‹ Retraites pascales (volume 2)Chapitre 34 sur 92 · VENDREDI SAINT CINQUIÈME INSTRUCTION · texte numérisé non relu

VENDREDI SAINT CINQUIÈME INSTRUCTION

Si auteni filii, et haeredes : hœredes quidem Dei , cohœredes autem Christi; si tamen compa-

tiuiur, ut et conglorilicemur.

{Rom., cap, vin, 17.)

Eminentissime Seigneur

Monseigneur,

Messieurs.

Nous avons étudié, pendant le cours de cette sainte semaine, les conséquences pratiques de notre régénération et de notre perfectionnement par les sacrements de baptême et de confirmation. Aux habitudes divines dont nous sommes

munis, à l'illumination de l'Esprit-Saint, aux principes de la foi que notre âme saisit et s'assimile, dès que ses puissances surnaturelles entrent en action, correspond l'esprit chrétien. La plénitude, qui nous accroît et nous fortifie, enfante la liberté chrétienne. La. grâce, qui nous renouvelle et nous rend agréables à Dieu, s'épanouit dans les œuvres caractéristiques de la vie chrétienne. L'association de l'homme à la paternité surnaturelle de Dieu, les droits de son enfant baptisé, lui imposent les devoirs de la paternité chrétienne. Je n'aurais plus qu'un mot à vous dire: — Attendez en paix l'héritage éternel que Dieu vous a promis en vous adoptant, — si l'Apôtre ne m'affirmait que. pour obtenir cet héritage, il y a une dure condition à remplir. Vous venez d'entendre ses paroles : « Enfants de Dieu, nous sommes ses héritiers et les cohéritiers du Christ; si pourtant nous souffrons avec lui, afin de partager sa gloire : Si tamen co?npatimur1 ut et conglorrf.cemur . »

Source de vie, le baptême est une œuvre de mort. «Il nous ensevelit dans la mort du Christ1, »

\. CoDScpulti enira sumus cum illo per baptismum in mortcra. (Roin., cap. vi, 4.)

LA SOUFFRANCE CHRÉTIEXXE. Mo

pour nous faire vivre de sa grâce, et, du même coup, il nous condamne à souffrir comme lui pour vivre de sa gloire. La souffrance chrétienne est donc aussi une conséquence pratique de noire régénération.

Je ne puis trouver, Messieurs, une meilleure occasion de vous en parler que celle qui se présente aujourd'hui. La croix, offerte par l'Église à nos adorations, n'est-elle pas le véritable livre de la souffrance? Si vous voulez bien lire avec moi ses pages sanglantes et méditer ses enseignements, vous y apprendrez ce que le chrétien doit penser de la souffrance, et comment il doit l'endurer.

La souffrance est un mystère qui déconcerte et désespère l'homme charnel. Il se demande pourquoi tant de maux nous troublent et nous affligent, quand notre nature réclame si impérieusement le repos et la félicité.

Nous voulons jouir, tranquillement et sans attendre, des biens que le monde où nous vivons met à notre portée : de la fortune, des honneurs, de la santé, des dons de l'esprit, de nos affec-

116 la souffrance ciihétienw'E.

tions. Et voilà que des événements imprévus déroutent nos calculs, paralysent nos efforts, renversent nos fortunes, brisent nos carrières, font crouler les sommets où nous avions assis notre vie honorée: voilà que des forces ennemies viennent à noire rchcoulrc, nous assiègent, travaillent sourdement notre pauvre chair pour la tourmenter, la corrompre et la détruire; voilà que les ténèbres descendent là où le travail de notre intelligence avait fait la lumière, et que notre cœur, navré cl déchiré par l'ingratitude, la trahison, les séparations cruelles, voit s'en aller, l'un après l'autre, les chers amours dans lesquels il se complaisait et dont il avait fait son paradis. Notre corps est en proie à la misère, aux défaillances, aux langueurs, aux difformités, à la maladie, aux ravages des forces lentes qui le minent, aux surprises des forces brutales qui l'écrasent: notre âme, en proie aux appréhensions, à l'ennui, au dégoût, à la tristesse, au chagrin, à l'angoisse, au découragement, au désespoir. — Nous souffrons !

Qui donc s'applique ainsi à nous décevoir ? : — S'il est vrai qu'un Dieu a daigné pétrir de ses mains notre chair et l'animer de son souffle, y

aurait-il mis un si grand besoin d'être heureux, pour qu'il ne fui jamais satisfait? Aurait-il creusé un si profond abîme, pour qu'il ne fut pas rempli? __ Et, plutôt que de chercher ailleurs le mot de cette énigme, l'homme charnel s'étonne, s'irrite, et finit par croire qu'il n'y a pas de Dieu et que nous sommes les jouets d'une fatalité dont il faut s'efforcer de conjurer les caprices et les violences.

L'homme spirituel, Messieurs, le chrétien, n'éprouve ni ces étonnements ni ces colères, en face du mystère de la souffrance. 11 sent, tout aussi bien que l'homme charnel, les vigoureuses poussées de l'instinct; il en voit la douloureuse contradiction; il en gémit et ne s'en trouble pas. Il pourrait demander à la philosophie la solution de cet étrange problème. Elle lui dirait que Dieu n'est point tenu de chercher la perfection dans chaque partie de son œuvre, mais seulement dans l'ensemble, qui, par son immensité, échappe à nos observations ; qu'il n'est pas étonnant qu'un corps corruptible se corrompe, ni qu'une âme faillible défaille, ni qu'il y ait des lacunes et des accidents dans une nature imparfaite ; que notre besoin d'être heureux, s'il n'est pas contenté dans

cette partie fugitive et changeante de notre existence qu'on appelle la vie terrestre, le sera dans une fête étemelle où le bonheur ne peut plus être troublé; qu'un repos et des jouissances sans fin valent bien un rapide passage sur des sentiers difficiles; que le temps d'une vie humaine, qui n'est qu'un point dans une durée sans limites, ne peut, au jugement d'un sage, embarrasser et compliquer le problème de nos destinées; que Dieu a bien le droit de choisir la route qui nous mène à la conquête assurée et à la tranquille possession de la terre enchantée où tous nos désirs seront satisfaits, et d'imposer à notre courage les fatigues d'une traversée orageuse.

Mais à quoi bon ces difficiles raisonnements? Le chrétien n'a qu'à jeter un regard sur la croix, pour savoir ce qu'il doit penser de la souffrance,

0 vous, qui êtes cloué sur le bois d'infamie ! vous êtes vraiment le Fils de Dieu, je le crois. Rien n'est plus pur que votre chair virginale, rien n'est plus parfait que votre sainte âme, rien n'est plus grand que votre personne. La nature humaine, que vous avez mariée à la nature divine, est en vous si belle, qu'elle a droit à tous les bonheurs, puisque la félicité est la naturelle com-

pagne de la perfection. Aussi l'Apôtre me dit-il qu'en entrant dans ce monde « Dieu vous a proposé les joies d'une vie heureuse et tranquille1. » Et cependant vous souffrez, comme jamais personne n'a souffert. Je vois vos pieds et vos mains percés de clous, votre tête déchirée par des épines cruelles, votre corps tout entier couvert de meurtrissures et de plaies, le sang quipartout ruisselle. J'entends les railleries et les injures de vos bourreaux, les gémissements de ceux qui vous aiment, les plaintes de votre chère âme trahie par la terre et abandonnée par le ciel. Pour en arriver là, vous avez affronté toutes les contradictions, toutes les ingratitudes, toutes les humiliations, tous les opprobres. Vous avez porté le fardeau du travail et de la pauvreté; et, comme si la douleur eût été jalouse de tous vos instants, vous êtes né, comme un enfant de rebut, sous la voûte d'une étable et dans une crèche. 0 vous ! que je devrais appeler le grand Bienheureux, pourquoi souffrez-vous?

Messieurs, un seul mot répond à cette question, c'est le nom même de celui qui souffre. On

1. Qui proposito sibi gaudio sustinuit crucem, confusione contempta. (Heb., cap. xn, 2.)

Tappelle Jésus, c'est-à-dire Sauveur. Et de quoi nous sauve-t-il? — Du péché. « C'est parce qu'il s'est fait le répondant de l'humanité pécheresse que Dieu l'écrase sous les coups de sa justice : Peccata nostra ipse pertulit * . Attritus est propter scelera nostra - . C'est à cause du péché qu'il souffre et qu'il meure, lui, le Juste, pour tous les injustes : Christus pro peccatis nostris mortuusest, Justus pro injustis 3. » L'arbre sanglant sur lequel il expire n'a point poussé dans la nature vierge que Dieu avait créée, mais dans la nature que l'homme a profanée. Non, ce n'est point Dieu qui a fait la souffrance. Sa paternelle bonté avait mis dans le germe de notre race une surnaturelle vigueur qui tenait en suspens les forces ennemies de notre repos et de notre félicité. Mais le père du genre humain, au lieu de nous transmettre cet étonnant privilège, y a volontairement renoncé, en désobéissant à son créateur. Ne recevant plus de lui qu'une nature déchue, il faut que nous subissions les conséquences de sa prévarication. Pécheurs de naissance, parce que

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