SECONDE MÉDITATION DE LA FIN DU CHRÉTIEN
pauvre de cœur ? suis-je humble de cœur ? suis-je mortifié et circoncis de cœur? Et si je ne le suis pas, que suis-je donc dans l'idée de Dieu, et qu'est-ce que ma vie, sinon un fantôme de christianisme, que Dieu réprouve ? Je ne puis, encore une fois, alléguer là-dessus mon ignorance pour excuse. Je ne puis plus demander à Dieu, qu'il me donne une cônnoissance certaine de ma fin: Jésus-Christ s'en est plus que suffisamment expliqué. Voilà à quoi se réduit tout son Evangile. 0 mon Dieu ! que vous répondrai-je un jour, quand vous m'opposerez cet Evangile ? que puis-je vous répondre dès aujourd'hui, quand cet Évangile et ma conduite s'accordent si peu? Cet Evangile ne changera jamais : c'est donc à moi de changer ma conduite et de réformer ma vie.
De mundo non esiis.
Vous ri êtes 'plus du monde. S. Jean, chap. 15.
PREMIER POINT
Dieu m'a appelé à l'état religieux, afin que j'y vive séparé du monde, détaché du. monde, crucifié pour le monde, et absolument mort au monde. Quatre degrés, par rapport auxquels je dois me juger moi-même, et me confondre d'avoir jusqu'à présent si mal répondu à ma vocation.
Ma fin dans l'état religieux, est d'y vivre séparé du monde, non-seulement d'habitation et de demeure, mais d'esprit et de sentimens. Il ne me suffit pas, pour être religieux, d'en porter l'habit, ni même d'en a^oir fait le vœu, il faut que j'en aie l'esprit. Or il-arrive tous les jours que l'esprit du monde s'introduit jusque dans la religion ; comme, par un effet tout contraire, l'esprit de la religion se communique quelquefois aux conditions les plus engagées dans le monde. Combien d'âmes toutes mondaines dans les communautés religieuses! Ne suis-je point de ce nombre?
Ma fin dans l'état religieux, est d'y vivre détaché du monde. Car je serois le plus malheureux des hommes, si j'étois séparé du monde, sans en être détaché; puisque dès là je n'aurois plus, ni les consolations du
monde, ni celles de Dieu. Être séparé du monde, et n'en être pas détaché, ce seroit pour moi non-seulement le plus grand de tous les malheurs, mais le plus grand de tous les désordres; et je pourrois me reprocher alors plus justement que saint Bernard, que je suis la chimère démon siècle. C'est-à-dire, que je ne suis ni séculier, ni religieux : ni' séculier, puisque je nie suis retiré du monde, ni religieux, puisque je tiens encore au monde et que je ne l'ai pas tout-à-fait abandonné.
Ma fin dans l'état religieux, est d'y être, comme saint Paul, qrucifié pour le monde. Tellement que si malgré ma profession de religieux, j'aime encore le monde, et si le monde m'aime encore ; que si je me plais encore avec le monde, et si le monde se plaît encore avec moi ; que si le monde, tout religieux que je suis, ne laisse pas de s'accommoder de mes maximes, et si je m'accommode également des maximes ,du monde, je ne suis plus religieux que de nom. Pour l'être en effet et en vérité, il faut que je sois dans le monde corwTne dans un état de souffrance. Il faut que le monde suit ma croix, comme je serai infailliblement la croix du monde par la contrariété de sentimens et de principes qui se trouvera entre lui et moi, dès que je me comporterai en religieux.
Ma fin dans l'état religieux, est de mourir absolument au monde et à moi-même ; car en vain me flatterois-je d'être mort à tout ce qui s'appelle le monde, si je n'étois mort à moi-même. Le monde auquel je dois surtout mourir, est en moi. Le monde qui est hors de moi, n'a rien pour moi de dangereux en comparaison de celui que je porte au milieu de moi. Le monde que j'ai à combattre, ce sont ces trois concupiscences dont
parle saint Jean, d'autant plus à craindre pour moi, qu'elles sont dans moi-même et une partie de moimême. Être mort à moi-même dans la religion, c:est n'y avoir plus de volonté, plus d'humeur, plus de vues, ni de prétentions humaines. Si tout cela est encore en moi, et si j'ai encore pour certains intérêts que l'on se fait dans la profession religieuse, des vivacités, des empressemens, de la sensibilité, je ne suis ni mort selon Jésus-Christ, ni enseveli avec Jésus-Christ. Ainsi ma religion est vaine, et n'eût-il pas presque autant valu rester dans le monde ?
Cette séparation et ce détacLement du monde, ce crucifiement et cette mort spirituelle, sont d'une sainteté bien relevée : mais pourquoi suis-je entré dans l'état religieux ? Pour y travailler* tout autrement que je n'aurois pu le faire dans le monde, non-seulement à mon salut, mais à ma perfection. Supposé mon engagement à la religion, ma perfection et mon salut sont désormais deux choses inséparables. Je dois donc être persuadé, qu'au lieu que le Sauveur du monde disoit à ce jeune homme de l'Evangile : Si vous voulez être par fait, quittez tout ce que vous avez, et suivez-moi (1) ; il me dit maintenant et sans condition : parce que vous avez tout quitté, et que vous vous êtes engagé à me suivre, souvenez-vous que vous devez être parfait. Cette perfection que Jésus-Christ a proposée aux chrétiens du siècle comme un conseil, est donc pour moi un commandement, que je me suis imposé. Il m'étoi libre d'être religieux, ou de ne l'être pas : mais du moment que je le suis, il ne m'est plus libre de renon
(1) Mal th. 19
cer à l'obligation que j'ai d'être par /ait, ou du moins de vouloir sincèrement et efficacement le devenir. Voilà toutefois le devoir essentiel à quoi je manque, quand je suis assez lâche pour abandonner, dans la prolession religieuse, le soin de ma perfection. Péché grief, puisque je deviens prévaricateur de mon état, jusqu'à sortir de mon état. Car mon état, comme religieux, est de tendre continuellement à la perfection. Dès là donc que je la néglige, et que j*e n'y aspire plus dès là que je ne me soucie plus d'y parvenir, et que je n'en ai plus le zèle ; outre le désordre de ma conduite envers Dieu, outre le danger que Dieu ne retire de moi ses grâces, je sors de la voie où j'étois appelé. Or sortir de la voie que Dieu m'avoit marquée, c'est, dans l'ordre du salut, l'égarement le plus funeste et dont les suites sont le plus à craindre.
Mais en m'éloignant ainsi de la fin pour laquelle je suis religieux, quel sujet n'ai-je pas de rougir et de trembler, quand je vois au milieu du monde des séculiers plus touchés que moi du désir de leur perfection, plus occupés que moi du soin de leur perfection, et par là même beaucoup plus parfaits dans leur condition, que moi dans la mienne? Sans parler des vertus politiques et civiles qui font le mérite des partisans du monde, et qui devroient être déjà pour moi autant de • leçons, combien y a-t-il de chrétiens dans le monde plus mortifiés, plus humbles, plus charitables qu'une infinité de religieux ! Quel témoignage contre moi et quelle conviction, quand Dieu, dans son jugement, me mettra ces exemples devant les yeux ! Toute comparaison à part, n'est-il pas bien honteux et bien indigne, qu'après tant d'années que je suis religieux et que je me trouve obligé par mou état à marcher dans
la voie de la perfection, j'y aie fait si peu de progrès que je n'aie peut-être pas encore commencé, ni même sérieusement pensé à m'y avancer; que je sois peutêtre aujourd'hui plus imparfait que lorsque j'étois dans le monde ; que bien loin de croître en vertu dans la maison de Dieu, j'y aie peut-être toujours été en dégénérant et en me relâchant? Est-ce là ce que Dieu demandoit de moi ? Est-ce là ce que je lui avois promis?
TROISIÈME POINT
C'est par une grâce toute spéciale qu'il a plu à Dieu de m'appeler à la perfection religieuse ; c'est par une distinction et un choix dont je ne puis assez reconnoltre, ni assez estimer les avantages. Il est vrai que Dieu, en vertu de ce choix, exige de moi plus qu'il n'exige du commun des chrétiens : mais en cela même quelles ont été les vues de sa providence et de sa miséricorde envers moi ? Il a voulu que je lui fusse dévoué d'une façon plus particulière et plus intime ; il a voulu me mettre au rang de ses favoris qui l'approchent de plus près, et avec qui il a de plus fréquentes et de plus abondantes communications : il a voulu, non-seulement me conserver dans une innocence plus parfaite, mais m'élever aux plus sublimes vertus, afin de me tenir plus étroitement uni à lui, et de me donner lieu d'acquérir plus de mérites devant lui ; il a voulu faire éclater en moi toutes les richesses de sa grâce, et me disposer à recevoir un jour les dons les plus excellens de sa gloire ; il a voulu me proposer au monde comme un modèle, et que mes entretiens, que mes actions, que toute ma vie honorât son service, édifiât le prochain, et fût pour les chrétiens du siècle une leçon
28 TROISIÈME MÉDITATION r
visible et présente, qui les instruisît et qui les touchât. Car tout cela est attaché à cette perfection, qui fait la sainteté et le caractère propre de mon état.
Or, n'est-ce pas en quoi je dois admirer la bonté de Dieu, qui m'a choisi de la sorte ; qui, par une prédilection toute gratuite, m'a destiné à de si grandes choses, et m'a prévenu de telles faveurs ; qui, pour me soutenir dans, une vocation si sainte, et pour m'aider à la remplir, m'a fourni tant de moyens? Je puis donc dire, aussi bien que Moïse, et même avec plus de sujet que Moïse, qu'il n'en a pas ainsi usé à l'égard de toute nation : c'est-à-dire, qu'entre les chrétiens mêmes, qu'entre les enfans de la même Eglise et parmi son peuple, il m'a préféré à des millions d'autres qu'il a laissés et qu'il laisse encore au milieu des dangers du monde et de toute sa corruption. Qu'avoisje fait plus qu'eux avant que Dieu me retirât de ce siècle perverti, où je me trouvois exposé comme eux, et par où m'étois-je rendu plus digne d'un de ses bienfaits les plus signalés ?
Après cela que dois-je penser de moi-même, si, dans an état où je dois être singulièrement dévoué è Dieu, je m'occupe de toute autre chose que de Dieu ; si, 1ans un état où je dois communiquer plus souvent et pais intimement avec Dieu, je me dégoûte de tous les exercices qui peuvent me porter,à Dieu, et je vis dans une dissipation continuelle qui me fait perdre presque tout sentiment de Dieu ; si, bien loin de me préserver, selon mon état, des taches les plus légères, et de pratiquer toute la sainteté du christianisme dans le degré le plus éminent, je fais en mille rencontres de mortelles blessures à mon âme, ou je me jette au moins là ■ dessus en des embarras de conscience très dangereux
et si je n'ai pas même le fond et l'essentiel de la piété chrétienne; si, bien loin de m'enrichir pour le Ciel, je demeure dans une vie lâche et inutile, où je ne profite de rien, parce que je m'acquitte de tout négligemment et sans esprit intérieur; si, bien loin de faire honneur au service de Dieu et à ma profession, je les déshonore, et au lieu d'édifier le monde, je le scandalise ? Il n'y a que trop de religieux à qui ces reproches conviennent : y en a-t-il à qui ils conviennent plus qu'à moi ? Quoi qu'il en soit, c'est à moi de me les appliquer utilement, et d'en tirer de justes conséquences pour mon instruction et ma sanctification.
CONCLUSION
Ah ! Seigneur, je n'avois point encore conçu ce que c'est que d'être religieux. Je n'en avois qu'une foible idée, et voilà pourquoi je me suis si peu mis en peine de parvenir à la fin d'un état si saint. La vie religieuse ne m'avoit paru qu'une vie obscure et abjecte selon le monde, qu'une vie de contrainte et de gêne selon les sens ; mais je n'en comprenois pas l'excellence et là perfection. C'est aujourd'hui, mon Dieu, que vows me la laites connoître; c'est aujourd'hui que je commence à sentir mon bonheur et à le goûter, parce que c'est aujourd'hui que je conçois une toute autre estime de ma vocation.
Mais du reste, Seigneur, ce n'est point assez que je connoisse la perfection de mon état ; il faut, qu'autant que je la connois, qu'autant que je l'estime, je la désire, et que je la désire comme elle doit être désirée. Or, il n'y a que vous qui puissiez, par votre grâce, former en moi ce désir, accompagné de toutes les qualités nécessaires pour être conforme à ro^ obligations.
Car vous le savez, Seigneur, ce qui m'a perdu, c'est que je n'ai jamais eu pour la perfection religieuse, qu'un désir vague, qu'un désir oisif et languissant, qu'un désir borné et limité, qu'un- désir passager et volage, qu'un de ces désirs qui tuent l'âme et qui ne la sanctifient pas, qu'un de ces désirs de pure complaisance dont l'enfer est plein ; au lieu que pour arriver à une fin si importante et si sublime, il me falloit un désir fervent, un désir efficace et pratique, un désir universel et sans mesure, un désir constant et ferme, un désir suivi et soutenu d'une sainte persévérance. Qu'ai-je donc à faire pour exciter désormais, et pour entretenir dans mon cœur un tel désir ? C'est de me souvenir sans cesse de la fin pour quoi je suis religieux ; c'est, à l'exemple de saint Bernard, de me demander sans cesse à moimême : Pourquoi ai-je quitté le monde ? pourquoi suisje venu en religion (1)? Car voilà, mon Dieu, ce que j'ai cent fois oublié, et dans des occasions essentielles, où il étoit pour moi de la dernière conséquence d'y penser; voilà à quoi je n'ai fait nulle attention.
Mais, Seigneur, c'est ce que je me propose dans la suite d'avoir toujours présent à l'esprit, et de quoi je veux me faire une règle pour tout le reste de ma vie. Quand l'amour-propre me portera à rechercher mes commodités et mes taises au préjudice de la vie régulière que j'ai embrassée, je rentrerai en moi-même et je me dirai : est-ce pour cela que je me suis fait religieux? Quand il me prendra, ou quelque dépit secret d'une humiliation, ou quelque chagrin de voir les autres an-dessus de moi, ou quelque envie d'occuper certaines places et d'être employé à certaines fonctions,
(i) Bern.
ou quelque dégoût de mes observances et de mes exercices ordinaires, j'en reviendrai toujours à la même réllexion : qu'ai-je eu en vue lorsque j'ai renoncé au monde, et qu'ai-je prétendu en me consacrant a Dieu? Cette pensée m'animera, me fortifiera ; et pour me la rendre salutaire, vous y ajouterez, Seigneur, L'onction de votre divin Esprit et de votre grâce.