Tit., cap. il
Lorsque nous disons de quelqu'un qu'il mène une vie chrétienne, nous le jugeons d'ordinaire sur ses actions extérieures , sans nous préoccuper de ce qui se passe en son âme. Cependant, Messieurs, c'est là que la vie chrétienne a été mise d'abord, là qu'elle réside comme en son fond le plus intime, de là qu'elle rayonne sur toute notre existence. Avant d'être un ensemble d'oeuvres visibles, elle est un état, un foyer d'activité sainte et d'influences bénies d'où nos actions tirent tout leur prix. La vie chrétienne, c'est la vie même de Dieu communiquée à notre âme, en vertu des mérites du Christ, par l'acte sacramentel qui nous engendre surnaturellement ; c'est cette mystérieuse et ineffable transformation qui fait de nous les fils de Dieu, les héritiers du ciel, les membres du Christ, les réceptacles vivants de sa plénitude, les temples du Saint-Esprit et les dociles organes de ses motions divines. En un mot, la vie chrétienne c'est la grâce, c'est-à-dire la plus parfaite ressemblance qui se puisse
concevoir de notre âme avec Dieu. Cette res^
semblât) ce. Dieu la cherche en nous, Messieurs ; en elle il se complaît, par elle nous sommes agréables à son très pur et très saint regard. Imaginez les plus beaux dons de la nature dans une âme qui n'a que cela, les plus cruelles privations et difformités dans une âme qui possède la grâce, c'est celle-là que Dieu préfère et agrée, il n'y a que celle-là qui soit pour lui î'àme acceptable : animam acceptahilem. Je vais plus loin. Supposez dans une âme l'illumination la plus parfaite des principes de la foi. les plus profondes, les plus droites, les plus hautes vues de l'esprit chrétien, les plus courageuses déterminations de la liberté chrétienne ; s'il est possible que cette Ame n'ait pas la grâce, Dieu ne se reconnaît pas en elle, Dieu ne l'accepte pas. Il a déclaré publiquement que son Fils est l'objet de ses complaisances, parce que son Fils est la vivante image de sa propre substance, et, du même coup, il a déclaré qu'il ne peut se complaire en nous qu'autant que nous sommes, par la grâce, une dépendance de la vie de son Fils, et comme lui ses images vivantes.
Voilà donc la vie chrétienne dans son fond le plus intime. Transformation surnaturelle de notre
âme, elle en fait, entre toutes les choses créées, la plus merveilleuse des nouveautés et attire sur elle les complaisances de Dieu. Remarquez bien, je vous prie, que ce n'est pointun état purement passif, mais un foyer d'activité sainte et d influences bénies qui nous rend agréables à Dieu dans tout l'épanouissement de notre être. La nature humaine est un arbre fécond que Dieu a planté pour y cueillir des fruits de vie ; ces fruits sont nos œuvres. Or, nos œuvres restent vulgaires et sans prix, et Dieu ne daigne pas y regarder, si elles ne sont pénétrées de la sève surnaturelle dont il nous a animés en nous communiquant sa propre vie. Faites de grandes et sublimes actions, étonnez le monde et remplissezle du bruit de votre renommée, soyez les idoles de l'opinion publique, si tout ce que vous faites n'a point d'autre principe que la nature, Dieu ne l'a point pour agréable, et il ne doit aux vains fruits de notre vaine activité que de vaines récompenses. Au contraire, suivez le train ordinaire d'une vie humaine, mangez, buvez, dormez, allez, venez, conversez, occupez-vous de vos toutes petites affaires d'intérêt, de religion, de justice et de charité, ignorés de tous ne faites
que des actions simples et sans éclat ; si ces actions ont la grâce, autrement dit la vie chrétienne pour principe. Dieu s'y complaît, parce qu'il y découvre comme un mérite infini, dû aux influences de sa vie, à la coopération de son Fils, à la motion de son Esprit-Saint, et il se croit obligé de les récompenser par le plus grand don de sa libéralité : la gloire éternelle.
J'espère, Messieurs, que ces explications, qu'il m'est impossible d'étendre davantage, vous éclaireront suffisamment sur le sens profond de cette parole de l'Apôtre : — « un peuple agréable à Dieu: populum acceptabilem. y> — Mais pourquoi mesuis-je arrêté à considérer Je fond même de la vie chrétienne? Pourquoi ai-je attiré votre attention sur une vérité que vous trouvez peut-être trop mystique? — Pourquoi, Messieurs? — Parce que cette vérité est capitale dans l'ordre pratique et que vous n'en comprenezpas assezl'importance. Comme je vous le disais en commençant, vous faites consister la vie chrétienne en des choses extérieures qui ne peuvent être que des manifestations du principe vital par lequel est transformée notre nature. Trompés par cette illusion, vous vous imaginez être chrétiens, lorsqu'en réa-
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lité vous ne Tètes plus aussi complètement qu'il faudrait l'être. Qui d'entre vous a gardé la grâce de son baptême? Qui d'entre vous ne Fa pas perdue maintes fois, presque aussitôt après l'avoir recouvrée par la pénitence ? Je vous vois tous les ans assidus au banquet de la parole de Dieu, tous les ans vous courber, à jour fixe, sous la main du prêtre, pour recevoir le pardon de vos fautes, tous les ans demander à Jésus-Christ qu'il confirme ce pardon par le don de sa personne et l'effusion de ses grâces, tous les ans sortir d'ici avec la résolution de ne plus laisser s'échapper de vos âmes renouvelées la vie surnaturelle que Dieu vous a miséricordieu sèment rendue. Mais, combien cela dure-t-il? — Huit jours, quinze jours, un mois. Les vieilles habitudes se réveillent, la grâce s'évanouit, le péché revient s'installer au lieu d'où vous l'aviez chassé, et vous l'y laissez, jnsqu'à ce qu'une nouvelle Pâque vous donne l'occasion de rentrer en vous-mêmes et démettre ordre aux affaires de votre conscience.
Vous oubliez, Messieurs, que le péché c'est la mort : la mort de votre âme, défigurée par sa prévarication et privée de l'énergie surnaturelle qu'elle reçoit de la grâce de Dieu ; la mort de
vos œuvres, dans lesquelles ne circule plus la sève divine qui les rend méritoires et acceptables. Je ne dis pas que votre nature est amoindrie par le péché dans son essence même; je ne nie pas qu'elle soit grande encore dans sa défection : je ne fais pas de vos actions autant de péchés, ce qui serait une hérésie; je ne prétends pas qu'elles soient absolument inutiles et que leur bonté naturelle ne puisse vous attirer un regard de la miséricorde divine ; mais j'affirme hardiment que vous n'êtes plus agréables à Dieu, que vos œuvres sans mérite sont perdues pour le ciel, qu'elles vous seront comptées pour rien aux jours des rémunérations éternelles. Ceux qui ignorent le triste mystère de votre vie intérieure, en entendant le langage de votre foi, en remarquant, dans l'ensemble de vos vues et de yos allures religieuses, une certaine dose d'esprit chrétien et de liberté chrétienne, en constatant votre fidélité à certaines pratiques extérieures, en voyant le bien que vous faites, pourront dire que vous vivez chrétiennement ; mais Dieu, dont le regard lumineux pénètre jusqu'au fond de votre âme. Dieu sait que vous avez nom vivant, et que vous êtes mort: « Xomenhabes quod vivas,
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et mortuas es\ » Dieu sait que votre vie, stérilisée pendant de longs mois, ne peut plus s'appeler une vie chrétienne. Les hommes vous estiment pour les dehors que vous leur montrez ; mais Dieu voit avec déplaisir votre âme profanée et regrette de ne pouvoir inscrire, au livre de vie, ni vos actes de foi, ni vos prières, ni vos peiiirs, ni votre travail, ni vos actes de probité et de justice, ni vos aumônes. Yous y gagnerez peutêtre une grâce finale qui vous empêchera d'être réprouvés, s'il y a dans vos prévarications plus de légèreté que de malice, plus d'oubli que d'ingratitude, plus de faiblesse que de corruption ; mais, assurément, vous ne jouirez dans la gloire d'aucun bien que vous aurez fait sans la grâce. Pensez-y bien, Messieurs : pour être chrétien comme il faut l'être, le chrétien que Dieu agrée : christianum aeceptabilem, il ne suffit pas de pouvoir dire : — Credo : je crois; — il faut pouvoir ajouter : — Vivo:]e vis, — ou plutôt, « ce n'est pas moi qui vis, c'est Jésus-Christ qui vit en moi, par sa sainte grâce: Jam non ego vivo, vivit vero in me Christus 2« y
i. Apoc, cap. m, 1.