Luc , cap. xiv
l'Église dont je viens de rappeler la loi; les invités, c'est vous, et, parmi vous, ceux à qui je demande présentement compte de leur abstention.
J'ai écarté, tout à l'heure, les prétextes d'indignité et de manque de foi ; il ne reste plus que les raisons indélicates et peu honorables dont il est fait mention dans l'Evangile. Examinons-les :
« Villam emi : J'ai acheté une maison de campagne. » C'est le désir de l'agrandissement, l'ambition. On pourrait vivre tranquille et estimé dans une position modeste, mais on se croit digne d'être quelqu'un ; on aspire à prendre rang parmi ceux qu'on remarque; on veut arriver, coûte que coûte, à une position élevée, d'où l'on puisse contempler à ses pieds le commun des mortels. On s'en préoccupe, on en rêve, on s'agite, on intrigue ; on se condamne à des bassesses, à des apostasies de principes, à des compromissions immorales, pour mendier un bout de galon ou une petite part d'autorité. On écrase ses compétiteurs par des coups malhonnêtes, on envie ceux qui réussissent, on hait ceux qui supplantent. Si l'on a la chance de réussir soi-même, on ne se sent jamais arrivé. Allez donc dire à l'ambitieux : « Dieu vous a préparé un grand festin :
LK DEVOIR DE LA COMMUNION. i93
venez, tout est prêt. » Est-ce qu'il a le temps de se déranger du festin de son orgueil? Est-ce qu'il ne sait pas que, pour s'approcher de la table sainte, il faut renoncer à ses rêves, étouffer les trop violents désirs qui le tourmentent, calmer l'agitation malsaine qui trouble sa vie, abjurer ses envies et ses haines, s'arrêter, enfin, dans le chemin qu'il a pris pour aller voir jusqu'où le conduira sa bonne fortune ? Excusez-le, mon Dieu : habe excusatum; pour cesser de vous offenser, le pauvre homme n'a pas encore tout ce qu'il lui faut.
« Jiiga boum quinque emi : J'ai acheté cinq paires de bœufs. » C'est la préoccupation et l'agitation des affaires. Certes, Dieu ne nous défend pas de cultiver raisonnablement nos intérêts temporels ; mais combien se laissent prendre à cette glu, qui embarrasse et finit par paralyser tous les mouvements de notre vie spirituelle ! On devrait se contenter du nécessaire, selon la position que la Providence nous a faite; on veut avoir jusqu'à l'abondance et, s'il se peut, jusqu'à l'excès. Ou use, pour cela, ses facultés et ses forces dans un travail opiniâtre qui éteint l'appétit des choses divines, a Omnia parafa sunt : Le festin du
Christ est prêt ; » mais F âme surmenée n'a ni le temps de s'y préparer, ni le goût d'y prendre part. Combien plus elle y répugne, lorsque la fièvre des affaires Ta entraînée à des spéculations louches et à des manœuvres déloyales; lorsqu'il faut désavouer la ruse et le mensonge, et réparer les torts que l'on a faits au prochain pour s'enrichir. Les invitations du père de famille ont beau être pressantes, on s'excuse sans fin. Mais les préoccupations, les fatigues, les accablements qu'on invoque pour s'excuser ne peuveut tromper que les hommes. Dieu sait à quoi s'en tenir sur la moralité des causes qui éloignent de son banquet les gens d'affaires et les manieurs d'argent.
« TJxorem duxi : J'ai pris femme. » Figurativement, cela représente rattachement passionné de l'âme aux objets qui deviennent comme la moitié d'elle-même; sorte de mariage qu'il faudrait dissoudre par un généreux divorce, et que la nécessité de notre union avec Dieu ne peut nous décider à rompre. C'est un bien mal acquis dont on ne veut pas se dessaisir ; c'est une propriété légitime que l'on possède avec une damnable avarice; c'est une place lucrative où l'on reste, bien que la conscience y soit maltraitée; ce sont
les plaisirs mondains dont on veut jouir jusqu'à l'enivrement. — « Uxoremduxi: J'ai pris femme, » Littéralement, vous savez ce que cela signifie, Messieurs; combien est tyrannique l'empire de la passion et de quel inextricable réseau elle nous enveloppe, lorsqu'on a pris la femme qu'il ne faut pas ; et, lorsqu'on a pris la femme qu'il faut, par quels exécrables calculs on trahit la Providence, par quelles jouissances égoïstes on outrage les saintes lois du mariage. Intelligent! fauca : Vous êtes intelligents ; je n'en dirai pas davantage sur ce point délicat. Vous comprenez, tout aussi bien que moi, pourquoi ceux qu'on invite au festin eucharistique, après avoir dit : « J'ai pris femme », ajoutent aussitôt : « donc, je ne pourrai pas venir : ideo non possum venire. »
Et, maintenant, je reviens à mes abstentionnistes. S'ils sont sincères avec eux-mêmes, ils reconnaîtront que le maître qui les invite au divin banquet de sa chair et de son sang a prévu de loin, et révélé à l'avance, les causes de leur absence. Est-il possible que de misérables considérations d'orgueil, d'intérêt et de jouissance, tiennent ainsi en échec l'immense amour qui nous offre le plus grand des biens? Et, quand vous n'y
renonceriez pas dune manière absolue, Messieurs, qui vous donne le droit d'espérer qu'un jour il vous sera permis d'accepter l'invitation du père de famille et de vous asseoir à sa table ? Chrétiens lâches et ingrats, que les prévenances du Sauveur et la loi de l'Eglise ne peuvent décider au devoir, avez- vous donc oublié que celui-là même qui a prévu vos tristes excuses a lancé contre vous une menace terrible ? Vous refusez son banquet, soit; les convives n'y manqueront pas. ce Allez », dit le père de famille irrité à son serviteur, « allez sur les places publiques et dans les rues de la ville, et faites venir ici les pauvres, les infirmes, les aveugles et les boiteux. — Seigneur, tout ce que vous avez commandé est fait, dit le serviteur, et il reste encore de la place. — Eh bien, allez dans les chemins et le long des haies, et forcez les gens d'entrer, afin que ma maison se remplisse J. »
C'est-à-dire, Messieurs, que vous, qui avez reçu une éducation chrétienne, vous, qui ave/ l'intelligence et la conscience du devoir, vous qui chaque année êtes pressés de l'accomplir
1 Luc, cap. xi\", 21-23.
par la voix de l'Église, de ses ministres, de vos femmes, de vos enfants, de vos amis, vous qui êtes les privilégiés de l'amour de Dieu, vous serez supplantés par une foule de malheureux auxquels il transportera tout à coup les grâces dont vous avez abusé jusqu'ici. Des ignorants, des abandonnés, des barbares, des sauvages, vous remplaceront au festin du Roi des mis. Vous, comptez peut-être revenir, Tannée prochaine ou un peu plus tard, sur votre refus? Eh bien ! écoutez ce que dit le maître : — * Xemo virorum illorurn qui vocati suntgustabit cœnam meam * : Aucun de ceux que j'ai iuvités ne goûtera mon souper. » Il ne les repoussera pas, s'ils se présentent, mais il va tout lieu de craindre qu'ils ne se présentent pas. Comme le fait très bien remarquer un interprète de la parabole évangélique que vous venez d'entendre : « La faute de ceux qui s'éloignent volontairement de la sainte table se tournera contre eux en châtiment. La privation de la manne céleste sera la première peine de l'avoir méprisée ; peine d'autant plus terrible qu'ils ne la sentiront pas. Pour avoir été insen-