‹ Rétif de la BretonneChapitre 8 sur 28 · MADAME LALLEMAND · texte numérisé non relu

MADAME LALLEMAND

rajoutai aux autres... mais le second, jamais ! jamais !... il me fit toujours horreur!... Mais avant de tomber dans mon avilissement profond, j'eus encore un beau moment !...

(Monsieur Nicolas, V® Epoque).

MADEMOISELLE GUEANT

C'était le 15 juin 1756 que j'avais eu occasion de voir M"® Guéant, cette belle actrice des Français^ dans les Dehors trompeurs et dans la Pupille. Ce dernier rôle m'en rendit éperdûment amoureux : je l'attendais, quand elle sortait du théâtre, pour admirer encore sa taille, sa figure ravissante, son beau pied, et la voir monter en voiture, ou dans une chaise à porteurs : je la suivais pour l'en voir descendre. Un soir (c'était au mois de juillet 1757), elle alla fort loin, et descendit à V Hôtel de Hollande, où l'on donnait une fête. Tandis que je dévorais des yeux la belle Guéant, qui sortait de sa chaise dans la cour, j'entendis derrière moi une voix qui ne m'étais pas inconnue, dire : « Junie ! Junie ! le voilà ! » Junie était M"^ Prudhome, qui me demanda si je voulais entrer ? je ne répondis qu'en lui saisissant la main, que je baisai. Elle m'entraîna, et nous montâmes avec la belle Guéant. Je la fis admirer à Junie ; qui me répondit : « Oui, elle est belle, et sage ! » Ce mot fit que je baisai le bord de sa robe. Un colonel de dragons, qui était venu au-devant d'elle de chez l'Ambassadeur, s'en aperçut, et lui dit, en me montrant : « Mademoiselle, voilà un de vos admirateurs ». La belle me regarda, et se ressouvenant de m'avoir vu souvent, me sourit. Je venais du spectacle ; ainsi, j'étais bien mis, c'est-à-dire en habit de lustrine. M"e Guéant me dit : « Il paraît,

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» Monsieur, que vous êtes des nôtres ?. . . car je vous » vois avec M"® Prudhorae? — Elle a bien voulu m'in- » troduire : je ne suis qu'un amateur, charmé de rester, » pour vous voir plus longtemps w. La belle Guéant sourit encore, en me disant : « On n'est pas malheu- » reux, avec une pareille introductrice » ! Nous étions dans la salle, où depuis a été le billard de Beaumarchais. Je vis là M*''' Hus^ alors si provocante, mais moins belle que Guéant ; M"^ Halard, nymphe alors svelte et légère ; M"® Arnould^ charmante actrice, qui jouait avec tant d'intérêt l'acte de Psyché^ dans les Fêtes de Paphos ; la \e\xi\Q: Rosalie Levasseur, alors à la Comédie Italienne ; celle-ci avait un abbé coquet ; une Camargo, première danseuse aux Français, etc. Camargo avait un faraud de fort mauvaise mine. Junie dit à ces deux dernières : « Vous avec chacune votre chacun ; moi, voici le mien ». J'étais bien surpris de cette partie non prévue ! Mais caressé par Junie, je m'enhardis. M™'' Favart fut à côté de moi, à table : je ne sais ce que lui dit M^'^ Prudhome, mais elle rit beaucoup, et alla conter la chose à M''®^ Arnould, Halard et Hus. On se regarda, l'on se fit des signes, que les hommes remarquèrent. Ils demandèrent ce que c'était ? « Rien! répondit la jeune Arnould. » On insista, — « Hô ! nous parlons des Travaux d'Hercule; » et vous autres, vous ne savez ni la fable, ni l'histoire. » Je la compris, et je rougis modestement. Halard, après avoir parlé bas à Junie, dit tout haut : « Gela vaut fait : je te le mènerai, Guimard ». On se tut ensuite.. . Le souper fut charmant, avec des fées!... Mais je ne fus pas heureux ! Je ne voyais, je ne désirais que Guéant, et elle était loin de moi. Prudhome me devina, et elle le dit assez haut à toutes ses compagnes. Camargo me dit, avec quelque âcreté : « Voilà les hommes!... Hum ! s'ils avaient affaire à moi... je les punirais... » Elle me punira bientôt. . .

Ce souper délicieux achevé, Rosalie, qui, malgré son extrême jeunesse, avait déjà la voix admirable, chanta quelques vaudevilles ; Arnould, Pâles flambeaux ; Hus joua la scène où elle poursuit en jupon court M. dePourceaugnac ; M"^ Guéant rendit sa scène de la Lettre^ de la Papille ; M"^® Favart chanta la caricature des ris^ de la Servante-maîtresse : Guimard, Halard, Prudhome et Gamargo-seconde essayèrent le ballet de Médée, depuis joué sur le théâtre de V Opéra ; un poète, nommé Robe, récita son poème intitulé VOrigénisme ; (le prince Conti lui avait compté vingt mille francs, pour qu'il ne l'imprimât pas) : Piron nous fit frémir, en récitant VOde à Priape, etc. Enfin, mon tour vint : On me demanda ce que je donnerais?... Ce fut l'Ambassadeur de Venise, Moncenigo, je crois, qui m'adressa la parole : (c'est le même qui fait un rôle si odieux avec Ursule, dans le Paysan-Paysanne). Je ne m'étais pas attendu à cela. L'Italien me voyant pair et compagnon avec une jeune danseuse, me prit pour un artiste. Prudhome m'agaça, en me disant : « Allons ? allons ? vous avez des faits et gestes, vous pouvez bien payer de votre personne tout comme un autre ? » En vérité, je crois que la friponne cherchait à me faire raconter mes prouesses avec elle et M^l® Batiste!... Elle ignorait que j'avais une aventure bien plus saillante de toutes manières !... M\^^ Guéant me dit alors obligeamment : « Nous donnerez-vous quelque chose, monsieur ? » Ces mots furent pour moi l'ordre le plus impératif. Je dis que je paierais volontiers de ma personne, si je pouvais compter sur l'indulgence des auditeurs et de mes auditrices ? Toutes les femmes s'écrièrent, Oui! Oui!.., « Je suis jeune, sans expérience, sans talents ; et vous venez d'être amusés par les premiers des acteurs, des actrices de l'Europe; vous venez d'entendre les Coryphées de notre littérature!.. Je vais paraître bien petit ! [applaudissements universels.

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même de l'Italien] ; le peu que j'ai de connaissance du m^ude, jo le dois à Mademoiselle [montrant Prudhome] [aoplaudisscmcnts ; grimace du Vénitien). Je n'ai pour m)i, qu'un cœur sensible, et quelques aventures, dont uîo pourra peut-être exercer toute la sagacité de cette ilustro compagnie... » Vous allez entendre ! interrompt Junie, en s'adressant à ses compagnes; « car j'ai eu depuis quelques renseignements, non sur le personnel ce rhéroine, que je ne connais absolument pas, mais sur .'a condition relevée. (Ici, la jolie figure de Prudhome i'allongea, et tous les auditeurs redoublèrent d'attention). [Je racontai mon aventure de 1756, chez la Massé, en l'adoucissant beaucoup : je parlai de la calèche du matin ; mais je me gardai bien de désigner la livrée ! ]... Mon récit fut applaudi, même par l'Italien, parce qu'il n'avait pas eu Prudhome pour héroïne. Mais elle n'y voulut rien perdre ; pendant que les hommes dissertaient sur la dame, qu'on crut, ou la duchesse d'Orléans ou la duchesse Mazarin (ce n'est ni l'une, ni l'autre), Junie racontait l'histoire de notre promenade-dîner au Bois de Boulogne.

Il était près de 4 heures du matin : les auteurs, et toute la gravité, venaient de partir. Le Vénitien seul était resté ; Junie dit alors : « Au dénouement ! » Toutes les femmes, Guéant exceptée, s'écrièrent : « Le dénouement » !... je vis faire des dispositions, dont j'ignorais le motif; les intrigantes, comme Prudhome, Gamargo, Rosalie, etc. plaçaient tout le monde (je crois de concert avec le Vénitien), et se placèrent elles-mêmes... Puis tout à coup, comme par un jeu de théâtre, les lumières s'éteignirent.. . On mit une main dans la mienne; cette main me tira^ et m'en remit une autre... j'imitai ce que j'entendais, sur celle dont on m'avait remis la main... Quelle orgie ! Elle était digne de l'Italien immoral, joueur, escroc, et qui depuis a péri par ordre du

1b» KETIF DE LA «RETONNE

Conseil des Dix... L'Ambassadeur de Hollande lui m lit de grands reproches !... Nous fûmes une heure sais lumière, et j'eus toujours la même personne, qui ne parut fort tendre !... Ce n'était pas Junie. Je m'étàs aperçu qu'un long ruban à nœud-coulant me tenait in bras. On me tira fortement, je suivis, et je me trouvai dans la cour. C'était Junie. « Va-t-en ! me dit-elle, sujlè-champ ! Tu as eu Guéant : je l'ai voulu, parce que f ne pouvais me donner, sans t'exposer, et moi aussi, d parce que je me suis aperçue que ton caprice pour elh était extrême !... Elle l'ignore; mais il faut que tu le saches. .. Cependant, je vais l'instruire... Va, de peur d'accident. Tu m'as préférée à Batiste ; j'en ai été flattée, et voilà comme je te récompense.. Adieu, adieu ! » Je lui sautai au cou, et l'embrassai avec tant d'ardeur, que la porte du petit bureau au rez-de-chaussée, depuis occupé par Gudm, ayant cédé, je lui prouvai ma reconnaissance par le seul moyen qui fût en mon pouvoir... On nous surprit, par le colonel, amant de M"® Guéant. Ce qui produisit un merveilleux effet !... Il nous crut là pendant toute l'obscurité... La jolie Prudhome me quitta, et je ne l'ai plus revue... J'ai su depuis, que remontée, elle avait instruit M"^ Guéant; et que pour lui ôter toute idée de manque de délicatesse de ma part, elle avait ajouté, qu'ayant vu descendre le colonel, elle s'était fait surprendre feignant de se donner, afin d'écarter toutes les traces de la vérité... Passons à mon accident. Il me vint aussi du théâtre, et de cette partie imprévue.

Huit jours après, je passais par la rue Mazari/te, en sortant de la Comédie-Française . Je me retournai, au bruit d'une marche légère. C'était Camargo, qui m'ayant aperçu devant elle, avait doublé le pas. Je la saluai le plus honnêtement possible , et marchai à côté d'elle : « Ha ! c'est vous ?.,, Hé! comment avez-vous fait pour venir

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aujourd'hui au spectacle chez nous? M"*' Guéant ne jouait pas ? » Je lui dis que j'étais venu pour la tragédie, pour la petite pièce, pour le ballet, un peu pour tout le monde... Je montai chez elle, sans qu'elle s'y opposât. Elle me dit de frapper, et une domestique vint nous éclairer. Elle la renvoya, dès que nous fûmes entrés. Nous causâmes comme connaissances. Elle se jarreta... Je suis sûr que Camargo première, cette célèbre danseuse de l'Opéra, pouvait avoir plus de talent, mais qu'elle n'avait pas la jambe aussi voluptueusement tournée, que Camargo seconde... Je l'embrassai vivement. « Ho ! s'écria-t-elle, je ne suis ni Guéant, ni Junie ! — Mais.., pour avoir prononcé ces noms sacrés, vous sauterez le pas !» Et je la renversai. « Prenezgarde ! les sauts sont périlleux ! et celui de Leucade noyait l'amour! — De Sapho... Je vais aussi noyer le mien ! » Ici, Camargo éclata de rire avec tant d'immodération, que je crus que c'était un effet de l'art. Dans ses éclats, elle entrecoupait: «Il fait... il fait naufrage., naufrage !... naufrage !... — J'ai cueilli la rose! m'écriai -je enfin. — Et moi, j'ai senti l'épine dit la Camargo avec une petite grimace. » Elle me traita ensuite fort désobligeamment, en me disant , que j'étais de ces petits coureurs de femmes^ fléaux de son sexe; mais qu'autant elle en trouvait autant elle en punissait. Je lui demandai si elle n'était pas fâchée de mon accolade ?« 0 mon Dieu, non! car je recommencerais ». A ce mot, je la renversai... aYJépinel l'épine/... criait-elle à tue-rtête ». De sorte cjue sa chambrière, qui s'appelait Lépine, arriva, tenant un vase, une éponge et une seringuette. Elles passèrent dans un cabinet. Quelques moments après, Lépine vint me dire : « Madame se met au lit ; elle ne pourra pas vous revoir. » Je voulus entrer. Lépine s'y opposa : mais elle me dit, que si je voulais manger un poulet,

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elle allait me le servir? J'y consentis, croyant donner une suite à mon aventure. La soubrette me servit à boire. C'était une éveillée... Bien refait, je voulais absolument entrer chez sa maîtresse, qui me cria qu'elle était indisposée... Après bien des instances inutiles, je lui dis, que si elle ne se rendait, j'allais immoler Lépine à ma rage... Elle rit. « Madame ! il le fait ! lui cria Lépine. — Défends-toi, bec et ongles. — Ha ! Madame !... ha! Madame 1...» Ce fut toute la réponse de Lépine... Quelques moments après, sa maîtresse ouvrit, et me voyant en œuvre, elle s'écria: « Hé ! petite malheureuse ! que fais-tu ?...» Elle se jeta sur nous, dit quelques mots à Lépine, et toutes deux me forcèrent de me retirer.

Je m'en retournai, en réfléchissant à la singularité de nnon aventure, imprévue, comme les deux dernières, et dans ma turgide ivresse, je bénissais le hasard, en lui jurant de m'en rapporter dorénavant à lui seul... Un mot de ma position morale, à cette époque. La morale que mes frères m'avaient donnée, et que tout le monde approuvait alors, n'avait absolument pour base que la religion. Or on a vu qu'entre 16 et 17 ans, cette base s'était entièrement écroulée. Mon moral n'eut plus alors d'appui que M™^ Parangon, mes parents, M. Collet, M"^ Fanchette, et le respect humain. La mort m'avait enlevé la première et la troisième ; Féloignement le deuxième, une inconstance méritée la quatrième, et le chaos de Paris rendait presque nul le dernier. Il résultera de là, que dans mon aveuglement, je me crus permis tout ce que je pouvais cacher.. Que ne m'avait-on donné la base éternelle de la réciprocité? J'avais l'esprit juste, jamais elle ne se fût affaissée... Je vais donner la suite de ces idées, après avoir exposé ma chance.

Huit ou dix jours s'écoulèrent. La piqûre de l'épine de la rose deCamargo s'envenimait cependant: l'inflammation

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parul ; un feu brûlant, comme du temps de Phacton, s'écoulait de mes veines, et l'eau, imprégnée de feu, brûlait le canal, que jusqu'alors elle n'avait que lubréfié ; de sourdes douleurs, semblables à celles qui faisaient crier si douloureusement à David : Lumbi mei implcti sunt illusionibus ! m'empêchaient presque de me redresser !... Il fallut me confier à Loiseau... Nous eûmes recours à un homme de l'art, nommé Lacan. Je dois le dire ici, ce n'est pas aux chirurgiens qu'on doit s'adresser pour la syphilis : ils n'y sont que des charlatans fort gauches ; et les charlatans, comme Nicole^ Algeroni, etc., y sont les vrais médecins. Mon ami le docteur Gilbert de Préval m'en donnait pour raisons qu'ils ne connaissent que l'ancienne méthode insuffisante de traiter par le mercure ; que cette méthode demandait des attentions infinies que les chirurgiens ordinaires négligeaient ; au lieu que ceux ad hoc avaient un traitement victorieux et point assujettissant ; ce qui le rend immanquaWe... Lacan me saigna pour commencer. Et cette saignée inutile me bouleversa le sang, mêla les humeurs, en me causant un évanouissement de trois quarts d'heure... Le traitement fut long ! par mon défaut d'expérience, la fougue de mon tempérament, et la négligence de mon Esculape... J'étais presque guéri, et cependant j'allais toujours chercher des bols. Un jeune homme, très joli garçon, mon froneur, me les remettait. Un jour, il était absent. J'en voulais néanmoins absolument avoir. Une servante me fit parler à M™*' Lacan, jeune et charmante personne, que je n'avais qu'entrevue. Elle me fit entrer: «N'êtes-vous pas M. Nicolas, dont Labadie m'a tant parlé ? (La])adie était le garçon). — Oui, Madame. — Mais vous devez être guéri? Vous vous abîmerez l'estomac avec vos bols!... Voyons ?... (Elle m'introduisit dans un cabinet)... — Défaites cela... Un peu de rougeur... mais... plus...

d'écoulement... (sa main douce pressa tout)... Sentezvous quelque chose ? — Un grand plaisir ! répondisje... — Ce n'est pas là ce que je vous demande repritelle sévèrement ; je m'intéresse à votre santé, parce que M. Loiseau m'a dit du bien de vous, que M. Lacan vous néglige, et que Labadie, par je ne sais quel motif, semble vouloir éterniser votre traitement. » Elle avait continué de m'examiner en parlant, je ne pus y tenir, et... cruperunt fontes vitœ... M™^ Lacan examina froidement le résultat... et me dit : « Vous êtes guéri ». Elle me donna un petit flacon de sel de Saturne^ une petite seringue, et me dit : « Ne voyez plus ni Gamargo, ni ses pareilles ; ces femmes-là n'ont jamais eu ni vraie beauté, ni vraie bonté, ni vraie santé». Elle me renvoya. On ne saurait imaginer combien je fus émerveillé du stoïcisme, de la froide tranquillité de cette jeune et jolie femme; et cette tranquillité ne ressemblait pas à la passiveté blasée de Camargo, qui s'exclamait sur des idées disparates, aux moments oii elle aurait dû crier de plaisir...

[Monsieur Nicolas^ V** époque)

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