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SIXIÈME JOUR

Scitis gratiam Domini nostri Jesu Christi, quoniam propter vos egenus factus est, cum esset dives.

Vous savez quelle a été la miséricorde de notre Seigneur Jésus-Christ, qui de lui-même étant riche, s'est fait pauvre pour vous. 2 Cor. chap. 8.

PREMIER POINT

C'est dès sa naissance que Jésus-Christ commence à exécuter le dessein qu'il a voit formé de vivre et de mourir pauvre. Ce Dieu de majesté, ce souverain auteu-r de toutes choses, et, par conséquent, à qui toutes choses appartenoient, pouvoit naître au milieu des richesses et dans l'abondance. Il sembloit même que cet état convenoit davantage, non-seulement à la dignité de sa personne, mais à la fin de sa mission ; car venant sur la terre pour attirer à lui tous les hommes et pour les soumettre à sa loi, pouvoit-il mieux les engager à le suivre, que par l'éclat et la pompe d'une condition opulente? du moins les Juifs avoient-ils conçu cette idée du Messie qu'ils atten-

doient, et croyoient-ils qu'il se feroit voir dans la splendeur, et qu'il les combleroit de biens temporels. Mais que les vues du Seigneur sont différentes des nôtres, et au-dessus des nôtres ! Ce Messie, ce désiré des nations, naît enfin, 'mais dans la pauvreté; et ponrquoi? parce qu'il vouloit d'abord, par son exemple, persuader au monde cette vérité, qu'il devoit ensuite nous annoncer lui-même dans son Évangile : Bienheureux les pauvres (1).

Voilà donc pourquoi il se fait pauvre dès sa sainte nativité; et comme la première leçon qu'il avoità nous donner, étoit du bonheur des pauvres, voilà le premier état où il se montre à nos yeux, et où il nous représente son adorable humanité : exemple plus puissant que tous les discours ; exemple qui nous découvre sensiblement le mérite et le prix de la pauvreté, puisqu'elle a été digne du choix d'un Dieu, et qu'il Ta préférée à toutes les richesses du siècle ; exemple le plus propre à nous en inspirer, nonseulement l'estime, mais l'amour et le goût, puisque nous la voyons consacrée dans la personne de ce Dieu sauveur, qui ne s'y est réduit et ne l'a embrassée que pour nous.

C'est à cette pauvreté qu'il m'a spécialement appelé par sa grâce ; et un avantage singulier de la profession religieuse, est d'y pouvoir imiter plus parfaitement la pauvreté de Jésus-Christ. H y a des pauvres dans le monde ; mais les uns ne sont pauvres que d'effet et que par la nécessité de leur condition, sans l'être de cœur et d'affection ; et les autres le sont d'affection et de cœur, sans l'être réellement et en effet. La pauvreté des premiers n'est qu'une pauvreté forcée, qu'ils

(1) Ma Un. 5.

déplorent et dont ils se plaignent ; d'où il s'ensuit que ce n'est point la pauvreté de Jésus-Christ, laquelle a été une pauvreté volontaire. La pauvreté des seconds est une pauvreté chrétienne et agréable à Dieu ; leur cœur est détaché des biens qu'ils ont dans les mains, et, selon la maxime de l'Apôtre, ils les possèdent comme s'ils ne les possédoient pas : mais ce n'est pas là néanmoins toute la pauvreté de Jésus-Christ, lequel a voulu se dépouiller de toute propriété et de toute possession.

Il n'y a, à bien parler, que le religieux qui soit le vrai imitateur de la pauvreté de son Dieu. Il est pauvre en effet, et encore plus pauvre de volonté : pauvre en effet, car il a tout quitté ; encore plus pauvre de volonté, car c'est lui-même qui, par le secours et l'inspiration d'en haut, s est déterminé à quitter tout, et qui seroit prêt à renoncer au monde entier s'il en ëtoit maître. C'est donc en vertu de ce sacrifice que je puis dire à Jésus-Christ, comme les apôtres * Seigneur, fai tout abandonné pour vous suivre (1), et, si je suis toujours fidèle à ma vocation : c'est en récompense de ce même sacrifice que je puis attendre de la part de Jésus-Christ cette réponse si consolante et cette grande promesse : Vous serez assis sur des trônes de gloire (2). Avec une telle espérance, et soutenu de l'exemple de mon Sauveur, ai-je lieu de regretter ce que je lui ai sacrifié? Dois-je même le compter pour quelque chose ? dois-je le regarder comme un don que j'aie fait à Dieu ? ou n'est-ce pas une grâce que Dieu m'a faite de l'agréer et de vouloir bien l'accepter ? La pauvreté où je vis, ne me devient-elle pas honorable, dès que c'est celle de Jésus-Christ ? ne me (1) Matth. 19. — (2) Ibid.

devient-elle pas douce et aimable, dès qu'elle me lie si étroitement à Jésus-Christ ? ne me devient-plie pas infiniment chère et précieuse, dès qu'elle me donne un droit particulier au royaume de Jésus-Christ et à une félicité éternelle.

SECOND POINT

Si, d'une part, la pauvreté de mon état est pins conforme à la pauvreté de Jésus-Christ, il s'en faut bien d'ailleurs qu'il n'y ait entre l'une et l'autre une ressemblance entière et une pleine égalité. Pour m'en convaincre, je n'ai qu'à ouvrir les yeux et qu'à contempler cet Enfant-Dieu dans l'étable où il est né. Cette étable , voilà sa demeure ; cette crèche, voilà son berceau ; cette paille où il est couché, voilà le lit de son repos ; ces misérables langes qui l'enveloppent, voilà tous ses vêtemens. Est-ce qu'il n'eut besoin de rien autre chose pour se défendre du froid de la nuit, de l'extrême rigueur de la saison, de toutes les injures du temps ? est-ce qu'il ne fut point sujet aux infirmités de l'enfance , et qu'il ne le? ressentit point ? 11 étoil homme comme nous, passible comme nous, encore même plus que nous, par la délicatesse de son corps ; et ses larmes , ses cris donnoient assez à entendre ce qu'il soufîroit. Mais, du reste, la pauvreté n'a rien, de si rigoureux qu'il n'ait voulu éprouver, et il est venu sur la terre pour en porter tout le fardeau et en soutenir toute la misère.

Saint Bernard s'adresse là-dessus aux riches du monde ; et pour leur instruction ou leur condamnation , il les invite à écouter la voix de cette étable d'un Dieu naissant, de cette crèche, de ces langes. Quoique, dan? ma profession, je ne puisse être mis

au nombre des riches du siècle, je ne dois pas me rendre moins attentif à cette même voix, et ce qu'elle m'annonce ne doit guère me donner moins de confusion. Elle me représente l'état pauvre de mon Sauveur, et, par un juste retour sur .moi-même, elle m'engage à me comparer avec lui, c'est-à-dire à rougir en sa présence de ma foiblesse et à la reconnoître : car, il est vrai, je mène une vie pauvre ; mais, dans le fond, à quoi se réduit cette pauvreté ? Puis-je faire entrer en quelque comparaison avec l'étable, avec la crèche, avec ces langes usés et déchirés ? Ai-je les mêmes incommodités à endurer? Me suis-je vu quelquefois dans les mêmes extrémités? Ai-je manqué en quelques rencontres des choses nécessaires? Tout pauvre que je suis, n'ai-je pas ce qui me suffit? La religion s'est chargée d'y pourvoir. Elle ne s'est pas chargée de pourvoir au superflu ni au délicieux : ce n'est point ce que j'en ai attendu, ni ce que j'en ai dû attendre; et sans doute ce seroit une étrange pauvreté que la mienne, si je prétendois l'accorder avec les délices et les superfluités. Mais quant à ce nécessaire dont de sages instituteurs ont jugé que je ne pouvois me passer, dont tant d'autres avant moi se sont contentés, et dont tant d'autres comme moi se contentent encore présentement, m'est-il refusé, et ne me le fournit-on pas ?

En cela même j'ai cet avantage, que la religion me délivre de tous les soins temporels, qui occupent une infinité de gens du monde pour s'assurer ce nécessaire et pour se le procurer. N'est-ce pas assez pour moi ? Hé! c'étoit bien assez pour tout ce qu'il y a eu de saints et de fervens religieux, qui m'ont précédé dans la même observance et sous la même

règle. Que dis-je? c'était trop pour eux ; et leur pauvreté, à les en croire, étoit toujours trop aisée et trop commode. Bien loin de vouloir élargir ce nécessaire et Tétendre, ils ne pensoient qu'à le resserrer autant qu'il leur étoit permis, afin de le proportionner davantage à l'état de Jésus-Christ et de l'en approcher de plus près. Ils ne se plaignoient que d'en être encore si éloignés. Hélas ! j'en suis bien plus éloigné qu'eux ; mais est-ce là le sujet de mes plaintes ? 0 que de murmures cesseroient, que de retours de l 'amour-propre seroient tout d'un coup arrêtés, si je venois à mieux comprendre que je ne l'ai compris jusqu'à présent, ce que c'est que d'être pauvre comme Jésus-Christ, ou plutôt, si je comprenois mieux de quelle indignité il est, dans un religieux, de se dire pauvre de Jésus-Christ, et de ne vouloir pas être pauvre comme Jésus-Christ !

TROISIÈME POINT

Ou c'est Jésus-Christ qui s'est trompé dans le choix qu'il a fait d'un état pauvre, ou c'est le monde qui se trompe dans l'attachement qu'il a aux biens de la terre. Mais Jésus-Christ étant la sagesse incréée, il est incapable de se tromper en aucune chose ; d'où il faut conclure que c'est donc le monde qui est dans l'erreur et qui s'égare. Voilà comment raisonnoit saint Bernard, et ce raisonnement regardoit en général toutes les conditions ; mais on peut bien l'appliquer en particulier à la profession religieuse.

Car, entre toutes les conditions, où est-ce qu'on se trompe le plus, si ce n'est dans la religion, dès qu'on y est attaché à ses commodités et qu'on y recherche les aise* de la vie? Une âme religieuse

tombe alors dans les plus grossières erreurs, et sa conduite en est toute pleine. 1° Elle se flatte de suivre Jésus-Christ pauvre, parce qu'elle marche dans la voie de la pauvreté; mais autre chose est de marcher dans la voie de la pauvreté, et d'y suivre Jésus-Christ. On l'y suit par une sainte conformité de sentimens avec lui ; et quelle conformité y a-t-il entre les sentimens de ce Dieu volontairement dépouillé de tout, et ceux d'une âme qui, dans la pauvreté qu'elle professe, ne pense qu'à se ménager tout ce qu'elle peut d'accommodemens et de douceurs? 2° Elle croit avoir devant Dieu le mérite de la pauvreté évangélique, quoiqu'elle n'en ait pas le véritable esprit : car ce n'est pas l'avoir, cet esprit de pauvreté, que de ne vouloir manquer de rien, et de savoir si bien se dédommager d'un côté de ce qu'on ne peut recevoir de l'autre. 3° Gomme il arrive souvent que malgrô toute son attention et toutes ses précautions, elle n'a pas, à beaucoup près, tout ce qu'elle souhaite, il s ensuit de là qu'elle ressent tout l'effet et toute la peine de la pauvreté, sans en retirer aucun fruit ni en pouvoir espérer aucune récompense. 4° Après avoir abandonné peut-être de grands biens, ou du moins an honnête établissement dans le monde, elle se laisse occuper de bagatelles, et n'en est pas moins possédée que les mondains le sont d'une abondante tortune. 5° D'autant plus aveugle et plus dangereusement I rompre, qu'elle se persuade, en bien des occasions et sur. bien des sujets où elle se donne certaines libertés, qu'il n'y va pas du salut, lorsque son vœu néanmoins -■y trouve violé et que. la conscience y est grièvemenl blessée.

Point de matière où l'on ait plue à craindre, même

dans la religion, de se faire une fausse conscience, qu'en ce qui concerne la pauvreté. Combien de fois ai-je eu sur cela moi-même des doutes, des inquiétudes, des remords 1 et si je n'en ai point eu, combien ai-je eu lieu d'en avoir! Car me suis-je toujours appuyé sur de bons principes pour me rassurer? Combien peut-être ai-je fait valoir de mauvaises excuses que je prenoispour de bonnes raisons, parce quelle secondoient mes désirs ! De combien de permissions me suis-je autorisé, ou extorquées, ou mal interprétées, ou trop étendues ! Quoi donc ! ai-je renoncé aux richesses du siècle en vue des périls qu'elles portent avec elles, pour me jeter en d'autres embarras et en d'autres dangers, du côté même de la pauvreté feligieuse? L'ai-je embrassée, cette sainte pauvreté, à condition de n'en éprouver dans la pratique aucun effet? Ai-je prétendu être de ces religieux qui, dans un sens bien opposé à t. lui de l'apôtre saint Paul, n'ont rien en apparence, mais réellement possèdent tout? En vérité, falloit-il pour cela sortir du monde ; et, après avoir fait une fois le sacrifice de tous ses biens, si je veux encore user de certaines réserves, n'ai-je point peur d'attirer sur moi la malédiction dont Dieu a menacé quiconque déroberoit quelque chose de l'holocauste qui lui est offert? L'expérience a souvent confirmé la menace. Malheur, si j'en devenois moi-même un exemple!

CONCLUSION

Dieu créateur du ciel et de la terre, mais que j'adore sous la forme d'un enfant et que je vois dans la misère d'une établi- et dune crèche, Seigneur, agréez le sacrifice que je renouvelle en votre présence, de tout ce que le monde me destinoit et de tout ce que j'y pouvois

186 TREMIÈRE MÉDITATION

prétendre. Dans le sentiment qui me touche, il me semble que par votre grâce je serois actuellement dis posé à vous sacrifier un royaume si je le possédois, et que je n'en voudrois être maître que pour vous l'offrir.

Hélas î Seigneur, vous ne m'en demandez pas tant, et voilà l'illusion ordinaire qui nous séduit. Nous formons pour vous des souhaits que nous ne pouvons exécuter; et ce qui dépend de nou?, nous vous le refusons. Car il ne s'agit point, mon Dieu de renoncer à des royaumes ni à des empires, que je n'ai pas et que je n'aurai jamais : mais ce que vous voulez de moi, c'est que par un esprit de pauvreté, je me défasse de ceci et de cela, o*ù mon cœur est attaché, et dont je sens bien que je devrois apprendre à me passer. C'est peu de chose ; mais si je vous étois fidèle en ce peu de chose, que vous répandriez sur moi de grâces et de trésors spirituels ! Et parce que j'ai toujours répugné jusqu'à présent à vous l'accorder, que ce peu de chose a causé de dommages à mon âme et lui en peut causer dans la suite ! Voilà, Seigneur, ce que je dois vous donner et de quoi je dois me dépouiller : voilà l'offrande que je dois porter à votre crèche. Ah f si ce peu de chose m'arrête, que seroit-ce mon Dieu, s'il étoit question de grandes choses ! En quelque dénûment que la pauvreté religieuse me réduise, il ne sera jamais tel que le vôtre; ni jamais il ne sera comparable aux dons célestes et à l'infinie récompense que vous avez promise aux pauvres évangéliques.

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