I Joan., cap. v
fraude, dos jeux immoraux, des exploitations sans miséricorde ; la moindre indélicatesse effarouche sa conscience. 11 sait renoncer noblement à des prétentions douteuses, et plus il se sent fort contre un droit sans défense, plus il s'empresse de lui donner une plénière satisfaction, aimant mieux sacrifier ses intérêts que d'avoir à se reprocher la misère d'autrui. Il ne convoite point les emplois qu'il se juge incapable de remplir, ni les honneurs qu'il n'a pas mérités. Il laisse passer avant lui ceux qu'il croit plus dignes; il attend modestement son heure et se résigne, sans peine, à ne point la vroir arriver, fermant son âme sereine aux tourments de l'ambition. Rien qu'il ait usurpé dans les positions qu'il occupe ; rien qui ne soit à lui dans ce qu'il possède ; rien qu'il n'ait donné à qui il le devait. Et, après avoir cultivé la justice en toutes ses actions, il s'en fait l'apôtre ; protestant, même au détriment de sa situation, même au péril de sa liberté, contre les iniquités officielles dont pâtit le droit des justes persécutés. « Juste vivamus : Vivons justement, » voilà ce qu'il répète sans cesse à lui-même et au monde.
Chrétien, tu es juste ; mais va plus haut que la
justice ï — Dieu t'appelle, et tu lui dois le culte d'une âme amoureuse de sa sublime beauté, reconnaissante de ses bienfaits, soumise à ses lois et prête à imiter ses libéralités providentielles : c'est la piété.
Saint Paul appelle la vie du siècle une impiété : impietatem. Yeut-il parler seulement des générations païennes dont se séparait, par des renoncements héroïques, la nouvelle race des enfants de Dieu? Non, Messieurs; il a en vue le monde de tous les temps; car le monde est impie. Quand il ne blasphème pas, il oublie; quand il n'est pas incrédule, il est indifférent. Dieu, s'il existe, habite pour lui un lointain mystérieux où il ne songe guère aux affaires humaines ; libre à chacun de se mettre en rapport avec lui, selon sa fantaisie. Toutes les religions sont bonnes, et ce n'est point un crime de n'en avoir aucune. Dites à un vrai mondain qu'un Dieu s'est incarné, qu'il a parlé au monde, qu'il l'a sauvé delà mort éternelle, et que lui-même a été marqué au baptême d'un caractère auguste qui le consacre au culte de ce Dieu révélateur et rédempteur. — Il y a longtemps qu'il ne pense plus à tout cela! Demandez-lui quelles prières il
fait, quels actes religieux il accomplit. — Il a bien le temps de s'occuper de ces superfétations '. Comment obéit-il aux lois deTEglise?— L'Eglise et lui ne se connaissent plus ; les lois et la police humaines suffisent à sa vie sans Dieu. Un jour, peut-être, quand il se sentira étouffer sous l'étreinte de la mort, quand les biens et les joies de ce monde lui jetteront un adieu narquois, il tournera ses regards vers Celui dont il n'a cure aujourd'hui; mais, en attendant.il oublie.
Continuellement absent de Dieu, il ne sait point prendre en lui ces généreuses habitudes de piété humaine qui sont le fruit béni de la piété divine. Ses instincts égoïstes triomphent, et, plutôt que de rien retrancher à ses jouissances, il aime mieux se condamner à entendre les gémissements et à subir les reproches des malheureux. S'il obéit aux entraînements de la charité chrétienne, toujours agissante autour de lui, c'est parce que la bienséance l'y force et qu'il peut se retrouver encore dans le faste d'une aumône dont on parlera. Mais, où on le reconnaît tout entier, c'est lorsqu'un malheur public, qu'il faut soulager, lui donne l'occasion d'un colossal amusement. N'attendez pas de son cœur sec et dur qu'il se montre
indulgent pour les fautes du prochain, si ce n'est quand il apeur que ses sévérités ne se retournent contre lui-même. Autrement, il est impitoyable, et sa langue, intempérante et maligne, assassine les réputations, mieux encore que son égoïsme ne fait souffrir la misère.
0 monde impie et sans entrailles ! tu ferais notre désespoir, si nous n'étions consolés par le spectacle de la vie chrétienne. Là, fleurit la piété envers Dieu et envers les hommes; là, les profondes vues de l'esprit chrétien, les viriles résolutions de la liberté chrétienne, engendrent les plus belles et les plus excellentes œuvres de vie dont l'homme soit capable. Comment le chrétien oublierait-il son Dieu! Il le sent au-dedans de lui-même, et tout son être surnaturalisé est un concert qui chante ses bienfaits. C'est sans peine qu'il se met en rapport avec Lui, puisqu'il l'a toujours présent à la pensée. Il est jaloux de sa gloire. Il prétend qu'il n'y a de vrai que ce qu'il enseigne, de bon que ce qu'il commande. S'il a pitié des erreurs et des égarements du monde, il ne laisse pas que de les condamner, bien moins par des paroles de réprobation que par l'exemple pieux de toute sa vie. — Oui, de toute sa vie ; —
car, non content de répondre docilement aux appels de l'Église et d'être fidèle à toutes ses saintes lois, de donner à la prière, aux sacrements, aux actes de religion la place qui leur est due, le chrétien surnaturalise tout ce qu'il fait. Ses sollicitudes et son travail prient, sa faiblesse et ses misères implorent, ses chagrins et ses souffrances expient, son repos et ses joies rendent grâces, ses moindres actions sont des œuvres de religion. En communion constante avec le divin religieux, Jésus-Christ, sa vie et son modèle, il se tient en la présence de Dieu, filialement abandonné à sa providence, et toujours pénétré de son saint amour : amour unifiant qui le recueille, amour expansif qui élargit son cœur, le rend sensible aux maux d'autrui. pieux envers toutes les infortunes et prêt à toutes les largesses de la charité.
(/est en obéissant aux inspirations de cette douce et aimable vertu que le chrétien se montre véritablement fécond en bonnes œuvres. Ses aumônes discrètes ne cherchent point le bruit. Ce n'est pas une miette de son superflu qu'il jette, de temps en temps et de loin, à la misère : il est heureux de se priver de ce qui lui est agréable et utile;
pour le porter lui-même à ceux dont l'infortune a ému sa pitié. Il sait donner son temps, ses services et son cœur, et montrer qu'il obéit, non pas à des entraînements passagers, mais à un sentiment profond qui lui fait aimer les pauvres de Jésus-Christ. La misère morale ne le rebute pas, et, s'il réprouve le mal, il n'a point, pour ceux qui l'ont commis, les pharisaïques et désespérantes duretés des mondains. Il s'afflige, il cache, il excuse, il pardonne, il prie; il estime que le plus grand bien qu'il puisse faire aux pécheurs est de les réconcilier avec Dieu et de les réhabiliter à leurs propres yeux. Avec les biens de la nature, il répand les biens de la grâce. Bref, Messieurs, à Fenconire des scandales du siècle, il est pieux autant que juste et tempérant. Ce n'est pas en vain que l'Apôtre lui a dit : « Sobrie, juste et pie vivamus in hoc sœculo. »
Et remarquez, je vous prie, comme cette trilogie caractéristique de la vie chrétienne se complète, dans le texte apostolique, par une note sublime qui nous fait passer de la terre au ciel, du temps à l'éternité! Tout, dans la vie mondaine, révèle les tendances grossières de l'homme animalisé. Qui ne croirait que la terre
S 2 Là VIE CHRÉTIENNE.
est le dernier terme de notre courte existence, quand on voit ces vulgaires troupeaux d'hommes avides de bien-être et de jouissances, l'œil obstinément fixé et l'âme perpétuellement tendue vers les biens qu'ils ne pourront emporter avec eux dans la tombe? « Ils savourent les choses d'enbas, b dit notre grand saint Paul : « terrena sapiunt ' ; » et leur attitude humiliée nous indique qu'ils n'iront pas plus loin que le monde périssable auquel ils sont rivés. Le chrétien, au contraire, lève en haut son regard et son cœur. Invinciblement poussé par une voix impérieuse qui lui dit : Passe ! passe ! passe ! il traverse la terre « en conversant avec les cieux : Nostra aidera conversatio in cœlisest-. » On devine, à sa noble démarche, un voyageur illustre qui regagne ses foyers, à sa sublime attitude, un citoyen de l'éternité. En vivant sobrement, justement et pieusement au milieu du siècle, il n'est point satisfait; mais « il attend l'objet de sa bienheureuse espérance ; c'est-à-dire l'avènement de la gloire de son grand Dieu et Sauveur Jésus-Christ : Exportantes beatam spem et adventum gloriœ