Galat, cap. u
fi fi LA VIE CHRÉTIENNE,
J'ai dit, Messieurs, qu'il ne fallait pas juger du fond même de la vie chrétienne par les œuvres extérieures ; vous avez bien compris, je pense, que je ne les excluais pas. Elles jaillissent sponanémenf du principe supérieur qui nous vivifie, elles en sont les manifestations caractéristiques. Aussi l'Apôtre a-t-il soin de nous avertir que la vie intérieure, qui nous rend agréables à Dieu, doit s'exprimer au dehors par la pratique des bonnes œuvres, <x Ut mundaret sibi populam ac~ ceptabilem sectatorem bonorum operum. »
Le vaste champ de la morale chrétienne est ouvert devant nous. Il nous faudrait y rester longtemps pour relever tous les caractères qui distinguent extérieurement la vie du chrétien de ce qu'on appelle la vie du siècle. Mais saint Paul, dont j'expose ici la doctrine, a bien voulu abréger notre tâche. Mettant en regard de la vie mondaine la vie chrétienne, il nous apprend, en quelques mots, comment cette dernière se manifeste et se fait reconnaître. « La grâce de Dieu notre Sauveur nous est apparue, dit-il. pour
nous instruire, afin que, renonçant à l'impiété et aux désirs du siècle, nous vivions sobrement, justement et pieusement au milieu de ce monde, attendant l'objet de notre bienheureuse espérance ; c'est-à- dire la gloire de notre grand Dieu et Sauveur Jésus-Christ *. »
Entendez-vous, Messieurs? « La grâce nous est apparue : Apparaît graivi. » Principe de vie, elle se cache au fond de l'âme humaine ; mais, quand le principe de vie doit porter ses fruits, elle se montre pour diriger 'ses évolutions: « Apparuit gratta enidiens nos. » Où se montre-t-elle ? Dans celui-là même dont la divine vertu nous transforme et nous animera Apparuit gratta Salvatoris nostri. » Le Christ,- auteur de la vie chrétienne, en est le parfait exemplaire. Il attire nos esprits et nos cœurs détournés du spectacle d'impiété et de vains désirs que le monde nous donne, et, consciencieusement appliqué à copier le divin modèle proposé à son imitation, le chrétien
1. Apparuit gratia Dei Salvatoris nostri omnibus honrinibus, erudiens nos, ut abnegantes impietateni, et saecularia desideria, sobrie, et juste, et pie vivamus in hoc sœculo, expectantes beatani spem, et adventum glorise magni Dei, et Salvatoris nostri Jesu Christi. (Tit., cap. n, 11-13.)
grave dans sa vie pratique ces trois traits caractéristiques: — a la sage retenue, l'austère justice, la généreuse piété : Ut abnegantes impietatem et sœcularia desidêria, sobtie, et juste ', et pie vivamm in hoc sœculo. » C'est par là que la vie chrétienne se distingue de la vie mondaine.
Qu'est-ce que la vie mondaine? — Une vie de bien-être et de plaisirs, tout occupée à satisfaire les appétits de la nature. Tout y est mollesse et sensualité, et si profond y est parfois l'aveuglement des passions, trop largement contentées, que le vice y perd sa honte. Tous les sens: la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût, le toucher, y sont avides de jouissances, et l'on ne sait quels spectacles, quelles modes, quels concerts, quels parfums, quels festins, quelles délicatesses, quelles voluptés inventer pour les repaître. La nature, la science et l'art sont réquisitionnés avec une prodigalité insensée qu'on ose appeler de la magnificence. Point d'heures sérieuses dans cette vaine et malsaine agitation, mais le continuel va-et-vient d'âmes inoccupées et sans règle. Si le mondain est obligé de consacrer une partie de son temps et de son activité à des affaires graves qu'il ne peut laisser péricliter, il n'a point la sa-
gesse d'accorder à ses sollicitudes et à ses fatigues le repos qu'elles réclament, mais il dépense follement, en de trop longs et trop vifs plaisirs, le reste de forces qu'il devrait ménager pour le travail. Que de jours perdus ! Que de nuits troublées! Que de santés prématurément ruinées! Et avec cela, quelles mœurs ! Les impuretés ne sont plus que des faiblesses, les relations criminelles des délassements permis, les propos honteux des saillies spirituelles, les modes provocantes des affaires de bon ton, enfin, l'intempérance en toutes choses l'art d'épicer la vie pour la rendre moins fade et moins ennuyeuse.
L'intempérance ! Voilà le premier trait caractéristique delà vie mondaine, dont la vie chrétienne se distingue par une sage retenue-
Ne vivant ni de lui-même, ni pour lui même, mais de Dieu et pour Dieu qui Fa spirituellement engendré, le chrétien demande à l'auteur de sa vie nouvelle la règle qu'il doit suivre dans le gouvernement de la nature. Cette règle, il la voit écrite en caractères austères dans la vie pauvre et mortifiée de son Sauveur. S'il ne se sent pas appelé, comme certaines âmes privilégiées, à la parfaite imitation de cette vie, il comprend du
T-J LA VJE CHRÉTIENNE.
moins qu'elle lui impose l'obligation de mesurer à la nature ses jouissances, d'après la loi de Dieu et non d'après les exigences des appétits, de donner aux sens ce dont ils ont besoin et non ce dont ils sont avides, d'arrêter le nécessaire et l'utile en deçà des limites où l'excès commence et où la mollesse et la sensualité menacent d'envahir. Prévenu par les conseils de la sagesse divine contre l'emportement des passions, il ne leur permet point ces écarts qui aboutissent à l'aveuglement, et le vice, toujours exécré, ne se couvre jamais d'un masque qui dissimule aux yeux de la conscience sa honte et sa difformité. Tout plaisir où il y a danger et scandale est proscrit de ses habitudes, et, s'il n'est point ennemi de ceux que Dieu permet, il n'y cherche qu'un repos légitime et d'honnêtes délassements, ne les prolongeant jamais au détriment du devoir, n'y oubliant jamais la gravité qui convient aux enfants de Dieu. Il use de tous les biens avec la modération d'un sage, et il ne se montre prodigue que lorsque, pour l'honneur de la religion et l'utilité de ses semblables, il faut être magnifique. La coutume et la mode ne l'asservissent point à leurs caprices ; il ne les subit qu'autant qu'il es]
nécessaire pour ne point paraître bizarre. La chasteté fleurit dans ses mœurs, la prudence et la cordialité dans ses relations, la réserve et l'amabilité dans ses discours, la bienséance et la modestie dans sa tenue, et sur toute sa vie l'on peut lire cette devise de l'Apôtre : « Vivons sobrement: Sobrie vivamus. »
Réglé du côté de lui-même par la tempérance, le chrétien cherche la première règle de ses rapports avec le prochain dans la justice.
Que d'outrages à cette austère vertu dans la vie des mondains; tous ayant pour principe ce que saint Paul appelle les désirs du siècle : Sœcularia desideria! Or, les désirs du siècle, c'est d'avoir beaucoup., le plus vite possible et par tous les moyens, afin de pouvoir jouir. De là, cette âpre et fiévreuse recherche des gains illicites, par le mensonge, la fraude, la falsification, les promesses irréalisables; de là, ces industries honteuses qui trompent les familles, ces marchés intéressés qui déshonorent les contrats sacrés d'alliance$ où l'on ne devrait avoir en vue que l'union des plus hautes convenances et des plus pures affections; de là, ces jeux effrénés, ces opérations immorales qui engraissent en quelques
jours de hardis aventuriers, et font craquer les petites fortunesqui espéraient s'arrondir en tâtant la chance;delà,cette cruelle méconnaissance du droit et des besoins des petits et des faibles que l'on exploite sans pitié et dont on surexcite les colères vengeresses ; de là, enfin, toutes ces injustices qui se pavanent dans un faste insolent et vivent tranquilles et fières, parce que l'habileté les a sauvées de la vindicte des lois. Les désirs du siècle, c'est d'arriver, quand même et avant tout le monde, aux positions élevées et aux honneurs. De là, ces ambitions féroces qui cherchent, dans l'intrigue et la violence, les moyens de se hisser, et écrasent sur leur passage les mérites timides ; de là, le triomphe des nullités audacieuses, au détriment des capacités méconnues. Injustices du côté des honneurs comme du côté de la fortune ; injustices si communes, si nombreuses, si universellement encensées, qu'il est permis de dire avec l'apôtre saint Jean : « Le monde est tout entier sous l'empire du grand injuste, du premier contempteur des droits, de l'esprit du mal : Mundus totus in maligno positus est *. )»