nous.

Ce discours me charmait ; j'étais plus tendre, et moins entreprenant. J'ai fait des protestations qu'on a crues sincères (et qui l'étaient, mon ami). Je n'ai plus donné à celle que j'adorais, que le nom de sœur, et dans un transport dont la cause me faisait illusion à moimême, j'ai hasardé un baiser, que je croyais d'un frère. Ma cousine, devenue plus confiante, me l'a rendu. Fatal baiser! il a détruit le calme; la tempête la plus violente a succédé. Ce n'a pas été de l'amour ; non mon ami ; ce n'a pas été le plus délicieux des sentiments qui s'est emparé de mon cœur : c'est une odieuse frénésie ; c'est une sorte de rage : la raison, la décence, les égards les plus indispensables, et jusqu'à la pitié, j'ai tout foulé aux pieds ; je n'ai rien ménagé, ni la pudeur, ni la délicatesse de la plus belle et de la plus respectable des femmes ; ses larmes , son désespoir ne m'ont plus touché. Dans mon emportement, je froissais, je meurtrissais avec une abominable brutalité ces appas enchanteurs, ces membres délicats, qui ne doivent recevoir que des adorations et des caresses... Employer la violence... Ah Dieu !.. et je l'ai employée... avec qui ! et quelle est la victime de ce forfait horrible ?... Ce que je respecte le plus au monde...

Je consommais cet exécrable triomphe, sur une femme épuisée, mourante, quand M. Parangon s'est fait entendre. Où fuir, oii me cacher ? Je me suis glissé dans la ruelle. Le mari paraît ; il voit sa femme dans un désordre, dont il n'imagine pourtant pas la cause. Il pense qu'elle vient de pleurer, de gémir sur les chagrins

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ordinaires qu'il lui donne. La pitié trouve le chemin de son cœur, il est olïrayé du danger où il la voit ; et c'est moi ! moi, qu'elle n"a pu fléchii" ! il entreprend de la consoler ! et je l'ai désespérée ! Ah Dieu !... Je n'avais pas l'excuse des lih(MMins, qui croient que la résistance des femmes n'est que grimace, et qu'on les oblige, en les poussant à bout; non je ne l'avais pas!... Mais comment te raconter la suite de cette scène, ô mon ami !...

En reprenant l'usage de ses sens, elle n'était plus à elle-même : égarée, furieuse, cette colombe sans fiel, voulait déchirer tout ce qui l'approchait. Son mari l'a crue folle : il nous a tous appelés ; dans la confusion, je suis heureusement sorti de ma retraite ; et malgré mon crime, il ne m'a pas été possible de m'éloigner ; mon inquiétude l'emportait sur la honte...

Les voisins et les amis de la maison, dont ma cousine est adorée, n'ont pas tardé à remplir sa chambre. Ils ont attribué son mal à la fièvre. (Elle en avait en effet une très violente). Les médecins, et tous les gens de l'art sont venus ; ils ont ordonné des remèdes : j'ai saisi un moment de liberté pour prévenir la fille Glaudon (qui sert ici depuis que Madame Loiseau s'est fait connaître pour ce qu'elle était), et lui dire qu'il ne fallait rien donner à sa maîtresse, sans que je l'eusse examiné. Cette bonne fille adore ma cousine (c'est le sort de tous ceux qui l'approchent) ; elle connaissait la confiance dont elle m'honorait,... elle m'a promis de ne rien faire que par mes ordres. J'ai tremblé, mon ami, que ces gens-là ne lui donnassent des remèdes qui la tueraient. Une chose qui m'a fendu le cœur, et qui augmente mes remords, c'est que je suis le seul dont elle veuille recevoir quelque chose ; le seul qu'elle écoute; elle me baise quelquefois les mains, en me priant tout bas d'épargner son honneur... Dans les plus violents accès de son

■* délire, si je l'embrasse, elle sourit, me presse contre son cœur et semble m'inviter à renouveler mon offense... Hélas!... en serais-je donc réduit à craindre le retour de sa raison!... Avant -hier, désespéré de la voir toujours dans le même état, je me mis à genoux devant son lit, et comme si elle eût été capable de m'entendre, je lui ai fait le serment de n'entreprendre jamais rien de pareil à ce qui l'avait affligée. Elle semblait m'écouter avec j^laisir ; des larmes ont coulé de ses yeux, qui m'ont paru plus tranquilles. Ravi de ce faible succès, j'ai répété les mêmes assurances ; j'en ai fait le vœu à Dieu même. Depuis cet instant, elle a été de mieux en mieux. Enfin, d'aujourd'hui, la raison est revenue... Et le premier usage qu'elle en a fait, le premier usage, mon ami (ô mortelle douleur ! ) c'a été de me donner tout bas l'ordre absolu de sortir de sa présence, et de ne la voir qu'avec tout le monde. Ah ! mon cousin ! quelle punition ! elle est affreuse pour quiconque a un cœur comme le mien... Il faut m'éloigner, aller me jeter dans tes bras, y expirer peut-être !

[Le Paysan perverti. Lettre LXXXVI).

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C'est à présent, belle Ursule, que vous avez besoin de conseils et surtout de prudence pour vous conduire ! Vous voilà au-dessus des préjugés : mais le pas est glissant ! pour peu que vous incliniez à droite ou à gauche, vous tombez ou dans le remords ou dans le libertinage. Je vous demande pardon de l'expression, je l'emploie dure, parce que vous ne la méritez pas, et qu'il est bon de vous parler net. Il faut donc, très chère lîlle, commencer à vous rendre compte à vousmême de vos principes, si vous voulez CAdter le malheur et jouir au sein de la volupté, de toutes les douceurs de la vertu, unies à tous les avantages du vice (que ce mot ne vous effraye pas ; ce n'est qu'un mot). Vous êtes lîlle entretenue : je tranche au vif et je parle vrai : vous vous donnez au Marquis, qui vous adore. Cette action en elle-même est indifférente : elle peut être louable, ou digne de mépris, d'après les motifs. Quels sont les vôtres ? Je les connais, et je crois qu'ils sont les seuls. Vous avez un frère qui vous aime, qui est digne de toute votre affection ; à qui vous devez une seconde existence ; car sans lui que seriez-vous? Sûrement la femme d'un rustre, qui vous ferait des enfants, vous forcerait k les nourrir, à le servir et à travailler par dessus tout cela comme une négresse Qu'êtes-vous aujourd'hui ? Une femme charmante, adorée, fêtée, riche, qui pouvez, avec le temps,

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faire la fortune de votre frère et celle de toute votre famille. Vos motifs sont uniquement de servir Edmond, Cette disposition est noble, elle fait une vertu sociale d'une action indifférente. Mais, direz-vous, je suis au mari d'une autre ! Vous savez que cet autre a un dédommagement et qu'ainsi personne n'est lésé : car si quelqu'un l'était, votre conduite serait criminelle et celle de votre frère aussi qui aime la Marquise et qui en est aimé. C'est un échange : ils sont permis dans la société, pour tous les autres biens: une sorte de décence l'interdit pour les femmes, chez les nations policées (car il en est parmi les sauvages, et même chez les Tartares, oii cet échange est autorisé), à l'exception de Sparte, dont les lois sont exaltées par tout le monde comme les plus sages qui aient jamais été données aux hommes : Eh bien, prenez que vous vivez à Sparte et pour ne pas être contrariée, gardez une réserve modeste devant le monde ; qu'on ignore quelle loi vous suivez, et contentez-vous de jouir du repos d'une conscience pure, unie à l'estime de vos concitoyens les plus scrupuleux.

Pour cela, chère fdle, vous voj^ez qu'il faut éviter tout ce qui serait capable de faire connaître votre conduite : que vous devez, sinon vous attacher au Marquis, du moins le bien traiter, ne le tromper jamais ; et si cela vous arrivait par hasard, ou par accident, faire en sorte qu'il ne s'en aperçut pas : A qui ne connaît pas un tort, ce tort devient nul. Je vous conseille de vous unir, s'il est possible, d'amitié avec la Marquise : cela se pourra, si elle aime votre frère. Il en est des moyens : celui qui me rirait davantage et que je regarderais comme le plus digne de vous, serait d'attirer quelques présents du Marquis, pour les rendre à sa femme : mais il faudrait être bien sûre auparavant, qu'elle ne s'en trouverait pas humiliée ! C'est ce que l'étude de son

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caractère vous apprendra, soit par vous-même, soit par Edmond. Une chose que vous ne devez jamais perdre de vue, c'est que vous n'êtes qu'un, votre frère et vous; vos intérêts sont les mêmes ; tout le bien qu'il arrive à l'un rejaillit sur l'autre : tout le monde peut être étranger à votre égard ; mais Edmond et vous ne pouvez jamais être séparés d'intérêt. 11 faut penser tout haut ensemble ; n'avoir qu'une même âme, les mêmes vues, les mêmes desseins : de l'instant où vous serez désunis, vous êtes perdus l'un ou l'autre et peut-être tous les deux. Je vous donnerai de bouche un autre conseil, que je n'ose confier au papier.

Quant à votre morale et à votre philosophie, suivez celles de la nature : ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît : faites du bien, pour qu'on vous en fasse : ne faites jamais à personne un mal inutile, c'est-à-dire qui n'ait pas pour vous un avantage assez grand, pour que vous puissiez un jour réparer le mal que vous auriez fait, s'il était nécessaire. Ne ruinez pas votre amant : parce qu'il faut être au-dessous des bêtes féroces, pour réduire à la misère et au désespoir un galant homme qui a de la faiblesse pour nous. Enrichissez-vous cependant : mais par une sage économie; en banissant toutes les fantaisies ruineuses, toutes les dépenses sans but. Aimer l'argent c'est une vertu dans une fille de votre classe, pourvu qu'elle ne la pousse pas jusqu'à l'avarice sordide : C'est que ce vice ôterait quelque chose aux grâces; il donnerait à la beauté un air mesquin : la prodigalité lui en donne un autre, qui ne me revient pas davantage; c'est un air délabré, avide, corsaire ; tout cela gâte les traits d'un joli visage, parce que jamais ceux de l'avare ni ceux de la prodigue ne portent l'empreinte du contentement, de la tranquillité, de la paix de l'âme, le plus précieux des biens. Evitez le jeu; c'est un vice et l'un

des plus odieux. Fuyez le libertinage et si vous aviez du tempérament, comportez-vous avec prudence et comme je vous dirai lors de mon séjour à Paris.

Le train de vie que vous prenez n'est peut-être pas sans une sorte de scandale : mais qu'importe si l'on s'y fait un nom qui distingue et que la réputation qu'on acquiert soit honorable à certains égards : on se met alors au niveau de tous les hommes illustres, qui ne sont pas loués entièrement et dans toutes leurs actions. Le plus grand mal, quoi qu'en disent les moralistes, c'est l'obscurité, la bassesse ; c'est la vie de ces plantes mouvantes qui végètent autour de vous, qui vivent et qui meurent sans que personne se soit aperçu de leur existence. C'est ce malheur que je veux faire éviter à Edmond et par occasion à vous-même ; car c'est lui que j'avais seul en vue autrefois, ne vous connaissant pas encore : c'est ce malheur que je redoute pour moi-même bien plus que la mort ; jusque-là, que je préfère le sort d'Erostate, de Cartouche ou de Mandrin, à celui de quelque honnête homme obscur, mort avant d'avoir cessé de vivre et parfaitement nul aujourd'hui. Cette assertion j^araît forte ! mais je me suis donné le plaisir, à Saint-Bris^ de faire lire la vie de Cartouche à de petits paysans encore dans l'innocence et je n'en ai pas vu un seul qui ne s'intéressât à lui, qui ne sautât de joie, lorsqu'il échappait à quelque danger. Qu'en aurait obtenu de plus Turenne ou de Saxe! Mais il faut ici considérer, ma chère fille, que ce n'est pas le crime ou le vice qui intéressent ; c'est une certaine hardiesse, une certaine grandeur : un scélérat bas, un vil empoisonneur, n'excite que le frissonnement et l'indignation. Il faut donc, dans un état scabreux et qui nous expose au grand jour, montrer un côté brillant ; il faut compenser les petits défauts par de belles qualités ; ce que le monde nomme machinalement inconduite, par des

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vertus, riuunanité par exemple, la bienfaisance. J'ai fait une observation: c'est que les comédiennes, presque toutes dos libertines, et les plus viles des créatures par leur vilaine âme (M'^^ Lecouvreur exceptée), trouvent néanmoins la gloire dans le chemin du libertinage. Pourquoi ? C'est que ce dernier n'est qu'un accessoire ; les qualités brillantes des grandes actrices l'efTacent et le font regarder comme un badinage, un délassement de ces femmes à talents sublimes : que ce soit une doublante qui donne dans les mêmes travers, elle n'est pas également excusée ; à moins que sa beauté ne lui tienne lieu de mérite ; car ce don naturel dans les femmes compense tout, au lieu que ce n'est qu'une misère dans les hommes, qui souvent même les a rendus ridicules ; et la mode en cela est conforme au bon sens. J'ai connu d'autres actrices, qui, n'ayant ni grand mérite, ni grande beauté, ont eu recours au moyen le plus efficace pour se faire honorer dans leur état; elles ont été charitables. Il ne faut qu'une bagatelle pour cela ; telle de ces filles qui reçoit de son amant en titre quarante mille francs par an, se fait la plus brillante réputation, avec moins de mille écus, distribués durant un rude hiver ; elle est prônée, louée par nos poètes et bénie par tous les bonnes gens ; la dévote qui en enrage, cite aux cœurs durs, à son sujet, ce passage adressé aux pharisiens : Les prostituées mêmes seront mieux traitées que vous.

Mais, ma chère fdle, la gloire qui vous attend est bien au-dessus de tout cela. Votre figure est parfaite : vous avez des sentiments nobles, élevés, le marquis est puissamment riche et il vous met à la tête d'une maison dont vous êtes réellement la maîtresse, où vous recevrez du monde ; où vous jouerez le rôle de Ninon : car voilà votre modèle, ou la charmante Marion Delorme que le chevalier de Grammont élève si haut, tout en parlant de ses galanteries, Piacez-vous s'il se peut,

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au-dessus de ces deux femmes, qui font honneur à leur siècle : devenez comme elles, fameuse, courue, fêtée : mais ne vous contentez pas d'établir votre réputation sur les charmes de votre commerce, sur votre beauté, sur votre façon de penser libre, hardie ; joignez-y la bienfaisance. Il faut cela dans ce siècle, le moins aumônier de tous et où tout le monde est si pauvre au sein des richesses, à cause du luxe, qu'on y prêche la bienfaisance plutôt pour en être l'objet que par goût pour elle. Tel est l'effet de nos besoins factices trop multipliés!... D'après cela, soyez généreuse; ayez quelques familles pauvres, auxquelles vous ferez du bien et qui en diront de vous : choisissez-les bien, ou plutôt je vous les choisirai : ce seront des gens un peu relevés au-dessus du commun, obérés par des malheurs, des faillites et obligés à garder dans le monde un certain décor : Ces gens-là qui verront la bonne bourgeoisie ne diront pas qu'ils sont vos obligés ; mais ils exalteront votre bienfaisance ; ils en parleront la larme à l'œil et feront aller votre réputation partout. Pour leur donner des sujets à citer, vous aurez aussi deux ou trois pauvres manœuvres bien chargés d'enfants à qui vous donnerez le nécessaire que vous leur porterez de temps en temps vous-même, mise avec modestie et presque en grisette, mais ayant de belles dentelles, des odeurs et tout ce qui peut annoncer une grande dame qui se cache. Voilà les traits que citeront vos obligés, d'un ordre au-dessus du commun. Il ne sera pas mal que je vous déterre aussi quelque Croix-de-Saint-Louis, réellement brave homme et dans le plus grand besoin : j'aurai soin que ce soit un homme modeste, plein de mérite, que sa timidité, sa fierté, ou son manque d'intrigue auront seuls empêché de faire son chemin : vous ferez à cet homme une pension de mille écus et vous lui donnerez votre table. Vous l'y traiterez avec

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respect et vous tâcherez qu'il y tienne le haut bout en l'absence du marquis. Vous h) reconduirez toutes les fois qu'il sortira, en un mot, vous lui marquerez la plus haute considération : plus vous l'honorerez, plus vous vous honorerez vous-même. Quand on vous demandera qui il est ? Vous repondrez en citant ses belles actions et vous laisserez entrevoir que votre respect pour lui ne vous permet pas de lui offrir autre chose que votre table : mais c{ue c'est bien maigre vous ! ces propos lui reviendront et soyez sûre que cet homme, tel qu'il soit, portera votre réputation jusqu'à la cour et vous y fera voir en beau.

Il faudra éviter les faiblesses de tempérament, ou du moins tâcher qu'elles soient inconnues ; si pourtant il vous en arrivait, il y a une manière de les faire passer, je l'appelle â la Gaussi/i, parce que cette actrice savait faire excuser ses goûts les plus bas par la manière dont elle les satisfaisait. Mais le mieux est de ne pas avoir besoin de sa recelte; et que ni le coiffeur, ni le porteur d'eau n'aient rien de commun avec vous, hors de leur emploi. S'il se trouve des gens distingués par l'élévation de leur rang, par leur illustre naissance, qui viennent à vous plaire, cédez alors, et prenez toutes les grâces d'une aimable liberté. Faites-vous valoir cependant; plus la personne sera élevée, plus vous devez paraître ne céder qu'au sentiment ; fût-ce un vieillard, il se croira adoré; les hommes sont si présomptueux, c{u'en dépit de l'évidence ils s'imaginent être encore aimables, sous l'extérieur le plus révoltant. C'est à ce point, ma belle, où je vous attends pour établir solidement votre fortune, car je m'offre à vous diriger, et tous mes talents sont à votre service : je serai votre intendant et votre conseil, également désintéressé dans les deux emplois. Vous sentez parfaitement qu'il faut beaucoup ménagerie lïiarquis d'abord, et tant que nous aurons besoin de lui :

c'est l'homme qui vous donne un état, une maison, une existence; il vous mettra en vogue et vous fera remarquer. Mais un jour viendra que vous le quitterez. Alors, pour vous faire honneur, vous mettre au-dessus de Ninon elle-même, et sûrement au-dessus de toutes nos courtisanes actuelles, vous feindrez que c'est par générosité, pour ne pas achever de déranger ses affaires, car il faudra que nous les dérangions un peu, lorsque nous serons sûrs d'avoir pour le remplacer, et cela par un motif que vous devinerez, j'en suis sûr, à la grandeur et à la beauté d'âme que je vous sais. Le marquis ruiné à demi ; vous entre les mains d'un homme distingué, puissant, vous ferez un coup d'éclat; sans revoir le marquis, vous vendrez vos diamants, et paierez ses dettes. Ce coup, adroitement ménagé, tout sera dit, et je vous vois au-dessus de la fortune.

C'est ainsi, belle Ursule, que vous irez à la gloire. Placée par le sort dans une condition obscure, vous étiez condamnée à y rester, si je n'avais pas découvert la passion du marquis, et si je ne l'avais pas déterminé à vous enlever pour vous aguerrir. Il fallait ce coup décisif pour vous tirer de chez les Canones et les Parangones; il fallait encore plus, et c'est à quoi j'ai travaillé en faisant échouer tous vos mariages (car ce sont ici des aveux que je vous dois : vous êtes trop belle pour qu'on vous eût plantée là, sans mes intrigues; il n'est pas jusqu'à votre Lagouache que j'ai dirigé; cela vous prouve la vérité de ce que Laure vous a écrit de moi) ; vous sortez de votre obscurité par le moyen le plus efficace; si ce moyen a quelques côtés défavorables, vous allez y suppléer par des correctifs ; de sorte que l'ensemble de votre conduite sera quelque jour cité avec admiration. Attachez-vous surtout à élever votre frère : qu'il porte aussi haut qu'elle pourra monter la gloire de votre nom. Pour cela, il faut marcher sur le ventre à toutes les filles

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de votre classe ; et vous le pouvez si vous êtes docile. Ne (loniandez jamais que pour lui; on vous accordera toujours votre denuuide, sans que vous y perdiez rien.

Je vais à présent poser les principes de morale que je vous avais annoncés en commençant, et dont l'abondance de choses pressées à vous dire m'a écarté.

Ce qui regarde l'Etre suprême ne doit pas vous arrê^ ter. Tout est égal à ses yeux ; non qu'il soit indolent, comme le Dieu d'Epicurc:, mais parce que les lois qui règlent nos actions, surtout celles que vous ferez, sont toutes humaines ; elles sont des conventions humaines, faites pour certaines raisons, valables pour certains es^ prits baroques, et dignes du mépris des gens sensés. Ainsi votre situation de fille entretenue est condamnée par certaines lois de décence, tandis qu'au fond c'est un véritable mariage à volonté; vous êtes la seconde femme du marquis; vous recevez de lui, parce qu'il le doit, vous ayant rendue mère, et que dans le vrai l'homme doit nourrir la femme, la protéger, etc. Ce qui regarde vos parents est autre chose. Vous leur devez du contentement, de la satisfaction; c'est une dette. Vous leur en donnerez facilement : il faut qu'ils ne voient que vos richesses et les services rendus, tant à Edmond qu'au reste de votre famille. J'y veillerai.

Loin que les plaisirs dans lesquels vous allez vivre soient opposés à quelques lois générales de la nature, c'est tout le contraire : plus un être est heureux, plus il remplit le but de sa formation ; car Dieu l'a fait principalement pour le bonheur; le bien-être épanouit l'âme, la pénètre et la rend plus reconnaissante envers l'Etre suprême. Le mal-être, la peine, la portent au contraire au murmure, à la haine de son principe. Jouissez donc.

La débauche est un crime contre la nature, et, quoi-

que les femelles des animaux paraissent donner dans une sorte de débauche lorsqu'elles sont en chaleur, cela ne convient point à la créature humaine, qui est douée de raison. C'est pour avoir suivi la conduite des bêtes, que les nègres, qui en approchent beaucoup, et quelques autres nations sauvages des pays chauds, ont donné lieu à la plus cruelle des maladies, à la plus incommode au moins, à la plus honteuse. Ces hommes-brutes, en se livrant sans réserve à leurs appétits, ont corrompu en eux les sources de la vie. Les hommes des pays tempérés n'auraient jamais contracté cette infirmité d'euxmêmes, parce que jamais ils ne se fussent livrés à l'excès qui est capable de la produire. Mais, ce qui est bien singulier pour cette maladie et pour toutes les autres qui sont contagieuses, comme la petite sœur de celle dont je parle, la peste, la rage, les fièvres, la g..., c'est qu'elles n'existent pas en nous; ce sont des êtres moraux pour ainsi dire, qui, une fois engendrés, s'étendent, se propagent, se conservent, comme des germes d'animaux, des années entières sans altération ! Gela est presque inconcevable, à moins de considérer ces miasme^, ces germes comme des animalcules imperceptibles dont les semences ont la faculté de se conserver longtemps, et qui ne se développent que dans le corps humain ou du moins dans les corps animés. Le venin des reptiles doit être regardé comme un peu différent, car il ne se conserve pas, etc. Mais je reviens à ce que je disais : il faut éviter l'excès des plaisirs, surtout de ceux de l'amour, et, fut-on du tempérament de Cléopâtre, le contraindre et le borner. Les autres plaisirs ne sont pas moins dangereux : le vin, les liqueurs, la bonne chère, tout cela détruit les charmes; et la belle de B... en fit une triste expérience ! Elle était née la plus délicate des nymphes; elle mourut la plus grosse des tripières. Le jeu ne doit rien prendre sur votre sommeil; jouez, pour

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