‹ Retraite ecclésiastique d'après l'Évangile et la vie des saintesChapitre 140 sur 207 · IV. - Mœurs ecclésiastiques · texte numérisé non relu

IV. - Mœurs ecclésiastiques

Chaque nation a son esprit, elle à aussi ses mœurs; la conséquence suit d'elle-même. Combien plus la tribu sacerdotale, avec un esprit si élevé et si saint, doit-elle se distinguer par la dignité, la pureté, la simplicité, l’affabilité de ses mœurs! Ce n’est pas seulement de sa part un de-

voir envers Dieu, mais une prédication due au monde entier.

S. Charles comprit la gravité de ce devoir et. l'efficacité de cette prédication par l'exemple. Pour

que les prêtres la donnassent au peuple, il voulut

le premier. la donner aux prêtres. Il avait pris pour devise dans ses armoiries: Æumilitas, et il sut y faire honneur. À peine établi dans son palais à Milan, il mit dans sa maison un ordre parfait, ne voulant pas mériter le reproche de l’Apôtre: Sz

quelqu'un ne Sail pas gouverner Sa maison, comment aura-t-il soin de l'Église de Dieu? I] dimi- . nua considérablement le nombre de ses serviteurs, en assurant une pension annuelle à ceux qui ne seraient plus employés. Les ecclésiastiques de sa famille épiscopale étaient choisis avec soin et de- | vaient être disposés à suivre la règle du palais, : à visiter les malades, à remplir des messages |: auprés des prélats, à se servir eux-mêmes en voyage. Les cheveux courts et la tonsure étaient également prescrits. L'expérience avait montré au saint archevêque que les cheveux longs et à forme

capricieuse, dénotent un prêtre aux mœurs séculières, infidéle à. l'oraison, ennemi du joug, PIGES

de lui-même.

Le vêtement aussi devait être digne mais Sapi à ne et modeste; la soie en était exclue ‘et le port de la soutane était de rigueur pour les clercs. Le Saint savait que si «l’habit ne fait pas le moine», le costume ecclésiastique n'en est pas moins un. mémorial salutaire de l'esprit clérical, un moyen de mieux observer la modestie, l'humilité, l'esprit de pénitence convenables à cette sainte vocation. Aussi voit-on les clercs en qui l'esprit de leur état a faibli, s’exonérer le plus qu’ils peuvent du devoir de porter la soutane, heureux d’alléguer comme . excuse les empêchements du lieu où ils vivent. Quand ils le déposent, l'heure du service reglementaire passée, quel soulagement ! quelle aisance! quelle facilité et quel empressement à reprendre la tenue et les allures du siècle! Ils se révelent. Pour la table, S. Charles se gardait d'imposer aux clercs de sa maison ses rigides abstinences : la nourriture était abondante, mais la lecture sanc- : tifait le repas, et les jeunes de l'Eglise étaient religieusement observés. Il avait réglé sagement aussi les exercices spirituels quotidiens et présidait en personne la prière du soir; quand il la récitait, son ton de foi était si pénétrant que des étrangers cherchaient un prétexte pour y assister. Après la: prière il bénissait toute la famille, donnait son anneau à baiser, et chacun se retirait pour le repos.

Mais l'archevêque ne se reposait pas encore. On a parlé plus haut des Susrées Vaticanes; bien autres étaient les Sozrces Milanaises. Seul dans sa cham- bre pauvrement meublée, Charles commençait de nouvelles prières, puis s’appliquait au travail, par- … fois jusqu’à l’aube : le plus de sommeil qu'il s’accor- dât variait de deux à trois heures, et il voilait | cette mortification sous l'excuse que son tempérament et ses habitudes d’enfance l’exigeaient ainsi. De tels exemples étaient connus de tous: ils faisaient une vive impression sur le clergé, et les

ordonnances synodales sur les mœurs ecclésiastiques, le vêtement, les rapports avec les séculiers, achevaïent de montrer l'idéal à poursuivre. Charles

savait au besoin, pour leur exécution, employer ‘la sévérité; celui qui, ayant été plusieurs fois averti, s’obstinait à porter certains vêtements trop luxueux, savait qu'ils seraient confisqués et vendus, pour que le produit servit aux pauvres. On ne peut faire ici le résumé de ces ordonnances, dont certains points, du reste, ne seraient plus appliquables de nos jours. Mais la substance est pleine d'actualité; une maxime principale s’en dégage: « Les ecclésiastiques doivent se mettre à la portée du peuple, non pas en effaçant à plaisir de leur vie, de leur tenue, de leur langage ce qui rappelle Jésus-Christ, sa croix, son ascension, son - éternité, mais en se montrant partout des modèles de éainteté, d'humilité, de modestie et de bonté. »

M V. - Discipline ecclésiastique.

ee fondateur d'une œuvre a ses peines, souvent ses persécutions, mais aussi ses moyens exceptionnels de succès. Dieu, qui l’a suscité, lui donne une puissance comme créatrice; un terrain libre s'offre à lui; la nouveauté et l’opportunité de son plan attirent l'admiration et lui donnent du prestige; des compagnons à la vertu héroïque accourent le seconder. La tâche du réformateur est beaucoup plus ingrate et plus ardue. L'esprit primitif a décliné, la tiédeur semble avoir prescrit contre la ferveur; les coopérateurs généreux et. résolus sont rares; les modérantistes abondent, et tenter quelque chose contre le courant leur semble une entreprise chimérique. C’est dans ces conditions et au milieu de ces idées régnantes que saint Charles entreprit la réforme chrétienne des brebis et des pasteurs, par la voie opposée a la prétendue réforme, ou pour mieux dire, à la. révolution de Luther. «Il y a des abus et des vices, disaient les Luthériens et les Calvinistes, donc plus de sacerdoce, plus d’autels, plus de confession, plus de monastères, plus de chasteté virginale, plus de liberté chrétienne, mais la licence »; tandis que S. Charles avait pour programme de rendre les prêtres plus prêtres, les: églises plus saintement desservies, les sacrements plus dignement fréquentés, la chasteté plus exem-

ire et l'esprit d’ obéissance plus généreux, à \ tous les degrés de la hiérarchie.

Il consacra toute sa vie à réaliser cet idéal et s'y appliqua spécialement par les conciles pro- vinciaux, les synodes diocésains et les visites pa- storales.

Il tint, durant les 19 années de son pouver-

. nement, six conciles provinciaux et onze synodes diocésains; assemblées dont la solennité extérieure

n'était rien en comparaison des travaux qui s'y

faisaient. Ils avaient été soigneusement préparés

par le Saint et par les docteurs dont-il employait

le concours ; ainsi en peu de jours un résultat considérable était obtenu, d'autant mieux qu'aux réunions délibératives Charles ajoutait la lumiére, l’impulsion, l'efficacité de ses discours; dans un seul

synode il préchait jusqu’à six fois. L’ascendant

qu'il exerçait sur tous par sa prudence, sa saintété,

ses prières privées et les prières publiques faites à

son invitation, assurait l’unité des esprits et l’ac-

cord des volontés. Il n’y avait avec lui de contestation que sur un point: les Évêques le pressaient de mitiger la rigueur de ses veilles et de ses absti- nences, pour pouvoir plus IABIONPR servir l’ Église. Mais ils ne réussissaient qu’imparfaitement à le persuader, quoique, pour le reste, il inclinât à accepter humblement toutes les observations. Il avait même institué, pour l’avertir de ses fautes, deux censeurs attitrés, outre le censeur intime pris parmi les gens de son palais.

Il ménageait ordinairement, pour la clôture de ces assemblées conciliaires, quelque imposante cérémonie qui ranimât la piété du peuple et du clergé, en particulier quelque translation solennelle de reliques des Saints. Lorsqu'on découvrit les corps des saints martyrs Nazaire et Celse, ce. fut pour lui une vive joie, et l’occasion d’une de ces cérémonies si propres à rendre la foi plus } vive et la piété plus consolante. in Après avoir tant écrit, parlé, travaillé à finir. les discordes, c'était un repos pour Charles de partir, comme le bon pasteur, pour la visite des

paroisses les plus lointaines de son Diocèse. Ce

qu’il lui fallut d'énergie pour résister aux fatigues

des voyages, gravir à pied des montagnes escar-

pées, quelquefois les escalader avec des chaussures munies de crampons en fer, endurer lé froid, la faim, les incommodités de |’ habitation, fat drait lire toute sa vie pour s'en faire quelque idée.

Quelle douleur pour lui, en traversant les con-

trées ravagées par l’hérésie, de voir les églises ruinées et désertes, les Croix et les statues des

Saints renversées, ou en butte aux insultes et aux

dérisions! Il contenait néanmoins sa douleur pour adresser aux habitants quelques bonnes paroles qui les rendissent moins hostiles à la vraie foi. L'état religieux des provinces catholiques n’était guére, en général, plus propre, à le réjouir. L’ignorance, même parmi certains prêtres, allait jusqu’à

ne pas savoir administrer les sacrements, et l’on devine ce que pouvait être le troupeau en de telles . mains. Inspecter les églises, éliminer les objets de culte indignes de leur usage sacré, instruire les enfants, visiter les malades, consoler les affligés, c'était toute la journée du Saint; et dans chaque hameau il lui fallait recommencer. La nuit était, comme. d'ordinaire, réservée à Dieu, à la pénitence et aux larmes de la componction.

Mais le plus pénible de la tâche venait pour

lui des oppositions que rencontrait souvent son

ministère, quand il en arrivait à retrancher les désordres. Tantôt il lui fallait, après avoir épuisé tous les moyens de persuasion, fulminer intrépidement les censures; tantôt il tombait à genoux, suppliant avec larmes le coupable de cesser l'offense de Dieu et le scandale; quand il ramenait un de ces égarés, on le voyait rayonnant de joie, 2 toutes ses. fatigues étaient oubliées. Certaines visites qu'il dut faire, non au loin, mais à Milan même, pour extirper de graves abus, donnèrent lieu aux oppositions les plus violentes, en parti. culiér de la part des Frères Humiliés; et l’on connaît l’ horrible attentat de ce malheureux Farina qui, pour quarante écus, accepta de tuer le Saint archevêque d’un coup d’arquebuse; un grand miracle empécha le crime; le Seigneur protégeait visiblement son fidéle serviteur.

VI. - Liberté ecclésiastique. Cette liberté diffère, non seulement de la fausse liberté du monde, mais de la liberté. du moine apôtre, dont le zèle a parfois des sorties plus ou moins véhémentes.

Nous voyons S. Charles recommander la modération au P. Lupo, célébre capucin, qui, du haut de la chaire, tonnait contre les abus de pouvoir de certains magistrats. Et cependant ce fut contre ces mêmes abus qu'il lutta lui-aussi très longtemps, mais d’une manière toute épiscopale, comme . l'avaient fait S. Thomas Becket à Cantorbéry, et . S. Ambroise à Milan même, c'est à dire, par des : actes müris devant Dieu, formulés selon les lois

canoniques et exécutés avec calme, sans trembler devant la menace ni céder à la violence, fallüt-il

mourir.

L'occasion de ces luttes fut le zele de Saint à protéger et à développer l'esprit chrétien dans son peuple, en usant, non seulement des pouvoirs spirituels inhérents à l’épiscopat, mais en outre des pouvoirs spéciaux qu'à Milan sa charge lui donnait dans le domaine civil. Il avait rétabli 4 cette fin la sanctification de certains jours voués à la pénitence et mis obstacle à diverses réjouissances scandaleuses que, pour comble de malice et par bravade, on faisait coïncider avec les offices

divins. Le démon, furieux de ce zèle pour l’hon-

neur de Dieu, souleva une série de terribles tem-

pêtes. be gouverneur voyait, dans ces mesures protectrices de la piété et de la paix, un empiétement sur les droits du roi d’Espagne, alors souverain du Milanais. Jusque dans l'usage intro- duit pour les dames de porter à l’église un petit È voile, on trouva motif à des récriminations. Cer- 3 . tains maris approuvaient, d’autres blâmaient, et Charles, taxé de séditieux, de turbulent, d'ennemi de la couronne, eut beaucoup de peine à faire arriver la vérité jusqu’au Roi Catholique, tandis

que ses adversaires couvraient impunément d’affiches diffamatoires les murs de sa ville archiépiscopale. « Comme la Chanancenne, écrivait-il au Roi,

Je crierai, je conjurerai, je vous serai à charge, mais Votre Majesté devra prendre en pitié mes enfants. Vous voudrez que tout le monde connaisse combien

doutes ces attaques contre la religion sont loin de votre esprit et de votre prëte envers Notre-Seigneur.

On agit d'après la suggestion du démon, et parce

qu'on se laisse tromper par de mauvais conseils et de

fausses informations venues de particuliers, amis de leurs propres intérêts ». Le roi d'Espagne comprit et s’efflorça de faire respecter l’archevèque, dont il fit même placer le portrait dans sa chambre, comme l’image d’un Saint.

Mais le côté religieux de ces affaires étant le principal, les plaintes allérent jusqu’à Rome: « Charles, y redisait-on à satiété, est un homme vertueux, mais d’un esprit étroit; il se laisse do-

miner par des gens ignorants ou pleins de mali-

gnité. Voudrait-il faire de Milan un pe.

A supposer que certaines coutumes prêtent as la critique, puisqu'ox vif ainsi à Milan, faut-il aller contre l'usage? La prudence ne conseille- 67 elle pas de s'adapter aux nécessités et de tolérer tout en silence? Charles en faisant le contraire suit un système funeste et n’aboutira qu’à rendre

la religion odieuse. Que le Souverain Pontife, gar- .

dien des intérêts religieux, y mette donc bon ordre,

en retirant de son siège cet archevêque d’un autre

age. »

Pendant quelque temps, les accusations, soutenues par d’habiles envoyés, trouvérent écho.

S. Charles affligé, mais sûr de sa conscience et de : son droit, en écrivit directement au Pape: 4 cause de mes peches ou des peches de mon peuple, disait-il,

ou par décret impenetrable de la divine volonté, la

tranquillité de notre Eglise à ele de nouveau trou

blée… Le drapeau de la révolte et du mensonge a été

leve. Pour moi en particulier, je n'aurais qu'à re-

mercier Dieu qui par ces moyens veut m'exercer, afin

que je m'etablisse mieux dans son service... St vous jugez que je ne doive pas rester à Milan, retirez l'ordre que vous m'avez donné d'accepter la charge et Jacthtez-moi la renonciation. I déclara alors que, s'il pouvait être exaucé, il revétirait « la blanche tunique de S. Romuald ». Mais Grégoire XII le soutint fortement et dit dans sa réponse aux appellants: Certains Décrets, qui peut-être d' abord semblaient durs à quelques-uns, deviendront suaves et

faciles, pourvu qu'on y mette de la bonne volonté, erace qu'il faut demander et obtenir du Dieu béni. Plus tard, lorsqu'à la bonne volonté s ajoutleræ Æ habitude, on trouvera très leger ce qui aupara-

vant semblait très onéreux... Du reste, les mesures prises par l'archevêque sont ES sur L'Écriture, sur les Pères, sur Les saints canons; à à imité S. Ambroise. Si l'on cédait à la crainte, dit S. Cyprien, l'audace des ennemis n'aurait plus de bornes,

étant sûrs d'obtenir par la menace ce que n'ont pu leur procurer le droit et l'équité. Le pouvoir sublime donné à l'épiscopat pour gouverner l'Eolhse 5 perdrait donc toute sa force. Grâce à cette clair-

| voyance et à cette fermeté du Siège Apostolique,

gain de cause resta donc à la sagesse et à la constance de Charles; et le peuple, qui ne manque ni de bon sens, ni parfois de malice, infligea aux délégués milanaïs le titre d’Ambassadeurs du

carnaval.

Ajoutons qu'autant S. Charles savait résister

aux pouvoirs persécuteurs, autant il estimait et en-

courageait les princes vraiment chrétiens. Henri II, roi de France, en eut la preuve, en passant par Milan pour prendre possession de son trône. L’'infortunée Marie Stuart lui écrivit aussi pour se recommander à ses prières, et elle déclara avoir reêçcu de sa réponse, d’ineffables encourage-

- ments.

LR

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