Psalm. LXXXIII
Dans ces conditions, Messieurs, le caractère particulier de notre résurrection, ou, si vous l'aimez mieux, les qualités de notre chair ressuscitée doivent nécessairement dépendre de la manière dont nous aurons préparé, ici-bas, le germe que la mort sème en terre et que Dieu vivifie dans l'autre monde. La formule de cette préparation est écrite sur la chair ressuscitée du Sauveur, dont les plaies radieuses nous rappellent le moyen héroïque qu'il a pris pour entrer dans la gloire. Nous y lisons ce grave avertissement: « Si nous sommes entés dans le Christ par la ressemblance de ses souffrances et de sa mort, nous serons entés en lui par la ressemblence de sa résurrection : Si coinplantati facti sumus similitudini mortis ejus, simul et resurrectionis eri.mas. »
C'est cet avertissement que nous allons méditer aujourd'hui. Je vous dirai la honte et le danger de ceux qui n'en auront pas tenu compte ; la haute sagesse et la gloire de ceux qui en auront fait la règle de leur vie.
?fi LES PRÉPARATIFS DE LA RÉSURRECTION.
La chair a eu, dans tous les temps, ses flatteurs et ses esclaves. Le paganisme l'a adorée, et il ne manque pas de gens qui, en pleine civilisation chrétienne, continuent ses traditions. Il y a un peu plus d'un demi-siècle, une école philosophicoreligieuse, dont on ne se rappelle plus guère que le nom, annonça qu'elle allait régénérer le monde. Dans le torrent de ses déclamations, souvent fastidieuses, quelquefois burlesques, elle laissa échapper ces mots : réhabilitation de la chair. Ce fut un commencement. La secte Saint-Simonienne était pourvue, à l'endroit du corps humain, d'une certaine dose de tendresse qui, depuis, n'a fait que croître et embellir. Une école, plus dangereuse, parce qu'elle prête moins au ridicule, tend à ressusciter, au sein de notre civilisation chrétienne, les doctrines et les mœurs épicuriennes que l'Evangile ce proposait d'abolir. Triste sort de l'esprit humain ! Il tourne, quand il s'égare, dans un cercle fatal, comme ces aiguilles à
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pivot dont les enfants Se servent pour tenter la chance ; et malgré le désir qui le presse de trouver de nouvelles folies, il s'arrête, comme d'instinct, aux casiers déjà occupés par de vieilles erreurs. Les noms n'y font rien. Le matérialisme, quelle que soit la formule qui l'exprime, est toujours l'oubli des plus nobles aspirations de la nature humaine dans l'admiration et le culte trivial de la matière.
Or, Messieurs, il ne faut pas se le dissimuler, c'est le matérialisme qui affiche aujourd'hui ses prétentions à l'éducation de l'humanité. A force d'étudier la matière, il s'est convaincu que tout est matière, que la matière est tout, Donc, la chair est belle, la chair est bonne, la chair est pure, la chair est sainte, la chair est divine, car elle est une portion sacrée de l'adorable tout, une glorieuse manifestation de son éternelle vie. Non seulement nous devons la respecter, mais sa dignité exige de notre part un culte d'admiration et de soins religieux. Nous ne serons de parfaits adorateurs que lorsque le nu cessera de nous faire horreur et que nous pourrons contempler sans voiles les formes sublimes et les harmonieux contours du corps humain.
La science n'admet pas de distinction entre l'esprit et la matière, et la religion du progrès veut que Ton traite la chair avec tout le respect et tous les soins que méritent sa divine essence et ses admirables fonctions. Les sages, s'ils comprennent bien leur mission, doivent réagir contre les dédains ineptes et les brutalités insensées du christianisme, secte morose, dont la doctrine et les pratiques semblent n'avoir pour but que d'attrister le genre humain. Que sont devenues, pendant de longs siècles, les rêveries charmantes et les gracieuses apparitions du paganisme? Le christianisme les a couvertes d'un linceul, pour exposer à nos regards la chair sanglante d'un supplicié, et nous condamner à des cruautés qu'il appelle béatement la pieuse pratique de la pénitence, le salutaire exercice de la mortification, la sainte folie de la croix. La renaissance, en donnant aux chefs-d'œuvre de l'antiquité la place qui leur est due dans la république des lettres et des arts, a refoulé les sombres visions du moyen âge, et réveillé le culte oublié de la chair; la science moderne doit achever son œuvre.
Tel est, Messieurs, le langage hardi, je pourrais dire cynique, du paganisme contemporain. Ses
principes révoltent votre bon sens et votre honnêteté ; mais êtes- vous bien sûrs de n'avoir pas subi son influence? — Si vous n'admettez pas, comme lui, qu'il n'y ait rien au monde que de la matière, ne vous conduisez-vous pas pratiquement comme s'il y avait entre l'esprit et la chair une égalité parfaite? Et, même, n'est-ce pas du côté de cette dernière que penchent vos préférences ?
Il est vrai que la chair est en butte aux hostilités de mille forces ennemies, contre lesquelles elle se défend par l'instinct de la conservation, instinct providentiel et parfaitement légitime auquel il ne vous est pas défendu d'obéir. Conserver la vie, la santé, la décence, la bonne tenue de votre corps, c'est chose permise, et vous pouvez, à cet égard, renfoncer votre vigilance et vos soins personnels des secours de la science et de l'art Mais, à côté de l'instinctdela conservation, je vois dans la chair autre chose : l'appétit immodéré du bienêtre et de la jouissance, appétit qui se manifeste dès les premiers jours de notre existence, et précède, pendant de longues années, le réveil des nobles facultés qui le doivent contenir. — Or, au lieu de nous défier de cet appétit, nous le laissons croître ; au lieu de le réprimer, nous avons horreur
de tout ce qui le gêne; — que dis-je ? — il est, de notre part, l'objet d'une culture insensée qui développe en nous la vie des sens et travaille à assurer leur tyrannie.
Cette culture, hélas! est le vice trop ordinaire de notre première éducation. Ainsi que je vous le faisais remarquer dans une de nos retraites1 : « Il est dans le cœur des parents un amour grossier qui ne voit que des yeux de la chair, et n'a de sollicitude que pour ce qui tombe sous les sens. Le corps de l'enfant est pour lui une sorte d'idole dont le culte l'absorbe, et sur laquelle il se paie par des tendresses sensuelles de ses soins et de ses peines. Non seulement il est attentif à tout ce qui pourrait nuire à ce petit dieu ; mais il a toujours peur qu'il ne tombe en défaillance. II le nourrit avec excès pour le fortifier, il l'engraisse. — Quelle belle chair! — L'amour charnel la caresse, l'embrasse, la mange de baisers, sans s'apercevoir, aveugle qu'il est, que l'appétit du bien-être et de la jouissance y grandit en proportion de la culture qu'on
1. Cf. Retraites pascales. Semaine sainte 1887. Mercredi saint. Troisième instruction: L'amour paternel et maternel.
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lui donne, et menace tout l'avenir de ses triviales exigences. »
Nous avons été, pour la plupart, élevés comme cela, Messieurs; les conditions les plus médiocres ne sont pas exemptes de cet aveuglement qui fait ressembler l'amour de l'homme générateur à l'amour de la bête. Il résulte de là que nous entrons affaiblis dans la lutte de la vie, et que, trop souvent, nous n'avons ni le courage, ni la force de soulever la chair appesantie et de l'entraîner sur les chemins malaisés qui conduisent à la vertu, et de la vertu à la gloire. Habitués à lui épargner toute espèce de gêne, nous finissons par lui accorder tout ce qu'elle demande, et nous tombons fatalement dans ce sensualisme effréné qui est le caractère des générations et des peuples décadents.
Je ne m'arrêterai pas à une longue peinture du triomphe de la chair dans nos mœurs contemporaines. Témoins et victimes de ses exigences, vous savez trop bien ce qu'on lui donne pour la satisfaire, et que plus on lui donne plus elle est avide. « Apporte! apporte! dit-elle: Af'fer ! Affer! » — Voix terrible des sens gourmands de jouissances. Il en faut pour tous : pour la vue, pour
l'ouïe, pour le goût, pour l'odorat, pour le toucher, et l'on ne sait quels spectacles, quels tableaux, quelles modes, quels concerts, quels festins, quels parfums, quelles délicatesses, quels amusements, quelles voluptés inventer pour les satisfaire. La nature tout entière : les montagnes, les forêts et les plaines, les métaux et les plantes, les fleurs et les fruits, les animaux des champs, de l'air et des ondes, les sciences, les arts, l'industrie sont réquisitionnés avec une prodigalité insensée pour leur procurer le bien-être et des plaisirs, et personne ne s'étonne plus de voir tant de choses consacrées à cette triviale besogne. Envahie de tous les côtés par des excitations malsaines que ses exigences ont provoquées, la chair sent fermenter dans ses entrailles ce redoutable appétit que Ton a appelé du haut de cette chaire le sens réprouvé1, et, trop facilement vaincue par" ses criminelles avidités, elle se fait un besoin de se satisfaire par des voluptés meurtrières qui corrompent les sources de la vie, et ne la laissent aller qu'appauvrie et flétrie en de misérables rejetons, où la violence des appétits charnels se fera cruellement et honteusement sentir.