‹ Retraites pascales (volume 2)Chapitre 37 sur 92 · Psalm. ex vin · texte numérisé non relu

Psalm. ex vin

Est-ce à celte sinistre vision de la justice que s'arrête le regard du chrétien, et ne voit-il dans la souffrance qu'une punition du péché? Non, Messieurs : la justice le conduit à la miséricorde, et la miséricorde lui montre, avec le pardon de ses fautes, une force préservatrice que possède la souffrance pour garantir notre nature déchue des envahissements d'une corruption dont le triomphe serait le plus grand des périls pour notre salut.

Lors même que notre volonté ne s'est pas encore prononcée pour le mal, nous sommes des hommes de péché. Le Christ, né d'une Yierge immaculée, et pénétré de la sainteté de Dieu, n'avait- rion à craindre d'une vie heureuse et tranquille, s'il l'eût choisie pour son partage; mais nous, issus d'une source profanée et remplis de germes corrompus, nous avons tout à redouter des grands calmes qui laissent tomber inertes au fond de notre nature, oublieuse et facile à l'illusion, les éléments conservateurs que Dieu a mêlés à notre corruption.

Notre nature est comme la mer, les tempêtes lui sont propices. Que de fois, du haut des falaises qui bordent l'Océan, j'ai prêté l'oreille à

sa grande voix. Les vents tombaient furieux sur la masse profonde de ses eaux et semblaient fouiller l'abîme; les vagues tourmentées succédaient aux vagues, et je croyais entendre, près de moi, comme les mugissements d'un géant dont la poitrine se brise, au loin, comme les gémissements dîme foule éplorée. Et je disais : « Quid est tibi mare? 0 mer, qu'as-tu donc à te plaindre ? m — Et la voix des flots répondait : c( Hélas! mon misérable sort est de toujours être troublée et de toujours souffrir. Mes repos sont trop courts pour me faire oublier la violence des tempêtes. Quand cesseront-elles de me tourmenter? Quand pourrai-je, pendant de longs mois et de longues années, étendre et laisser dormir la vaste nappe de mes eaux, refléter dans leur tranquille miroir l'azur et les clartés d'un ciel serein, laisser pénétrer jusqu'au fond de mes abîmes la douce chaleur du soleil? » — 0 mer, si tu savais!... Les tempêtes dont tu te plains ne te sont point barbares. Elles ne t'agitent que pour mêler sans cesse à tes flots les éléments qui les conservent. Si elles retenaient leur souffle pour te laisser dormir trop longtemps, tout ce qui t'est sain tomberait, comme

un sédiment inutile, au fond de tes abîmes, et les eaux corrompues, au lieu d'être le réservoir salutaire auquel s'alimente la création, deviendraient un lac pestilentiel; les peuples fuiraient tes rivages malsains, et ne t'appelleraient plus que la grande empoisonneuse. — Et il me semblait qu'un immense soupir répondait : — Souffrons !

Vous êtes trop intelligents, Messieurs, pour ne pas vous reconnaître en cette grande imago. Comme la mer tourmentée, vous gémissez sous le coup des tempêtes qui agitent votre vie ; mais l'expérience a dû vous apprendre qu'elles valent mieux pour vous que ces calmes prolongés dont profitent nos mauvais instincts pour se satisfaire, pendant que tombent dans les abîmes de l'oubli l'intelligence et le sentiment du devoir, et surtout les éléments les plus énergiquement conservateurs de nos croyances et de nos vertus : les principes de la foi que Dieu a miséricordieusement mêlés à notre nature pour la sauver de la corruption. Ne jamais souffrir est. pour la plupart d'entre nous, le plus grand de périls. L'homme charnel ne l'entend pas ainsi; mais le chrétien, éclairé par la contemplation

du mystère de la croix sur les rapports de la douleur et du péché, comprend qu'il a besoin de souffrir autant pour se préserver que pour expier ses fautes. Une vie tranquille et prospère ouvre un trop libre champ aux convoitises de la chair contre l'esprit, nous invite à jouir plus qu'il ne faut des plaisirs des sens et des biens de ce monde, à nous y attacher jusqu'à l'oubli de Dieu et de nos éternelles destinées ; mais, vienne la souffrance, les principes de la foi, un instant submergés par les instincts, remontent à la surface et arrêtent le travail commencé de notre corruption. Ils rappellent au chrétien, divinement troublé, que les convoitises de la chair doivent être réprimées, qu'il n'y a ici-bas que des félicités menteuses, et l'obligent à se jeter entre les bras du Dieu Sauveur, qui seul peut donner à notre nature l'éternel et complet repos vers lequel elle aspire.

La souffrance expie, la souffrance préserve. Est-ce là tout ce que le chrétien doit en penser? Non, Messieurs. Les considérations de la foi que vous venez d'entendre, si supérieures aux raisonnements philosophiques, peuvent être remplacées dans l'esprit chrétien par une vérité unique

dont il est seul capable de comprendre le sens profond et de mesurer la portée. Cette vérité est écrite sur la croix du Sauveur ea caractères plus étincelants que toutes celles qui viennent d'être méditées. — La voici ! — Le Dieu qui nous a enfantés à la vie chrétienne et nous a donné son nom est un Dieu souffrant. — Nous nous appelons chrétiens, parce que nous sommes du Christ. Son nom est inscrit non seulement sur les re°is-

très de notre baptême, mais sur l'incorruptible substance de nos âmes par le caractère sacramentel. Nous aurons beau faire passer sur lui les eaux impures de l'iniquité, il subsistera éternellement pour attester éternellement que nous sommes du Christ.

Or, la condition d' un être dépend de son origine. Le Christ, dont nous portons le nom, nous a enfantés; mais comment? Est-ce dans l'enivrement de la joie et du plaisir? Non, chrétiens, mais dans l'enivrement de la souffrance, des larmes et du sang. O âmes, ensevelies pour renaître dans les douleurs de votre Dieu, baptisées dans ses larmes, empourprées de son sang, comprenez-vous bien le mystère de votre union avec le Christ immolé? Oui, Jésus a expié vos péchés,

oui, il vous a rachetés au prix de sa passion , mais ce n'était pas le dernier mot de ses desseins sur vous. En s'abaissant. il voulait vous ressembler, afin de devenir votre modèle en toutes choses. Le voilà sous vos yeux. Et a non seulement, dit l'Apôtre, il vous a été donné de croire en lui (ce n'est que le commencement de la vie chrétienne), mais de souffrir pour lui, avec lui et comme lui ' . » Lui-même vous convie aux luttes de la douleur : « Si quelqu'un veut venir après moi, dit-il. qu'il porte sa croix et qu'il me suive 2. — Quiconque refuse n'est pas digne de moi 3. » C'est donc bien vrai, mon Jésus, que tu es le divin capitaine de cette milice violente et terrible qui doit conquérir le royaume de Dieu. Tu nous invites à suivre ton drapeau, tu nous appelles sur tes traces ; mais situ ne nous offres qu'un drapeau sanglant, si tu ne marches toimême qu'à travers les périls, si tu meurs au

1. VuLis donatum est pro Christo, non solura ut in eum credatis, sedut etiara pro illo patiainini. (Philipp., cap. I, 29.)

2. Si quis vult venire post me... tollat crucem suam, et sequatur me. (Matth., cap. xvi. 24.)

3. Qui non accipit crucem suam, et sequitur me, non est me dignus. (ibid., cap. x, 38. J

champ de la souffrance, voudrions-nous, lâches soldats, ne suivre qu'une bannière de liesse et nous endormir paisiblement sur une route de plaisirs ? Non, non, mon divin Roi, tu as souffert, nous devons souffrir avec toi. Et, quand nous n'aurions point d'autre raison que celle-là pour nous expliquer la souffrance, elle suffirait à notre foi de chrétiens, à notre amour de fils, à notre honneur de soldats !

La croix, en nous donnant le sens chrétien de la souffrance, dispose nos âmes à recevoir une leçon plus pratique ; car il ne nous suffit pas de savoir pourquoi nous devons souffrir, nous avons besoin d'apprendre comment il faut souffrir.

L'homme charnel, ainsi que nous le disions en commençant, s'étonne des austères visites de la douleur. Son étonnement engendre la colère, sa colère le pousse à la révolte, sa révolte se traduit par le blasphème. Il s'en prend à Dieu de la vio lence qui contrarie ses désirs de bien-être, et, non content d'accuser ses infinies perfections, il va jusqu'à nier son existence.

Sans être aussi coupables que l'homme charnel, nous le suivons de près, lorsque, par nos lâchetés, nos impatiences, nos plaintes, nos murmures, nous semblons reprocher à Dieu d'oublier sa bonté et d'exagérer à notre endroit les revendications de sa justice. Si nous ne faisons pas de la souffrance un péché, à tout le moins nous en perdons le mérite, parce que nous ne savons pas souffrir chrétiennement.

Qu'est-ce donc que souffrir chrétiennement?

Est-ce prendre lafière résolution de n'accuser aux yeux des hommes aucune faiblesse? Est-ce faire appel à toutes les énergies delà nature pour ne pas s'avouer vaincu par la douleur? Est-ce se gonfler de superbe dans la résistance aux assauts qu'elle nous livre et lui dire avec mépris : Douleur, tu n'es pas un mal? Ainsi faisaient les stoïciens, et ils se croyaient dignes de l'admiration du ciel et de la terre.

Je me garderai bien, Messieurs, de proposer à votre imitation les rares exemples de force qu'ils nous ont donnés. Je n'y vois rien d'humain, rien de divin. Rien d'humain, parce qu'ils ne tiennent aucun compte des inévitables faiblesses qu'on rencontre dans la généralité des hommes, rien de

divin, parce que leur étrange courage est le triomphe d'un vice qui le rend odieux : l'orgueil à sa plus haute expression.

Ah ! qu'il comprenait hien mieux notre infirme nature et le prix de la souffrance, le divin patient que l'Eglise nous montre expirant sur la croix. « C'est pour nous qu'il a souffert, dit l'apôtre saint Pierre, nous donnant l'exemple, afin que nous souffrions comme lui1. » Oui, comme lui; car, pour rendre nos douleurs sublimes comme les siennes, il a commencé par compatir à notre faiblesse et nous a imités dans ces naturelles défaillances qui précèdent fatalement les généreuses acceptations de notre volonté. Il aurait pu, mieux que les orgueilleux stoïciens, se montrer insensible à la douleur; mais il savait qu'un pareil exemple eût dominé de trop haut notre infirmité pour qu'il tut possible à tous de l'imiter, et c'est à tous qu'il voulait apprendre le grand art de souffrir chrétiennement. Il s'est donc fait autant humain qu'il le pouvait pour nous rendre divins. Il a pleuré, il a gémi, il s'est plaint, il s'est laissé accabler, afin de nous bien

1. Christus passus est pro nobis, vobis relinquens exeraplura, ut sequaraini vcstigia ejus. (I Pet., cap. n, 21.)

convaincre qu'il n'y a, dans ces inévitables faiblesses, ni faute, ni déshonneur.

0 mon Sauveur, que vous êtes bon! Vous ne me demandez point d'étouffer les soudaines explosioDS de la nature tourmentée, souvent plus fortes que tous les courages. Si mon cœur est blessé dans ses affections par la honte, par Tingratitude, les séparations cruelles, je puis pleurer, car vous avez pleuré sur l'infortunée Jérusalem et sur la tombe de votre ami Lazare. Si j'ai peur des maux qui doivent fondre sur moi, je puis demander à Dieu qu'il les écarte, car vous avez eu peur vous-même, et vous avez dit à votre Père : « Père, faites que ce calice passe loin de moi ! » Si mon pauvre corps est torturé par la souffrance, je puis implorer du soulagement, car vous avez crié du haut de la croix : « J'ai soif! » Si mon âme est accablée par le chagrin, si je me sens abandonné, je puis gémir et me plaindre, car vous avez laissé échapper de vos lèvres adorables ces douloureuses paroles : « Mon âme est triste jusqu'à la mort : — Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné? » Encore une fois, il n'y a, dans ces faiblesses de la nature, ni faute, ni déshonneur.

La faute, Messieurs, c'est le retour que fait sur lui-même celui qui souffre pour se convaincre qu'il n'a pas mérité ses douleurs; c'est l'opiniâtreté avec laquelle il accuse les hommes, les choses, les événements, des maux qu'il endure ; c'est l'égoïsme exigeant avec lequel il accapare les préoccupations et les soins de ceux qui l'eu tourent; c'est i'àpre recherche des consolations humaines ; c'est le désir impatient d'en finir avec la douleur ; c'est l'oubli de la volonté souveraine qui ne nous afflige jamais que dans des intentions miséricordieuses.

Le déshonneur, c'est ce puéril accablement de toutes nos forces qui nous rend incapables de tirer de la douleur aucun profit pour notre grandeur morale et, surtout, pour la sanctification de nos âmes.

Rien de semblable dans les adorables faiblesses du Christ souffrant. Il a imité notre infirmité en ce qu'elle a d'innocent et de fatal; mais avec quelle promptitude et quelle force il la relève ! 11 pleure, il gémit, il se plaint, il s'affaisse; mais, aussitôt, il se soumet aux desseins et aux ordres de son Père et s'abandonne tendrement à lui. « Que votre volonté se fasse et non la mienne, ô

mon Père! — Je remets mon âme entre vos mains ! »

Voilà la souffrance chrétienne. Messieurs; la résignation y triomphe de toutes les faiblesses.

Après les premières explosions de la nature tourmentée, le chrétien, à l'imitation de son Sauveur, se retourne vers Dieu, et ne veut plus voir que son adorable volonté dans les maux qu'il endure. Le concert de ses pleurs, de ses gémissements et de ses plaintes se résoud en cette finale sublime : Fiat! 0 Dieu juste et bon, vous voulez les tristesses et les angoisses de mon âme : Fiat! les déchirements de mon cœur : Fiat! la ruine de mes desseins : Fiat! l'écroulement de ma fortune : Fiat! l'éclipsé de mon honneur : Fiat! les langueurs et les tortures de mon corps : Fiat! Pour l'expiation de mes péchés : Fiat! pour la satisfaction de votre justice : Fiat ! pour me préserver des périls d'une vie tranquille et prospère : Fiat! pour l'honneur du Christ béni qui m'a engendré dans la souffrance : Fiat! Fiat! Fiat!

La résignation, Messieurs, est le minimum delà souffrance chrétienne. Jésus-Christ la demande

à tous ses enfants. Un chrétien qui ne se résigne pas dans la douleur est indigne du nom qu'il porte. Mais je ne veux pas m'arrêter à ce premier chapitre des enseignements pratiques de la croix q ii s'adresse à tout le monde. Il y a bien ici quelques âmes généreuses, capables de comprendre ce qu'il y a d'achevé dans Part de souffrir chrétiennement.

Notre grand maître en cet art ne s'est point contenté de se soumettre à la volonté de son Père, il l'a devancée par la ferveur de ses désirs. Il a souffert avec amour, avec passion. « Je dois être baptisé d'un baptême de sang, disait-il à ses disciples, et comme mon âme est angoissée dans l'attente de ce baptême * ! » Pourquoi cette angoisse? Pourquoi ce désir violent qui tourmente le cœur de notre Sauveur, à l'heure même où il nous donne le spectacle de ses miséricordieuses faiblesses? Pourquoi, Messieurs? — Parce qu'il voit dans ses souffrances la gloire de Dieu et le salut du genre humain, objets de l'amour passionné qui l'a porté à se livrer lui-même au sup-

1. Baptismo habeo baptizari, et quomodo coarctor u^quo dum perfioiatar ! \Luc, cap. xn, 50.)

plic-e de la croix : « Dilexit et tradidit semetipsum * ».

En même temps donc qu'il impose à toute la famille chrétienne l'obligation de se résigner à la souffrance, il invite les âmes héroïques à la désirer et à l'aimer passionnément, lors même qu'elle ne devrait pas servir à payer leurs dettes de péché.

Pour ces âmes profondément pénétrées des enseignements de la croix, la souffrance n'est point un mal subi, mais un bien cherché, une sorte de monnaie divine qu'elles jettent libéralement dansle trésor de l'Église, et que Dieuprend, comme il lui plaît, quand il lui plaît, pour en appliquer les mérites aux individus et aux peuples qu'il veut sauver. Que Dieu soit content, que les hommes profitent de leurs douleurs, c'est tout ce qu'elles désirent. Elles ne s'inquiètent point de ce qu'il leur en revient. Il leur suffit de savoir que plus elles ont souffert, plus elles ont aimé.

Vous me demandez, Messieurs, où sont ces âmes, où sont ces amants passionnés de la souffrance. — Partout et dans tous les siècles. Vous

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