‹ Rétif de la BretonneChapitre 7 sur 28 · MADAME LALLEMAND · texte numérisé non relu

MADAME LALLEMAND

On sait que tous les pensionnaires de Bonne Sellier étaient ses maris. Il semblait que celle convention entrât dans les charges de la pension, et qu'elle se fût obligée à satisfaire tous nos besoins. Et des benêts de voyageurs, qui n'ont vu qu'une maison dans chaque horde sauvage, viennent nous donner ce qu'ils ont aperçu, pour les mœurs générales ! C'est comme si j'allais dire aux étrangers, et même aux nationaux : A Paris, il est de règle que les hommes qui se meltent en pension dans une maison , fussent-ils trente, aient tous droit aux faveurs de leur hôtesse... Je serais cependant encore mieux fondé que certains voyageurs ; car j'ai vu sur ce ton , non seulement Bonne Sellier , mais ]\/[me Lallemand ; une dame Debus, autre hôtesse d'imprimeurs, et dans cette dernière maison, la mère et deux grandes filles assez jolies, étaient le plastron de tout le pensionnat... J'ai vu depuis (en 17G8), la même chose dans la Cour-d'Albret, au haut de la rue des Carmes, chez une hôtesse d'étudiants en droit et en médecine. Elles étaient quatre femmes ; l'aïeule, la mère et deux filles. La grand'mère était encore ragoûtante, parce qu'elle était d'un beau sang ; la mère, veuve depuis longtemps, était une belle femme ; la fille aînée était une jeune personne charmante, d'envij'on 19 ans, et Madelon, la cadette, un tendron de 14 à 15. La

grand'mère avait les nouveaux débarqués , environ les quinze premiers jours ; telle était la règle entre ces quatre femmes ; c'était donc la grand'mère qui, ces quinze premiers jours, venait faire votre lit, pendant que vous y étiez, et vous agaçait si bien que ses beaux restes vous tentaient. On avait grand appétit ! Une gorge blanche... une jambe bien faite, montrée jusqu'au genou, en se baissant, une croupe charnue, voluptueuse, lubriquement agitée... Ensuite, quand les hôtesses voyaient que vous deveniez un peu au fait de la maison, la mère venait faire votre chambre. Vous l'aviez quelque temps, et c'était la manière d'agir avec elle, qui décidait si vous auriez les filles : un Trupelu n'avait que l'aïeule qui en préservait la mère ; celle-ci préservait la fille aînée de l'homme douteux. Mais après que le jeune homme comme il faut avait eu quelque temps la mère, avec de bons procédés, la fille aînée, en déshabillé provoquant, dessinant le nu, venait faire le lit du prédestiné. Elle faisait filer un peu l'amour ; enfin, si elle était contente de ses sentiments et de ses procédés, elle le rendait heureux... Il fallait être le chef-d'œuvre du mérite et de l'honnêteté, pour parvenir au tendron de 15 ans ; on arrangeait la jeune personne en habit de combat, l'heureux donnait une jolie collation, en fin de laquelle on lui disait : « Vous êles l'ami de la maison, vous avez mérité de posséder la Houri^ et nous vous la laissons pour une heure... » Et les mères se retiraient. Toutes les jouissances avaient lieu de jour, jamais de nuit : vous n'obteniez rien qu'à l'heure où l'on venait faire votre lit. Sans intérêt ! On ne vous demandait rien, et l'on recevait gaiement la plus petite bagatelle. Le soir, pour donner au pensionnat un agrément auquel les jeunes provinciaux sont très sensibles, on rassemblait dans une salle basse, de jeunes relieuse», des brocheuses, qui ne sont pas des Lucrèces^ et l'on dansait

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depuis 9 heures jusqu'à 11 ; les samedis et les dimanches jusqu'à miiuiit. Le violon ne coûtait rien ; toujours quelque pensionnaire savait jouer de cet instrument, qui souvent était accompagné de plusieurs autres, les pensionnaires pouvant amener leurs amis à ce bal journalier. J'ai demeuré dix moisdans cette maison en 1768... Mais revenons à M""' Lallemand , qui fut l'héroïne principale de ma troisième aventure. Par elle, on entreverra la raison de l'attention qu'elle donnait à Jeannette et le danger que cette jeune personne a couru dans la rue Sa'uit-Jidleii-lc-Pauvre.

Mi"<^ Lallemand était retournée demeurer dans la rue Jacinthe, au coin de celle Galande. Le bas de la même maison était occupé par un cafetier, dont l'épouse, belle - brune, avait le goût antiphysique, que je ne connaissais pas encore dans les femmes. Je ne vo^^ais plus cette ancienne hôtesse, depuis que j'avais quitté sa maison. C'était cependant une jolie femme, que je pouvais avoir sans dépense. Un jour elle me rencontra et me fit d'obligeants reproches de mon indifférence. Je n'allais jamais au cabaret, mais ce soir-là j'y entrai avec Boudard, que je venais de rencontrer, plutôt pour nous cacher, en causant, à cause de son état scabreux, que pour boire. Ce cabaret était à l'autre angle, vis-à-vis le café. Nous étions depuis quelques minutes dans un cabinet de boiserie, lorsque nous entendîmes entrer deux personnes dans le cabinet voisin. Nous nous tûmes. « C'est M"^« Lallemand, me dit tout bas l'ami Boudard, avec Leblanc, un de ses anciens pensionnaires. » La conversation commença par des reproches. On se réconcilia. Enfin la table ou les chaises craquèrent. «C'est ainsi qu'elle termine toujours ses querelles, me dit Boudard, allons-nous en... » Ce que je venais de voir m'excita au libertinage. Ainsi, comme c'était i lundi, le soir même j'allai voir cette espèce de catin,

dans le dessein de lui proposer à goûter, et de profiter en même temps, de son extrême facilité. J'arrivai trop tard : il était six heures et demie. Nous causâmes, je me mis à ses genoux, dès qu'elle eut renvoyé sa petite servante. Je fus très hardi ! je lui dis que je l'aimais. Elle me répondit ce mot, que j'ai si souvent cité depuis à mes amis : « //e, mon Dieu que ne me le disiez-vous plus tôt\... » Elle ajouta, comme par réflexion: « Du temps de votre sœur Ponsarclin, je vous avais d'abord cru dévot, mais vous m'avez prouvé c{ue vous étiez bon garçon... » Nous nous donnâmes rendez-vous au lendemain 5 heures, et je la quittai, avant l'arrivée de ses pensionnaires, muni de quelques faveurs d'échantillon très savoureuses.

Le mardi, je devançai l'heure de beaucoup ! Au lieu de 5 heures, j'arrivai à trois : la porte de la cuisine était ouverte, je n'y vis personne ; la petite servante, sachant sa maîtresse sérieusement occupée, était allée jaser quelque part. La clef n'était pas à la porte de l'appartement sur le devant, mais l'aj^ant poussée du doigt, parce que j'y vis un petit jour, elle céda. J'entrai doucement, c'est un talent que je possédai toujours au suprême degré, que la légèreté des mouvements... J'entrevis quelqu'un, par le mouvement des ombres, dans la chambre du fond, quoique le rideau fût craintivement fermé. Je comptais bien que c'était un galant, et je fus surpris que M""^ Lallemand ayant un rendez-vous aussi essentiel que le nôtre , elle ne pût s'en contenter ; mais je ne fus pas fâché d'avoir une anecdote dont je pourrais faire le récit à Boudard, sans manquer à la confiance donnée... je m'approchai de la porte, et j'entendis le bruit des baisers. Un des personnages, qui s'agitait beaucoup, fit un mouvement des pieds qui dérangea le rideau. Je vis alors... deux femmes!... M'"« Lallemand, et... sa voisine M"^^ Beûgnet (dont le

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mari a été proie, graveur en bois, etc. Je ne l'avais qiicncontrevoitée, en passant devant sa boutique). C'était cette jolie cafetisle, qu'on a vue depuis au coin de la rue du Fouarre... Sa gorge blanche et ferme, entièrement découverte, était dévorée de baisers par mon ancienne hôtesse, tandis que deux mains libertines,

nuitucllement occupées Jamais surprise n'égala celle

que ]"^éprouvai ! Je crus bonnement que la jolie Maximine Mari était une femme à tempérament, qui a3^ant un mari jaloux, n'osait pas s'exposer avec un homme. Dans cette idée, je tournai le bouton de la porte vitrée, et je me présentai !... J-.es deux femmes poussèrent un cri aigu !... Je les rassurai : j'offris ardemment mes services à la belle limonadière, employant les expressions qui cadraient avec mon opinion erronée. Ses réponses me parurent inintelligibles. M™® Lallemand me les expliqua. « Ah morl)leu ! m'écriai-je, vous fraudez la nature... De par Vénus, vous serez liommée ! » Et je mis les conditions à ma discrétion future... je n'entendis rien; il fallut céder. La cafetiste passa la première parce qu'elle ne voulait pas que j'eusse M™^ Lallemand. Mais ces deux femmes se caressèrent pendant la jouissance, et elles convinrent que c'était un nouveau ragoût, qu'elles ne connaissaient pas...

Lecteur! je te peins ce que j'ai vu, ce que j'ai fait. Pétrone nouveau, je ne te déguise rien. Connais ton siècle, ou plutôt connais tous les temps ! Les passions et leurs écarts furent toujours les mêmes, elles eurent toujours les mêmes effets. Dès que l'homme est policé, il a des goûts factices : aussitôt qu'il est dans l'abondance, ses goûts s'exaltent, et il devient ce que nous exprimons par le mot Libertin. Il faut que je sois sincère : je dis tout. Peut-être retranchera-t-on quelque chose à ce manuscrit ; mais moi, je dois tout dire. Comment remplirais-je mon but, si, par égard pour les

puristes et pour ne pas effrayer les sots, je retranchais de mes turpitudes et montrais un homme factice, au lieu de l'homme véritable ? de quelle utilité serais-je ?... par de belles choses, j'amuserais les femmelets et nos petits catons, vertueux faute de sentir, ou de forces physiques, et je n'instruirais personne... Dans ce siècle robespierriste et puritain, il faut insister jusqu'à satiété sur des choses aussi simples.

Je payai la collation. M"™^ Lallemand descendit, n'ayant pas trouvé sa petite servante ; et pendant son absence, la cafetiste, sur quelques offres que je lui fis, me dit franchement qu'elle aurait plus d'hommes qu'il n'en faudrait pour la satisfaire, mais que son goût la portait vers les jolies femmes que voyaient plusieurs hommes, parce qu'elles n'avaient que des sensations, et point d'amour : elle ajouta, qu'elle avait été amoureuse, à la rage d'une jolie entretenue qui demeurait à côté [Spirette], parce qu'elle savait que cette fille, très jolie, trompait son payeur. Je lui dis que je ne la comprenais pas ? Alors cette Lesbienne me détailla tous les écarts de son goût factice et coupable. Ses expressions furent si vives, si révoltantes, que, de ce moment, elle éteignit en moi tout désir de ses charmes; le reste de la séance, je ne caressai plus que M™^ Lallemand. Mais alors la cafetiste me l'enlevait avec fureur, de sorte que nous en vînmes à nous battre presque tout de bon.

Je ne me roulai plus que de chute en chute, de turpitude en turpitude, jusqu'au fond de l'abîme de la débauche. J'avais perdu mon âme, le soutien de ma vertu chancelante, celle qui me faisait respecter quelquefois moi-même ; et je ne m'étais pas encore entièrement abandonné dans les bras de l'amitié vertueuse. Il ne manquait plus à mon avilissement que deux degrés : celui d'être contagié par une suite de mon libertinage; et celui d'être soldé par une prostituée. Le premier, je

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