SUR LA PERFECTION DE NOS ACTIONS ORDINAIRES
PREMIER POINT
Notre perfection, selon Dieu, ne consiste pas a faire beaucoup de choses ; ce fut l'erreur de Marthe, que Jésus-Christ condamna. Ce n'est point non plus à faire de grandes choses ; il y a des saints très grands devant Dieu, qui n'ont rien fait de grand pour Dieu ; des saints dont la vie a été obscure et cachée, dont les actions n'ont rien eu de brillant et d'éclatant, dont le monde n'a point parlé. Ils étoient grands par leur sainteté : mais toute leur sainteté étoit renfermée en de petites choses ; et Dieu, dans la fidélité avec laquelle ils pratiquoient ces petites choses, leur faisoit trouver des trésors infinis de grâces. Ils étoient grands par leur humilité ; et leur humilité les portoit toujours à choisir les derniers emplois, laissant aux autres les fonctions où il y avoit p3us à paroître, et ne se jugeant pas capables d'y être appliqués. Enfin, notre perfection ne demande point que nous fassions des choses extraordinaires et singulières. Dès là qu'elles sont singulières et extraordinaires, elles sont rares, et les occasions n'en sont pas fréquentes ; cependant notre perfection doit être en ce qui nous est plus habituel, en ce qui nous occupe plus souvent, en ce que nous avons continuellement dans les mains, en ce qui remplit les journées et les années de notre vie.
D'où il s'ensuit que c'est de nos actions les plus ordinaires que dépend la perfection où Dieu nous ap-, pelle. Car ce sont là les actions propres de notre profession et de notre état ; et par conséquent ce sont celles que Dieu veut spécialement de nous, puisqu'il ne nous a attirés par sa grâce dans cet état et cette profession, que pour y vivre et pour y agir selon l'ordre qui y est établi. Or, il est certain d'ailleurs que <;e qui fait notre sanctification, c'est la volonté de Dieu ; que c'est cette volonté de Dieu qui donne le prix à tout ce que nous faisons ; que sans cette volonté de Dieu, nos plus grandes actions ne sont rien, et qu'avec cette volonté de Dieu nos moindres actions ont un mérite très-relevé. Je dois donc conclure que je ne serai parfait devant Dieu que par l'accomplissement de mes devoirs les plus communs. Qu'a fait Jésus-Christ pendant trente ans ? rien de remarquable dans l'estime du monde, et rien même que de vil aux yeux des hommes ; mais parce qu'il faisoit la volonté de son Père ; parce qu'en toutes choses, ainsi qu'il le disoit lui-même, il agissoit selon le gré de son Père, (1) ces actions viles aux yeux des hommes étoient l'objet des complaisances de Dieu.
Quel fonds de consolation pour nous î II n'est point nécessaire de chercher bien loin notre perfection : elle est auprès de nous et dans nous. Je trouverai la mienne dans mes obligations et dans mes exercices de chaque jour. Une perfection hors de ces exercices, et qui n'iroit pas à m'acquitter de ces obligations, seroit pour moi une perfection mal entendue et mal réglée, que Dieu ne connoîtroit point, que le monde même réprouveroit, qui pourroit m'inspirer de l'orgueil et m expo^eroit à
(1) Joan. 8.