LA PERVERSION RAISONNÉE
VOUS amuser, un petit jeu; il vaut mieux que le plaisir soit moins vif; car, s'il l'est trop, il vous absorbera, il vous abrutira comme Tivresse; il vous maîtrisera et vous rendra une femme aussi rel)utante qu'une plaideuse. Quant aux arts, effleurez-les; la peinture, où vous excellez, peut être conservée; occupez-vous à faire de petits présents pour les hommes que vous voudrez subjuguer. Si c'est leur portrait, flattez-le; trouvez des grâces aux magots mêmes; si c'est le vôtre, un beau nu; vous serez encore longtemps assez belle pour cela, surtout en ne vous peignant qu'à la Staal^ ainsi que le demande la miniature, c'est-à-dire en buste. C'était une galante femme que celle-là, et qu'il est bon que vous imitiez. La musique et le chant doivent aussi vous prendre quelques moments ; il vous faut une harpe et même un clavecin; apprenez à l'écart, et ne vous montrez au jour qu'aussi parfaite que vous voulez le paraître. Soyez douce, affable à vos domestiques, sans familiarité; cela est plus important aujourd'hui que si vous étiez marquise, parce que vous serez plus exposée à leur critique; ne leur parlez que pour vous louer d'eux; et, s'ils manquent, qu'un autre les reprenne: le marquis, par exemple; que tout le bien qu'ils recevront passe par vos mains. Ce sont des hommes, ce sont des femmes, cela parle, et cela est écouté même des honnêtes gens. Devant eux, ayez de la religion; Gabrielle d'Estréesse faisait respecter par là. Vous devez absolument éviter les expressions libres, les jurements, etc.; davantage encore les attitudes, les libertés, même avec le marquis; plus vous serez décente, plus vous donnerez de ressort au désir. A votre place, en étant maîtresse d'un homme, je me conduirais de façon qu'en me voyant, en se rappelant ma conduite, il doutât si je ne suis pas l'épouse la plus décente, la plus chaste, la plus réservée.
Mais en même temps, que tout ce qu'il y a de plus
coquet, de plus provoquant fasse ressortir vos appas : la propreté, la coiffure, la chaussure, que rien de tout cela ne soit néglige. Evitez, dans votre parure, que rien n'approche de notre sexe ; cela tribadise une femme et la rend hommasse ou mesquine. C'est une détestable mode qui prend depuis quelque temps; les femmes baissent leur chaussure, les hommes haussent la leur; ils vont se ressembler. Roidissez-vous contre cet abus, et conservez leur sexe à vos cheveux, àvos robes, à vos chaussures. Prenez garde à vos ouvrières; celles pour femmes sont pour laplupart des machines et ont moins de goût que les ouvrierspour hommes ou que les hommes qui travaillent pour des femmes : cela est tout simple; c'est que les femmes ne sentent rien pour leur sexe. Un homme, au contraire, s'il n'est bûche, sent tout ce qui doit rendre une femme provoquante, et il tâche de le donner. N'ayez rien sur vous qui n'ait l'empreinte de votre génie; faites défaire tant qu'il faudra, et donnez à cette importante affaire tout le temps que vous pourrez. La raison de ce conseil est prise dans les mœurs et le goût de notre siècle; la façon de penser y est telle que souvent la mise l'emporte sur la beauté. Les goûts, même en amour, y sont tellement factices, qu'au bout d'un temps ce qui avait d'abord déplu dans les modes, inspire au même homme les plus violents désirs. Ceci doit vous servirde règle dans votre façon de vous mettre. Il faut suivre les modes, quelques extravagantes qu'elles paraissent, parce qu'elles donnent un certain prix à la laideur même, et qu'elles rendent la beauté extasiante. Mais, en même temps, perfectionnez-les ; ayez toujours l'attention de ramener leurs formes au vrai beau, ce qui est très facile ; la mode la plus bizarre ayant sûrement été à quelque belle. Ne l'adoptez pas en automate, et quoique tout aille aux jolies femmes, ayez soin de vous adapter la mode nouvelle de la manière qui vous aille le mieux.
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C'est par ce moyen que vous serez toujours neuve, toujours piquante, toujours originale, c'est-à-dire jamais imitatrice scrvile. Ne sacrifiez qu'aux grâces, même en vous conformant à la mode ; perfectionnez riiabillement français; rendez-lui sa noblesse et sa légèreté; sentez le but de tous ses accompagnements, et ramenez-les à leur institution, que d'ignorantes couturières ont fait oublier. Que deviendrait l'univers, si l'on en bannissait les grâces! Elles seules méritent des autels, parce qu'elles seules font le charme de la vie ; ne les offensez jamais, c'est un crime irrémissible ; et le désagrément qu'il jette sur la coupable est une tache que rien ne saurait effacer.
Je ne me lasse pas de vous écrire, belle Ninon ^ ou plutôt belle Aspasic. Mais vous pourriez trouver que je pérore un peu trop longtemps. Je finis, par la plus importante de mes maximes : Peu de rouge, ou point s'il est possible; ne pas se mettre, par des veilles ou par des nuits trop occupées, dans le cas d'en avoir besoin; de fréquentes ablutions dans la zone torride; c'est un pays chaud, qui doit être tenu comme les appartements d'Amsterdam qu'on lave deux ou trois fois par jour. Adieu, charmante sœur de mon meilleur ami.
[La Paysanne pervertie^ Lettre xcviii).
J'étais alors dans mon plus grand enthousiasme pour le spectacle : les acteurs et les actrices étaient, à mes yeux, des dieux et des déesses. N'ayant plus rien qui me retînt, je voulais jouer, devenir acteur; débuter sur un des grands théâtres : en conséquence, tous mes moments de loisir étaient donnés à l'étude de certains rôles, les Valets^ dans le comique ; et dans la tragédie, les Rois, ou les premiers rôles. Mais tout à coup il me vint en idée que l'opéra-comique me conviendrait mieux ; je trouvais ce genre facile, et le vaudeville m'enchantait. J'étudiai les rôles de Bourette^ celui de Nicaise, dans Nicaise; d'Alain, dans La Chercheuse d'esprit ; etc. Lorsque je les sus, sans communiquer mon projet à personne, j'allai un matin trouver Jean Monnet, directeur de I'Opéra-Gomique. Il m'examina comme un nègre qu'on achète... Il me fit faire un rôle de Valet, que je lui dis savoir; c'était celui du Joueur : Il fut assez content. Ensuite le rôle d'Orosmane, dans Zaïre. Je m'en acquittai beaucoup mieux ! (c'est lui qui parle). Enfin, il me fit chanter : une voix souple, des bas admirables, et la plus grande étendue par le haut... il me dit alors : « Avez-vous déjà joué ? » Non. « Eh bien, ce ne sera pas moi qui vous mettrai au théâtre : Jetez-
i'oiis dans quelque troupe de province; vous reviendrez me trouver ici, dans un an... » Je ne suivis pas son conseil, et même je n'insistai pas, pour être admis au début. Je me retirai sur-le-champ, et jamais je n'ai revu Jean Monnet. Je me trouve aujourd'hui très heureux du peu d'attention que i'impéritie des directeurs donne aux sujets de verve qui doivent un jour former des Lekain, des Dumesnil, des Saint-Iïuberty, etc., car il est certain que j'aurais fait un acteur, avec la sensibilité, la fougue de mon caractère, la douceur et la beauté de mon organe; et il n'est pas moins sûr, qu'avec mes sentiments actuels, je serais très fâché d'être le camarade de l'histrion Collot, de la libertine Contât, etc.. J'étais dans cet enthousiasme pour le théâtre, quand je fis, par le moyen de Boudard, une partie avec trois actrices de Jean Monnet.
La première était M"« Mentelle ; Boudard était son cavalier : les deux autres, dont la troisième n'était venue que par hasard, étaient M"^^ Batiste, qui faisait les secondes amoureuses, et Prudhome, première danseuse : celle-ci n'avait guère que 15 à 16 ans, mais quelle rusée commère !... J'avais eu des désirs si vifs pour M"« Batiste, en la voyant jouer, que je tressaillis de joie lorsque je la reconnus. Mais j'avais encore trouvé plus jolie M"« Prudhome, et je sentis à sa vue, un épanouissement délicieux ! Nous montâmes en voiture. M"« Prudhome fut sur mes genoux, et M"« Batiste à côté de moi : W^^ Mentelle et Boudard occupaient le fond. Je fus ivre de joie lorsqu'en descendant de voiture, je vis mes deux belles me prendre chacune un bras, et mettre une familiarité charmante entre deux de mes divinités et moi. [J'idolâtrais bien davantage M"« Hus des Français, et plus encore M"^ Guéant : mais
Non licet omnibus adiré Corinthum].
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Nous étions au Bois-de-Boulogne, Boudard marchait gravement avec M'^'^ Mentelle, son amante ; ils allèrent commander le dîner, pour trois heures. Nous courions devant, mes deux nymphes et moi. Nous folâtrions comme des enfants, tandis que mon camarade, en perruque ce jour-là, et M"® Mentelle, en grand bonnet, avaient l'air de notre père et de notre mère. Aussi dans un moment où ils nous appelaient, pour prévenir mes compagnes, qu'une compagnie de libertins, à deux pas de nous les prenait pour des Filles, M^^^ Batiste afïecta l'air composé : « Nous ne courrons plus, maman.
— Non ! ma petite maman ! ajouta la jolie M^^® Prudhome, en lui baisant la main. M"° Mentelle lui donna un petit coup sur la joue. Boudard dit sévèrement : — Et vous ferez bien... — J'entendis les libertins qui disaient entr'eux : — La jolie famille ! — Oui ! la maman est encore charmante ! — Gela donne envie de se marier ! Etre encore jeune, et avoir de grands et aimables enfants comme ça !... — Moi, si j'avais d'aussi jolies sœurs que ce grand dadin, ma foi... — Il fallait voir l'air de M''® Batiste, quand j'eus répété ce dialogue !... Elle me fit une niche. Le dadin se retourna : — Ma Mère ? ma sœur Jaquette qui me donne un (^up ; faut-il que je lui rende? — Oui, oui, mon fils.
— Lui rends pas, mon petit frère, et je t'aimerai bien !... me dit ma sœur cadette... Mais le coup sur la main était parti, et Jaquette alla bouder un peu à l'écart... Junie courut après elle, pour nous réconcilier.
— Non, non, Junie ; il est trop méchant !... — Je me précipitai alors à elle, et je l'embrassai. Elle me le rendit... — C'est charmant! disaient les libertins. Je me marie demain, ou ce soir... »
Cependant nous courions mes deux compagnes et moi, faisant et débitant des folies, lorsque nous fûmes hors de vue. Parmi celles qu'elles me dirent, il en est
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une qui excita mon attonlion. M''® Batiste venait de chanter un couplet de la chanson si connue :
Ecoutez l'aventure, D'un pauvre Villageois : Moi, qui de ma nature Suis honnête et courtois, L'autre jour je prorais A la belle Claudaine De la servir gratis Le long de la semaine.
Le lundi pour lui plaire, Je pris la bêche en main, La matinée entière, Je bêchis son jardin...
Je dis que j'aurais bien du plaisir à les bécJier toutes deux. M^i^ Batiste me demanda, Coiïibien j'étais en état de les servir de fois dans l'après-dince ? je leur montrai à chacune, une de mes mains ouvertes. Elles éclatèrent de rire... M^^^ Batiste :
Cadédis ! Je passe un dix !
Ah ! Ah ! Ah ! répond Cathôt, Si j'avais tout ce qu'il s en faut...
« A la preuve? m'écriai-je. — 11 a raison ! dit la jeune ]\lllc Prudhome ; la preuve fait taire les incrédules. — Nous étions dans les bois : nous nous avançâmes dans un endroit écarté, sur une mousse propre et légère. — Tirez à la courtc-paille, mesdemoiselles, et prenons un acompte, avant le dîner?... — Elles se mirent à rire comme des folles, en rougissant un peu. Ce qui marquait un reste de pudeur, quoiqu'elles fussent actrices... et de l'Opéra-Comique !... Cependant M^l® Batiste... [On est surpris peut-être que je ne dise pas la Batiste^ la Prudhome ? comme mes confrères, les Auteurs. C'est que je ne suis pas grand seigneur, et qu'elles sont bien
Mademoiselle pour moi ; que je donne toujours le Madame^ ou le Mademoiselle^ aux femmes et aux filles que j'ai possédées ; c'est une considération que je dois à elles et à moi-même]... Cependant M}^^ Batiste cherchait deux brins d'herbe : elle les rompit inégalement, et me les donna. Je les disposai; puis je les leur présentai à tirer... Ce fut IND^^ Prudhomc qui eut première la chance... Elle fit quelques petites mines très agréables, qui m'obligèrent à la renverser sur la mousse (1). M^^® Batiste, suivant la convention, devait faire le guet. Elle se leva, et ses regards se promenèrent partout, tandis queje donnais à sa compagne la première preuve. La jeune danseuse en fut très contente !... Je n'étais que son dixième... Elle fut pour moi une jouissance délicieuse !... Nous nous levâmes, et nous rejoignîmes celle qui gardait les mantelets. — A votre tour, ma belle ? lui dis-je. — Oh î fi-donc ! ça sentirait le libertinage ! C'est pis que des Filles du Grand-Opéra ?... Je l'emmenai sur le champ de bataille ; elle eut l'adresse de faire
(1) Je me suis déjà élevé contre les Puristes, ces tyrans du genre humain, ces infâmes Robespierres, qui veulent que tout soit aussi triste et glacé, que leur âme froide. C'est Robespierre, qui faisait défendre par Ghaumette, qu'il y eût des prostituées, sans prendre les moyens qui contrebalançaient cette défense. Car la prostitution est naturelle ; les chiennes, les vaches, les brebis, les biches, les louves, les poules, etc. , se prostituent. L'espèce humaine le fait d'une manière plus odieuse, plus abusive, et réellement coupable. Mais la défense ne suffit pas, pour contrarier le penchant naturel à la jouissance, dans un pays où les jeunes gens n'ont des femmes légales que fort tard ; où les hommes n'ont qu'une femme ; où cette femme est en couches, malade, etc. Voyez le Pornograplie. Les puristes sont en morale de sots enfants. Mais il est une autre chose à laquelle ils ne songent pas : c'est que le bonheur est tout pour l'espèce humaine, et que si, par impossible, la vertu était opposée au bonheur, il faudrait proscrire la vertu. Mais la vertu n'est jamais contraire au bonheuv ; il n'y a que \^ fausse vertu de^ puristes.
assez de clifficullés pour ranimer toute ma fougue ; et j'obtins un triomphe, que je trouvai très facile !... C'est que M^*^ Batiste avait près de vingt ans, et qu'il y en avait six au moins qu'elle jouait l'opéra-comique. Celte seconde preuve donnée, nous allâmes rejoindre Boudard et son amie, qui nous cherchaient, et qui nous avaient déjà plusieurs fois appelés. — Vous êtes folles en vérité ! dit M'''' jMcntellc à ses compagnes ; cela n'est pas prudent. — Oh ! nous faisions le guet tour à tour ! — Quoi ! toutes deux ? — Pardi ! une aurait fait là belle figure ! C'aurait été comme lorsque je débutai au Grand- Opéra, dans un rôle de confidente : pendant que ma maîtresse faisait les beaux bras, et perlait des cadences, je ne savais que devenir : je pissai... je pissai sur mes jarretières !... — Pour l'aimable Prudhomc, elle rougissait, et n'ouvrait pas la bouche, quoiqu'elle fût danseuse ; et, contre l'ordinaire, il me sembla que ces sortes de femmes doivent être effrontées ; c'est leur manière d'exister; autrement elles sortent du naturel, et ne plaisent pas... Gela doit être ainsi, ou... j'étais déjà bien corrompu !... Nous nous mîmes à courir, mes deux nymphes et moi : je me fis poursuivre au loin, et trouvant encore un site agréable, je dis âmes belles, en leur montrant la mousse : — Quel lit ! quel site charmant ! il invite à manier Le pinceau ! — L'idée est excellente! s'écria M^^® Batiste... Passes-tu?... ou je passerai ?... — AF^ Prudhome ne jugea pas à propos de perdre son tour... M'^^ Batiste eût le sien un quart d'heure après... Puis, sans leur permettre de s'écarter, je leur donnai une cinquième et sixième preuves... Nous rejoignîmes alors les deux amants. — Il est impayable ! disait ]\P^® Batiste... Il y viendra, Prudhome, il y viendra. — Monsieur Nicolas ? me dit M'^^ Mentelle, en souriant à demi, défiez-vous de ces deux folles-là, je vous en avertis î si vous voulez vous en revenir autre-
ment que sur un brancard ! — Je les défie I répondis-J9 orgueilleusement... Nous allâmes chercher notre dîner. Mes prouesses furent vantées à table ; on ne' parla d'autre chose. Le dîner était excellent ; j'avais appétit ; on affecta de me donner double dose du potage au riz et des coulis : je m'en accommodai. Nous tînmes table environ trois heures. Je me levai enfin, au moment où M^i*^ Batiste commençait une cantilène alors manuscrite, et depuis fort connue, qu'elle attribuait à M"® Arnout, tout nouvellement kVOpéra... Je pressai ]\Iiie Prudhome du genou. Elle ne se leva pas assez vite ; Mii^ Batiste s'était aperçue de mon mouvement : elle prévint sa rivale, qui s'écria : — Fi ! la tricheuse ! — Batiste ne recula pas, pour un reproche, et elle eut la preuve. Prudhome fâchée du passe-droit, vint en ce moment se plaindre de son amie. — Je me suis réservé ! lui dis-je tout bas, préludez seulement un peu. — Elle le fit... ah ! en Fille du Grand-Opéra !... Et je la forçai de convenir, qu'elle n'avait rien perdu pour attendre... Nous rentrâmes tous trois. On servait le dessert. Nous bûmes des liqueurs; moi, très peu. M^^« Batiste reprit sa chanson. La jolie Prudhome, pour ne pas être prévenue, me donna elle-même le signal. Je disparus avec elle... Et elle ne rentra qu'après avoir reçu sa dernière preuve. Tout cela se faisait en silence ; on feignait de ne s'apercevoir de rien à table. M"*^ Batiste, qui s'était encore interrompue pendant notre absence, recommença:
Quant on va boire à l'Ecu, etc..
• Lorsqu'elle eut achevé, pendant les applaudissements pour l'actrice et pour la chanteuse, Mne Batiste s'échappa. Elle n'eût pas le temps d'arriver. Je l'attrappai dans une première salle, où je la renversai. Là, malgré sa résistance, parce que les fenêtres étaient
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ouvertes, je lui tlounai le complément de ce qu'elle avait refusé de croire.
Ce fut alors qu'en vraie Bacchante, elle revint célébrer mes talents par un Evolié!... Elle exigea qu'on me couronnât de myrthe (heureusement il s'en trouva quelques-uns en pots chez un jardinier voisin) ; J\D^^ Prudhome un genou fléchi, présenta la couronne à M^*"^ Mentelle, qui me la mit sur la tête au nom de Vénus... Nous sortîmes ainsi de chez le traiteur; et j'allai couronné, soutenu, comme un autre Anacréon, par les Nymphes, jusqu'à notre voiture... Plus de 500 personnes furent témoins de cette dernière partie de la scène : mais on en ignorait le motif : on crut que c'était une simple imitation des fêtes des anciens ; et peut-être n'était-ce que cela...
Dans la voiture, M"^ Batiste me dit : « Tu vois que ton ami est le greluchon de Mentelle ; il faut que tu sois le mien : je t'offre mon amitié, ma bourse et ma personne ! » Je la remerciai amphibologiquement... Il faut l'avouer ici, à ma honte, ce qui me sauva de ce rôle honteux, c'est la préférence que je donnais à M^'^ Prudhome : si l'offre avait été faite par elle, adieu le reste de ma délicatesse !... j'acceptais, et je me voyais enrôlé dans la tourbe immonde de ces hommes vils, payés par des femmes !... Batiste me devina sans doute. Quelques jours s'étant écoulés sans me voir, elle dit à Mentelle, que j'étais un sot qui voulait choisir la plus jeune, comme les grands seigneurs, au lieu de prendre la plus solide, comme les greluchons.
Telle fut cette partie, dont j'ai déjà parlé. Elle acheva de me plonger dans le libertinage ; elle affaiblit dans mon cœur l'honnête regret de la vertueuse Colette, pour n'y laisser subsister que celui de la jolie femme. Cette partie me fit négliger de voir l'estimable Jeannette Ponsardin, dont les entretiens semblaient toujours rap-
peler l'innocence dans mon cœur ; je ne vis plus ni ma sœur Geneviève, ni Margot, ni leurs compagnes, parmi lesquelles j'aurais pu trouver encore des sujets méritants, n'eût-ce été que Tune ou l'autre des deux sœurs Destroches ; ces jeunes filles ne me paraissaient que des mortelles, et je voyais des déesses ! Cette ivresse dura longtemps ! trop longtemps ! Mais je n'ai rapporté cette scandaleuse aventure, que pour en rougira soixante ans.
{^Monsieur Nicolas, \^ époque.)