DE L'OBÉISSANCE DE JÉSUS-CHRIST DANS SA FUITE EN EGYPTE
Humiliavit semetipsum factus obediens.
Il s'est abaissé lui-même, et s'est fait obéissant. Philip, chap. 2.
PREMIER POINT
Quoique Tordre que reçut Joseph de la part du Ciel et par le ministère d'un ange, de s'enfuir en Egypte avec Jésus et Marie, ne s'adressât pas immédiatement à Jésus-Christ, il le regardoit néanmoins et ne regardoit même que lui. Et parce que cet Enfant-Dieu avoit une pleine connoissance de tout ce qui se passoit, on peut considérer cette fuite si prompte et si peu préparée, comme l'effet de son obéissance.
Ce fut dans son principe une obéissance toute sainte, puisqu'elle n'étoit fondée que sur une conformité parfaite de sa volonté avec la volonté de son Père, à qui seul il vouloit plaire, et en qui il se confîoit uniquement. Il Tenvisageoit non-seulement dans cet ange envoyé d'en haut, mais dans Joseph à qui l'ange avoit parlé, et qui devoit être lui-même en cette occasion l'agent -et le ministre de Dieu. Ce divin Enfant se laissa donc conduire, et n'eut point d'autre sentiment
que celui d'une soumission filiale et d'un plein abandonnèment de ses intérêts entre les mains de la Providence et de ceux quelle avoit chargés du soin de sa personne. Or telle est l'obéissance religieuse. Rien de plus saint que les principes sur quoi elle est établie : car c'est sur l'acte de foi le plus héroïque, sur l'acte de confiance le plus excellent, et sur l'acte de charité 9 le plus parfait.
Acte de foi le plus héroïque, puisque pour obéir en religieux, je dois croire que l'autorité de Dieu réside dans mes supérieurs, et quelle leur a été communiquée par Jésus-Christ; non point à la vérité par Jésus-Christ en personne, mais par Jésus-Christ représenté dans son vicaire et dans toutes les puissances de l'Eglise légitimement ordonnées. De sorte que cette communication d'autorité me doit être aussi certaine, que si elle s'étoit faite par une apparition visible de Jésus- Christ même, et qu'il slen fut expliqué de vive voix. Je dois croire de plus, que m'étant soumis volontairement et de gré à cette juridiction divine et humaine tout ensemble, c'est Dieu qui me gouverne par mes supérieurs, et que je suis obligé de leur rendre obéissance, non pas en tant que ce sont des hommes comme moi, mais en tant qu'ils me tiennent la place de Dieu, qui me déclare par leur bouche ses volontés. Et parce que cette vérité subsiste indépendamment des imperfections de ces supérieurs et de leurs foiblesses, indépendamment des contradictions de mon esprit et des répugnances de mon cœur, de là vient qu'avec- tout cela le même acte de foi doit toujours subsister, et que malgré tout ce que je découvre de défauts dans un supérieur, je dois toujours également le respecter, ou plutôt reconnoitrc et respecter Dieu dans lui.
Acte de confiance le plus excellent : car à n'en juger que selon les lumières naturelles, souvent je pourrois craindre de m'égarer en suivant les vues de mes supérieurs. Mais j'obéis néanmoins, parce que j'espère que Dieu, touché de mon obéissance, leur inspirera ce qui me convient ; qu'il ne permettra pas que je me perde dans l'exercice, l'emploi, le lieu où ils m'auront destiné; qu'il me délivrera de tous les dangers qui pourroient s'y rencontrer pour moi; et que, supposé même qu'ils se fussent trompés, il ne me demandera point compte de leur erreur; enfin, qu'il agréera ce que j'aurait fait, dès que je l'aurai fait par un véritable esprit de dépendance, et qu'il m'en récompensera.
Acte de charité le plus parfait, parce que le plus grand «sacrifice que je puisse faire à Dieu, c'est celui de ma volonté ; et qu'il n'y a que le plus pur amour de Dieu, qui puisse me porter à me dépouiller ainsi de moi-même et de ce que j'ai de plus précieux parmi les biens naturels, qui est ma liberté. Quel fonds de consolation pour une âme religieuse et soumise ! Quel mérite de l'obéissance ! Mais au contraire quand je me rends difficile aux ordres de mes supérieurs, et que je veux m'y soustraire, quel renversement et quel sujet de crainte pour moi I Ce n'est point vous, disoit Dieu à Samuel, parlant des Juifs, qui demandoient d'être gouvernés par un autre que ce prophète, ce n'est point vous qu'ils ont rejeté, c'est moi-même ; 1 . Ainsi, en désobéissant à un supérieur, c'est à Dieu même que je désobéis, c'est contre Dieu même que je m'élève, c'est de Dieu même que je me sépare, et de volonté, et d'action. Or qu'est-ce que désobéir cà Dieu, de se révolter contre Dieu, de se séparer de Dion?
(1) l'Reg. 8.
Autant que l'obéissance de Jésus-Christ fut sainte dans son principe, autant devoit-elle être pénible dans l'exécution. De quoi s'agissoit-t-il ? De quitter dès les premiers jours de sa naissance son propre pays, et d'être transporté dans un pays étranger; de s'exposer, tout enfant et tout foible qu'il étoit, aux fatigues et aux périls d'un rude voyage ; de partir dès la nuit même où Tordre est donné à Joseph, et de se mettre en chemin sans délai, sans préparatifs, sans provisions, d'aller 'en Egypte parmi un peuple infidèle et ennemi des Juifs; d'y vivre obscur et inconnu, dans une pauvreté extrême et dans un besoin absolu de toutes choses, enfin d'y demeurer jusqu'à ce>que la providence l'en retirât : car l'ange ne marque point pour cela d'autre temps, ni ne fixe point de terme. Quelle épreuve ! et jamais l'obéissance religieuse eutelle de pareilles difficultés à surmonter ?
Cependant le père, la mère, l'enfant, toute cette sainte famille obéit. Point de retardemens, point d'excuses ni de représentations. Incontinent Joseph se leva, prit V enfant, et s'enfuit en Egypte (1). A examiner la chose selon les vues humaines, par où il ne m'est que trop ordinaire de me conduire, mille raisons dévoient arrêter une obéissance si prompte et si rigoureuse. Le moyen qu'un enfant, encore au berceau, pût soutenir une telle marche? Comment l'emporter au milieu des ténèbres et de tant de risques qu'il y avoit à courir sur la route ? Où trouver de quoi fournir à sa subsistance, et Dieu ne pouvoit-il pas autrement le sauver de la persécution d'Hérode? Voilà comment (i) Matth. 2.
on raisonne jusque dans la religion, et n'est-ce pas ainsi que j ai raisonné moi-même sur mille sujets, où il n'étoit pas question à beaucoup près, pour accomplir ma règle et pour satisfaire à ce qu'exigeoient des personnes supérieures, de prendre autant sur moi, ni de me faire la même violence ? Le moindre effort m'étonne, le moindre obstacle me retient; tout me devient impossible, et j'ai toujours des prétextes à alléguer, ou de foiblesse, d'incommodité, d'infirmité, ou d'opposition naturelle et d'aversion, ou de quelque sorte que ce soit. Que là-dessus un supérieur ne se rende pas à mes remontrances, et qu'il ne croie pas devoir m'écouter, c'est assez pour me jeter dans le trouble et pour m'indisposer contre lui. Je le regarde comme un homme intraitable, et sa fermeté, toute sage qu'elle peut être, me paroît rigueur outrée et dureté. Ne m'en suis-je pas expliqué bien des fois en ces termes, ou du moins ne l'ai-je pas ainsi pensé ?
Ce qu'il y a de plus étrange, et ce que je ne puis trop de fois me reprocher à moi-même, ni trop reconnoître à ma condamnation, c'est que la plupart des choses sur lesquelles je murmure avec plus d'amertume, et contre lesquelles je me récrie plus hautement, ne me paroissent insoutenables que dès qu'elles me sont enjointes par l'obéissance. Du moment qu'on les lai=?eroit à ma liberté, je ne les trouverois plus audessus de mes forces, et je n'en aurois plus tant d'éloignement. Si je veux me juger de bonne foi, tel est Fétat de mon cœur, et c'est ce que j'ai pu remarquer dans une infinité de rencontres. Qu'un véritable esprit d'obéissance me faciliteroit de devoirs, et qu'il me les adouciroit même ! Car voilà ce qui manque. Avec cet esprit obéissant, il n'y a point de victoire, selon la
parole de l'Écriture, que je ne fus&e en état de remporter : mais sans ce même esprit, il n'y a rion de si léger qui ne me semble un joug insupportable.
Quand le Fils de Dieu obéissoit à son Père en s'éloignant de sa patrie, et se retirant chez des idolâtres, il étoit dès lors, selon la préparation de son cœur, obéissant jusques à la mort de la croix (1) ; c'est-à-dire, que dès lors il étoit disposé à être un jour crucifié, et à mourir par obéissance. Voilà, si mon obéissance est aussi parfaite qu'elle devroit l'être, la disposition où elle me doit mettre. Il ne s'agit point actuellement d'endurer la mort pour me soumettre à l'obéissance, puisque je n'en ai pas l'occasion. Mais ce que je ne puis faire maintenant, faute d'occasion, je dois toujours être prêt à le faire si elle se présentoit. Or, ai-je lieu de croire que je sois ainsi préparé, lorsque l'obéissance dans les plus petites choses me fait tant de peine? J'ai bonne grâce de me plaindre de? ordres qu'on me donne et des règles qu'on m'impose. Ai-je obéi jusqu'au prix de mon sang, jusqu'au sacrifice de ma vie?
TROISIÈME POINT
L'obéissance de Jésus-Christ fut bien récompensée par les merveilleux effets qu'elle produisit. Jamais il n'en fut de plus salutaire. 1° Ce divin Sauveur porta avec lui ces grâces de salut qui sanctifièrent l'Egypte, et se répandirent dans la suite des années sur tant de solitaires et de pénitens, dont les déserts furent remplis, et dont la vie angélique a fait l'édification et l'admiration de tout le monde chrétien. 2° Sa fuite le préserva de la fureur d'Hérode, et le déroba à la vio-
(1) Philip. 2.
lence de ce persécuteur, qui cherchoit à le perdre. Tellement que, malgré toutes les mesures de ce roi barbare et impie, il échappa, par son obéissance, à cet horrible massacre, où Hérode, parmi tant d'innocens, prétendoit l'envelopper.
Si je comprenois tous les avantages de l'obéissance religieuse, bien loin de regarder la sujétion où elle me réduit, comme un joug pesant, et de m'en plaindre, je m'y soumettrois avec joie, et je ne voudrois rien faire qu'elle n'eût réglé et ordonné. C'est cette obéissance religieuse qui relève toutes nos actions, même les plus indifférentes. Quoi que je fasse, dès que je le fais par obéissance, fût-ce la chose la plus basse en elle-même et la plus servile, mon obéissance la consacre, et lui donne un caractère particulier de sainteté. C'est cette même obéissance religieuse qui attire sur nous les grâcer de Dieu. Du moment que j'agis par Tordre du Seigneur, ce que je fais est proprement son œuvre ; et par là il se trouve engagé à m'accorder son secours et à récompenser ma fidélité. De là vient que les entreprises où nous sommes employés par l'obéissance, sont communément celles que Dieu bénit davantage, et qui réussissent le mieux, soit par l'édification et le bien du prochain, soit pour notre propre avancement et notre propre consolation.
C'est encore cette obéissance religieuse qui nous préserve de plus dangereux ennemi qnc nous ayons à craindre dans la voie du salut et de la perfection, qui est notre volonté propre. Comme c'est une volonté aveugle et portée par sa pente naturelle au relâchement, il lui faut un guide qui la conduise et un frein qui la retienne. Or l'obéissance lui sert de l'un et de l'autre, en la tenant étroitement liée à la volonté
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divine. Sous la conduite et la direction de cette volonté de Dieu, toujours droite et toujours sainte, je suis en sûreté, parce que je ne puis m'égarer, tant que je marche dans le chemin où Dieu m'appelle, et qu'il m'a lui-même marqué. Aussi n'y a-t-il point de vertu moins suspecte ni plus solide, que celle qui est fondée sur l'obéissance : mais toute vertu qui s'en écarte, n'est plus qu'une vertu apparente et qu'-une illusion.
Sont-ce là les avantages dont je suis touché, et que je me propose dans l'obéissance que je rends à mes supérieurs, ou que je reconnois devoir leur rendre? S'ils disposent de moi d'une manière conforme à mes vues et à mes désirs, et si dans les règlemens qu'ils font, et les ministères où ils m'emploient, je trouve de quoi flatter ma vanité et de quoi contenter mon amourpropre, voilà par où l'obéissance me plaît. Mais qu'elle n'ait point d'autre bien pour moi que de m'ëprouver et de me perfectionner selon Dieu et selon mon état : que je n'aie point d'autre fruit à en retirer que d'acquérir devant Dieu de nouveaux mérites, et de me procurer de sa part une plus grande abondance de grâces toutes spirituelles ; que je n'y voie qu'une occasion favorable et un moyen très- efficace de rompre ma volonté, de l'assujettir et de me mettre en garde contre ses erreurs et ses égaremens. c'est à quoi je suis peu sensible, et ce qui ne fait guère d'impression sur mon cœur. Qu'est-ce néanmoins que toute mon obéissance, si ce n'est pas là ce qui l'anime ? Qae me sert-il d'en avoir fait le vœu, l'ai-je dû faire par d'autres motifs que ceux-là? Quand j'y chercherai de pareils avantages, je les y trouverai; mais dès que j'y chercherai tout autre chose, par un juste châtiment
de Dieu, je n'y trouverai point ce que je cherche; et souvent n'y trouverai-je que des sujets de peine, et des occasions de péché, que je ne cherchois pas.
CONCLUSION
C'est par une providence toute spéciale sur moi,, mon Dieu, que vous voulez prendre soin de toute la disposition de ma vie, et me déclarer sur chaque chose, par l'organe de mes supérieurs, vos divines volontés. Soit que vous me parliez immédiatement ou que vous me parliez par eux, c'est toujours vous, Seigneur, qui me parlez, et vous qui me conduisez. Or, qui peut mieux me conduire que vous, et à qui puis-je plus sûrement me confier qu'à vous-même ?
C'est donc, mon Dieu, sous votre couduite que je viens me ranger tout de nouveau : mais pour me confirmer dans cette voie de l'obéissance où je veux désormais rentrer, et d'où je ne veux plus sortir, donnez-moi, Seigneur, toute la simplicité et toute la docilité des enfans; toute leur simplicité dans l'esprit, et toute leur docilité dans le cœur. Car voilà le modèle que vous nous avez proposé dans votre Évangile, et sur lequel nous devons nous îormer. Avec cette simplicité d'un enfant, je ne raisonnerai plus tant sur ce qui me sera commandé. J'obéirai, et je vous laisserai examiner les vues et les intentions des personnes à qui j'obéis. Avec cette docilité d'un enfant, je n'aurai plus tant de difficultés à opposer, ni tant de représentations à faire sur ce qu'on souhaitera de moi. Quand même, dans le secret de mon cœur, j'aurois peine à l'approuver, j'agirai toutefois sans murmure, et je me tiendrai dans le respect et dans le silence.
Peut-être la prudence de la chair me fera-t-elle
entendre, que de se rendre si dépendant, c'est s'exposer dans une maison à être chargé de tout ce qu'il y a de plus difficile et de plus pénible. Mais quoi que ce soit, Seigneur, que m'importe, pourvu que mon obéissance vous honore, quelle me maintienne dans une sainte paix, qu'elle contribue à la satisfaction de ceux que vous avez établis pour me gouverner en votre nom, qu'elle serve à l'édification et au bon ordre de la communauté, qu'elle me porte à vous et qu'elle m'y attache ? A une âme obéissante et vraiment religieuse, tout est égal, ô mon Dieu dès que vous l'agréez et que vous daignez nous en tenir compte.