‹ Retraite spirituelleChapitre 22 sur 52 · DE LABUS DES GRACES · texte numérisé non relu

DE LABUS DES GRACES

désirs, tant de remords de ma conscience, tant de mouvemens par où il me presse de tenir une autre conduite et de mener une vie plus religieuse. En résistant à toutes ces grâces, qu'ai -je fait ? Selon le langage de l'apôtre saint Paul, j'ai résisté au Saint-Esprit même, qui est l'Esprit de grâce; je lui ai fait outrage, j'ai foulé aux pieds le sang de Jésus-Christ, j'ai anéanti par rapport à moi le mérite de sa croix, dont la moindre grâce a été le prix.

Abus que D^eu punit dès à présent par la soustraction de ces mêmes grâces. Je les néglige, et il me les ôte; je les méprise, et il me les retire. N'est-il pas en cela, comme en tout le reste, souverainement équitable? Châtiment sans miséricorde, puisque cette soustraction de grâces est un mal pur et sans mélange d'aucun bien. Châtiment que j'ai déjà peut-être éprouvé, et que j'éprouve : car n'est-ce pas de là que je n'ai plus certains sentimens de Dieu que j'avois autrefois, et que ma conscience ne me fait plus certains reproches qu'elle mefaisoit? Je suis dans un relâchement visible, et cependant j'y vis tranquille et en paix. Cette paix est pire que tous les troubles.

Mais châtiment à quoi surtout nous expose l'abus de certaines grâces d'élite, qui font dans l'ordre du salut et de la sanctification de l'âme comme une espèce de crise, semblable à celle qui arrive dans l'ordre de la nature et dans les maladies du corps. Car il y a des jours d'une bénédiction particulière de la part de Dieu, tels que peuvent être pour moi ces jours de solitude et de retraite.

Abuser de ces sortes de grâces, c'est la chose la plus dangereuse, et qui peut avoir les conséquences les plus funestes. Saint Augustin et une infini lé dVialrca

comme lui, étoient perdus, s'ils n'eussent profité des momens où, par une providence singulière, Dieu avoit attaché la grâce de leur conversion. Et combien de religieux sont tombés dans les plus déplorables égaremens, pour n'avoir pas, en certaines conjonctures, répondu à Dieu, qui les appeloit, et qui les sollicitoit de reprendre le soin de leur perfection, qu'ils avoient abandonné I

CONCLUSION

Vous me parlerez encore, Seigneur, et ce que j'entends au fond de mon cœur, ce que j'y ressens, ne peut être l'effet que de votre grâce. Heureux que vous ne m'ayez pas délaissé après tant de résistances, ni fermé le sein de votre miséricorde ! Mais pour cette fois ne me rendrai-je pas enfin, et m'obstinerai-je aveuglé ment à ma perte, lorsque vous travaillez si charitablement et si constamment à mon salut ?

Soyez mille fois béni, mon Dieu, de tous les moyens que j'ai eus, par votre providence, dans mon état, pour m'y avancer, et pour en acquérir toute la sainteté. Je ne puis vous eh glorifier assez, ni assez vous en témoigner ma reconnoissance très-sincère et trèsaffectueuse. Mais ce qui fait à votre égard le sujet de mes actions de grâces et des louanges éternelles que je vous dois, c'est, par rapport à moi, le sujet de ma douleur, et plaise à votre bonté infinie que ce ne soit pas dans l'éternité le sujet de ma confusion et de mon repentir.

Je croyois, Seigneur, n'avoir à craindre devant vous que mes péchés: mais je vois que vos grâces sont encore plus à craindre pour moi, que mes péchés mêmes, ou plutôt, que mes péchés no sont à craindre pour

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moi, qu'à cause de vos grâces. Car, si je n'avois reçu de vous nulles grâces, mes péchés ne seroient plupéchés, et je serois à couvert de votre colère et de vos vengeances. Dois-je vous demander pour cela que vous mêles enleviez, toutes ces grâces, et que vous en interrompiez le cours ? Hé ! Seigneur, ou en serois-je alors, et que ferois-je sans vous? Non, mon Dieu, ne m'en retranchez rien, et daignez au contraire les redoubler: c'est toute ma richesse et tout mon espoir. Mais voici ce que je dois conclure, et ce que je conclus en effet: de les faire toutes désormais valoir, autant qu'il dépendra de ma fidélité et d'une pleine correspondance; de n'en plus arrêter les divines impressions, et de ne leur plus prescrire de bornes dans les vues saintes et les desseins qu'elles m'inspireront ; d'agir tout le reste cle ma vie, et de vous servir selon toute l'étendue et toute l'efficacité des moyens dont vous avez bien voulu tne gratifier, et dont vous voulez bien ne me pas priver. \insi je le promets, ô mon Dieu; et dans la même résolution que votre prophète, ainsi j'en fais entre vos nains le serment, et je le jure en votre présence.

Dum tempus habemus, operemur bonum.

Faisons le bien, tandis que nous en avons le temps. Galat* chap. 6.

PREMIER POINT

Il n'est rien de plus précieux que le temps, puisque c'est le prix de l'éternité. Selon que j'aurai bien ou mal usé du temps que Dieu me donne dans la vie, je serai après la mort, ou récompensé, ou condamné : car chacun recevra suivant ce qu'il aura fait dans le temps (1). Si bien que tout mon salut dépend du temps; et comme Dieu en nous créant et en nous mettant sur la terre nous impose à tous une obligation étroite de travailler à notre salut, il nous fait par la même à tous un commandement absolu de profiter du temps que nous avons, et de le passer utilement.

Ce n'est pas seulement pour nous, mais encore plus pour lui-même et pour sa gloire que Dieu nous a donné le temps. Il veut que nous l'employions à le servir et à le glorifier, et que ce soit même là notre première vue dans l'emploi que nous en faisons. Ainsi ne le pas rendre à Dieu par un saint usage, et le dérober à son service, c'est tomber à l'égard de Dieu dans le même

(1) 2 Cor. 5.

désordre qu'un serviteur qui refuseroit son temps à son maître. Suis-je en effet moins coupable, quand je laisse vainement couler un temps que je dois à Dieu, et que je me dois à moi-même ; et puis-je me tenir en assurance, parce que dans tout le reste ma vie paroît assez unie, et qu'il ne m'échappe aucune faute grossière ? Sans autre mal, la seule perte du temps n'estelle pas un grand mal ?

D'autant plus grand, que le temps une fois perdu ne revient plus. Où sont pour moi tant d'années déjà passées? Chaque jour, chaque heure, chaque moment pouvoit avoir son mérite, et me rapporter au centuple; mais que m'en reste-t-il, et quel fonds ai-je amassé? Où seront à la mort les années que Dieu voudra bien dans la suite m'accorder? Si ce sont des années aussi stériles que les autres, qu'aurai-je dans les mains, et qu'emporterai-je avec moi? Je les regretterai; mais tous mes regrets les rappelleront-ils ? Je comprendrai toute la grandeur, et du gain que je pouvois faire, et de la perte que j'aurai faite ; j'en gémirai : mais malgré mes gémissemens, il en faudra toujours revenir à ce point essentiel et à cette triste réflexion, que ces années auront été, et qu'elles ne seront plus; que ce gain étoit en mon pouvoir et qu'il n'y sera plus ; que j'aurai pu me garantir de cette perte, et que je ne le pourrai plus. Oh ! que ne suis-je assez heureux pour bien concevoir dès aujourd'hui, combien dans un sujet aussi important que celui-là, ces deux paroles sont affreuses et désolantes, je pouvois et je ne puis plus! J'aurai recours à Dieu ; je lui protesterai mille fois, que s'il lui plaisoit encore de me donner quelque temps, j'en voudrois ménager jusqu'à la moindre partie. Belles résolutions ! Mais Dieu les écoutera-t-il ? qu'il vaudroit

bien mieux les prendre dès maintenant, lorsqu'elles me peuvent être salutaires, et que j'ai le temps de les mettre en pratique !

SECOND POINT

On peut perdre le temps dans l'état religieux, comme on le perd dans le monde; et communément même les personnes religieuses sont plus exposées à ce désordre qu'on ne l'est dans le monde, parce qu'elles sont plus dégagées des affaires humaines et des soins temporels qui occupent les gens du monde.

Il y en a dont les observances et les fonctions sont très-bornées, et ne remplissent pas beaucoup de temps. Dès qu elles y ont donné quelques heures prescrites par la règle, à quoi s'en vont presque toutes leurs journées? Souvent à ne rien faire. Fréquens entretiens, conversations toutes profanes, longues et inutiles visites de la part du monde, curiosité de savoir tout ce qui se passe au dehors et de s'en informer, voilà presque toute leur occupation. On fait tous les jours scrupule aux séculiers de leur oisiveté : mènent-ils une vie plus oisive que celle-là ?

D'autres agissent davantage, et sont plus dans l'exercice. Toujours empressées, elles ne se donnent point de relâche. Mais quel est le principe de toutes ces agitations et de tous ces mouvemens ? Est-ce l'esprit de leur vocation? Est-ce la volonté de Dieu et l'ordre de leurs supérieurs ? Bien loin de cela, ce seroit assez que l'obéissance exigeât d'elles tout ce qu'elles font, pour qu'il leur devînt ou qu'il leur parût insoutenable. Ce n'est donc que leur inquiétude et leur impétuosité naturelle qui les conduit. D'où il arrive qu'elles s'ingèrent en mille affaires," soit domestiques, soit étran-

gères, qui ne les regardent point. Elles voudroient être de tout, et vaquer à tout, hors à leurs devoirs. Est-ce là employer le temps, ou n'est-ce pas le dissiper?

Enfin plusieurs ont suffisamment de quoi s'occuper, clans l'observation de la discipline religieuse, et dans les emplois et le travail dont elles se trouvent chargées. Mais on peut dire encore que presque tout leur temps et tous leurs momens sont perdus, parce qu'elles ne s'acquittent de leurs obligations qu'avec une négligence extrême, ou dans des vues tout humaines. Le temps n'est utile qu'autant qu'il est enployé selon le bon plaisir de Dieu, et qu'il sert à notre profit spirituel : or ce qui se fait nonchalamment ou trop humainement, peut-il être agréable à Dieu; et dès qu'il ne peut plaire à Dieu, quel avantage devant Dieu en pouvons-nous retirer?

De tout ceci je dois apprendre : 1° Qu'après avoir satisfait à mes observances, et à tout ce qui est de mon ministère, s'il me reste encore du temps, je n'en suis pas tellement le maître, qu'il me soit permis de le consumer en de vains amusemens. Il n'y a point de loi particulière qui me détermine l'emploi que j'en dois faire; mais il y a toujours une loi générale qui m'ordonne d'en faire un bon emploi. 2° Qu'une vie trèslaborieuse me peut être très-infructueuse, parce que les soins dont elle est remplie, ne sont point .tant de ma profession, que de mon choix, et que c'est moi qui volontairement et aux dépens même de la régularité, me les suis imposés. 3° Que pour un saint usage du temps, ce n'est point assez que toutes mes occupations soient saintes et religieuses dans leur' substance, si elles ne le sont dans leurs circonstances; et qu'en gardant ma règle, je puis perdre mon temps, dès que je

n'en prends que le corps et que j'en laisse l'esprit. D'où il m'est aisé de voir, mais avec la plus sensible douleur, combien de temps j'ai perdu jusques à cette heure, et si je puis même faire fond sur un seul jour.

TROISIÈME POINT

Quoique, dans un sens, le temps perdu soit irrépa rable, il ne l'est pas dans un autre ; car il ne tient qu'à moi de le racheter, selon cette parole expresse de l'Apôtre : Rachetez le temps (1). Ces ouvriers de l'Évangile qui vinrent les derniers et vers le milieu du jour, reçurent la même récompense que les premiers, qui avoient travaillé dès le matin : pourquoi ? parce que dans le peu de temps qu'ils eurent, ils firent plus de diligence, et qu'ils redoublèrent d'autant plus leur activité, qu'ils étoient venus plus tard. Voilà comment il est encore dans mon pouvoir de regagner, par mon application et par ma ferveur, tout ce que mes dissipations et mes lâchetés m'ont enlevé.

Il faut que je répare tant de mauvais jours où je n'ai rien mérité auprès de Dieu, ni rien acquis pour le Ciel. Ce sont là proprement mes mauvais jours, car ce que je dois regarder comme de mauvais jours pour moi, ne sont pas ceux où j'ai eu des croix à porter, ni des peines, des infirmités à endurer. Au contraire, ces jours pénibles et fâcheux selon les sens, ces jours d'épreuve, sont pour les âmes vraiment chrétiennes et religieuses de bons jours: mais tant de. jours d'une vie lente et paresseuse, d'une vie toute distraite, sans recueillement, sans réflexion, sans mortification, voilà encore une fois les mauvais jours que j'ai à racheter.

(1) Ephes. 5.

Heureux que Dieu m'en donne le temps l C'est une grâce des plus précieuses; mais, pour profiter de cette grâce, il n'y a point à différer : tout retardement seroit à craindre, puisque je ne sais si cette ressource ne me manquera pas dans peu. Je sais bien qu'en usant comme je le dois du temps à venir, je puis suppléer au temps passé; mais je ne sais combien durera cet avenir, et rien n'est plus incertain. Je sais bien que Dieu m'accorde le présent, que j'ai; mais je ne sais s'il m'accordera l'avenir, que je n'ai pas. Il est donc de la sagesse de faire valoir, autant qu'il me sera possible, ce présent que j'ai, et de me hâter là-dessus, parce qu'il n'y a que ce présent sur quoi je puisse compter. Quand même je me tiendrois assuré de cet avenir que je n'ai pas, seroit-ce trop de le consacrer tout à Dieu, et en aurois-je plus qu'il ne faut pour me dédommager de toutes mes pertes ? Marchons pendant que la lumière nous éclaire (1) : la nuit vient, cette nuit éternelle, où Von n'est plus en état de travailler ni d'avancer (2).

CONCLUSION

Dieu de miséricorde, Seignear, vous me voyez à vos pieds, prosterné et humilié comme ce serviteur insolvable qui, par sa prière, toucha le cœur de son maître et en fut favorablement écouté. Vous pouvez ordonner de mon sort. C'est vous qui avez mesuré le nombre de mes jours, et il ne tient qu'à vous de les abréger tant qu'il vous plaira ; mais encore un peu de patience, ô mon Dieu, et je vous rendrai tout (3). Encore quelque temps, et je n'oublierai rien pour vous satisfaire.

(1) Joan. 12. — (2) Ibid. 9. — (3) Matth. 18.

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