LES AMIES DE ZEPHIRE
J'ai dit que j'étais fidèle à Zéphire avec ses compagnes. Cette vérité induirait ici en erreur. Il faut tout dire, si je ne veux pas tromper. Voici encore une de mes turpitudes, d'autant plus surprenante qu'elle eut lieu dans un temps de vertu, et qu'elle ne paraît amenée par rien : c'est un orage effrayant au milieu d'un temps calme; c'est un rêve aff'reux dans une nuit douce et paisible... Je respectais ma promise, et je m'abstenais des autres femmes; je vivais plus sagement que je n'avais encore fait, et je commençais à concevoir qu'on pouvait en prendre l'habitude. Mais ce qui va montrer le danger des livres tels que le Portier des Chartreux ^ Thérèse philosophe, la Religieuse en chemise^ et le reste, c'est l'érotisme subit et terrible qu'ils excitèrent en moi, après une longue abstinence!... Un grand libertin, ce Molet dont j'ai déjà parlé, ancien camarade de Mandrin, et mon copensionnaire chez Bonne Sellier, était venu me voir un dimanche matin, que j'étais encore au lit, et m'avait apporté le premier de ces livres, que je n'avais qu'entrevu chez la Macé. Vif, ardent, curieux, je le pris avec transport, et me mis à le lire dans mon lit; j'oubliai tout, jusqu'à Zéphire. Après une vingtaine de pages, j'étais en feu. Manon Lavergne^ petite couturière de la rue Notre-Dame^ dont j'avais fait la connaissance dans le temps de Rose Vignon, en lui parlant à sa
fenêtre, voisine de celle de notre imprimerie... Manon Lavergne, parente de Bonne Sellier, vint de la part de cette ancienne hôtesse m'apporter mon linge et celui de Loiseau, que Bonne continuait à faire blanchir. Je savais quelle conduite tenait Manon depuis mon aventure avec elle chez sa mère, avec les frères des élèves de la mère... Je me jetai sur elle. La jeune fille ne fit pas une grande résistance.
Je repris ma lecture après son départ... Une demiheure après, parut Cécile Decoussy, compagne de ma sœur Margot, qui venait de sa part savoir pourquoi elle ne me voyait plus?... Sans égard pour la position de cette jeune blonde (elle allait se marier), ni à la manière atroce dont je manquais à ma sœur, dans son amie, je mis tant de fureur dans mon attaque, qu'effrangée autant que surprise, elle me crut fou, enragé... Elle céda, après s'être mise à mes genoux, pour me fléchir. Je repris ma funeste lecture...
Environ trois quarts d'heure après, arriva Thérèse Courbuisson, riant, folichonnant : « Où donc est-il, ce » paresseux?... Encore au lit!... » Et elle vint pour me chatouiller. Je la guettais. Je la saisis presque en l'air, comme une plume qui voltige, et d'une seule main je la rapportai sous moi. — « Ho oui ! après ce que vous » venez de faire à Manon! un bel homme!... » Elle était prise avant que d'achever; et, comme elle était très sensible au physique, elle ne fit plus que me seconder... Enfin, elle s'arracha de mes bras, parce qu'elle entendit monter mon hôte... Elle sortit, laissant la porte ouverte.. J'achevai ma lecture...
Le lit m'avait échauffé ; les trois jouissances précédentes, en ce temps-là, n'étaient qu'une irritation pour mes sens; d'ailleurs, l'espèce de violence que j'avais faite redoublait mon effervescence : je me levai, dans la résolution d'aller chercher Zéphire, de l'amener dans