‹ Retraite spirituelleChapitre 37 sur 52 · DE LA VIE CACHEE DE JESUS-CHRIST JUSQU'AU TEMPS DE SA PRÉDICATION · texte numérisé non relu

DE LA VIE CACHEE DE JESUS-CHRIST JUSQU'AU TEMPS DE SA PRÉDICATION

. El descendit cum illis,et venit Nazareth, et erat subditus

mis.

S' étant mis en chemin avec Marie et Joseph, il alla à Nazareth, et il leur était soumis. Luc. chap. 2

PREMIER POINT

Voici sans doute un des plus grands mystères de la vie de Jésus-Christ ; et quelque obscur que ce mystère puisse être, je ne dois pas moins l'admirer, que ceux qui ont le plus1 éclaté aux yeux des hommes. C'est la retraite où vécut ce divin Maître, jusqu'au temps de sa prédication. Cet Homme-Dieu qui etoit rempli de tous les trésors de la sagesse et de la science, qui possédoit dans un suprême degré tous les dons de la nature et de la grâce, qui pouvoit briller dans le monde, et s'ajtt'rer l'estime et la vénération de tous les peuples ; cet Homme-Dieu qui, jusqu'à l'âge de trente ans, eût pu opérer tant d'œuvres merveilleuses pour la gloire de son Père, s'il eût pris soin de se faire connoître; qui eût pu convertir tous les pécheurs, tous les idolâtres, et répandre l'Évangile par toute la terre ; cet Homme- Dieu qui n'étoit même envoyé que pour cela, et qui

pour cela seul étoit descendu du Ciel, s'est réduit à une vie cachée, et de trente-trois ans qu'il avoit à demeurer parmi nous, en a passé trente dans le silence et la solitude, et n'en a réservé que trois pour se produire en public et pour annoncer le royaume de Dieu.

Qu" a-t-il fait durant ces trente ans d'une vie particulière et retirée ? // étoit soumis à Marie et à Joseph (1) : voilà ce qu'on nous en dit. Nous ne savons rien de tout le reste, et il a voulu l'ensevelir dans les ténèbres, en sorte qu'il n'y eût que Dieu qui en fût témoin. Conduite qui semble d'abord bien surprenante, mais dont le secret néanmoins n'est pas difficile à découvrir. Il a prétendu par là réprimer en nous ce désir de paroître, qui nous est si naturel, et qui cause tant de désordres dans les maisons religieuses. Il n'est pas possible qu'un religieux soit solidement à Dieu, si c'est un homme tout extérieur ; et rien n 'étoit plus capable de modérer cet empressement de se montrer et de s'y distinguer, que l'exemple d'un Dieu solitaire et volontairement ignoré du monde.

Car cet exemple m'ôte tous les prétextes que je pourrois avoir, et que l'amour-propre sait si adroitement nous suggérer, en nous persuadant qu'il y va de la gloire de Dieu, et que le salut du prochain y est engagé, que c'est une nécessité en telles et telles conjonctures, que la bienséance le veut ainsi, que cela sert à entretenir la charité, qu'il faut de la société dans la vie, qu'une si grande retraite nous rend inutiles et nous empêche de faire valoir les talens que nous avons reçus. Spécieuses raisons, mais dont je voudrois on vain m autoriser. Suis-je plus en état que Jésus-Christ de contribuer à la gloire de Dieu? Dois-je

(1) Luc. 2.

plus m' intéresser que lui au salut du prochain ? Le monde a-t-il plus besoin de moi, et y suis-je plus nécessaire? Gonnois-je mieux ce qui convient et ce qui ne convient pas? Ai-je plus de zèle pour l'entretien de la société et de la charité? Ai-je des talens plus relevés, et dont il y ait plus de fruit à espérer? Ame vaine, apprends à te détromper et à te confondre. Au lieu de ces maximes que m'inspire, jusque dans la religion, un esprit mondain, mon Sauveur est venu m'enseigner une route toute contraire, et à laquelle je dois m'en tenir: c'est d'aimer à être inconnu, à être oublié, à être délaissé, et délaissé même, nonseulement du reste des hommes, mais de la communauté où je vis, n'y étant chargé d'aucun autre emploi que de l'observation de ma règle, et n'y entrant dans aucune affaire, bien loin de m'embarrasser et de m'intriguer dans les affaires du siècle.

Telle doit être ma disposition, sans préjudice néanmoins de l'obéissance que je dois à mes supérieurs. S'ils veulent se servir de moi, soit au dedans, soit au dehors, il faut leur obéir, et m' acquitter, le plus parfaitement que je pourrai, des ministères où ils me destineront. Mais quand j'agirai de la sorte, et quand surtout je ne me produirai au dehors que lorsque mes supérieurs me l'ordonneront, et qu'autant qu'ils me l'ordonneront, j'y paroîtrai beaucoup moins ; et y paroissant moins, Dieu n'en sera que plus glorifié, le monde .que plus édifié, les bienséances de mon état que mieux gardées, et toutes mes fonctions que plus fidèlement et plus saintement exercées. Je n'ai donc qu'à attendre en paix les ordres de la Providence ; et tant qu'elle me permettra de rester dans l'obscurité, je dois m'en réjouir, chérir ma retraite, et dire comme

le prophète royal : J'ai choisi d'être abject et le dernier dans la maison de mon Dieu (1).

SECOND POINT

Quelles étoient les occupations de Jésus-Christ dans sa vie cachée ? Si nous en jugeons par les apparences, ce n'étoient que des occupations basses en elles-mêmes, communes et serviles. Il travailloit avec Joseph, il partageoit avec Marie les soins nécessaires pour le bon ordre de cette sainte famille, il exécutoit ponctuellement ce que l'un et l'autre lui prescrivoient, sans rien omettre ni rien négliger des moindres offices. Qu'étoit-ce là pour le Messie, pour l'Envoyé de Dieu, pour le Fils unique de Dieu? Or, Dieu cependant tiroit autant de gloire de ces actions, que de tout ce que ce Sauveur des hommes devoit faire dans la suite de plus grand. Dieu les agréoit ; et le voyant adonné à de tels exercices, il disoit déjà de lui, quoique avec moins de solennité et moins d'éclat qu'au jour de son baptême : Voilà mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis mes complaisances (2) Pourquoi cela ? parce qu'en toutes ces actions, Jésus-Christ se conformoit au bon plaisir de son Père: parce que toutes ces actions étoient animées d'un esprit intérieur, et relevées par des vues toutes divines. De là vient qu'elles étoient si méritoires devant Dieu et si agréables à ses yeux.

Il y avoit en ce temps-là des princes sur la terre et des empereurs. Il y avoit de fameux conquérans, qui remplissoient le monde de leur nom et du bruit de leurs actions héroïques. On parloit de leurs desseins, de leurs entreprises, de leurs faits mémorables. On les publioit partout, et on les exaltoit : mais dans

(1) Ps. 83. — (2) Matth. 3.

l'estime de Dieu ce n'étoit rien; et n'en étant ni le principe, ni la fin, il n'y avoit nul égard. Au contraire, on ne parioit point de Jésus-Christ, on ne le connoissoit point, on ne savoit ni son nom, ni sa naissance, ni sa demeure, ni comment il vivoit, ni à quoi il s'employoit. Il étoit dans un coin de la Judée comme s'il n'y eût point été; mais Dieu tenoit ses regards sans cesse attachés sur lui, il n'en retiroit pas un moment les yeux. C'étoit un objet digne de l'attention de tout le Ciel, et il ne faisoit pas une action qui ne fût d'un prix infini.

Quel soutien et quel sujet de confiance pour une personne religieuse, qui, dans son état, n'est employée qu'à des exercices dont le monde ne tient nul compte) , Souvent même sont-ce les dernières fonctions d'une maison, et les plus humiliantes. Mais ce qui la console, et ce qui est en effet bien consolant pour elle, c'est la parole de l'Apôtre qu'elle s'applique à elle-même : Vous êtes morts, et votre vie est cachée avec Jésus- Christ en Dieu (1). Car dès que c'est une vie cachée en Dieu, c'est une vie selon le gré de Dieu, par conséquent une vie toute sainte; et puisque c'est une vie cachée avec Jésus-Christ, c'est donc une vie toute conforme à la vie de Jésus-Christ, à son esprit et .'• ses sentimens. Or, quelle vie est plus à souhaiter pour moi, que celle qui m'unit de la sorie à mon Dieu, et qui me donne des rapports si étroits avec mon Sauveur et mon modèle? C'est là proprement la vie intérieure, et dans une telle vie, y a-t-il rien de si vil en apparence et de si méprisable, que je ne doive estimer au-dessus de tout? Ce seroit bien dégénérer de ma profession, si je réglois autrement l'estime que je fais des choses,

(1) Coloss. 3.

que par la sainteté qui y est attachée, et par la volonté de Dieu que j'y accomplis. Avec l'un et l'autre, tout est d'une valeur inestimable, tout est grand.

TROISIÈME POINT

De quel repos étoit accompagnée la retraite de Jésus-Christ, et quelle paix n'y goûtoit-il pas? Inconnu au monde, il nétoit point exposé à ses discours, ni sujet à ses contradictions. Dans l'étroite enceinte d'une maison pauvre où il se tenoit renfermé, et où il se bornoit à son travail, il n'avoit point de part à tous les mouvemens qui agitoient le reste des hommes. Il jouissoit tranquillement du silence et du calme de sa solitude, et s'il s'entretènoit, c'étoit, dans le secret de son âme, avec son Père, dont il recevoit les plus sensibles et les plus douces communications.

De tous les biens que nous pouvons désirer sur la terre, il est constant qu'un des plus précieux c'est la paix : mais il n'est pas moins certain que de tous les moyens pour acquérir cette paix, ou intérieure ou extérieure, un des plus assurés, c'est une vie retirée et cachée. Le monde est comme une mer orageuse ; au lieu que la retraite est comme un port et un asile où Ton est à couvert de tous les orages. Voilà par où les gens du monde estiment eux-mêmes la professioi religieuse ; et voilà ce qui leur fait dire en tant de rencontres, qu'un bon religieux, une bonne religieuse, sont mille fois plus contens dans leur cellule, qu'oi ne l'est dans le tumulte et les embarras du siècle.

Les plus mondains le disent, et en cela ils diseï encore plus vrai que peut-èlre ils ne le pensent. Mais ils le diroient bien autrement, s'ils avoient en effet connu par quelque épreuve les douceurs solides qu<

%oùte une âme accoutumée à vivre seule, et qui sait se borner à cette vie particulière. Elle a ses occupations, qui lui ont été marquées par l'obéissance, ou quelle s'est tracées elle-même. Ce ne sont point des fonctions d'éclat, et c'est par là justement qu'elles lui plaisent davantage. Elle s'en acquitte avec fidélité, mais du reste sans vouloir s'ingérer en aucune autre chose. Ainsi elle est peu troublée de tout ce qui pe passe dans le monde, et de mille événemens qui sont pour tant d'autres une source d'inquiétudes et de chagrins. Souvent même n'en est-elle pas instruite, ni ne veutelle pas s'en instruire. Et comment s'inquiéteroit-elle de tout ce qui arrive au dehors, puisqu'à peine elle sait une partie de ce qui se fait auprès d'elle et dans l'intérieur de la communauté ? Dès que les choses ne la regardent point, et qu'il ne s'agit ni de la charité, ni du bien commun de la maison, elle ne s'informe de rien, ni ne s'entremet en rien : car la retraite religieuse va jusque-là.

Ah ! que de religieux auroient mené dans leur état et y mèneroient une vie paisible, s'ils avoient pris de bonne heure cet esprit de retraite, et s'ils savoient se renfermer dans eux-mêmes ! Mais il semble que nous nous soyons à charge à nous-mêmes et que nous ne puissions demeurer avec nous-mêmes. On veut se mêler de tout. Pour cela il faut se trouver partout. Si l'on est arrêté, c'est une peine; et si l'on peut suivre son impétuosité naturelle, et aller où elle nous emporte, c'est encore le principe d'un plus grand mal. Car il n'est pas possible que la diversité des objets, que les différens int rets où l'on entre, n'excitent bien des désirs et bien des passions dont la paix du cœur est altéKée. La clôture et la cellule s'adoucissent à mesure

qu'on les garde : mais c'est en les quittant trop souvent et trop longtemps, qu'on se les rend insupportables. Il y faut néanmoins revenir, et voilà ce qui cause les dégoûts et les ennuis : N'est-ce pas peut-être ce qui m'en a causé une infinité à moi-même? Pourquoi sur la terre chercher si loin mon bonheur et hors de moi, lorsqu'avec Dieu et avec sa grâce, ie puis le trouver dans moi et au milieu de moi 9

CONCLUSION

Soyez éternellement béni, Seigneur, de la miséricorde que vous m'avez faite, en me retirant dans votre sainte maison. Ce n'est pas seulement pour la vie future et pour mon salut, un lieu de sûreté, mais c'est pour tout le cours de cette vie présente, une demeure de paix. Il est vrai, Seigneur, qu'il y faut avoir un certain attrait et un certain goût et ce goût de la retraite n'est pas une des moindres grâces que puisse recevoir de vous une âme religieuse. Vous me l'accorderez, cette grâce, puisque je vous la demande, et que vous savez combien elle m'est nécessaire.

Détachez mon cœur de tous les vains amusements qui peuvent le distraire et le dissiper, et qui ne l'ont en effet que trop dissipé et que trop distrait jusqu'à cette heure. Faites-le rentrer au dedans de lui-même, et inspirez-lui cet esprit intérieur, qui seul est capable de le tenir dans le recueillement et dans le calme. Tout autre chose où je voudrois établir mon repos en ce monde, peut me manquer; mais ma retraite ne me manquera point, et ce sera toujours ma ressource et mon refuge.

Vous surtout, mon Dieu, vous ne me manquerez ,jomt dans la vie la plus obscure et la plus cachée.

Je vous y trouverai, et qu'ai-je à souhaiter de plus? C'est là que l'âme s'entretient avec vous, qu'elle vous parle et qu'elle vous entend, qu'elle vous possède et qu'elle vous goûte. Mais vous n'êtes point dans le bruit : du moins vous ne vous y faites guère connoitre, ni guère sentir. 0 mon Dieu, où serois-je bien sans vous, et où puis-je être mal avec vous? Que m'importe d'être connu du monde, honoré dans le monde, ou de ne l'être pas, si je vous ai toujours pour témoin, et si vous m'honorez de votre présence? Tous seul me tiendrez lieu de toutes choses ; et dans mon obscurité et mes ténèbres, je serai plus en état de vous dire sans cesse, avec la même consolation que vous le disoit un de vos plus fidèles serviteurs ; Mon Dieu et mon tout.

Il y a peu d'ordres religieux où tout commerce avec le prochain soit absolument interdit. Dans la profession religieuse, comme ailleurs, on a certaines heures où Ton peut converser ensemble, et il n'est point même défendu d'avoir quelques connoissances au dehors ni de les entretenir. Mais il est vrai, du reste, que dans les conversations avec le prochain, il se glissé bien des abus où nous tombons très-communé-ment, et dont nous ne pouvons mieux nous garantir que par trois règles générales, qui sont pour nous d'une extrême conséquence. La première, que nos conversations soient toujours accompagnées d'une modestie religieuse et d'une sage retenue : la seconde, qu'elles soient solides et utiles ; et la troisième, que la charité y règne, et qu'elle en éloigne tout ce qui est contraire à l'esprit d'union et de paix.

PREMIER POINT

Conversations accompagnées d'une sage retenue ec d'une modestie religieuse : car, de même qu'il y a pour les personnes du monde des bienséances du monde, il y a, pour les religieux, des bienséances religieuses ; et, par rapporta la manière de converser, il est constant que mille choses où l'on ne trouve point

à dire dans un homme du monde, deviennent peu séantes dans un religieux, et sont même tout-à-fait répréhensibles. C'est donc particulièrement aux religieux que convient l'avis de l'Apôtre, lorsqu'il disoit aux premiers fidèles : Faites voir en tout votre modestie (1). Elle paroît dans l'air, dans le maintien, dans le geste, dans le ton de la voix, dans les termes et dans les expressions, dans tout liextérieur. Ce n'est pas qu'elle ait rien d'affecté, ni de trop étudié : l'affectation n'est bonne nulle part ; mais, sans aucune contrainte ni aucune gêne, elle évite certains airs trop évaporés, certains mouvemens trop précipités, certains gestes trop peu mesurés, certains éclats de voix trop élevés, certaines paroles et certaines expressions trop familières, surtout avec des séculiers.

, C'est une erreur dont se laissent prévenir bien des religieux, de se persuader que par des conversations toujours enjouées et peu réservées, ils se rendent plus agréables au monde, et s'en attirent plus aisément l'estime et la conliance. Le monde est au contraire le censeur le plus éclairé et le plus sévère que les personnes religieuses aient à craindre. 11 sait parfaitement quelles mesures elles doivent garder, et quels égards elles doivent avoir à la sainteté de leur profession ; il y fait une réflexion particulière, et tout libertin, tout déréglé qu'il est, il exige de leur part une régularité et une circonspection, qu'il porte même quelquefois jusqu'au scrupule.

Ainsi, dans les entretiens d'un religieux, le monde veut voir de la gravité, du recueillement, de la modération, de la discrétion, de la sagesse; et s'il en rencontre quelqu'un 'où il remarque tous ces carac-

(1) Philip. 4. 8

tères, c'est de celui-là qu'il s'édifie et en celui-là qu'il se confie. Tout autre ne lui est bon que pour l'amusement. On peut dire même qu'il n'est presque bon à rien autre chose dans l'intérieur d'une communauté: on le laisse parler et discourir tant qu'il lui plaît, et comme il lui plaît ; mais ses discours, souvent sans ordre et sans règle, font peu d'impression, et l'on n'y donne qu'une attention très-légère.

Selon la maxime ordinaire, la bouche parle de l'abondance du cœur ; et c'est encore une vérité, que le cœur se répand par la bouche. De là donc on peut conclure d'une personne religieuse trop vive et trop mondaine dans ses façons de parler qu'elle est déjà fort dissipée au dedans d'elle-même, et que dans la suite elle ne fera que se dissiper toujours davantage. Une àme recueillie, et qui porte partout la présence et la vue de Dieu, ne s'abandonne point de la sorte à ses vivacités naturelles. Elle est honnête et affable, mais sans s'épancher tant au dehors, ni entrer en de si grandes agitations : elle n'est ni sauvage ni mélancolique ; mais au milieu de sa joie et dans les démonstrations qu'elle en donne, elle ne perd rien de tout le sérieux qui la doit tempérer : elle ne demeure point dans un triste et morne silence ; mais elle ne cherche point aussi à tenir seule la conversation, ni à maîtriser tous ceux avec qui elle traite : elle dit simplement ce qu'elle pense, et laisse à chacun le loisir de s'expliquer à son tour, n'interrompant jamais, et toujours plus prête à écouter qu'à se l'aire entendre. Qu'on éviteroit d*e fautes dans la société, si l'on se formoit sur ce modèle, et si l'on ne s'écartoit jamais du respect chrétien et religieux qu'on se doit les uns aux autres.

SECOND POINT

Conversations solides et utiles. Ce n'est pas à dire qu'elles doivent toujours rouler sur des matières spiri- ' tuelles et de pure piété : cela seroit à souhaiter parmi des religieux ; mais, après tout, comme la religion accorde quelques heures d'entretien pour récréer l'esprit et pour le relâcher, elle donne là-dessus \m peu plus de liberté, et ne défend point de mêler dans la conversation des sujets moins relevés et moins importans: c'est une tolérance raisonnable et trèsconvenable.

Mais ce qui ne conviendroit en aucune sorte, ce seroit, 1° qu'entre des personnes religieuses on ne s'entretînt ordinairement que de bagatelles, et qu'on employât des temps considérables en de puérils et vains discours ; 2° qu'on ne parlât que des affaires du monde, et de ce qui s'y passe ; qu'on ne s'assemblât que pour Gontenter sur cela sa curiosité, et pour entendre le récit de tous les bruits qui courent et de toutes les nouvelles qui se répandent ; 3° qu'aux heures mêmes où le silence est ordonné, on se réunît plusieurs ensemble, en des lieux particuliers et contre la règle, pour se rapporter mutuellement tout ce qui se fait dans une communauté, et pour en raisonner tort inutilement ; 4° que dans toutes ces conversations, soit particulières, soit publiques, on ne dît pas peut-être un mot de Dieu ni qui pût porter à Dieu ; mais qu'on n'y débitât que des maximes toutes conformes à l'esprit du monde et à ses sentimens ; 5° qu'on laissât tomber l'entretien dès que quelqu'un commenceroit à le tourner sur les choses du Ciel, et à y jeter quelques paroles d'édification ; qu'on en conçût du dédain et

qu'on en témoignât du dégoût et de l'ennui. Voilà encore une fois, ce qui ne peut s'accorder avec la sainteté de l'état religieux.

Quand, après une conversation où Ton ne s'est rempli l'esprit que d'idées frivoles, on se trouve devant Dieu et dans la prière, sans goût, et sans onction, sans attention, y a-t-il lieu d'en être surpris? Une bonne réflexion qu'on eût entendue dans un entretien plus solide, eût nouri l'âme, et eût allumé toute sa ferveur ; car souvent il n'en faut pas davantage. Ces deux disciples à qui Jésus-Christ ressuscité se joignit sur le chemin d'Emmaûs, se sentoient tout brûlans de zèle, pendant qu'il conversoit avec' eux et qu'il leur expliquoit les divines Écritures. Mais que remporte-t-on de la plupart des conversations? un cœur vide, une imaginition égarée, beaucoup d'indifférence et de sécheresse dans le service de Dieu. Il n'y a que trop d.î personnes religieuses qui pourroient en rendre témoignage.

Ce qui paroît encore plus à déplorer, c'est que des religieux aient quelquefois de longs entretiens, même avec des séculiers, sans jamais leur rien dire des vérités du christianisme, ni qui regarde le salut. On craint de les rebuter par ces sortes de discours, et qu'ils n'en fussent bientôt fatigués. Il est vrai qu'il y faut de la prudence, et qu'on ne doit pas faire de la conversation une prédication perpétuelle. Mais d'ailleurs trois choses sont certaines. 1° Les séculiers ne se rebutent point si aisément qu'on le pense de ce que leur dit une personne religieuse pour les édifier et leur inspirer des sentimens chrétiens. Si c'étoit un homme engagé comme eux dans le monde qui leur tint de pareils discours, peut-être en seroient-ils étonné-

et en feroient-ils quelques railleries : mais ils ne reçoivent pas de même ce qui vient de la bouche d'un religieux. Ils y font plus d'attention, et ils n'en ont <[ue plus de respect pour lui, voyant qu'il parle conformément à son état, et qu'il s'acquitte en cela de son devoir. 2° Non seulement ils ne s'en rebutent point, mais plusieurs même en sont touchés : ils s'y affectionnent et en profitent ; et s'ils avoient à se scandaliser, ce seroit plutôt qu'un homme aussi étroitement dévoué à Dieu que l'est un religieux par sa profession, ne les fît jamais souvenir de leurs obligations envers ce premier maître, et du soin qu'ils doivent prendre de le servir et de se sauver. 3° Enfin, supposé que de semblables conversations ne les accommodent pas, ce qui s'ensuivra de là c'est qu'on les verra moins, et c'étoit l'excellent principe de saint Ignace de Loyola. Ou les gens du monde, disoit-il, m'écouteront volontiers quand je parlerai sur des sujets édifians, et alors Dieu en sera glorifié et j'aurai ce que je demande ; ou, dégoûtés de telles matières, ils s'éloigneront de moi, et alors ils me feront moins perdre mon temps, et j'en irai moins perdre avec eux.

Et qu'est-il nécessaire, en effet, d'être tant dans le monde, et avec le monde si toutes les visites qu'on lui rend ou qu'on en reçoit, ne contribuent ni à sa sanctification ni à la nôtre ? Est-ce à cela que des personnes religieuses doivent passer presque toutes leurs journées? Autant et beaucoup mieux vaudroit-il demeurer dans la retraite, et, selon l'expression de Jésus- Christ, laisser les morts ensevelir leurs morts (1). Les apôtres parcouroient le monde, mais pour y enseigner, pour y catéchiser, pour y annoncer le royaume

(1) Matth. 8.

de Dieu. Voir autrement le monde, c'est malgré lerenoncement qu'on a fait au monde, être encore tout mondain, et plus peut-être qu'on ne l'eût été dans le monde même.

TROISIÈME POINT

Conversations charitables et sans offense de personne. Le Sage a dit en général, que celui qui ne pèche point dans ses paroles est un homme parfait : mais on peut dire en particulier au regard de la charité, que c'est une grande perfection et une vertu bien rare, de ne la blesser jamais dans les entretiens. Car voilà dans les maisons même religieuses, le plus commun et le plus dangereux écueil qu'elle ait à craindre. Elle s'y trouve altérée en diverses manières, dont les plus ordinaires sont :

1° Les impatiences naturelles et les chagrins de certains esprits colères et brusques, qui ne savent s'exprimer sur rien en des termes de douceur. On ne peut presque leur parler, sans s'exposer à une réponse désagréable ; et Ton a beau prendre toutes les précautions possibles, il y a toujours de leur part quelque rebut à essuyer.

2° Les contestations qui naissent, et les disputes où l'on s'échauffe de part et d'autre. Gela vient surtout de deux sortes de caractères très-fâcheux dans le commerce de la vie. Les premiers sont contredisans, et les seconds sont opiniâtres. D'où il arrive que les uns par un esprit de contradiction, formant toujours des difficultés sur ce qu'on leur dit, et les autres par un esprit d'opiniâtreté, ne voulant jamais céder, ni reconnoître qu'ils se soient trompés, on s'échappe en bien des paroles dont les cœurs sont piqués et ulcérés.

3° Les railleries, soit qu'on soit trop libre à les faire, ou qu'on soit trop délicat à s'en offenseur. Car il y a des esprits d'une telle foiblesse, qu'il ne faut qu'un mot pour les choquer : comme il y en a aussi qui se laissent tellement aller à une envie démesurée de railler de toutes choses et de quiconque, qu'ils le font sans ménagement et sans égard. Pourvu - qu'ils se contentent, ils n'examinent rien davantage, et ne s'inquiètent guère si quelqu'un en a de la peine. Cette peine toutefois n'est que trop réelle ; et quoiqu'elle puisse être mal fondée, et que souvent dans celui qui la ressent, ce ne soit que l'effet d'une trop grande sensibilité, il y faudroit néanmoins prendre garde ; et non-seulement la charité religieuse, mais la seule humanité le demanderoit. Bien loin de cela, on prend plaisir à se jouer d'une personne. On en fait tout le sujet de l'entretien; et à ses dépens, on se donne une récréation et un divertissement peu sortable.

4° Les jugements et les murmures, ou contre des supérieurs, ou contre ceux qui se trouvent chargés de quelque office dans la communauté, ou contre des particuliers. Dès qu'on n'approuve pas une chose (et combien y en a-t-il qui soient approuvées de tout le monde?) Quoi qu'il en soit, dès qu'une chose déplaît, on ne peut s'en taire. Du moins si Ton en parloit dans la vue de quelque utilité qui en dut revenir : mais on sait assez que tout ce qu'on dira, ne produira rien. Pourquoi donc entre-t-on là-dessus en de si longues explications ? par une maligne satisfaction qu'on goûte à déclarer ses sentimens, et par un secret penchant à condamner et à censurer.

5° Les médisances. Ce point est plus important, et les religieux n'ont pas moins à se précautionner là-

dessus que les gens du monde. Sur tout autre article, ou a communément clans la religion la conscience plus timorée et plus étroite ; mais sur l'article de la médisance, les plus réguliers et les plus sévères ont quelquefois une conduite et des principes bien larges. Il y a peu de conversations où il ne soit parlé du prochain; et par un malheureux enchaînement, quand une fois on a commencé, on ne cesse point qu'on n'ait dit tout ce qu'on prétend savoir, et qu'on devroit tenir secret. La charité doit corriger tout cela, et bannir tout cela des conversations chrétiennes, à plus forte raison des conversations religieuses. Point d'amertume dans les paroles, ni de brusqueries. On n'est pas toujours maître d'empêcher que certains mouvemens ne s'élèvent dans le cœur : mais au moins faut-il avoir assez d'empire sur soi pour les tenir cachés au dedans, et pour n'en rien faire paroître. Point de contradictions trop fortes, ni d'altercations. Chacun a sa pensée, et chacun peut la produire, quoique contraire à la pensée des autres. Mais du moment que la question commence à dégénérer dans une espèce de différend, et qu'on le remarque, il vaut incomparablement mieux se renfermer dans le silence et ne pas poursuivre, que de s'obstiner par une fausse gloire à remporter un vain avantage et d'être par là un sujet de discorde. Point de traits railleurs et piquans. Un mot assaisonné d'un certain sel et dit agréablement,. n'est pas toujours condamnable, pourviLque personne' n'y soit intéressé, ou que celui qui pourroit y avoir quelque intérêt, prenne bien la chose, et n'en témoigne aucun déplaisir. Mais après tout une raillerie trop fréquente a souvent de fort mauvais effets. Et il ne faut point alléguer pour excuse qu'il n'y a rien en ce qu'on dit, que

d'indifférent et que d'innocent. Ce n'est plus une raillerie indifférente ni innocente, dès que la charité en souffre ; or, il n'est presque pas possible qu'elle n'en souffre par l'extrême délicatesse de la plupart des esprits, qui s'offensent aisément, et ressentent trèsvivement les moindres atteintes. Point de murmures ni de plaintes, du moins dans les entretiens publics. Si l'on voit quelque chose à reprendre, on peut en secret s'en expliquer avec une personne de. confiance, soit supérieure, ou autre : mais de s'en déclarer hautement et devant toute une assemblée, c'est une espèce de révolte, ou c'est en quelque manière vouloir l'exciter. Enfin, point de médisances: car si la médisance est un péché grief dans des séculiers, qu'est-ce dans des religieux? Parlons bien de tout le monde ; ou si nous n'avons rien de bon à dire, taisons-nous. En gardant ces règles, on se préserve d'une infinité de désordres ; on rend la société religieuse également édifiante et douce, et c'est ainsi que se vérifie la parole du Prophète royal : Quel avantage et quel bonheur pour des frères de vivre ensemble et dans une sainte union (4) (4) Ps. 132.

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