‹ Retraite spirituelleChapitre 13 sur 52 · SECOND JOUR · texte numérisé non relu

SECOND JOUR

Scito et vide, quia malum est reliquisse te Dominum Deum tuum.

Sachez et voyez, que c'est un mal d'avoir abandonné le Seignew votre Dieu. Jérém., chap. 2.

PREMIER' POINT

Il est pour moi d'une absolue nécessité, de bien connoître ce que c'est que le péché mortel. Or ce n'est pas seulement le plus grand de tous les maux; mais, à proprement parler, c'est le seul et unique mal, c'est le souverain mal, et ce qui achève d'y mettre le comble, c'est le souverain mal de Dieu. C'est l'unique mal, car tous les autres maux, hors le péché, ne sont point absolument des maux. Maladies, pauvreté, disgrâces, tout cela dans les vues de Dieu, et si j'en fais l'usage que Dieu prétend, sont plutôt des biens. Le péché seul est un mal que Dieu n'a point fait, ni ne peut faire, parce que c'est un mal essentiel, un pur mal. C'est le souverain mal, comme Dieu est le souverain bien ; et par cette raison il doit être souverainement détesté, comme Dieu mérite d'être souverainement aimé. Voilà la mesure de la haine que je dois concevoir du péché mortel : le haïr autant que j'aime Dieu. S'il y avoit

quelque chose dans le monde que j'aimasse autant que j'aime Dieu, dès là je n'aimerois plus Dieu, comme Dieu ; et si je craignois quelque autre mal, autant o j plus que le péché mortel, dès là je ne le haïrois pas ni ne le fuirois pas, autant que je suis obligé de le haïr et de le fair.

Mais ce qu'il m'importe par-dessus tout de comprendre, c'est que le péché mortel est le souverain mal de Dieu, parce que c'est un mépris formel de Dieu, une préiérence actuelle et véritable de la créature à Dieu. Préférence qui consiste en ce que le pécheur se trouvant dans la nécessité, ou de renoncer à son plaisir, ou de perdre la grâce de Dieu, aime mieux perdre la grâce de Dieu, que de renoncer à ce plaisir criminel où sa passion le porte. Il ne laisse pas de savoir en spéculation, que Dieu est infiniment au-dessus de tout être créé : mais c'est cela même qui le rend encc? plus coupable, puisqu'il ne le sait que pour outrager Dieu avec plus d'indignité\ en lui préférant néanmoins dans la pratique une vile créature.

Après cela, je ne dois point m'étonner de quatre vérités, aussi constantes selo*~ la foi, qu'elles sont effrayantes : 1° Que Dieu, pour un seul péché d'orgueil, ait précipité du haut du Ciel dans le fond ïe l'abîme, ses plus nobles créatures, qui sont les anges ; qu'il en ait fait des réprouvés et des démons ; que sans leur donner le temps de se repentir, il les ait livrés pour jamais à toutes les rigueurs de sa justice. Quel exemple ! et de cet exemple, quelle conséquence doi=je tirer? S'il n'a pas épargné ses anges, puis-je me promettre qu'il m'épargnera? 2° Que pour une seule désobéissance Dieu ait chassé le premier homme du paradis terrestre ; qu'il, lui ait ôté tous les privilèges

de l'état d'innocence ; qu'il Tait condamné à la mort, lui et toute sa postérité ; qu'en punition de ce seul p^ché nous naissions tous enfans de colère, et que sans autre péché que celui-là, nous soyons, comme enfans de colère, sujets à toutes les calamités de cette vie, et même exclus du royaume de Dieu. Quel châtiment, quelle vengeance ! Toutefois les jugemens de Dieu sont équitables, et l'équité même. 3° Que pour expier cette désobéissance, il ait fallu que le Fils éternel de Dieu s'incarnât, s'humiliât, s'anéantît, parce qu'il n'y avoit que les humiliations d'un Dieu, qui puissent réparer la gloire de Dieu, et compenser l'injure qui lui avoit Hé faite par le péché. 4° Que pour un péché qui se commet dans un moment, Dieu ait préparé une éternité de peines, et qu'entre ces peines éternelles et le péché il y ait une juste proportion. Voilà ce que la foi m'ense;sme. S'il y a eu jusque dans le christianisme des incrédules qui n'ont pas voulu reconnoître ces vérités, c'est qu'ils n'ont point assez connu la malice du péché mortel, ni assez compris que ce péché est le souverain mal de Dieu. L'ai-je compris moi-même autant que je L devois ? Si cela étoit, aurois-je été jusqu'à présent si sensible aux autres maux, et peut-être si indifférent à l'égard de celui-ci ?

SECOND POINT

Il ne m'est pas moins nécessaire de savoir et de bien considérer, que le péché mortel est le souverain mal Qc l'homme, parce qu'il prive l'homme de l'amitié de Dieu ; parce qu'il fait un divorce entier entre l'homme et Dieu ; parce qu'il rompt tous les liens qui attachoient l'hoTime à Dieu ; parce qu'en séparant l'homme de Die: , il lui ôte la vie la plus précieuse, qui est la vie de

la grâce ; et qu'il lui cause la plus funeste mort, qui est la mort de l'âme. Car c'est pour cela qu'il est appelé mortel. Cette grâce que le juste possédoit, étoit en lui le principe de la vie surnaturelle : du moment donc qu'il la perd cette grâce, il est mort devan t Dieu, et selon Dieu. De là je ne dois point encore être surpris de deux autres vérités, qui ne sont pas moins incontestables ni moins terribles : 1° Que le péché mortel dépouille l'âme de tous les mérites qu'elle pouvoit avoir acquis lorsqu'elle étoit dans l'état de grâce. Quand j'aurois amassé des trésors immenses de mérites pour le Ciel, quand je serois aussi saint que les apôtres, si je viens à commettre un péché mortel, tout m'est enlevé. Ces mérites pourront revivre, lorsque je rentrerai en grâce avec Dieu. Jusque là ils sont perdus pour moi ; et si je meurs dans cet état, Dieu ne m'en tiendra jamais compte : pourquoi ? c'est que je suis alors son ennemi, et que de la part d'un ennemi il n'agrée rien ni n'accepte rien. 2° Que les actions les plus vertueuses et les plus saintes en elles-mêmes, faites dans l'état du péché mortel, ne sont d'aucun prix devant Dieu, ni d'aucune valeur pour l'éternité bienheureuse. Quand je passerois toutes les journées en prières, quand je ferois toutes les pénitences des plus austères anachorètes, quand je pratiquerois toutes les œuvres de la piété et de la charité chrétienne, tout cela ce sont des œuvres mortes, parce que je suis moi-même dans un état de mort . ce sont des œuvres stériles, dont je ne dois attendre nulle récompense. Quelque miséricorde que Dieu puisse ensuite me faire, jamais ces œuvres mortes ne seront du nombre de celles qu'il couronnera dans la gloire. Sont-ce néanmoins des œuvres tout-àfait inutiles ? non : car elles me sont au contraire très-

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utiles pour sortir de l'état de péché ; très-utiles pour me disposer à retourner à Dieu ; très-utiles pour disposer Dieu à m'accorder la grâce de ma conversion, tyais du reste, tant que le péché mortel n'est pas effacé, il est toujours vrai que je ne mérite rien en les pratiquant, et qu'elles ne me donnent aucun droit à l'héritage céleste. Quelle pauvreté, quelle misère !

N'est-ce pas là que j'en ai été réduit à certains temps de ma vie, et peut-être pendant des temps considérables? N'est-ce pas là peut-être que j'en suis encore actuellement réduit? Je n'en sais rien: car, qui sait s'il est digne d'amour ou de haine (1) ? Affreuse incertitude ! C'est un abîme où l'esprit se perd et qu'on ne peut regarder avec les yeux de la foi, sans être saisi d'horreur. Du moins puis-je prendre dans la suite de justes mesures pour me rassurer là-dessus, autant qu'il est possible, et pour m'établir, par une vie pénitente et agissante, dans une solide et sainte confiance.

TROISIÈME POINT

Quelques avantages que j'aie dans l'état religieux, je n'y trouve point après tout de préservatif infaillible contre le péché mortel. Et comment yentrouverois-jc ? Le premier ange et ceux qui l'ont suivi, n'en ont point trouvé dans le Ciel. Le premier homme, malgré l'innocence où il avoit été créé, s'est perdu dans le paradis terrestre. Judas est devenu un apostat dans la compagnie de Jésus-Christ. La maison où je suis est-elle plus sainte que le sacré collège des apôtres, que le paradis terrestre, que le Ciel ? N'a-t-on pas vu arriver dans les communautés les plus régulières des chutes très-scandaleuses ? Ne le voit-on pas encore? Dieu le permet,

(I) Endos. 9.

et i] a ses raisons pour le permettre. Que celui qui croit se tenir ferme, prenne garde de tomber (1).

Il y a même des péchés mortels où l'on peut être, dans la religion, plus exposé que dans le monde. Tels sont, par exemple, les péchés qui blessent la charité ; parce que dans la religion, les occasions de ces péchés sont d'autant plus fréquentes, que les objets sont plus présens. On y est plus à couvert de l'avarice et d'une certaine ambition ; mais on y est souvent plus sujet aux murmures et aux divisions. Or, qu'importe par quels péchés on se damne, si l'on est en effet assez malheureux pour se damner ?

Ce qu'il y a de plus à observer, c'est que le péché mortel, dans la profession religieuse, est beaucoup plus grief que dans le monde, parce qu'il suppose alors un état plus saint. Ce qui n'est que simple péché pour un chrétien du siècle, est, en bien des matières, sacrilège pour un religieux. Dois-je conclure de là qu'il eût mieux valu demeurer dans le monde, que de m'engager dans la religion ? Je conclurois donc aussi qu'il vaudroit mieux n'être pas chrétien, parce que les péchés d'un chrétien sont plus punissables que ceux d'un païen. A Dieu ne plaise que je raisonne de la sorte ! Si la religion a ses dangers, le monde en a bien d'autres et de plus grands. Mais ce que je conclus, c'est de ne point présumer de mon état ;c'estdeme<iéfier, non point démon état, mais de moi-même dans mon état; c'est, malgré toute la sainteté de mon état, d'opérer, selon l'avis de l'Apôtre, mon salut avec crainte et avec tremblement.

CONCLUSION

Achevez, mon Dieu, par votre grâce, ce que vous (1) Isaï. 25.

avez commencé par votre miséricorde. Vous m'avez appelé à vous, vous m'avez retiré du monde pour me garantir du péché ; ne permettez pas qu'il me poursuive jusque dans votre sanctuaire, et qu'entre vos bras je succombe à ses attaques. Quelle malédiction sur moi, si, dans la terre des saints je commettais V iniquité (1) ; et si, parmi tant d'âmes justes, je deveno s un anathème!

Ah ! Seigneur, vous voyez le fond de mon âme, et je ne vois pas comme vous. N'y a-t-il point dans mon cœur quelque poison secret, qui l'infecte et qui le corrompt? N'y a-t-il point quelque péché qui m'éloigne de vous et qui vous éloigne de moi ? Daignez me le découvrir, ô mon Dieu ! il n'y a rien, pour le détruire, à quoi je ne sois résolu. Quand même j'aurois eu jusques à présent le bonheur de me défendre de ce fatal ennemi, et de me préserver de ses mortelles atteintes, j'ai toujours tout à craindre de ma foiblesse : mais, Seigneur, ma vigilance, avec votre secours, y suppléera. Elle me fera sans cesse recourir à vous. Elle me tiendra dans une attention continuelle sur moimême. Elle me rendra circonspect dans toute ma conduite, et clairvoyant sur les moindres dangers, afin de me mettre ainsi plus en assurance contre la transgression de vos divins commandemens.

DU PECHE VENIEL

Nolite conlristare Spiritum sanctum.

Ne contris lez point le Saint-Esprit. Ephés. Chap. 4.

PREMIER POINT

On ne compte communément pour rien le pèche véniel; mais si j'en avois bien conçu la nature, j'en jugerois tout autrement, et je prendrois tout un autre soin de l'éviter.

Quelque véniel que je le suppose, c'est une offense de Dieu. Gela me suffît, ou me doit suffire. En y tombant, je déplais à Dieu. Non pas que je rompe absolument avec Dieu. Mais je fais ce que je sais devoir causer entre Dieu et moi du refroidissement. Je n'éteins pas dans moi le Saint-Esprit, mais je le contriste. Or dès que c'est une offense de Dieu, je dois donc le craindre plus que tous les maux temporels, qui ne s'adressent qu'à moi-même. Car le plus petit mal qui regarde Dieu, est infiniment au-dessus de tout mal qui ne regarde que la créature.

Quelque véniel que je le suppose, il n'y a point de raison imaginable pour laquelle il me puisse jamais être permis. Car s'il pouvoit m'être permis, dès là il cesseroit d'être péché. Quand il s'agiroit de convertir et de sauver tout le monde, Dieu ne voudroit pas que je fisse un mensonge, quoique léger, et jusque dans

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